‹ Voyage dans les montagnes de RomeChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Once the delight of Heav'n and earth f Where Art and Nature, ever smiling, joined On the gay land to lavisb ail their stores, How changed ! Thomson's , Liberty.

Contrée qui fut une fois les délices du ciel et de la terre, où l'art et la nature répandaient en souriant leurs trésors sur le sol. Que les temps sont changés ! Y Povmc de Thompsok sur la Liierté.

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Sujet de l'Ouvrage. — Voyage de Rome à Poli. — Objets intéressans sur la roule. — Villes de CoUalia et de Gabie. — San-Vetturino, qu'on suppose être l'ancienne jEsula. — Champ de blé, anciennement les Champs de Preneste. — Prétendue Villa-Prenestine d'Horace. — Réputation de ce dernier comme sorcier. — Palais de Catena. — Vallée de Poli. — Ville de Poli. — Population et caractère des habitans. — Climat de Poli et de la campagne de Rome.

J-j'extrême chaleur que l'on éprouvait à Rome, pendant l'été de 1819, décida l'auteur de cet ouvrage et deux autres personnes, à

aller passer quelques semaines dans un des villages voisins : le hasard fixa leur choix sur Poli (i) , petite ville située entre Tivoli et Palestrine. Il se présenta pendant ce séjour, quelques circonstances qui peuvent faire connaitre les mœurs d'une classe d'habitans, que les étrangers ont rarement occasion de visiter, et qui par conséquent est peu connue en Angleterre ; ce sont les fermiers et les paysans , aussi l'auteur a-t-il tenu un journal des choses les plus remarquables. Dans les derniers momens de ce séjour à Poli , l'intérêt qu'inspiraient ses habitans, céda à un autre auquel se joignait un assez grand danger. Les brigands qui avaient long-temps infesté la route entre Rome et Naples , ayant été chassés de leurs villes, de Sonnino (2) , Frosinone (5) et Ferentino (4)> ei partie par l'édit du pape (5), mais

(i) Quelques antiquaires croient que Poli est l'aDcienne Empulluin , d'autres pensent que c'est l'ancien Bola* c'e'tait certainement une ville des Eques. ^schinardi prétend que c'était l'ancienne Pollustia : il est vrai qu'une ancienne inscnption , placée sur une des pierres de la porte . l'appelle PalusUa. D'autres croient que c'est le Longula de Coriolau.

(2) Sonnino , anciennement Sumnlno , ville des Volsques.

(3) Frosinone , l'ancienne Frusino, ville des Volsques.

(4) Ferentino , l'ancienne Ferentinum, ville des Volsques. Cest la que se trouvent les plus beaux i-estes des murs appelés cyclopiens par quelques écrivains.

(5) f^oyes l'Appeiidix , IN" I.

plus encore par la marche d'un corps de deux mille hommes des troupes de sa sainteté, s'étaient enfuis aux montagnes, et occupaient les déserts qui bordent la grande vallée des Apennins formée par le cours de l'Anio, qui sépare les montagnes des Marses de celles qui se trouvent enlre Tivoli et Pales tri ne. Le plus haut point de cette dernière chaîne, est le roc de Guadagnola, à deux heures de marche de Poli; c'est là que s'arrêta une bande de brigands, dont les excursions s'étendaient Jusqu'aux portes de la ville.

Il est nécessaire de donner une idée des habitans, et de la nature du pays, pour que le lecteur puisse apprécier le degré de terreur répandue dans toute une province, par une poignée de brigands. Nous décrirons donc notre voyage à Poli, le séjour que nous y avons fait, nos différentes excursions dans le voisinage de cette Ville, et dans les défilés des montagnes, qui devinrent ensuite les principaux refuges des bandits.

Poli est à vingt-six miiles de Rome, la route qui y conduit part de la Porta Maggiore(i) ,

