‹ Voyage dans les montagnes de RomeChapitre 16 sur 28 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

My mates that makc their will ihcir law Ilavc some unhappy passcager in chase.

Two Gentlemen ofVcrona.

Mes camarades , qui ne suivent d'autre loi ;que leur Tolonlé, sont à la poursuite de quelque malhcureu» voyageur.

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Fuite de Poli à Tivoli. — Etat de Tivoli. — Diffërens Rapports sur les Bandits. — ^ Lettre du Chirurgien de Castel Madama.

Ci 'ÉTAIT sans doute un speclacle curieux que celui d'une ville de douze cents habitans , tenus dans une alarme continuelle par une poignée de voleurs ( car le nombre de ceux qui étaient dans notre voisinage ne s'est jamais élevé au-delà de treize, et la totalité de la bande était de cent trente ) ; cependant nous commencions à trouver notre prison fatigante, resserrés comme nous l'étions dans des murs

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étroits, sans magistrats pour nous protéger, et sans une société qui pût remplacer le plaisir dont nous avions joui en parcourant librement cette belle contrée. Cela suffisait pour nous décider à chercher à Tivoli une prison plus étendue. Nous nous assurâmes donc de douze paysans armés pour nous escorter , et l'un des principaux habitans de Poli ollrit volontairement de nous suivre. Nous payâmes les paysans un peu mieux qu'ils ne l'auraient été par le Gouvernement , et nous prîmes la précaution de ne pas leur dire où nous allions, dans la crainte que les brigands n'en fussent informés et ne s'embusquassent sur notre route. Notre compagnie se composait de l'auteur, de son mari, d'un ami, et d'un domestique nègre du canal de Mozambique, qui voulut absolument marcher en avant avec un grand fusil ; les paysans nous observèrent que sa vue effraierait probablement les voleurs , un nègre étant si rare ici , qu'il est regardé comme un être surnaturel (i).

Le 21, au point du jour, nous quittâmes Poli et ses bons habitans, qui avaient fait tout

(i) Notre domestique pouvait à peine se promener tranquillement dans les rues de Poli et de Tivoli • les mères lui amenaient leurs enfans, pour qu'il les baisât, croyant que ce serait un charme contre de certaines maladies.

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leur possible pour rendre notre séjour parmi eux agréable et commode; nos gardes étaient à pied; nous étions montés sur des chevaux de campagne, qui avaient pour selles des espèces de bâts, et une mule portait notre bagage. Le garde champêtre qui nous servait de guide, conseilla d'éviter le chemin de traverse, de suivre plutôt la route de Rome jusqu'à Corcolla , et là, de prendre le chemin qui mène deFrascatiàTivoli; nous évitions par ce moyen les passages périlleux de San-Gregorio et les dangers de la route près des aqueducs; nous avons déjà dit que le voisinage du Ponte Lupo, et Sant-Antonio, étaient des stations favorites des brigands. D'après ces avis, nous traversâmes la plaine au-dessous de Poli, et comme elle est large et unie, nous ne courions pas le danger d'une surprise, nous marchions sans beaucoup d'ordre, et nos gens se racontaient plusieurs histoires de brigands. Le père du jeune homme qui nous suivait volontairement , avait été maire de Poli sous le gouvernement français, et il nous entretint des mesures que Ton prenait alors contre les brigands. Entr'autres choses, il nous dit que la garde civique, destinée à les poursuivre, était toujours accompagnée d'un nombre égal de soldats français qui avaient ordre de tirer sur tous

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les paysans qui resteraient en arrière, ou qui montreraient des dispositions favorables aux voleurs; on punissait sévèrement les bergers qui leur fournissaient des provisions, et on ne permettait aux ouvriers de porter avec eux que ce qui était absolument nécessaire à leur nourriture pendant qu'ils étaient aux champs. Les brigands sont craints à ce point des paysans , parce que leur haine est implacable et qu'ils ne manquent jamais l'objet de leur vengeance. Un maire de Faïola avait publié le décret pour la levée des conscrits solis le gouvernement français; il reçut avis par une lettre anonyme, que s'il faisait cas de sa vie, il devait s'abstenir de faire partir aucun des habitans d'un certain village. Ce magistrat ne fit aucune attention à la menace, et continua à exécuter les ordres du gouvernement à la tête d'une troupe de soldats, mais à peine fut-il entré dans un petit bois qui se trouvait sur son chemin, qu'il fut frappé à la tête d'une carabine, et tomba mort. Les soldats entourèrent aussitôt le bois, mais l'assassin s'était déjà échappé , et l'offre d'une grande récompense ne servit pas même à obtenir quelques renseigneniens sur sa retraite. En écoutant ces récits, qui étaient interrompus de temps en temps par les alarmes que causaient à nos gens les coups de

