CHAPITRE VIL
Conimicio a riscattar per H viaggi Robba, e dinari senza reraissione, Cavalli , bovi , e molti carriaggi E fece al bosco una gran provizionc , Si pigliava Fanciulli per ostaggi, Piccoli , grandi , e d'ogni condizione Al bosco tutti quanti le menava Porrandogli il denar 11 rimandava.
Stovia di JViccotA Pobcia.
11 commença dans ses voyages à prendre, sans autolisution, des eifets et de l'argent, des bœufs, des chevaux , beaucoup de voitures, et il fit une grande provision dans le bois ; il prenait des enfans pour otages, des grands, des petits, de toute condition; il les conduisait tous au bois , et les renvoyait quand on lui donnait de l'argent.
WVWWVWWVVWWVM
Les Bandits arrivent dans le voisinage, et saisissent deux jeunes garçons. — Description que ceux-ci fout des Brigands. — Leurs Habits et leurs Amusemens. — Récit d'un Berger. — Superstition des Bandits. — De Cesaris, brigand famieux. — Les Voleurs demandent des Habits à Poli, et en reçoivent. — Rassemblement de la Garde civique, et sa sortie contre les Bandits. — Mécontentement des Polesans. — Un autre Détachement de la Garde civique poursuit les Voleurs. — Rapports alarmans. — Anxiété du Peuple de Poli.
Ije lendemain matin , à la pointe du jour , les Bohémiens avaient disparu , et nous apprîmes
que les brigands élaient à Guadagnola. Ils avaient arrête la veille deux jeunes gens , aides d'un arpenteur qui mesurait le terrain pour la levée des impôts : ils étaient employés dans les bois sur la route de Guadagnola , lorsque , deux hommes armés s'approchèrent d'eux subitement près delà petite chapelle de la Vierge dont nous avons parlé, saisirent le plus Jeune qui était dans le chemin , et forcèrent l'autre, en le couchant en joue , à venir à eux. Ils les appelaient races de chiens, et après leur avoir donné quelques coups , ils les firent avancer jusqu'à une place ouverte dans le bois où se trouvaient onze de leurs compagnons assis sur le gazon , et diversement occupés. Les deux bandits qui avaient arrêté les jeunes gens , étaient des sentinelles destinées à donner l'alarme en cas de danger ; leur but principal , en faisant ces prisonniers, était d'obtenir des informations sur les principaux habitans de Poli, et sur les lieux qu'ils fréquentaient habituellement, afin de pouvoir les saisir et en obtenir de bonnes rançons ; ils pensaient encore qu'en retenant ces jeunes gens toute la journée , ils les empêcheraient de donner des rcnseignemens, qui auraient pu mettre sur leurs traces les militaires et les habitans des villes voisines: ils les gardèrent donc jusqu'à
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la nuit , et leur donnèrent du pain , du fromage, de l'eau, en quoi consistaient toutes leurs provisions ; mais les jeunes gens comprirent qu'ils attendaient dans la nuit un renfort de viande et de vin.
Les captifs eurent le loisir d'observer l'habillement et les occupations des bandits; ils jouaient presque tous. Lorsque l'on eut placé deux sentinelles que l'on relevait souvent , la bande se divisa en différentes troupes, les uns jouèrent aux cartes , d'autres à la raorra (i) , à un louis le coup ; un troisième groupe dansait, tandis qu'un quatrième écoulait une histoire ou une chanson , avec foute l'insouciance qui accompagne une vie errante.
Leur habillement était pittoresque , et avait quelque chose de militaire; quelques-uns d'entre eux étaient assez déguenillés , mais ils avaient tous des vestes rondes , des culottes de velours bleu , des chemises de toile , des caleçons, et des bas attachés à la jambe par de petites bandes de cuir qui tenaient a une sandale: leurs chemises étaient ouvertes sur la poitrine , et avaient le col renversé ; leurs
(i) La morra est un jeu clans lequel les deux joueurs lèvent à la fois un certain nombre de doigts, et celui qui devine juste gagne la partie.