(i) Porta Maggiore. Lorsqu'Aurelien étendit l'enceinte des murs de Rome, deux nouvelles portes, celle dite G abiiie , ou Prenesline , et la Labienne , remplacèrent l'ancienne porte Esqviline. Lorsqu'Honorius voulut les faire rétablir, on fit

et suit les anciennes routes de Gabie et de Preneste, à travers la campagne de Rome, jusqu'à ce qu'elles deviennent impraticables. La route moderne de Preneste ou Palestrine, passant plus à droite , est l'ancienne voie Labienne (i). La Porta Maggiore a reçu son nom au temps du Bas-Empire du grand aqueduc de Claude , dont une des arches a servi de porte. Les ouvrages de Claude et de Néron furent restaurés par Sixte V, qui se servit de ce même aqueduc , pour conduire à Rome l'eau d'Aqua Felice, et on lit sur ces magnifiques arcades des inscriptions de toutes ces époques. En dehors de la porte , on distingue parfaitement dans un des piliers, les traces des canaux de l'Aqua Marcia , de l'Aqua Tepula et de l'Aqua Giulia, qui passaient les uns au-dessus des autres. Rien , sans en excepter même le Colisée , ne donne une idée aussi sublime de la grandeur et de l'immense population de l'ancienne Rome, que 1q3 ruines de ces aqueducs qui conduisaient l'eau, pour l'usage journalier du peuple, à la distance de quarante, cinquante , et même soixante et dix milles , en traversant

usage , a cet effet, de deux des arches de l'aqueduc Claudien; mais , peu après , on mura la porte Labienne , que le voisinage de l'autre rendait inutile.

• (i) Labicum, inaiutenant le village de Colonna.

la campagne de Rome, et les montagacs qui l'entourent.

Nous commençâmes notre voyage dans un beau jour du mois de juin , d'assez bonne heure, pour voir les premiers rayons du soleil éclairer les sommets des montagnes , et descendre graduellement sur les tours de la campagne de Rome, qui est si loin d'être une plaine unie, qu'à chaque moment nous découvrions de nouveaux points de vue; les objets éloignés paraissant et disparaissant successivement derrière les petites collines, ou plutôt les ondulations du terrain qui varient l'aspect de toute la province. Les vallons qui séparent ces collines , ne sont ni profonds ni escarpés ; leur pente a été graduellement adoucie par la culture, ou par les éboulemens des collines, dont les sommets sont dépourvus d'arbres et quelquefois même de terre. Plusieurs de ces élévations sont couronnées par des ruines de tours, de temples et de tombeaux, dont les plafonds peints et les pavés en mosaïque , attirent de temps en temps l'attention du voyageur. En avançant , nous apercevions souvent le pavé polygonal de l'ancienne route; des deux côtés le soc de la charrue fait chaque année des découvertes qu'il ensevelit de nouveau à la saison prochaine , à moins qu'elles n'exci-

tcQt à temps la curiosité d'un antiquaire, ou l'avarice d'un marbrier.

Un grand bâtiment rond, qui ressemble au temple de Minerva Medica , est si près de la route, que sa base est usée par les roues des chars. Dans le troisième siècle, il servit d'église chrétienne , et les savans croient que c était l'ancien temple de la Fortune, qui appartenait à la villa des Gordiani, située sur la route de Preneste. C'est dans un des tombeaux près desquels nous passâmes, que fut découvert le sarcophage qui renfermait le crâne et les os enveloppés dans une toile d'amiante que l'on conserve dans la bibliothèque du Vatican; dans un autre de ces tombeaux, on trouva un sarcophage avec des bas-reliefs peints; un troisième avait été érigé en l'honneur d'une mule qui avait long-temps servi son maître avec fidélité, et qui s'agenouillait pour qu'il pût la monter plus facilement, lorsqu'il fut devenu infirme. Plus loin on a découvert dans la tour dite de Pignatara, le magnifique sarcophage de porphyre de Sainte-Hélène, mère de Constantin-le-Grand; il a été placé au Vatican, où le seul monument de ce genre qu'on puisse lui comparer est celui de S*^-Conslance, fille de ce même prince. Nous \îmes aussi un temple qu'on suppose être celui de la Fortune des

femmes. Puis la tour nommée Terre di ïre Teste; elle doit ce nom à trois affreuses têtes de marbre sculptées en bas -relief; peut-être aussi a-t-elle été ainsi nommée, parce quelle était le point de réunion des terres de trois grands propriétaires (i) du dernier siècle, et le lieu où l'on avait placé les trois parcs principaux pour le bétail rouge. Maintenant la tour et les bâtimens environnans sont inhabités en été, excepté au temps de la moisson ; on y dessert alors chaque matin au point du jour, une petite chapelle pour les moissonneurs; il y a en outre un petit cabaret , où le voyageur trompé, ne trouve souvent ni vin ni eau pour apaiser sa soif. Les moissonneurs sont, comme on le voit, étrangers à la campagne de Rome, où l'insalubrité de l'air ne permet pas d'habiter pendant l'été. Ces gens \iennent des montagnes voisines, en bandes de vingt jusqu'à cent hommes; ils se bâtissent des huttes en paille pour le temps de la moisson , et il est rare qu'ils retournent chez eux sans des fièvres intermittentes. Il existe d'autres chapelles semblables à la première, qui sont desservies pendant la même époque , et il y a