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fusil de quelques chasseurs, nous arrivâmes au peti t bois qui couvre la pente par où l'on descend dans la campagne de Rome; là, le guide dit aux hommes où nous allions, et nous fît marcher en ordre. Nous avions quinze fusils de munition, quelques mousquets, quelques fusils de chasse, dont deux étaient à deux coups, et deux paires de pistolets; le garde champêtre et l'éclaireur portaient de longs couteaux de chasse; il n'était pas permis aux autres d'en avoir, mais l'on savait que plusieurs en portaient en secret; la moitié de notre garde marchait en avant sur une seule file , nous étions au centre avec le bagage , et le reste des paysans formait l'arrière -garde. Nous ne rencontrâmes rien qui pût nous alarmer, et comme la matinée était belle et le bois dans tout le charme de la fraîcheur, notre course fut fort agréable; à Corcolla , nous entrâmes dans la partie de la via Collatina qui conduit à Tivoli; la petite rivière de l'Aqua Nera coule parallèlement à cette route, ses rives sont peu élevées, mais les collines couvertes de buissons , entre lesquelles elle coule , forment un premier plan assez pittoresque; le second plan étant terminé par la campagne de Rome et les Apennins. Les bords de ce ruisseau étaient assez bien cultivés, mais le sol ne nous parut pas aussi fer-

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tile que dans le territoire de Poli, le maïs était maigre et très-petit ; par contre les haies sont belles, elles sont formées d'érables, de saules, de fusains, de roseaux, de genêts et d'aubépines; les pieds de ces arbres étaient garnis de lierre, d'une graude variété de géraniums, de deux ou trois espèces de cestus, d'une innombrable quantité de vesces, de convolvulus de toutes les espèces, tandis que le sorbier, le iiefïlier et le pommier sauvage surmontaient le tout. Nous atteignîmes enfin une petite clairière abrilée par la colline de San-Stepliano,près des limites de la villa d'Adrien; on voit là quelques ruines qui n'ont pas encore reçu de nom. Une petite croix de bois élevée au milieu du gazon attira notre attention ; notre guide nous dit qu'elle désignait la place où de Gesaris et sa bande massacrèrent un homme il y a deux ans; en plaçant ainsi des croix, on demande au voyageur une prière pour l'âme d'un malheureux , qui n'a probablement pas eu le temps de remplir les derniers devoirs d'un chrétien, et de recevoir les secours de la religion.

Une demi-heure après que nous eûmes passé la croix , nous arrivâmes à la porte de Tivoli , où l'un des soldats de la garde civique faisait sentinelle. Lorsqu'on apprit que nous étions arrivés de Poli par la roule d'en-bas, on nous

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félicita sincèrement d'avoir échappé au danger, car les brigands avaient passé la nuit dans la villa d'Adrien, d'où ils nous avaient probablement aperçus ; mais comme nous étions plus nombreux ils ne trouvèrent pas qu'il valût la peine de courir la chance d'un combat pour un butin si peu considérable; il est rare en effet qu'ils cherchent à s'emparer des étrangers, ou des personnes dont ils ne peuvent espérer une prompte rançon.

Nous étions à peine arrivés , que les habitans de Tivoli demandèrent à nos compagnons de route, de se réunir à eux pour poursuivre les bandits que l'on apercevait traversant les collines derrière la ville, et il était facile de voir que Tivoli était dans un état de consternation encore plus grand que Poli. Nous pûmes au moins satisfaire le désir que nous avions de connaître les détails de la prise et de la mise en liberté du chirurgien de Castel Madama, et dès le lendemain de notre arrivée , nous vîmes plusieurs personnes qui avaient partagé celle captivité. L'homme le plus intéressant à entendre était celui qui avait porté la rançon; c'était un vieux paysan, qui fut pris en même temps que le chirurgien; son courage et sa bonne humeur plurent aux brigands, et lui facililèrcut par -là

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le moyen de rendre service au pauvre disciple d'Esculape. Comme ils avaient choisi ce vieillard pour porter la lettre par laquelle ils demandaient une rançon, illeurditenlesquittant: «Figli miei (mes enfans), soyez bons pour cet homme , car il le mérile , et il est un bon homme. » Ils le promirent et lui dirent : « Puisque tu nous appelles tes enfans, tu seras pnpa. «Et lorsqu'au retour de son message, il les trouva mangeant du mouton frais qu'il n'aurait pu mâcher, ils lui dirent ; «Attends un moment, nous trouverons toujours bien quelque chose pour papa. » Et sur cela, le chef prit un morceau de foie et de rognon, et le fit rôtir pour lui au bout de la baguette de son fusil.

Un gardien de chèvres qui avait été enlevé par un parti de bandits, nous dit qu'un de leurs chefs était de sa connaissance: cet homme avait commis un homicide involontaire; redoutant les suites, il avait quitté les Etais do l'Eglise, et s'était enfui à Conca, dans le royaume de Naples; il y fut arrêté et mis en prison faute de passeport; mais par la grâce delà bienheureuse Vierge et de saint Jean-Baptiste , il trouva moyen de s'échapper dans les bois, où il erra pendant un mois. Enfin, sa misère étant devenue insupportable , il rencontra ces brigands qui l'iuvilèrent à se joindre à eux; il y

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consenlit de grand cœur» et pour essayer son courage on lui donna à manger un morceau de viande , en lui disant que c'était la moitié du cœur d'un homme. « Quand c'aurait été deux cœurs, dit le coquin, je les aurais mangé.» On lui fît encore subir un noviciat de deux ans: il coupait du bois, tirait de l'eau, et remplissait d'autres emplois subalternes; mais depuis un an il figurait comme chef d'une bande.