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gilets étaient attachés par de petits boulons de fil d'argent tressé , tel qu'on en porte à Naples; deux rangs de ces mêmes boutons ornaient la veste qui avait une coupe militaire, et plusieurs poches de chaque côté; quelquesuns avaient deux mouchoirs de soie de couleur (i) attachés à une boutonnière par un coin, et le reste était mis dans la poche. Ils portaient une ceinture nonmée ici padroncina, faite de cuir fort , avec des fentes pour recevoir des cartouches , et fermant avec une plaque d'argent sur le devant. Leur baudrier était jeté sur l'épaule gauche et portait une gaine pour un coutelas, une fourchette et une cuillère ; plusieurs de ces derniers ustensiles étaient en argent; ils avaient en outre un couteau de chasse, arme dont on se sert le plus communément ici pour assassiner; ce couteau avait une poignée de cuivre ornée d'argent massif ou plaqué.
Chaque voleur avait un cœur d'argent avec l'image de la Vierge et de l'Eufant-Jésus ; ils les portaient suspendues au cou par un ruban
(i) Un mouchoir de couleur, surtout s'il vient des Indes, est d'un grand prix pour eux ; et comme ils s'étaient empares des pacotilles de plusieurs colporteurs sur la route de Terracine a Rome , ils se paraicut de leurs dépouilles,
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rouge , et retenues au côté gauche par un autre ruban de la même couleur. Leurs chapeaux ont des fonds très-élevéset pointus, semblables à ceux des bandits de Salvator Rosa; ilssont entourés de bandes rouges et blanches , et sont serrés par une bande noire et une boucle. Celui des voleurs que les jeunes garçons prirent pour le chef, quoiqu'il ne le fût pas, était distingué par une grande quantité de galons d'or sur sa veste et ses pantalons ; c'était peutêtre la dépouille de quelque officier napolitain. Ils avaient tous de grandes boucles d'oreilles d'or, et les deux plus jeunes avaient deux longues boucles de cheveux qui pendaient de chaque côté du visage. Plusieurs avaient des montres d'or , des cachets , des chaînes , des bagues et d'autres bijoux qu'ils se vantaient d'avoir dérobés à des voyageurs anglais.
Les prisonniers représentaient les brigands, comme des jeunes gens actifs et robustes, excepté un seul qui était petit et corpulent , et qui avait la tête chauve ; il paraissait être le jouet des aulnes , et tel que FalstafF (i) , il avait non -seulement de l'esprit lui-même, mais il le faisait naître chez les autres. Ses cama-
(i) Personnage do Shakespeare, daus Henri iv.
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rades l'appelaient le marchand de citrouilles, par allusion à sa léle chauve qui ressemblait assez à une citrouille bien lisse (i). Après quelques questions sur les divers habitans de Poli , les bandits demandèrent à leurs captifs quelques renseignemens sur les Anglais qui étaient dans la ville , désirant savoir s'ils n'allaient point dans les bois pour peindre , et autres questions semblables. Ces enfans ne pouvaient rien leur apprendre sur notre compte, et peu de chose sur celui des autres , aussi furent-ils renvoyés à la chute du jour ; ils se hâtèrent de revenir chez eux , et furent les premiers qui annoncèrent l'arrivée des brigands , qui cependant s'étaient déjà montrés à quelques bergers pour en obtenir du pain et d'autres provisions. Le magistrat de Poli qui porte encore le titre de gonfalonier , envoya un exprès au maréchal du district , qui
(i) Ce n'était pas un bon mot inventé par ces voleurs. Cocuzzolo est une expression coniniunement usitée chez les Romains de la basse classe pour designer la tête , comme on le voit dans les lignes suivantes du Meo Patacca , poëme burlesque, écrit dans le dialecte des Romains Transtevcrins. La répétition qui se trouve dans la première ligne marqtie le dialecte romain :
Moslrava in genlo nobilc, raostrava F. grand machine kavè in tel cocuzzolo.
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seul peut requérir la garde civique, c'est-àdire environ vingt jeunes paysans , à qui l'on donne des fusils pour l'occasion , et qui reçoivent vingt-cinq bajocchi(i) par jour pendant qu'ils sont employés. Leur devoir est de garder la ville jour et nuit , et de se réunir aux autres gardes civiques , ou aux troupes régulières pour poursuivre les gens sans aveu et les brigands.