(i) Ces trois grands propriétaires étaient Borghèse. Maflii et Casali; et les trois grands parcs étaient Cernara, Ccrnarella et Bocca-Leoue. ^schikardk

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un petit nombre de maisons , où Ton peut se procurer quelquefois du pain et du vin. Nous regrettrons qu'il n'y eût pas de fours , au moyen desquels on pourrait faire du pain frais, et améliorer ainsi la nourriture grossière des laboureurs.

Au-delà de la Torre di Tre Teste , les bâtîmens antiques deviennent plus rares. C'est dans l'un des derniers , Torre di Salone , qu'ont été trouvés le sarcophage sur lequel est sculpté la bataille des Amazones et la belle Vénus accroupie; tout près de la même tour, sont les sources de l'Aqua-Vergina , qui fournit d'eau la fontaine de Trévi à Rome. Non loin de là , FuriusCamillus combattit les Gaulois, l'an 365 de Rome, lorsqu'ils se retiraient de cette ville; deux cents ans auparavant, Tarquin défit les Sabins dans le même lieu; un peu au-delà de cette plaine mémorable, nous traversâmes Ponte di Nona (i), fabrique romaine très-belle et fort ancienne; ce pont réunit les deux côtés d'un petit vallon, et se trouve sur la même ligne que les ruines de l'aqueduc de l'Aqua Alessandrina; deux milles plus loin, nous trouvâmes sur les bords de la rivière deVeresis, une

(i) Ainsi nommé parce qu'il est situé a la neuvième pierre milliaire depuis Rome ; ou lait remouler sa construction au temps de la répuljlique.

petite auberge où des mulets nous attendaient pour nous conduire à Poli , la route étant impraticable pour une voiture depuis cet endroit. L'auberge est celle du village de Pantana , nommée ordinairement Osteria dell' Osae, du nom moderne du Veresis , sur les bords duquel elle est bâtie. L'antique Collatia est située à un mille de cet endroit; nous regrettâmes de ne pas avoir le temps d'y aller. Une petite colline couverte de ruines du moyen âge , les fondemens d'un mur de grosses pierres , et quelques débris de maçonnerie antique , sont tout ce qui reste de la ville de Lucrèce, du berceau de la liberté romaine. Son nom moderne est Castellaccio, dans le moyen âge elle se nommait Castrum Osae ou Losae.

A peine avions-nous fait un quart de mille sur nos mules, que nous vîmes le lac de Pantana ou de Castiglione , jadis le lac de Gabie. Il a un peu plus d'un mille de circonférence; ses rives sont un composé de substances volcaniques, sa forme et sa profondeur indiquent que c'est le cratère d'un volcan éteint. Les carrières d'où on tire les pierres dites gabines ou peperino (1), fournissent un tuf qui ressemble

(i) Le gris verdâtre de cette espèce de tuf lui a fait donner le nom vulgaire de peperino, a cause de sa ressemblance avec du poivre en poudre.

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aux pierres d'Albano ; quoiqu'il soit plu* rouge et beaucoup plus dur, les anciens en faisaient usage pour bâtir et même pour des meules de moulin; les bords du lac sont trèsboisés, et servent de retraite à des sangliers, des chevreuils et à toute espèce de gibier; le lac est très-abondant en oiseaux aquatiques. Dans les belles et fertiles prairies naturelles qui le séparent des collines d'Albano , on élève un grand nombre de chevaux qui sont un revenu considérable pour leurs propriétaires; leurs vastes écuries qui s'étendent en longues lignes au milieu des bois, ajoutent beaucoup à la beauté du paysage, dans un pays où la rareté des habitations rend l'aspect d'un édifice extrêmement agréable. Sur les bords de ce lac s'élevait jadis la ville de Gabie. Là, furent élevés llomulus etRemus(i); là, SextusTarquin, après avoir exécuté les intentions barbares que son père lui avait fait pressentir en coupant les têtes des pavots de son jardin, fut sacrifié à la juste vengeance des hommes dont les pères étaient tombés victimes de sa tyrannie. Gabie fut une des premières alliées de la nouvelle république.