Voilà un échantillon de ces histoires sur l'origine des principaux bandits , que l'on raconte et que l'on croit généralement. Pendant notre séjour à Tivoli, nous apprîmes chaque jour quelque nouvelle particularité sur les courses qu'ils faisaient. On s'assura que le nombre total était de cent quarante, et que pour subsister plus facilement, ils étaient divisés en compagnies de vingt hommes; leur quartier-général était probablement à Rio Freddo, et dans les bois de Subiaco; ils payaient largement leurs espions et leurs pourvoyeurs, et il y a peu d'exemples qu'ils aient été trahis. Il arriva cependant une fois, qu'ayant saisi un laboureur de Rio Freddo, ils le battirent et l'envoyèrent ensuitechercher quelques écus pour prix de sa sûreté pendant qu'il serait à l'ouvrage ; cet homme rencontra sur sa route les chasseurs de Subiaco, et leur désigna l'endroit où étaient

les voleurs; il fut convenu qu'il irait chercher son argent, et qu'il l'apporterait au lieu désigné en laissant une marque à un arbre s'il y trouvait encore les brigands. Pendant ce temps les chasseurs firent leurs dispositions pour entourer cette retraite, et attendirent que le pauvre homme eut livré son argent et fait la marque convenue; ils avaient pris cette précaution parce que les brigands auraient certainement mis cet homme à mort s'ils avaient conçu quelques soupçons; dès qu'il fut en sûreté, les chasseurs s'approchèrent des ennemis qui étaient au nombre de sept, et firent feu sur eux, deux furent tués sur la place, un autre fut saisi le lendemain et mourut de ses blessures, les quatre derniers se cachèrent dans le bois d'Arcinuzzo, entre Rio Freddo et Subiaco, après avoir jeté leurs armes.

Chaque soir on sonnait la cloche de l'église épiscopale de Tivoli, pour placer des gardes aux différens ponts qui conduisent à la ville; car on s'attendait à tout moment à ce que les brigands y entreraient pour chercher des provisions^ que les bergers n'osaient plus leur fournir, depuis que l'on avait mis quelques-uns d'entre eux en prison pour ce fait. Dans la nuit du 21 au 22 , sept bandits armés de massues étaient entrés à San-Vetturino, et avaient em-

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porté presque tout le pain qu'ils avaient trouvé, mais sans attaquer aucun des habitans, qui n'auraient pu, à la vérité, leur donner de rançon, étant fort misérables. La bande la plus entreprenante était toujours postée aux environs de Tivoli, où il y a plusieurs riches propriétaires, qui auraient pu lui procurer un butin considérable (i).

Quelques jours après notre arrivée à Tivoli, nous eûmes le plaisir de voir le signor Cherubini, le chirurgien de Castel Madama, dont les aventures nous avaient fort occupé. 11 eut la complaisance de nous raconter tous les détails de sa captivité et de sa délivrance, et il nous permit de les écrire. Nous nous sommes procurés plus tard, une relation qu'il avait en-

(i) Après notre retour "a Rome, nous apprîmes que cette même bande avait enlevé l'archi-prètre de Yicovaro , et avait tue son neveu qui Taisait mine de vouloir se défendre. La rançon que les brigands demandèrent pour ce prêtre et uu de ses amis était si considérable, que l'on ne put la fournir- sur quoi , ils envoyèrent les oreilles de leurs malheureux captifs, et, plus tard, quelques-uns de leurs doigts a leurs familles; enfiu, lassés d'attendre, et peut-être irrités des plaintes de ces infortunés, ils les massacrèrent. Les brigands ont une sorte de gaîté féroce qui est peut-être plus horrible que la cruauté. Quelques jours avant de meltie le prêtre li mort, ils lui ôlèrent ses habits , qu'ils firent mettre ii un des leurs, et donnèrent h recclésiastiquc un de leurs habits avec un de leurs chapeaux pointus.

voyée à un ami , et nous la transcrivons ici , en y joignant les détails qu'il nous avait racontés. Ces additions donneront un plus grand intérêt à la narration, parce que ce sont de petits traits de caractère qui échappèrent au bon docteur dans la conversation , et auxquels il n'avait pas ajouté assez d'importance pour les écrire.

Lettre du Chirurgien de Castel Madaina.

Castel Madama, le 5o août 1819.

«Je vous envoie, suivant votre demande, le récit détaillé du malheur qui m'est arrivé le 17 du courant. Dans la matinée de ce jour, l'homme d'affaires du chevalier Settimio Bischi, nommé Bartholomeo Marasca, personne qui m'était bien connue, m'apporta une lettre do son maîîre, qui désirait que je me rendisse à Tivoli, où le signor Gregorio Celestine et la sœur Chiari Eletla Morelii, avaient besoin de mes secours. D'après cet avis, je me hâtai de visiter les malades de Castel Madama , et je partis pour Tivoli, accompagné de l'homme d'affaires qui était armé d'un fusil. Je traversai sans accident toute la paroisse de San Grc-

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gorio, et une partie de celle de Tivoli, jusqu'à la seconde arcade des antiques aqueducs qui traversent la route à deux milles de cette ville, dans un lieu nommé les défilés de Tivoli. Il faut observer qu'il est impossible de trouver une route qui, par sa disposition, soit plus favorable aux bandits, et plus dangereuse pour les voyageurs; immédiatement après le pont Degli Archi , la route est bordée à gauche par une colline escarpée, couverte d'épaisses broussailles ; l'autre côté est un précipice continuel d'une grande profondeur, presque perpendiculaire, et qui descend jusqu'à la plaine que traverse l'Anio; la largeur de ce chemin suffit à peine au passage d'une voiture; il est donc impossible d'apercevoir le danger que les bois peuvent dérober à la vue, et l'on ne peut l'éviter lorsqu'il est imminent. Vous concevez combien il était facile que je devinsse victime de la violence de ces gens.

