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somme, depuis uiie longue série de siècles,* puis les nombreux troupeaux de moutons qu'entretiennent les bergers bergamasques dans les pâtui-ages, n'ont pas cessé de nuire aussi à la croissance des arbres. Cet exemple , ainsi qu'une infinité de semblables, montre que les limites naturelles de la végétation forestière ne se trouvent guère ni dans la proximité des lieux ou l'homme a établi son domicile , ni près des grandes routes qu'anime un fort transit.
Le pâturage du Splugen nourrit d'ordinaire jieuf cents moutons avec cent cinquante chevaux , pendant douze semaines. Des pâtres bergamasques le tiennent à ferme , depuis plusieurs générations, pour la rente annuelle de quatre cents florins, monnaie du pays ( sept cents francs environ). Ce pâturage est §itué sur des pentes tellement douces et accessibles , que les pâtres bernois en tireraient un excellent parti pour les vaches. La manière dont les Bergamasques utilisent leurs pâturages est remarquable, et difïere essentiellement de celle des Bernois. A leur arrivée sur les lieux , les moutons , divisés en quar
* La route à travers le Splugen était déjà ouverte da temps des Romains. II existe un itinéraire de ceux-ci, dans lequel sont indiquées les distances de Curia à Tarvcsodé et à Clavenna.
ii-e troupeaux distincts, chacun à la garde d'un berger particulier, ne se réunissent jamais tant qu ils séjournent sur la montagne. Le premier troupeau se compose des brebis qui allaitent; le second des sujets marqués pour la tuerie; le troisième de jeunes brebis et de béliers non châtrés; enfin le quatrième des brebis à lait et sans agneaux. Ce mode de séparation offre pour grand avantage , la faculté d'assigner à chaque troupeau le pâturage le mieux assorti à la nature des sujets et au but qu on se propose. Cest ^insi que les moutons de boucherie occupent les lieux les plus élevés, où Therbe courte et sèche ne laisse pas de les engraisser suffisamment pour qu'on puisse s'en défaire avec avantage ; mais les brebis dont on utilise le lait paissent dans les pâturages les plus gras ^ etc. Comme les troupeaux des Bergamasques trouvent une abondante pâture pendant l'hiver, soit dans les plaines du Piémont , soit dans celles de la Lombardie, c'est pour cette raison qu'ils ne séparent point les béliers des brebis ; les agneaux qui proviennent des portées de l'arrière-saison , se nourrissant dans les champs, sont d'un entretien facile et non coûteux. Il n'en est pas de même dans nos Alpes : les agneaux qui y naissent en hiver doivent y être nourris de fourrage sec, et comme ce four-
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rage est cher, l'hivernement de ces agneaux est à la fois onéreux et embarrassant.
On pourrait aussi y quant à Tamëlipration des espèces , tirer un grand avantage de la séparation des troupeaux ; mais les Bergamasques n'y tiennent point. Us ne s'appliquent qu*à utiliser à leur manière les puissans moutons* à toison grossière qu^ils élèvent; le fromage et le seret que leur procurent les brebis^ les moutons qu'ils fournissent aux bouchers, la laine grossière qu'ils vendent aux fabricans de gros drap , leur offrent des résultats qui leur paraissent supérieurs à tous autres. Les moutons de boucherie se paient à Claris et à Zurich quarante à cinquante lires de Milan , et le débit en est toujours assuré.
Depuis des centaines d'années, ces pâtres bergamasques héritent de père en fils des nombreux troupeaux que chaque génération exploite successivement. Cette industrie leur assure un bien-être qu'ils doivent en partie à leur extrême frugalités La boisson du pâtre bergamasque, quand même il posséderait des milliersde sequins, se compose uniquement de polenta ••délayée avec du fromage et de Teau. Quelque riche
* Le poids de ces moulons est souvent de 70 livres. ** Farine de maïs.
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qu'il soit , il ne manque jamais de venir chaque année, ou alternativement, occuper les hauts pâturages de la Suisse. Placé à côté du berger bernois, le Bergamasque, gardien d'un superbe troupeau , et figurant à côté du premier , en habit brun et manteau blanc , formerait un contraste non moins frappant que celui qu'offrirait un fier propriétaire de l'Emmenthal en habit de fête, et un mendiant de TOberland couvert de sales haillons.