Aussitôt qu'il fut connu publiquement que les bandits étaient sur ie territoire de Poli, les bergers se crurent déliés de l'obligalion de leur garder le secret, et ils avouèrent qu'ils les avaient vus dans un chalet sur la route de Capranica, la veille de la Saint-Jean (c'est-à-dire, le 9 du mois d'août), et qu'ils avaient été forcés de leur donner asile pendant deux nuits; c'était le lendemain du jour où nous avions été sur le même rocher contempler le soleil couchant; et, tandis (2) que nous écoutions le son
(i) Il faut cent bajocchi pour une piastre espagnole.
(2) La cornemuse est l'instrunient oïdinaire des bergers de ce pays. Quelques grands peintres l'ont introduite dans les tableaux de l'adoration des bergers. Aux fêtes de INocl . ces musiciens viennent à Rome et à INaplcs; iLî y jouent dans les rues, surtout devant les tableaux ou images de la Vierge; ils ont dans leur répertoire un air sauvage . mais assez beau . qu'ils croient avoir été joué par les anges à la naissance du
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d'une cornemuse qui retentissait dans la colline, un jeune garçon qui était avec nous , dit : « C'est probablement un berger des Abruzzes » ou de quelqu'un de ces lieux sauvages du «royaume de Naples, qui servent de refuge » aux brigands. » Que la cornemuse eut ou non quelque rapport avec l'arrivée des brigands , c'est ce que nous ne pouvons décider; mais nous nous rappelâmes celte petite circonstance , lorsque nous apprîmes que nous en avions été si près.
Pour satisfaire notre curiosité, le maître des bergers nous envoya son premier domestique, qui nous fit, comme suit, le récit de l'arrivée des voleurs près du troupeau.
Environ une demi-heure après le coucher du soleil, huit bergers qui étaient réunis dans le chalet , virent arriver trois hommes armés qui leur demandèrent ce qu'ils avaient à manger ; ils leur offrirent quinze ou seize pagnottes, du lait, de la ricotta cl du fromage. Les étrangers dirent que cela ne pou- Christ , et qu'ils exéculcnt la veille de INocl dans les églises , surtout dans celle de Sainte-Marie-Majeure. Us montrent en même temps le presejna , c'est-a-dire , une représentation d'un bœuf, d'un âne , de saint Joseph , de la Vierge et de l'Enfant Jésus, en cire et de grandeur naturelle , placés sous un berceau formé de branches , de rubans . etc.
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vait leur suffire, et qu'il leur fallait de la viande. Les bergers répliquèrent qu'ils n'en avaient point, et que des choses aussi délicates ne convenaient point à de pauvres gens comme eux. Les nouveauxvenus leur ordonnèrent alors de tuer un des moutons du parc ; mais les bergers s'y opposèrent , s'excusant sur la crainte qu'ils avaient de mécontenter leur maître , envers qui ils étaient responsables du troupeau, et qui les battrait infailliblement, et peut-être même les renverrait s'il manquait un seul mouton. Là-dessus les hommes armés sifflèrent , et furent joints aussitôt par dix autres, dont la présence fit sentir aux bergers la nécessité de sacrifier un mouton. On en choisit donc un, qui fut immédiatement tué, dépouillé et apprêté. Tandis que les brigands (car tels étaient ces hôtes incommodes ) , mangeaient le premier mouton avec le pain qu'ils avaient trouvé au chalet, ils en firent tuer un autre, et placèrent deux sentinelles pour veiller à ce qu'aucun des ci-devant gardiens du troupeau ne pût s'échapper; et pour occuper davantage ceux-ci, ils leur firent couper du bois et puiser de l'eau sous la direction de ces deux mêmes sentinelles.