» J'avais à peine passé cette seconde arcade , lorsque deux hommes s'élancent tout-à-coup hors des broussailles, puis barrant le chemin, ils couchèrent en joue l'homme d'afïtiires, qui nie précédaitde quelques pas et luiordonnèrent démettre pied à terre; au même moment deux autres parurent derrière moi , et nous nous trouvâmes pris entre deux feux ; nous avions

mis pied à terre à la première sommation; les deux derniers m'ordonnèrent de rétrograder sur-le-champ, et de marcher devant eux, non dans la direction deCastel Madama, mais dans celle de San-Gregorio.

0 Ils me demandèrent d'abord, si je n'étais pas le gouverneur de Castel Madama, entendant par-là, je suppose, le vice-gouverneur qui avait passé peu auparavant. Je leur répondis que j'étais un pauvre chirurgien de Castel Madama, et pour les convaincre je leur montrai mon étui de lancettes et mon sac d'instrumens de chirurgie, mais cela ne servit à rien. Pendant notre marche vers SanGregorio, je m'aperçus que le nombre des brigands augmenta jusqu'à treize; l'un me prit ma montre, et l'autre mon étui de lancettes. Nous rencontrâmes au commencement de notre marche, à peu de distance les uns des autres, quatre, jeunes gens de San-Gregorio, et un vieillard, qui furent tous obligés de partager mon sort; nous rencontrâmes encore un homme et une vieille femme , à qui on permit de continuer leur voyage; mais la femme fut obligée de sacrifier ses boucles d'oreilles.

» Ou laissa dans les prairies, près du dernier aqueduc, les chevaux que nous montions. Bartolomeo et moi , et après avoir passé lera-

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vin nommé dcl Vaccatore , nous recommençâmes à grimper la partie la plus escarpée de la montagne a%'ec une telle vitesse, que ce mouvement rapide, joint à la frayeur que j'éprouvais, me fît haleter avec violence, et me fit craindre à chaque instant de rompre un vaisseau. Nous atteignîmes enfin le haut de la colline, où il nous fut permis de nous reposer et de nous asseoir sur le gazon. Le commissionnaire Marasca se mit alors à faire la conversation avec les brigands; il paraissait trèsbien connaître leur nombre, et dit plusieurs choses auxquelles ma triste situation d'esprit m'empêcha de prêter une grande attention. Mais en le voyant, en apparence, si intime avec les voleurs, je commençai à le soupçonner de m'avoir trahi.

» Le chef des brigands se tournant alors vers moi, me dit en me jetant mon étui de lancettes, qu'il avait réfléchi à ma position , et que nous pourrions nous arranger pour la rançon. Je lui parlai alors les larmes aux yeux de ma pauvreté, de mes ressources bornées, et je lui dis que j'allais en ce moment h Tivoli, pour gagner un peu d'argent en soignant un étranger. Il m'ordonna aussitôt d'écrire à ce même étranger , qu'il eût à envoyer immédiatement deux mille écus d'or, faute de quoi ma

mort était résolue, et de se bien garder surtout de prévenir la force armée. 11 me donna des plumes, de l'encre et du papier, et j'exécutai ses ordres avec tout le zèle qu'inspirent treize assassins, et la crainte de la mort; tandis que j'écrivais il envoya deux de ses hommes chercher un paysan deSan-Gregorio, qui labourait un peu plus bas; mais un de ces messagers alla jusques dans la plaine chercher un homme de Castel Madama, qu'il avait aperçu de loin, et lorsque tous deux furent arrivés, je priai mon concitoyen de porter ma lettre à Tivoli, au signor Celestini, à qui j'envoyai aussi mon étui d'outils de chirurgie qu'il connaissait bien, pour donner plus de poids .i cette commission. Ce paysan qui était aussi humain que prudent, consentit à me rendre ce service; il me consola, me donna du pain qu'il avait sur lui,etlorsqu'ii fut prêt à partir, le chef lui fit prendre un des chevaux que nous avions laissés dans la plaine, pour qu'il fît pius grande diligence. On envoya le laboureur de San-Gregorio avec cet homme, en lui ordonnant de l'attendre dans un lieu désigné, et de ne pas entrer dans la ville.

» Nous restâmes à la même place pour attendre le retour du messager; au bout de trois-

heures, nous aperçûmes de loin un homme à cheval qui venait droit à nous; nous crûmes d'abord que c'étiit notre homme, mais nous nous aperçûmes bientôt que c'était une troupe de gens, que le chef prit pour la force armée de Tivoli; il gronda extrêmement un de ses camarades, qui la veille avait cassé sa lunette d'approche, enfin, les ayant examinés de son mieux, il décida que c'était une troupe armée, et il donna ordre à ses gens de se retirer dans la partie la plus boisée et la plus élevée de la montagne, en me forçant, ainsi que les autres prisonniers, à les suivre. Après une marche longue et pénible, nous nous arrêtâmes dans un lieu sûr, où nous attendîmes le retour du messager; comme il tardait, le chef vint à moi, et me dit qu'il pourrait bien m'en arriver autant qu'à certain habitant de Velletri, que cette bande avait enlevé dans sa maison. Après l'avoir emmené dans les bois les brigands le tuèrent, parce que la rançon tardait trop à venir, et lorsque le messager arriva avec l'argent il le trouva mort. Cette histoire m'alarma excessivement, et je la regardai comme l'annonce du sort qui m'était réservé.