C'est avec du lait de vache et de brebis mélangé que les Bergamasques préparent les fromages gras. On n'ajoute que peu de pressure pour aigrir , et il n'est besoin d'aucun acide pour opé-r rer la séparation caseuse , qui , à ce qu'on prétend, peut être déterminée par le simple mélange des deux espèces de lait. C est sans doute ce mode de préparation qui fait que les fromages de brebis des Bergamasques et d'Urseren sont moins acres et plus délicats que ceux qu'on fabrique dans rOberland, avec une plus forte dose de pressure.
Il est certain que la pressure, comme puissant agent chimique , ne peut manquer d'influer sur le goût et la qualité des fromages, loi:squ'on l'emploie outre mesure ; mais on ne s'est pas encore avisé de faire des expériences propres à déterminer la dose de pressure qu'il conviendrait
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d'employer par certains degrés de température ; il en est de même des autres moyens qui opèrent la fermentation aigre du lait, et Ton ne sait pas mieux comment le lait de vache mélangé avec du lait de brebis, de chèvre ou de jument, pourrait en accélérer plus ou moins la fermentation , ou contribuer à la saveur des fromages. Tout le monde sait que les brebis ne donnent d'ordinaire que fort peu de lait. Les meilleures brebis de l'espèce bergamasque n'en fournissent guère plus de cinq à six cuillers à soupe par jour, en sorte que le produit de trois cents têtes est d'un seau environ , qu'on môle avec trois ^aux de lait de vache. Mais il est des races de brebis dont le produit de lait est beaucoup plus aboih dant; telles sont, par exemple, les brebis de Frise, qui en donnent jusqu'à trois pintes par jour; celles d'Âpuli , dans les états de Rome , se distinguent à la fois par la beauté des formes, la finesse de la laine , et par la grande abondance de lait qu'on en obtient : elle est telle que le produit d'une seule tête donne annuellement pour trois piastres de fromage : mais la brebis * d'Is-
* Voyez Lettres écrites (V Italie , a M. Charles Pictet, par Lullin de Chùtcauvieux, pag. 192; cl Foyage en Islande, etc. traduit par Gaulliier de la Peyronuie, 1. 1, p. 392.
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lande paraît l'emporter à cet égard sur toutes les autres espèces , elle fournit , à ce qu on prétend , un à deux pots de lait par jour. H n'est pas douteux que si Ion croisait les espèces, il ne s en trouvât parmi les abâtardies dont on pourrait augmenter le produit de lait par des moyens factices. Dans tous les cas , les avantages qui résultent de leducation des moutons ne pourraient qh augmenter , si Ton introduisait chez nous les espèces de Frise , d*Apuli et d'Islande.
Arrivés au sommiet du passage, nous nous sentîmes attristés en comparant la vallée de Rheinwald avec celle de S -Jacob et la contrée de Chiavenna, que nous découvrions derrière nou$, entre les flancs élevés des monts. Il nous semblait que 5 du côté du nord , nous sentions arriver à nous le souffle glacé des vents que les sombres forêts de la vallée de Rheinwald laissaient échapper de leur sein , et que , dans la direction du sud , le soleil favorisait et éclairait de ses plus doux rayons le pays démembré de la patrie. Du côté de la Suisse, le Rhin paraissant sepancher des brouillards qui en couvrent la surface, roule ses ondes troubles au milieu de rives escarpées où la vigne est étrangère, ou prospèrent à peine quelques dons de Cérès , oh, chaque mois de Tannée les frimas, toujours prêts à s'échapper de la région des glaces , menacent
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sans cesse quelques tristes fleurs; du côte opposé , au contraire , la Lira , toute brillante , parcourt avec allégresse l'espace qui la sépare du beau lac qu'elle alimente, et ses rives sont décorées d'une végétation luxurieuse, que rafraîchissent sans cesse les plus clairs ruisseaux, dont les sources semblent partir de la voûte éthérée. Ici mûrissent le doux raisin et le fruit sucré du figuier, les champs sont couverts de riches moissons ondoyantes, le laurier et le cyprès déploient largement leurs rameaux élevés , et le vigoureux châtaignier se courbe et s'arrondit sous le poids de ses fruits abondans. Il est vrai que l'habitant des vallées Grises, qu'ombragent de noirs sapins, qu arrosent les ondes troubles et tumultueuses du Rhin , porte sur son front ouvert l'empreinte ^ de la liberté , tandis que son voisin courbe son chef à l'ombre des cyprès ; mais de quoi se rendit-il donc coupable , le peuple libre et énergique , pour qu'on lui enlevât son Éden ? La possession de Bormio, de la Valteline et de Chiavenna, introduit toute puissance qui en dispose dans l'intérieur des limites que la nature , en élevant le boulevard des Alpes , semble avoir voulu assigner à l'Helvétie. La communication entre les districts de Misox, de Bregaglia, de la haute Engadinc, de là vallée de Munster, n'existe plus, et maintenant que le pays des Grisons est ouvert,