Après s'être divertis toute la nuit , ils envoyèrent un berger de bonne heure, à Poli,
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chercher du pain, et ils retinrent ses compagnons comme otages , les menaçant tous de mort s'ils donnaient de leurs nouvelles avant huit Jours. Ils parlaient assez franchement à leurs prisonniers de la vie qu'ils menaient, et soutenaient qu'ils l'avaient prise plus par nécessité que par choix. Ils leur montraient le cœur et l'image de la Vierge qu'ils portaient au cou, en disant : « Il est probable que nous mour- • ronsde mort violente; mais dans notre détresse » nous avons ceci (en touchant leurs fusils) pour «défendre nos vies, et cela (en baisant l'image » de la Vierge ) , pour adoucir notre mort. » Ce mélange de férocité et de superstition, est uil des traits les plus effrayans dans le caractère du bandit italien ; et il n'appartient pas seulement à cette classe d'hommes, car lorsqu'un individu s'est mal conduit, qu'il commence à se repentir, et désespère néanmoins de son pardon, il cède à la croyance vulgaire que la mort sur l'échafaud, précédée de l'absolution donnée par un prêtre, conduit au ciel. Cette funeste idée engage ce malheureux à commettre quelque crime, afin d'acheter, par une mort violente et ignominieuse, ce bonheur auquel il croit n'avoir plus de droits. Ne serait-il pas politique de priver au moins les meurtriers de l'absolution au moment de la mort?
Le berger qui nous racontait l'apparition des bandits sur la montagne, avait reconnu parmi eux plusieurs compagnons du fameux <!eCesaris. Cet homme fit une visite de pillage dans ces montagnes, en 181 '7, et déroba aux pauvres habitans de Guadagnola nne grande . partie de leurs provisions pour l'hiver ; il se posta quelque temps sur la colline, derrière San-Gregorio , où ce berger était alors avec son troupeau. Les brigands entrèrent dans le chalet, ainsi qu'ils avaient fait près de Poli, et mirent à contribution, sans façon, les moutons et les provisions. Leurs habits étaient en meilleur état, mais de la même espèce. De Cesaris portait dans un étui, sur son épaule, du papier, des plumes et de l'encre; et il avait suspendu à son col, outre la IMadonne, un cristal qui servait , disaient ces bonnes gens , à éblouir ses ennemis, pour en triompher facilement. Il est curieux de trouver chez ces montagnards, cette humble imitation du miroir enchanté de lloger. Ainsi que tous les peuples sans éducation , ils croient à la sorcellerie , et la plupart regardaient de Cesaris comme un grandenchanteur. llestcerlain quecet homme, ainsi que plusieurs de ses compagnons, avait des moyens naturels et une sorte d'éducation; tandis que les uns, plus grossiers, jouaient et
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dansaient, ceux-là s'amusaient avec des livres; et ce jour-là, l'un d'eux lisait à haute voix un ■vieux roman en vers; ses compagnons étaient assis autour de lui, riant ou prêtant une attention sérieuse, selon que le sujet était grave ou plaisant. Ils passèrent la nuit ainsi. Sur le matin, de Cesaris prit ce qu'il lui fallait pour écrire, et ayant demandé au berger le nom de son maître, il écrivit à ce dernier, pour le sommer de lui envoyer deux cents pagnottes, cinquante pintes de vin, et une certaine quantité de lard et de fromage, sons peine de voir détruire son troupeau : il signa l'ordre de son propre non>, et y inséra celui du berger et sa demeure. Cependant, réfléchissant que l'on ne pouvait apporter ces provisions de Poli, sans attirer l'attention des soldats postés à San-Gregorio, il déchira l'ordre, et le berger ajouta : «Je » fus très-content qu'on épargna à mon maître sa • propriété, et à moi beaucoup de fatigue. »
Dansla troupe qui nous intéressait plus particulièrement, on voyait un hommedu voisinage, un berger que son maîlre avait maltraité, et qui disait que le temps était venu de lui faire une visite et de le remercier de ses bontés; le maître ayant reçu avis de ce projet, eut soin de ne pas sortir de la ville seul, sans armes ou à pied. Les brigands, néanmoins, lui
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firent acheter sa sûreté et celle de son troupeau; ils lui envoyèrent l'ordre de leur fournir un certain nombre d'habits de velours, de chemises, de caleçons et de fortes redingotes, le menaçant de saisir ses bestiaux, s il ne déposait le tout à une certaine place, et dans un temps donné. Cet homme fit demander à Home si le gouvernement le protégerait et sauverait son bien dans le cas où il refuserait d'obéir aux voleurs, la réponse qu'il reçut fut telle, qu'il s'empressa de fournir les objets au Jour désigné.