» Je le suppliai, en versant des larmes, c\d prendre patience, lui promettant que le mes-

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sagcr reviendrait avec l'argent, et j'ajoutai que j'aurais pu écrire une autre lettre à Castel Madama, pour donner ordre de vendre tout ce que je possédais, et d'en envoyer de suite le montant. Grâces à Dieu, cela parut les contenter; ils me firent écrire cette lettre immédiatement, et la remirent à un des prisonniers de San-Gregorio. Après son départ, je vis le commissionnaire Marasca se promener sans crainte au milieu des brigands, regardant leurs armes, et faisant des gestes menaçans mais sans parler ; peu après il vint s'asseoir près de moi, alors le chef s'approcha, etsans prononcer une parole il le frappa sur le cou, près de la tète, avec un gros bâton; ce malheureux se leva aussitôt en criant: « J'ai une femme et des enfans, épargnez ma vie »au nom de Dieu; » et en disant cela il se défendait autant que possible. D'autres brigands l'entourèrent, il s'ensuivit une lutte, et ils roulèrent tous ensemble au bas d'un précipice; alors je fermai les yeux et laissai retomber ma tête, j'entendis quelques cris, mais il me semblait que j'avais perdu tout sentiment. Bientôt les brigands revinrent, et je vis le chef remettre son poignard tout sanglant dans le fourreau. Il se tourna vers moi, et m'annonça ainsi la mort de Marasca : « Ne crains rien, nous « avons tué le commissionnaire parce qu'il

» était un sbirre( i ), des gens tel que toi ne font «pas ce métier. II ne nous servait à rien, il exa- » minait nos armes, et semblait disposé à mur- » murer, si la force armée était arrivée il au- *rait pu être dangereux. » C'est ainsi qu'ils se débarrassèrent de Marasca. Le chef ne voyant pas arriver l'argent de Tivoli , et craignant qu'on n'envoyât des troupes, paraissait incertain sur ce qu'il devait faire; il disait à ses camarades ; « Que ferons -nous de nos prison- «niers, il faut les tuer ou les renvoyer chez «eux. » Tandis qu'ils se consultaient le chef \int s'asseoir près de moi. Je me rappelai alors que j'avais un peu d'argent, à peu près trente paoîi (dix-huit francs), et je les lui donnai pour m'attirer ses bonnes grâces; il en fut content, et me dit qu'il garderait cet argent pour payer le messager.

» Peu après, il commença à pleuvoir à verse, il était vingt et une heures (4 heures de l'après-midi), je fus mouillé jusqu'aux os; avant que la pluie s'arrêtât nous entendîmes des voix

(i) Les shirresy ou espions du Gouvernement, sont en même temps soldats et officiers de police. Avant I.1 rcvolution il n'y avait pas d'autre force armée ^ ils étaient terribles à cause du secret qui les enveloppait : personne ne pouvait savoir si son frère n'était pas un sbirre. Les Français les avaient supprimés , mais ils ont été rétablis dernièrement.

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sur la hauteur à gauche, on fit faire silence pour découvrir si c'était le messager de Tivoli, ou les troupes que les brigands paraissaient craindre beaucoup. J essayai de leur persuader que c'était le messager, ils crièrent de descendre, mais on ne vint pas, et nous ne pûmes savoir qui c'était.

» Après quelques momens, nous entendîmes une autre voix plus haut, à gauche: c'était sûrement le messager, mais les brigands ne voulurent pas s'y fier, et nous firent remonter dans un. lieu de niveau avec celui d'où partait la voix; lorsque nous y fûmes, ils couchèrent en joue, tenant les prisonniers derrière eux, et ainsi préparés, ils crièrent d'avancer; ces hommes parurent bientôt au travers des arbres; c'était le paysan de Castel Madama qu'on avait envoyé le malin à Tivoli, et le laboureur deSiin-Gregorio; dès qu'on les eût reconnus on leur ordonna de se coucher le visage contre terre, et on leur demanda s'ils étaient seuls; l'homme de Castel Madama répondit : o Ce serait, ma «foi , beau, si, après m'élre tué de fatigue en "grimpant ces montagnes avec la charge de » cinq cents écus, j'étais obligé de me proster- » ner 1 Voilà votre argent , c'est tout ce qu'on a » pu se procurer dans la ville. » Le chef prit le sac et nous fit changer de station ; étant arrivé

iqB trois mois

dans u!i lieu commode nous nous arrêtâmes, et il demanda s'il y avait des leltres; on lui répondit qu'il y en avait deux, qu'il me donna à lire; ayant su par là qu'on envoyait une somme de cinq cents écus, il en fit le compte, et le trouvant juste, il loua l'exactitude du paysan, et lui donna quelque argent ainsi qu'à son compagnon, comme récompense.