Au temps d'Auguste, cependant, cette ville

(i) Selon Dciiys d'H.ilicarnasse.

était tombée dans une décadence si complète, qu'on en parle rarement sans une épithète qui en indique l'abandon (i). Mais, vers la fin de son règrie elle reprit quelque vie à cause de la célébrité de ses eaux, dont les médecins avaient fait l'éloge après la mort de Marcellus , en les opposant aux bains de laCampanie. On y construisit de vastes bains , et elle devint un lieu de réunion à la mode pour les Romains oisifs et dissipés. Adrien , qui se piquait d'être un réédificateur de villes, rendit au moins àGabie son premier éclat, s'il ne lui rendit pas la dignité de son antique indépendance; on en fait mention comme d'un siège épiscopal dans l'histoire des premiers temps de l'Italie chrétienne. Mais il reste si peu de vestiges de son ancienne splendeur, de son rétablissement sous Adrien, et de sa dignité ecclésiastique dans le bas-empire, que les historiens et les antiquairas ont pris pour Gabie presque tous les villages qui se trouvent à vingt milles de sa véritable position, et cela jusqu'à l'année 1792. Ce fut à cette époque que le peintre écossais , Gavine Hamilton, dirigé par la grandeur et la position du lac, ainsi que par la proximité du temple

{i) « Sais-tu ce que c'est que Lebidus ? Un village plus désert que Gabie et que Fidcnes. » Horace, Epîtrcs . liv. i.

de Junon, déesse tutélaire de Gabie (i), se chargea de surveiller les fouilles que le prince Borghèse voulait entreprendre dans les ruines qui sont situées sur ses domaines. Le résultat en fut très-satisfaisant. On découvrit quarantesept marbres portant des inscriptions, et on déblaya l'ancien Forum. Ces marbres furent transportés à la Villa-Borghèse , qui touche les murs de Rome, près de la porte du Peuple; un modeste casino fut bâti pour les recevoir, et ils y restèrent jusqu'au moment où ils furent transportés à Paris avec le reste des trésors de Rome. On remarquait parmi eux une belle statue de Germanicus, et des bustes des règnes de Julien et des Antonins.Il y avait aussi quelques statues des magistrats de Gabie , Forsyth remarque que leurs toges ne sont pas arrangées de cette manière noble, que l'on nommait le cinctus Gabinus; car les Gabiens n'avaient ce privilège qu'à la guerre (2).

(i) Virgile fait connaître que les Gabiens étaient sous la protection de Junon. Parmi les alliés deTurnus, étaient ceux qui « cultivent les champs de Gabie, protégés par Junon.» Virgile, Enéide^ liv. 7, v. 687.

(2) Dans le cinctus Gahinus , le pan de la toge , qui était ordinairement jeté'sur l'épaule gauche , passait derrière le dos et était ramené sur la poitrine, où il était retenu en formant un nœud , lequel nœud ou ceinture relevait la robe et la rendait plus courte. Ferrarius.

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Le Forum (i) a été comblé, et le voyageur est réduit de nouveau à se contenter des murs carrés et sans ornemens du temple de Junon , pour satisfaire la curiosité qui l'a conduit à Gabie. Le lac, les petits bois qui l'environnent, et le château qui lui donne son nom moderne , sont , il est vrai, des objets assez intéressans; et les beaux figuiers qui croissent jusqu'au bord de l'eau , justifient au moins en partie l'antique renommée de cette ville, caria campagne de Rome est encore fière des figues de Gabie.

Laissant le lac sur notre droite, nous suivîmes l'ancienne voie Collatine jusqu'à Corcolle, et nous passâmes près du dernier magasin à blé, sur les confins de la campagne de Rome. Corcolle, roc élevé, au point de jonction de deux ruisseaux des montagnes, voyait s'élever sur son

(i) Viscontl a donné une gravure et une description du Forum de Gabie dans ses intéressans Monumens gabiens. Il a donné aussi sur l'histoire de cette ville quelques détails curieux confirmés par les monumens qui y ont été trouvés. Ces trésors ornent maintenant la galerie du Louvre : le Germanicus avec l'épée dans le fourreau appartenait à la collection Borghèse 3 l'autre , dont la main est élevée , comme s'il jouait à la morra, fut apporté de Rome à Paris sous le règne de Louis XIV. Parmi les marbres de Gabie que l'on voit au Louvre , un des plus remarquables est l'autel circulaire dédié aux douze divinités supérieures.