Le maréchal étant arrivé de Palestrine, en conséquence du message qu'il avait reçu du gonfalonier de Poli; la garde civique fut convoquée , et nous vîmes de nos fenêtres une scène assez bizarre : le maréchal sans autres armes qu'un pistolet d'arçon à la ceinture , allait et venait dans la rue tenant conseil avec les principaux habilans du lieu, car on s'attendait généralement que les brigands se réuniraient en force cette nuit même, pour faire une tentative sur Poli; plus tard on rassembla douze ou quatorze jeunes gens armés de fusils de munition et de chasse; c'était la garde civique , quelques-unes de ces armes appartenaient à ceux qui les portaient, d'autres étaient la propriété du gouvernement, qui les prétait dans l'oc-
casion. Vers dix heures on conduisit la troupe en dehors de la principale porte, sur une petite plate-forme, qui sert ordinairement de lieu de récréation aux enfans; là ces hommes tirèrent à la cible et essayèrent leur poudre, sans faire attention que cette place était précisément en vue du camp ennemi. Enfin, ils se mirent à la poursuite des brigands, mais leur seule espérance et même leur seul désir, était de leur faire quitter la retraite qu'ils occupaient dans le voisinage ; et ce qui ferait croire qu'ils voulaient se contenter de les effrayer, c'est que plusieurs étaient partis sans poudre ni balles; quelques-uns seulement s'étaient pourvus d'une seconde charge. Peu après leur départ, un parti de deux cents hommes, qui était sorti pour réunir le bétail dispersé sur les collines, entra dans la ville avec de tels cris de joie et de triomphe , que nous pensâmes qu'un détachement de brigands avait été joint et dissipé par la garde civique; mais nous eûmes bientôt le spectacle inusité d'un troupeau de bœufs gras , de vaches , de veaux et de génisses, qui couraient çà et là dans les rues, accompagnés de leurs conducteurs, et suivis de toutes les femmes et de tous les enftms de la ville. A la chute du jour, un lieutenant, suivi d'un très- petit détachement
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des troupes dcSa Sainteté, arriva deTivoli. où on avait envoyé un message la nuit précédente; ces soldats devaient aider à la défense de la ville, et ils occasionnèrent une rumeur extraordinaire, car il n'était facile ni agréable de les loger et de les nourrir ; leurs habits brillans et leurs pas cadencés formaient un parfait contraste avec l'air rustique et les grossiers vêlemens de nos amis , et leur ton d autorité ne paraissait pas plaire beaucoup aux Polesans. Enfin, les lanternes qu'on avait vu parcourir les rues au moins deux heures plus tard que de coutume, disparurent l'une après l'autre, la prétendue attaque fut oubliée, et la nuit se passa fort tranquillement.
Le lendemain de bonne heure, un autre parti de Polesans, accompagnés de quelques soldats, se mil à la poursuite des brigands, et dans l'après-midi, ceux qui étaient partis la \eille rentrèrent; ils avaient trouvé dans le repaire des brigands , des traces très-récentes de leur séjour, l'herbe était foulée, des restes d'alimens, des guenilles, des jeux de cartes déchirés, et des débris de leurs parures étaient répandus sur le terrain; la peau d'un mouton était suspendue à un arbre, tout enfin portait l'empreinte d'une retraite précipitée. Nos gens trouvèrent un berger qui mangeait delà vian-
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de , et qui faisait des sandales de la peau d'un chevreau; comme celte espèce de nourriture n'est point accordée aux bergers, on accusa celui-ci d'avoir tué cet animal de concert avec les brigands; mais il assura qu'il l'avait arraché de la gueule d'un loup qui était venu rôder la nuit précédente autour du troupeau. Les gardes furent obligés de croire cet homme, et de le laisser là où ils l'avaient trouvé, quoiqu'ils fussent assez portés à mettre à exécution un ordre récent qui condamnait à la prison toute personne convaincue d'avoir aidé les voleurs. Cette garde coucha à Guadagnola, et revint par Capranica , sans avoir aperçu d'autres traces de l'ennemi.