» Les voleurs renvoyèrent alors les prisonniers de SauGregorio qui les embarrassaient, et dont ils ne pouvaient rien espérer, je restai donc seul prisonnier avec le paysan de Castel Madama, et nous commençâmes à traverser les montagnes, dans le seul but de changer de place, à ce que je présume. Je demandai pourquoi ou ne m'avait pas mis en liberté avec les autres, après avoir reçu tant d'argent pour moi. Le chef me répondit qu'il voulait attendre le retour du messager envoyé â Castel Madama. Cette réponse ne me satisfit point, et je continuai aie presser de me remettre en liberté avant la nuit qui approchait, en leur disant que certainement l'on ne pourrait se procurer d'argent à Castel Madama, et que, si on voulait me faire passer la nuit sur la colline, exposé au froid, il aurait mieux valu me tuer tout de suite. Le chef me conseilla de prendre garde à ce que je disais, parce que ma vie élait

une chose fort indifférente à ses compagnons, et un autre brigand qui me donna le bras pendant la marche me répéta la même chose. Nous atteignîmes enfin le haut de la colline, où nous trouvâmes de petites mares d'eau de pluie; les bandits me donnèrent alors un morceau de pain noir très-dur, et me firent boire de l'eau; je bus trois fois, mais il me fut impossible de manger.

» Notre marche continua sur le sommet de cette montagne. Arrivés à minuit dans un lieu nommé San Sierla , nous vîmes un âne, et un instant après une voix nous demanda si nous n'avions point vu cet animal. Le chef répondit aflTirmativpment, en déguisant sa voix, et ordonna à l'homme deCastelMadama, d'engager l'inconnu à descendre vers son âne. Cet individu ne paraissait pas disposé à obéir, et le chef dit que s'il était assez près il lai planterait son couteau dans le corps; piqué de ce qu'un berger le craignait il ajouta : « A-t-on jamais » vu qu'un berger eût peur des brigands ? » Lorsqu'enfin cet homme fut arrivé, on lui reprocha sa crainte, il reprit courage, assura qu'il n'avait pas peur, et nous invita à venir à sa chaumière ; on étendit sur l'âne une redingote et un habit de berger fait de peau de mouton, on me fil monter dessus, et nous

arrivâmes ainsi à la hutte, près de laquelle il y avait une grande aire à battre le blé. Nous nous établîmes autour d'un grand feu; le chef me dit alors de me déshabiller et de faire sécher mes habits, il m'aida lui-même dans cette opération. Dès qu'ils forent secs, il fit étendre par terre une redingote avec un sac en guise d'oreiller, et m'invita à me coucher près du feu.

» Les brigands demandèrent alors s'il y avait près de là un troupeau de moutons; sur la réponse affirmative, ils en envoyèrent chercher; celui qu'on amena fut aussitôt tué, et je m'endormis pendant qu'ils le dépouillaient; à moa réveil je trouvai le mouton déjà mangé et les voleurs endormis, à l'exception du chef et des sentinelles; le premier avait mis en réserve pour moi quelques tranches de viande qu'il avait embrochées au bout delà baguette de son fusil, et fait rôtir lui même; il me les offrit en me prévenant qu'il n'y avait pas de sel. Je me forçaiavec difficulté à en manger quelques morceaux, et je donnai le reste au paysan qui était près de moi, mais je bus un peu de vin qu'ils avaient trouvé dans un tonneau sur l'aire.

» Ce fut la seule fois que je leur vis boire autre chose que de l'eau; le chef me dit qu'ils craignaient toujours que le vin qu'oa leur ap-

portait ne fut empoisonné, et qu'ils en faisaient boire ordinairement une grande quantité à celui qui le leur présentait avant d'en goûter eux-mêmes, pour être bien certains qu'il ne produisait aucun mauvais effet.

» Nous nous rendîmes après , au parc des moutons, vers la cinquième heure du jour, et nous trouvâmes une assez grande quantité de viande cuite, et de fromage, que les brigands enveloppèrent dans des mouchoirs et dans une redingote. Le chef ne voyant pas revenir le messager de Castel Madama , commença à craindre qu'il ne se fût enfui; il m'apporta tout ce qu'il fallait pour écrire une nouvelle lettre, et m'enjoignit de dire à mes amis que je serais mis à mort s'ils n'envoyaient pas huit cents écus le jour suivant, et que je serais emmené dans les bois de Faïola s'il manquait quelque chose à cette somme; j'écrivis donc cette lettre, et je la remis au paysan, en ajoutant verbalement que s'il ne se trouvait pas d'acheteurs pour mes effets à Castel Madama, il fallait envoyer à Tivoli, et les vendre à quelque prix que ce fût; le chef joignit encore à sa première demande celle de quelques chemises. Un des brigands proposa, je ne sais dans quel but, de me couper une oreille et de l'envoyer avec la lettre; grâces au chef, celle aimable

proposition n'eut pas de suite. Ils voulaient que le paysan partît sur-le-champ, mais celuici dit avec son calme ordinaire, qu'il ne pouvait descendre la montagne pendant l'obscurité; il lui fut donc permis de passer la nuit au chalet , sous condition qu'il partirait au point du jour, a Rappelle-toi, ajouta le chef, que si j> tu n'es pas de retour à la vingtième heure, » tu pourras faire ce que tu voudras , car nous » jeterons ce Cherubini dans quelque puits. » Le paysan chercha à lui persuader qu'il serait difîicile de rassembler tant d'argent en si peu de temps, et demanda en conséquence un plus long délai, mais le chef répondit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et lui répéta que s'il n'était pas de retour à la vingtième heure on tuerait Ciierubini.