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soijiniet une belle et ancienne habitation de la famille Barberini qui, maintenant, n'est qu'une ferme; un peu plus loin, sur la même colline, est Passerano, l'ancienne Scaptia. Au-dessus de CorcoUe, les prairies de chaque côté de l'eau sont unies , vertes, et ressemblent plus à des prairies anglaises qu'aucun terrain de cette nature que nou s ayions vu en Italie ; elles sont embellies par quelques saules, au milieu desquels la rivière fait tourner un moulin ; en face est un cabaret, et derrière passe la via CoUatina qui conduit à Tivoli. Nous prîmes une autre direction, et nous entrâmes dans un bois qui cou- Yreles rives escarpées du courant; en montant nous passâmes près des fondemens d'un vaste édifice antique, construit de grands blocs carrés de Peperino , et nous remarquâmes une colonne de marbre cannelée , qui était couchée au travers du chemin; comme ces restes sont près de la petite ville malsaine de San-Vetturino, qui, selon quelques antiquaires, est l'ancienne iEsula, on peut croire qu'ils ont appartenu à cette dernière ville, que d'autres sa vans avaient placée à San-Gregorio , à quatre milles de là. Après avoir grimpé quelque temps par de mauvais sentiers rocailleux, et traversé un bois pittoresque de chênes et d'ormes , entremêlés d'uQ taillis de diverses espèces d'épines , et

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d'autres buissons fleuris, nous nous trouvâmes sur une arête étroite et élevée entre deux torrens qui , bien que tranquilles alors, montraient assez par les rochers énormes dont leurs lils étaient semés , combien leurs cours avaient été terribles pendant l'hiver. Cette arête nous conduisit dans une plaine étendue, très-élevée au-dessus de la campagne de Rome et parfaitement unie, partout où lestorrensne s'étaient pas creusés des lits; sa largeur varie depuis un demi-mille jusqu'à deux milles, et s'étend au pied des montagnes , de Tivoli à Palcstrine. Elle est très-fertile, et nous vîmes moissonner une magnifique récolte de froment. Tout le grain de cette espèce qui croît aux environs est barbu, on l'appelle grano di campagna , et on prétend qu'il donne les récoltes les plus abondantes; la farine qui en provient est remarquable par sa blancheur, sa paille est plutôt grossière, et l'épi dans la boure a une nuance rougeâtre. Jadis cette plaine dépendait presque en entier de Preneste , mais Sylla dépouilla cette ville d'une partie de son territoire, qui ne lui a jamais été rendu en totalité; elle est maintenant partagée entre les villes voisines. Il n'y a ni villages, ni hameaux, ni même de maisons de fermes dans cette partie de l'Italie; les habitans vivent dans les villes, et cet aban-

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don donne un aspect mélancolique au pays , surtout près de Rome. L'absence de ces habitations confortables qui animent le paysage en Angleterre, se fait vivement sentir dans ces immenses plarnes , où les seuls bâtimens sont les casâtes^ qui servent à renfermer les instrumens d'agriculture , la nourriture journalière des ouvriers, et dans lesquels, en cas de nécessité, un domestique de ferme couche quelquefois pour garder les récoltes. Mais les familles ne vivent jamais à la campagne, la véritable demeure est toujours la ville, et il est possible que cette dépopulation du pays soit une cause aussi bien qu'une conséquence de l'insalubrité de l'air. La partie de la plaine que nous avions atteint appartient à Poli, à notre droite était le territoire de Palestrine , nommée San- Giovanni in camp' Orazio ; outre l'ancien aqueduc jeté sur le ravin profond qui sépare cette partie des terres de Poli, il y a encore quelques anciennes constructions; on y a trouvé des vases funéraires, et d'autres fragmens antiques ; le nom de cette possession a donné lieu à quelques recherches curieuses, qui avaient pour but de déterminer si Horace avait possédé une villa ou une vigne près de Preneste, mais outre qu'il est possible qu'un de ses admirateurs ait donné à son champ le nom de ce

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poêle, ou que quelque autre Horace ait possédé une ferme dans cet endroit, nous devons nous en rapporter à lui lorsqu'il nous dit que sa villa était dans la Sabine et non sur le territoire de Preneste. Cependant, pour mettre sur la trace de l'origine du nom de caiiip' Orazio, nous de-vous observer qu'Horace est regardé par le peuple de ce pays, comme un magicien aussi fameux que l'était Virgile dans la moitié de l'Europe aux* siècle; lorsque les paysans n'ont pas de nom à donner à une ancienne ruine , ils se tirent d'affaire en disant : « Peut-être at-elle été bâtie par le poëte Horace. » Néron partage aussi cet honneur sous le nom de lie Negrone; l'empereur et le poëte seraient certainement étonnés s'ils voyaient quelques-uns des ouvrages qui leur sont attribués. Au-delà du camp'Orazio, onvoitlelieu où campa Pyrrhus, lorsqu'il approcha le plus près de Rome, et la plaine desHerniques qui s'étend entre la montagne d'Albe et les Apennins.