Nous allâmes dans la même soirée, faire une visite à Dom Pedro , le prêtre délia Madonna délia Pielà. Sa sœur est ce qu'on appelle ici une sainte, elle a quelques connaissances en littérature, mais encore plus de superstition, et s'il y avait eu dans le voisinage un couvent où elle eût pu voir quelquefois son père et ses frères, il y a long-temps qu'elle serait sous le voile. La mort prématurée d'une demoiselle de la famille des ducs de Poli, qui était trèsaltachée à cette bonne femme, empêcha la fondation d'une petite communauté religieuse où toutes deux devaient finir leurs jours. De-
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puis ce moment, la sainte a été plongée dans une douce mélancolie ; elle se considère comme déjà engagée avec le ciel, ne vit que pour faire du bien , et se préserve avec soin de la contagion du monde.
Dom Pedro est musicien , et nous trouvâmes dans sa petite bibliothèque plusieurs excellens livres , sur des sujets fort au-dessus de la portée des esprits bornés de la plupart de ses confrères. Plusieurs des principaux habitans de Poli s'étaient rassemblés chez lui et parlaient des événemens du jour. Ils pensaient tous, qu'une des meilleures mesures à prendre serait de punir sévèrement quiconque porterait des provisions aux montagnes. Ils croyaient aussi qu'il fallait accorder à chaque ville la faculté de se défendre, et permettre au peuple (le porter des armes, mesure d'autant plus nécessaire, que les forces régulières avaient paru iusuflTisantes pour disperser les bandits. Ces moyens nous parurent utiles pour la sécurité des habitans de ces montagnes, quoiqu'ils ne fussent peut-être pas suffisans pour débarrasser complètement l'Italie de ces maraudeurs. Nous fûmes étonnés de la franchise qui régnait dans les observations de ces bonnes gens, sur le gouvernement papal; ils blâmaient jion-seulcment les conventions faites avec les
voîeurs, qui ne les contiennent pendant quel- ^^ue temps que pour les rendre plus audacieux , mais ils s'élevaient aussi contre la police générale du pays. On s'apercevait que si le retour de Sa Sainteté et de ses princes Porporati(i) avait été agréable à la capitale, les provinces ne partageaient pas ce sentiment.
On ne connut pas exactement, pendant deux jours, la direction qu'avaient suivie les bandits, et nous commencions à espérer qu'ils avaient quitté notre voisinage; mais le troisième jour quelques femmes dirent qu'elles avaient entendu siffler dans un vallon profond à un mille de la ville, sur la route de Palestrine; aussitôt la garde civique reçut ordre de se mettre en campagne, et une personne de notre société résolut de l'accompagner. Un soldat et un éclaireur étaient à la tête de celte troupe; dès qu'ils eurent atteint le bois, le soldat les fit marcher en file à la manière des Indiens. Quoique celte troisième expédition n'eût pas un résultat plus satisfaisant que les autres, le danger, ou du moins la crainte du danger, mit au jour le caractère de ces gens. Lorsqu'ils approchèrent du
(i) Porporati est le propre titre donné aux cardinaux. Le peuple les appelle berette rosse ( bonnets rouges).
lieu désigné ils gardèrent un profond silence, une femme qui servait de guide s'arrêta enfin, et la troupe commença à descendre dans un profond défilé, avec quelque difficulté et en prenant les plus grandes précautions. Ce site romantique était le lit d'un torrent alors à sec et l'un des hommes jetant autour de lui un regard effrayé, dit à voix basse : « C'est en vérité une place faite pour des brigands. » Au défaut des voleurs, les paysans ajoutaient un effet pittoresque à la nature sauvage du lieu, en grimpant au milieu des rochers que le torrent avait accumulés. Quelques-uns des hommes commencèrent à rester en arrière, au grand désespoir de ceux qui étaient plus avancés, qui s'écriaient: 0 Ah ! mon Dieu ils nous abuidonnent. » Partout où il n'y avait pas de rochers, les flancs du ravin étaient revêtus de beaux châtaigtiiers et de broussailles, et les soldats supposant que les brigands étaient embusqués dans ces arbres, furent obligés de chercher une place commode pour remonter. Ils choisirent un champ planté de maïs et entouré de châtaigniers, du reste fort étroit et en pente roide; les hommes montaient en silence, le soldat leur faisant tenir les armes baissées, pour qu'elles ne fussent pas aperçues au-dessus du taillis. L'éclaircur s'avança