» Après avoir ainsi donné leurs ordres, ils laissèrent le paysan attendre la pointe du jour au parc, et partirent de leur côté en in'emmenant avec eux , et forçant le berger à porter la redingote qui contenait la viande froide et le fromage. Au lieu de ces broussailles que nous avions eu tant de peine à traverser la veille, nous trouvâmes un beau bois d'arbres élevés, et dans lequel la route était facile , excepté lorsqu'elle était interceptée de temps en temps par un arbre tombé. Les nouvelles menaces

que les brigands avaient faites de me tuer îe jour suivant , si les huit cents écus n'étaient pas apportés avant la vingtième heure, me remplissaient de frayeur; car je pensais qu'il était presque impossible de rassembler une telle somme à Castel Madama. En conséquence, je me recommandais à Dieu, le suppliant de prendre pitié de ma malheureuse position, lorsque l'un des brigands, homme d'unegrande taille, et qui paraissait être un chef en second, vint à moi, et me prenant parle bras, m'aida à marcher en me disant : « Maintenant , Chesrubini, que vous ne pouvez plus parler à • l'homme de Castel Madama, je puis vous as- » surer que demain, aussitôt qu'il sera venu, «vous retournerez librement chez vous, quelle » que petite que soit la somme qu'il apportera : «soyez donc de bonne humeur et sans inquié- » lude.» Dans ce moment-là je sentis un si grand soulagement de celte assurance, que le bandit me parut être un ange descendu du ciel , et sans penser à ce que je faisais, je lui baisai la main, en le remerciant avec ardeur de cette bienveillance inattendue.

» Lorsque nous eûmes atteint de nouveau les broussailles et fait choix d'une place convenable, nous nous disposâmes à dormir. Je m'étendis sur des peaux, cl le chef me couvrit

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les jambes de sa propre redingote, puis il se coucha à mes côtés , après avoir placé deux sentinelles pour veiller au-dehors , et pour empêcher le berger de se sauver avec les provisions. Je ne puis dire précisément combien il se passa de temps, jusqu'à ce qu'une des sentinelles vint avertir que le jour paraissait : « lleviens quand il fera plus clair, » dit le chef, et tout retomba dans le silence. Je me tournai de manière à ne pas voir les* brigands, et je m'assoupis un peu, jusqu'au moment où je fus réveillé par le cri d'un oiseau sauvage. Je ne suis pas superstitieux , mais j'ai souvent entendu dire, que le cri du hibou annonce un malheur, et dans ma situation d'esprit les plus petites circonstances faisaient impression sur moi. Je tressailHs, et demandai quel était cet oiseau. « Un vautour, a me répondit-on; « Dieu soit loué, » répliquai-je, et je me recouchai. Entre les souffrances que j'endurai, je ne saurais oublier k'S piqûres et le bourdonnement des cousins, qui s'attachaient à mon visage et à mon cou. IM^is depuis la mort du pauvre Marasca, je n'osais pas même lever la main pour chasser ces insectes, de peur qu'on ne prît ce mouvement pour un signe d'impatience. Après nous être levés , nous marchâmes pendant environ une heure, puis ayant atteint une place

ouverte au milieu des broussailles , les brigands se mirent à manger leur viande froide, en m'invitant à me joindre à eux; mais je ne pris qu'un peu de fromage sans pain. Après qu'ils eurent déjeuné, ils se couchèrent pour dormir, et comme le terrain était humide, le chef me donna sa redingote; tandis que les autres dormaient, l'un d'entre eux lut un petit livre, que je compris être l'histoire du cavalier Meschino ; au bout d'une heure, ils se levèrent tous et partirent l'un après l'autre pour aller prendre une station plus élevée, ne laissant qu'une seule sentinelle pour garder le berger et moi; une heureaprès, le plus jeune des voleurs \int relever cette faction , et le premier alla re»joindre les autres. Quand je vis cela et que je m'aperçus qu'ils tenaient une espèce de conseil de guerre, je craignis qu'ils n'eussent pris quelque résolution contre moi, et que la nouvelle sentinelle ne vînt mettre à exécution leur cruel dessein. Maiscet homme netarda pas à me dire, qu'il fallait être gai, et que je serais ce soir-là chez moi. Cette assurance me donna quelque consolation, mais je ne m'y fiai pas entièrement, et je ne pouvais me défendre d'une crainte secrète, que je m'efforçai néanmoins de cacher. Peu après nous reçûmes ordre de joindre le reste de la troupe, nous nous

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dirigeâmes alors vers la montagne nommée Colle Picione , non loin de l'ancien monastère de la IMenloreîla , pour y passer le reste du jour; et nous ne nous en écarlâtiies qu'ime seule fois, pour n'être pas aperçus des conducteurs de chèvres.

» Pendant ces momens de repos, le chef en second qui se disait être de Sonnino, et l'un des cinq qui avaient été envoyés pour traiter avec le président de Frosinone, commença à parler de leur situation politique. Il disait que le Gouvernement ne réussirait Jamais aies détruire par la force; qu'ils n'étaient pas une forteresse que l'on pût battre avec du canon , mais des oiseaux qui volaient autour du sommet des rocs élevés, sans avoir de demeure fixe; que si par malheur sept d'entre eux périssaient, ils étaient sûrs d'en trouver dix autres pour les remplacer, car il y avait toujours des criminels disposés à chercher un refuge parmi eux; il ajoutait que leur nombre total montait cà cent trente , qu'ils avaient le projet d'entreprendre quelque exploit éclatant, et peut-être de menacer Rome elle-même; il pensait enfin, que le seul moyen de mettre un terme à leurs déprédations serait de leur accorder un pardon général, illimité et sans réserve, et qu'alors ils retourneraient

chez eux sans crainte d'être trahis, sinon ils ne consentiraient à traiter avec pcrsonno; et c'était pour cela , qu'ils n'avaient pu rien conclure avec le prélat envoyé à Frosinone pour traiter avec eux. Dans leur position actuelle , ils étaient décidés à ne se fier qu'à un pardon prononcé par le pape luimême. Cet homme me répéta plusieurs fois les mêmes choses, dans le courant du second jour, que je fus obligé de passer avec ces bandits.