Il faut convenir que la chaleur excessive, nous empêchait de jouir de toute la beauté et de la nouveauté de cespeclacle, car il était environ midi quand nous traversâmes le champ dont nous venons de parler , et le soleil de midi en Italie, réfléchi par un champ mois-

sonné, suffit pour calmer la plus vive curiosité. Après avoir parcouru deux milles sur cette route brûlante , nous atteignîmes la vallée boisée de Poli. A son entrée nous fûmes frappés de la charmante situation des palais délia Catena, qui appartiennent à la famille Césarini et qui sont abandonnés. Trois villas embellies de tout le luxe des jardins et des fontaines , des bois et des prairies , des écuries pour quatrevingts chevaux, des greniers pour le blé, et des magasins pour l'huile et le vin ; tout est désert, et la décadence de cette maison , qui remonte jusqu'aux Césars de l'ancienne Rome, n'est que trop visiblement empreinte dans cette demeure. Les seules routes qui conduisaient aux palais sont rompues , et les sentiers rocailleux qui les remplacent ont vu probablement les années s'écouler, sans qu'un char de paysan ait pu s'y frayer un passage. A peine restc-t-il quelque vestige de la route moderne; mais l'antique voie pavée qui menait de Tivoli à Palestrine, et qui passe auprès de Catena, se montre en plus d'un endroit au milieu des champs que nous avions traversés.

La vallée de Poli est très-étroite, sa longueur est d'environ trois milles; elle est formée par

i?ASSÉS TRÈS Rfe ROME. H)

deux principaux lorrens, rt d'autres plus petits qui descendent des flatjcs des montagnes et qui après avoir serpenté dans les vallées inférieures , vont joindre l'Anio non loin de Ponte Lucano. La ville est située sur l'étroite arête d'un sombre rocher entre les deux ruisseaux; !a pierre dont elle est bâtie est tellement semblable au rocher, qu'on la croirait sortie de sou sein; cachée par des bois épais, surmontée par les sommités qui l'entourent , celte' ville paraît au voyageur, qui s'en approche, semblable à l'aire de l'aigle des montagnes. Elle était telle en effet, lorsque les Conti, ducs de Poli, tenaient sous leur domination au-delà de quarante villes, et s'enorgueillissaient du grand nombre de cardinaux , de princes et de papes sortis de leur maison. Ils furent jadis au nombre des guerriers qui suivirent en Italie l'empereur Olhon, et les descendans de cette famille ont long-temps conservé le nom à demi barbare de Lothairc. Le rôle important qu'ils jouèrent dans les guerres civiles de l'Italie, leur a mérité une place dans chacune des trois divisions de la divine comédie du Dante ; mais le titre de duc de Poli est éteint, et leurs immenses possessions ont passé par les femmes, aux Sforza Césarini et aux Piom-

I>ini. Ceux-ci possèdent le palais Poli à Rome, et les premiers, la ville et le château de Poli(i ). En entrant dans la ville , on passe sous une belle porte bâtie au treizième siècle, par Lothaire, duc de Poli. Le palais ducal , construit à la même époque ,est immédiatement au-dessus de la porte, et commande toute la ville qui consiste en une rue et deux petites places; car on ne peut donner le nom de rue, aux petits chemins qui conduisent de la grande rue, à des maisons basses , creusées en partie dans le roc. La porte, la chapelle ducale, et la façade du palais , forment les trois côtés 'de la Piazza délia Corte ; le quatrième communique à la rue. Le palais est un bâtiment d'une construction simple , et quoique irrégulier , il renferme de beaux appartemens. Le rez-dechaussée sert maintenant de magasin pour le blé et autres denrées; les plafonds voûtés, peints, à ce qu'il paraît, par des artistes de l'école de Zuccheri , forment un contraste pénible avec la saleté et l'abandon qui se font remarquer partout ; les fontaines qui ornaient