alors vers les arbres, puis ayant relevé son fusil, il revint au soldat et lui parla à voix basse, on ne douta pas que les voleurs ne fussent découverts , et l'un des paysans s'écria d'un air fort indécis : « Ma foi , les voila. » On entra cependant dans le bois, mais on n'y trouva rien; la suite de la marche ne fut qu'une répétition des mêmes précautions ; l'éclaireur qui avait quitté la troupe, pour examiner un sentier étroit, fut près d'être tué par un des gardes, qui l'entendit remuer derrière les arbres. Après s'êtreassuré que la fumée qui les avaitalarmés, était occasionnée par le feu de paille d'un paysan, nos gens arrivèrent au haut de la colline, entre Poli et Capranica, et se décidèrent à y attendre une autre division de la garde civique, qui avait pris un chemin différent. Cette dernière troupe arriva bientôt, mais aucun des deux partis ne voulut se hasarder à approcher l'autre, avant qu'il se fût fait une reconnaissance mutuelle au moyen d'une veste ' rouge que portait l'un des hommes; ils se réunirent alors, et revinrent à Poli par le plus court chemin. Tandis que les premiers venus attendaient la seconde troupe, ils avaient. placé des sentinelles tout à l'cntour, à la distance de cinquante pas; ceux qui n'étaient pas employés à ce service s'amusaient à chercher des
nids d'écureuils, et se racontaient des histoires d'après lesquelles il paraissait que plusieurs s'étaient échappés de prison , où on les avait renfermés pour tentative d'assassinat. L'un d'eux, qui semblait être une espèce de paillasse , avait eu peine plus d'une fois à éviter les sbirres qui le poursuivaient; une fois entr'autres, il avait s?nlé d'une fenêtre très-élevée, et pour prouver qu'il n'avait rien perdu de son agilité , il s'amusait à grimper sur les châtaigniers, jusqu'à l'extrémité des branches, et à se laisser retomber à terre.
Peu après le retour de la garde, on apprit que les brigands avaient suivi une autre direction sur les hauteurs de San-Gregorio , où ils avaient enlevé beaucoup de pain et de vin. Nous sortîmes de la ville pour nous promener ; les champs rapprochés étaient plus peuplés que de coutume, parce qu'on y avait amené plusieurs petits troupeaux , afin de les faire rentrer en ville à la nuit. Nous observâmes que le garçon qui allait couper du bois pour le boulanger, avait enveloppé la sonnette qui empêchait son âne de s'écarter, pour n'être pas trahi par ce bruit. Les fermiers qui allaient à leurs aires, avaient de bons chevaux et se faisaient accompagner. Nous apprîmes au retour , qu'un chirurgien et deux autres in-
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dividus avaient été saisis par les brigands, et conduits aux montagnes, afin d'en tirer une bonne rançon. C'étaient des habitans d'une petite ville voisine de Tivoli , nommée Castel Madama, d'après Marguerite d'Autriche, fdle de Charles Quint (i); le chirurgien allait visiter un malade à Tivoli , et il paraît qu'il était guetté par les brigands; ses compagnons d'infortune ne furent pris que par mesure de précaution, pour les empêcher d'indiquer trop tôt la route prise par les bandits.
Celte nouvelle accrut nécessairement la consternation des propriétaires de Poli , qui résolurent de faire un nouvel effort pour réunir et armer tous les jeunes gens de la ville. Néanmoins en traversant la petite place , nous trouvâmes la proclamation du Gouvernement contre Sonnino arrachée et remplacée par le programme des aniusemensqui devaient avoir lieu à Palestrine, le jour de Saint-Agapet. Le même soir nous vîmes revenir un petit détachement de Polesans , qui s'étaient réunis
(i) Castel Madama , autrefois Sant-Angelo, fut ainsi nommé de Madame Marguerite , mariée d'abord a Alexandre de Médicis, puis à Octave Farnèse , de qui elle eut Alexaudre Farnèse, duc de Parme, La charmante villa située au-dessons du Monte Mario, près la Villa Mlllini, doit aussi son nom de Yilla Madama "a la même personne.
aux habitans tîe Casapa , dans une tentative que faisaient ceux-ci pour chasser les brigands de San-Gregorio , où le tocsin avait sonné , à la nouvelle de la prise des habitans de Castel Madama. Ils revinrent sans avoir rien fait , on avait craint qu'en prenant des mesures violentes contre les brigands, avant d'avoir payé la rançon , on ne mît en danger la vie des prisonniers.