') Un de ces hommes, me pria d'obtenir du Gouvernement la liberté de sa femme, Mariuccia Carcapola di Pisterso, qui était détenue dans la prison de l'Ëvêché à Rome. Un. autre me dit , « prenez patience , signor Cheru- «bini, nous nous sommes trompés lorsque » nousvousavons saisi; nouscomptions prendre » le prince, qui d'après nos informations, de- » vait passer au même moment. » En effet il devait suivre la même route, et un peu avant que je partisse, le signor Filippo Gazoni, qui n'est pas le prince, mais le vice-gouverneur, avait passé au même lieu ; il ne fut pas reconnu, parce qu'il marchait tranquillement escorté seulement par un petit garçon sans armes, qui menait son cheval. Les bandits se mordaient les doigts de rage, en voyant qu'ils

l'avaient laissé échapper; ils ne l'auraient pas relâché, disaient-ils, à moins de trois mille écus. Le brigand qui me racontait ces détails avait le collier délia M adonna deile Caronine autour du cou, et il ajouta : n Supportez tout cela patiemment pour l'amour de Dieu. » Le chef vint aussi à moi, disant qu'il n'était pas bien portant, et me demanda quelques remèdes, dont j'écrivis l'ordonnance. Un troisième qui avait pris ma montre , me dit qu'elle s'était arrêtée, et je vis qu'il avait cassé le verre et l'aiguille des minutes; il dit qu'il me la vendrait si j'avais de l'argent, mais je la lui rendis sans réponse et en haussant les épaules. La nuit approchait et le chef regardant à sa montre, dit qu'il était vingt heures. Il ordonna au berger de retourner au chalet de moutons que nous avions quitté dans la nuit pour voir si le paysan n'y serait pas revenu avec la réponse de Castel Madama; il lui enjoignit de l'amener de suite s'il était arrivé, et de l'attendre pendant trois heures s'il ne l'était pas encore, enfin de revenir seul s'il n'était pas de retour au bout de ce temps. Le berger partit, et revint au bout d'une heure et demie avec le commissionnaire et un autre berger. Il apportait deux rouleaux d'argent cachetés qui contenaient, disait-il, six cents écus, ainsi

que les chemises que le chef avait demandées et quelques alimens pour moi, je ne pris qu'une poire et un peu de vin, le reste fut mangé par les voleurs. Ils ne comptèrent pas même l'argent ft indemnisèrent les messagers de leur peine; après quoi ils mo permirent de partir. Ce fut ainsi que je me trouvai délivré de toute crainte, et je partis après les avoir remerciés de leur politesse , et de la bonté qu'ils avaient eu de m'épargner.

» Les deux hommes m'apprirent en roule que le prisonnier de San-Gregorio à qui on avait confié la première lettre et que l'on n'avait pas revu, avait été réellement à Castel Madama, et s'était trouvé à l'heure et à la place indiquée, chargé de cent trente-sept écus; mais les voleurs ayant oublié d'envoyer quelqu'un à sa rencontre, cet homme ne put nous trouver, et revint à la ville avec l'argent après avoir attendu long-temps; il y apporta la nouvelle du meurtre de Marasca, qui donna de grandes inquiétudes pour ma vie. Mes guides m'apprirent aussi que l'argent avait été fourni ^ en partie par Castel Madama, et en partie par Tivoli,

» Nous avancions vers la première de ces villes, où on nous attendait avec anxiété; à un

mille avant que d'y arriver j'a[)erçiis unefouîo de gens de tous les rangs qui venaient à ma rencontre et j'arrivai chez moi un peu avant la nuit, au milieu de félicitations et d'acclamations inouies qui me touchèrent extrêmement. Jt; fus à peine arrivé que l'archi-prêtre fit sonner les cloches, pour rassembler le peuple dans l'église, et l'on y vint en foule se joindre à moi, pour rendre publiquement grâces à Dieu et à notre protecteur Saint-Michell' Archange. Ce prêtre avait déjà fait de même lorsqu'il reçut la nouvelle de ma captivité , et après avoir envoyé les six cents écus; mais alors c'était pour demander ma délivrance au Seigneur.

» Je ne puis finir sans ajouter que cette époque sera toujours gravée dans ma mémoire; je me rappellerai sans cesse nue Dieu en a usé avec moi comme un bon père ; au moment même où il semblait appesantir sa main sur moi, il attendrit en ma faveur les cœurs des habitans de Tivoli et de Castel Madama , tellement que les plus pauvres donnèrent leur argent et vendirent leurs biens pour me secourir. Celte même époque me fera aussi souvenir de la reconnaissance que je dois à tous ceux qui ont travaillé à ma délivrance, surtout aux signors Carloni et Celcstini. Je prie Dieu

maintenant^, qu'il me préserve de toutes les mauvaises conséquences qui suivent ordinairement de semblables malheurs, et suis

» Votre affectionné, etc.

» Eustachio Cherubini. «

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