(i) La ville elle palais étaient en vente lors de notre séjour ; on disait que 31"^ Lœtitia Bonaparte en offrait 50,000 cens : nous avons appris dès-lors que le banquier Torlonia , duc de Bracciano , en avait fait l'acquisition.

la cour, l'escalier et le balcon, sont toutes à sec ; le théâtre qui procurait encore il y a quelques années, une petite récréation intellectuelle aux habitans de Poli , est tombé en ruines; et les jardins sont loués aux fournisseurs du marché. Quelques chambres seulement sont tenues en bon état, pour recevoir le duc s'il voulait y séjourner. La bibliothèque est propre, mais presque vide, il n'y reste que quelques ouvrages qui traitent de la religion et du droit canon; quant à la galerie, elle est maintenant couverte de mauvaises peintures qui défigureraient les murs d'un cabaret. La principale église de Poli est dédiée à Saint- Pierre, patron de la ville; elle a été construite sur les seules fondations antiques qui existent dans cet endroit, elles consistent. en d'immenses blocs carrés de tuf, disposés comme ceux des plus anciens bâtimens de Rome. L'intérieur de cette église était autrefois entièrement peint, mais quelque arcliiprêtre poussé par l'amour de la propreté, a fait couvrir de plâtre toutes ces peintures, à l'exception de trois qui tiennent au grand autel, et dont l'une représente la crucifixion de Saint-Pierre; on attribue ces ouvrages à des élèves de Michel-Ange. L'adnu ration ou plutôt l'idolâtrie que ce grand homme a inspirée aux habitans de ce pays , a produit

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quelque peu de confusion dans leurs idceâ chronologiques. Par exemple, on lui attribue le plan de la chnpelle de la Vierge à Capranica , bâtie par le cardinal Antonio Capranica; mais comme il s'est écoulé deux ou trois ans entre la mort du cardinal , et la naissance de Michel- Ange , la chapelle doit avoir un autre fondaleur ou un autre architecte. Il est plus naturel de croire que ce pays sauvage était un des lieux que ce peintre visitait le plus volontiers en été. Le seul morceau de sculpture qui se trouve dans les environs de Poli, est une copie de sa Piéta; elle est placée dans une jolie petite église, nommée la Madonna délia Piétd^ située en dehors et très-près de la porte. L'église de Saint-Jean , l'une des deux paroisses de Poli , est un grand bâtiment d'une architecture simple; elle est creusée eu partie dans le roc vif, et comme elle avance un peu au-dessus do la porte basse de la ville, elle pourrait servir de défense dans l'occasion. En dehors de cette même porte , on vait une petite chapelle dédiée à Saint Antoine , qui n'est ouverte que le jour de la fête du saint, lorsque suivant son privilège il donne la bénédiction aux bestiaux. On distribue alors des gâteaux et des fèves rôties , aux propriétaires de ces animaux, après que ceuxci ont été aspergés d'eau bénite. Poli contient au-

delà tie treize cents habitans, presque tous la boureurs, très-bonnes gens, hospitaliers, et mêmegénéreux autant que leurs moyens le leur permettent. Lorsque la peste ravageait Palestrine en 1 656, et que toutes les villes vo isines refusaient de communiquer avec ses habitans,ou de leur accorder un passage pour porter leur blé aux moulins, le peuple de Poli permit à ses infortunés voisins de traverser ses champs, et animés par l'exemple de leur duc Carlo Conti, les Polesans allaient chaque jour aux portes de la ville affligée , pour y porter toutes les provisions dont ils pouvaient se passer. Pour témoigner leurreconnaissance de cette conduite, le Prenestins firent enregistrer le peuple entier de Poli, comme citoyens de Palestrine, le jour môme où ils allèrent, en procession, rendre grâces à Dieu et à Saint-Agapot, de leur délivrance.

Il y a trois ou quatre fours publics dans la ville, mais les boutiques ne contiennent que les choses indispensables. Un charpentier, uii maréchal , un cordonnier , et un bourrelier à l'usage des agriculteurs, sont les seuls artisans que l'on trouve à Poli; les vêtemens grossiers sont ordinairement faits par les femmes, qui , pendant l'hiver, filent leur laine et leur li*!, à la quenouille et au fuseau ; elles tissent au pria-