Le dix-huit août, jour de Saint-Agapet , ceux des habitans de Poli qui étaient décidés à braver le danger d'une rencontre avec les brigands pour aller vendre leurs denrées , ou seulement pour s'amusera Paleslrine , se rassemblèrent de bonne heure en deux corps , au nombre de deux cent cinquante personnes. Une troupe partit demi- heure avant l'autre, et toutes deux étaient en marche avant la pointe du jour. Au lever du soleil , les derniers partis furent tellement effrayés de voir au milieu des arbres quelques personnes qu'ils prenaient pour les voleurs , qu'ils pensèrent à retourner au logis; heureusement que la coiffure blanche des femmes leur fit reconnaître des concitoyens ; les deux troupes s'étant jointes alors , ne rencontrèrent plus rien sur la roule capable de les arrêter. Peu après leur départ , on apprit à Poli que les plus pau-
vres prisonniers avaient été relâchés et que les bandits n'avaient retenu que ceux dont ils pouvaient espérer quelque rançon. A midi , on reçut la nouvelle qu'nn des captifs avait élé barbarement assassiné , et comme on était certain à Tivoli que le chirurgien , le seul qui restât encore prisonnier était sain et sauf, on envoya ordre à Poli de rassembler toutes les forces disponibles pour garder le passage qui mène de cette ville àGuadagnola , car on considérait comme suffisamment gardées les autres issues , par lesquelles les brigands pouvaient s'échapper de la position qu'ils occupaient près de Mentorclla.
Cet ordre arriva au coucher du soleil ; la pUipart des hommes étaient à Palestrine , et il fallut faire un choix parmi les vieillards et les enfans que l'on réunit à cet elFet dans la rue. Les femmes, mères et grand-mères , couraient avec des lanternes demandant que leurs époux ou leurs enfans fussent laissés à la garde de la maison , dans la crainte que les brigands prenant avantage de l'absence de tous les hommes faits n'attaquassent la ville. Les familles qui possédaient des armes refusaient de les prêter , et comme il paraissait que la nuit allait se passer dans de semblables discussions , les magistrats et l'oiïcier qui était
encore dans la ville , résolurent d'entrer de force dans les maisons , et d'y prendre toutes les armes que l'on y trouverait. On entra donc dans deux ou trois maisons , mais on perdait du temps , et les fusils étaient si bien caches , qu'on avait peu d'espoir de pouvoir armer le petit nombre d'hommes qui s'étaient réunis. Il fut donc décidé qu'on attendrait jusqu'au matin le retour de ceux qui avaient été à Palestrine. Le spectacle que présentait la rue où toutes les affaires se traitaient, était entièrement nouveau, nonseulement pour nous , mais aussi pour les habitans de Poli. Les gens armés et ceux qui ne l'étaient pas , les hommes de bonne volonté et les récalcitrans , criaient tous ensemble , les femmes allaient cà et là tenant leurs enfans d'une main et une lanterne de l'autre , tantôt apaisant et tantôt excitant les disputes. Ceux qui avaient été à la fête revenaient les uns après les autres , chargés de noisettes , et d'autres marchandises de foire , et ivres pour la plupart; enfin tous pêle-mêle parlaient du danger que l'on courait d'être attaqué cette nuit, ou des précautions à prendre le jour suivant , sans réfléchir que tandis qu'ils disputaient , les brigands échapperaient par le chemin qui leur conviendrait
PASSES PRES DE ROME. if-J
le mieux. Telle fut la soirée du dix-huit août, le jour suivant ne commença pas avec plus d'ordre ; cependant les hommes sobres , de sang -froid et bien armes, quittèrent la ville en plus grand nombre qu'ils ne l'avaient fait jusqu'alors ; les femmes et les enfans croyant le danger véritable , s'asseyaient en groupes, • et se lamentaient dans les rues ; mais elles auraient pu s'épargner ce chagrin : le grand passage avait été laissé libre pendant plus de douze heures , et la moitié de ce temps aurait suffi aux brigands actifs pour se mettre à l'abri de toute poursuite.
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