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temps, sur des métiers qu'elles louent à bon marché, et teignent ou blanchissent avant le milieu de l'été, temps où la moisson et la vendange les appellent à des travaux plus pénibles. Le climat de Poli est extrêmement sain , et la fièvre n'attaque point les gens qui en font leur séjour habituel; mais les plus pauvres qui vont moissonner dans la campagne de Ivome, reviennent presque tous malades. La ville voisine de San-Vetturino , et même les villes de la Catena , souffrent annuellement du mauvais air : le manque d'ombrage dans la campagne de Rome, a été regardé comme la cause principale de ces fièvres. La chaleur excessive pendant le jour, où le thermomètre s'élève jusqu'à trente degrés de lléau mur ( cent degrés de Fahrenheit) , occasionne une grande évaporation des lacs et des marais : l'air est par conséquent rempli d'une humidité qui se condense au coucher du soleil, et qui, retombant tout-à-coup sur des corps échauffés par un travail pénible, occasionnerait des fièvres intermittentes , quand il ne s'y joindrait pas les miasmes ou exhalaisons sulfureuses, auxquels plusieurs auteurs (i) ont attribué

(i) Voyez les lettres remplies d'esprit, écrites de l'Italie , à M. Pictet, par M. de Châteauvieux.

l'air malsain dos environs de ilome. Si telle en est la véritable cause , ou seulement l'une des causes, la destruction des bois doit augmenter le mal , en privant d'ombrage l'eau et les terrains humides , en les exposant ainsi aux rayons directs du soleil , et détruisant le remède naturel que les feuilles des arbres fournissent contre le mauvais air ; les feuilles s'alimentant des gaz qui détruisent la vie animale, et donnant en retour un élément plus pur. On pourrait retirer quelques avantages de réservoirs creusés comme les anciennes piscines, dans lesquels l'eau serait couverte ; le dessèchement des marais produirait des effets encore plus avantageux. Le climat de Rome a été de tout temps fort malsain ; nos anciens poètes en font mention, entre autres Skakespeare, qui fait parler ainsi Coriolan aux Romains : « Puisse l'épidémie du midi vous accabler ! » Et dans Cymbcline, Cloten dit, en parlant de Posthumus qui venait de partir pour Rome : « Que les brouillards du midi le fassent mourir ! » Mais la lièvre qui se fait sentir annuellement aux habilans de Rome , existait long-temps avant le moyen âge , temps duquel on date la dépopulation des environs de Rome. L'élégant morceau du docteur Matthéis, sur le culte que les anciens Romains

rendaient à la lîéesse de la fièvre , prouve que ses autels ont existé dès les premiers temps de l'empire. Le plus ancien de ses temples était sur le mont Palalin, d'autres avaient été érigés en différentes parties de la ville; et il paraît très-probable que l'on y tenait registre des remèdes que l'expérience avait démontré être les plus efficaces contre ce mal. Horace , dans ses satires , tourne en ridicule quelquesuns des vœux faits par les malades pour le rétablissement de leur çanté (i) , et dans son épître à Mécène, en s'excusant de ce qu'il restait à la campagne au lieu de visiter sou ami à Home , il parle ainsi de sa crainte de la fièvre ;

Dum ficus prima Calorque Designatorem décorât lictoribus atris; Dura pueris omnis pater et raatercula pallet , Officiosaque sedulitas et opella forensis Addncit febres et teslaraenta résignât.

Horace, Epitre vu, h. \{;ï).

(i) Horace^ satire il , livre ii.

(2) Grâce aux feux de l'été, grâce aux raisins nouveaux. Combien d'enfans déjà sont pleures par leurs mères ; Rome voit tous les jours de lugubres bérauls Escorter gravement des pompes funéraires. Les chagrins, les plaisirs, la fièvre et les affaires, Tous les jours nous font voir, complices d'Alropos, Sous un deuil élégant des héritiers nouveaux.

IlonACE, traduction ilc Darxi.

Mais on no finirait pas si on voulait citer , ou seulement nommer tous les poêles ou anciens historiens qui parlent de la fîcvrc périodique de Rome. De leur temps comme de nos jours , le nombre des fièvres et des morts variaient considérablement suivant les années ; elles étaient cependant toujours plus nombreuses pendant les mois de juin, de juillet et d'août. Le nombre des personnes atteintes de la fièvre à l'hôpital de Santo-Spirito à Rome, est ordinairement de 1800 à 2000. En 1819, l'année où nous nous y trouvions , il y en avait un peu plus de mille; cependant les étrangers s'en plaignaient comme d'une saison malsaine , tandis que les laboureurs de la campagne de Rome la trouvaient d'une bénignité extraordinaire.

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