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tout le coté est de la Suisse se trou%'e dans le même cas. La position de ce canton est devenue des plus tristes. Ses relations commerciales avec ritalie sont entravées; le commerce des bestiaux, principale ressource de son économie , est paralysé ; Chiavenna , cette ville qui constituait la clef de ses passages du cdté de Tltalie, et le principal entrepôt entre Milan , la Suisse et l'Allemagne j Chiavenna ne lui appartient plus; enfin les Grisons sont maintenant réduits à la dure nécessité de devoir se procurer des pays conquis, à prix d'argent , les vins et les denrées qu*ils en échangeaient précédemment contre les prodmts de leur propre industrie , attendu qu'ils nont plus la faculté d'y importer librement ces produits. On n'a pas assez pris en considération combien l'atteinte portée à la Ligue Grise pourra, dans la suite, devenir sensible au reste de la Suisse. Nous devons convenir à la vérité que les peuples qui habitent les pays démembrés, étant d'origine italienne , leur caractère ne s'accorde nullement ni avec celui de leurs voisins les Grisons , ni avec celui des autres Suisses en général; qu'il eût fallu sans doute un long laps de temps avant que ces peuples adoptassent les formes et les principes qu'eût exigés leur réunion plus intime avec la Suisse ; et que , dans cette dernière hypothèse surtout , les menées de partis intéressés n'au-
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raient pas manqué de troubler fréquemment les tranquilles séances de la diète fédérale. Mais combien il eût été facile d'attacher à la Suisse un peuple qui , libre d'impositions lorsqu'il dépendait de la Ligue Grise , avait appris à apprécier la douceur d'un pareil gouvernement , quand plus tard il se vit accablé sous le poids des charges que lui imposait la domination française ! Certes l'Autriche , qui réunit sous son sceptre des Itongrois , des Bohémiens, des Allemands, des Polonais , etc. ne s'est jamais montrée aussi timide que la Suisse! Qu'il nous soit permis d'appuyer notre opinion d'un trait frappant que nous oflfre l'histoire des pays italiens , et qui prouve comment un peuple faible , quoique étranger d'origine , s'annexe et s'i(îentifie aisément avec un plus fort, lorsque l'équité et la modération présicfent aux actes du dernier.
L'investiture des trois pays ayant été conférée à l'archevêché de Coire par un acte de donation de Martino Sforza , la république des Grisons se l'attribua. Ce fut en i486 qu'elle se prépara à en opérer la prise de possession à main armée. Pour obtenir la paix , Jean Galeàzzo de Sforza , alors duc de Milan , fit en même temps cession d'une partie de la Valteline , c'est-à-dire de la haute juridiction de Puschiavo. Déclarés libres par les Grisons, les habitans de ce pays n'ont pas cessé
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jusqu*à ce jour de montrer en toute occasion un sincère et solide attachement pour leurs bienfaiteurs , quoique , à-l'ëpoque de leur réunion » ils ne différassent en rien des autres habitans ' de la Valtelîne , sous le rapport du caractère , des mœurs et de la croyance.
Vingt-sept ans plus tard , les Grisons agirent tout différemment à Tégard de Bormio et de Chiavenna. En i5i3, Maximilien Sforza leur céda ce reste de la Valteline , en reconnaissance des services qu'il en av^t obtenus , les Grisons combinés avec les Suisses Payant protégé dans Milan contre les tentatives de la France. Loin de s*allier, comme Puschiavo, ces pays, si importans pour son économie et son indépendance , la Ligue Grise les traita en pays conquis , et mit en quelque sorte leur administration à fenchère.*
Il est remarquable combien le sort de Fltalie a influé de tout temps sur celui des vallées mé^ ridionales de la Suisse. Pendant la guerre de la Valteline , la France, dans le but de déjouer les desseins que la maison d'Autriche formait sur l'Italie , garantit aux Grisons la possession des pays conquis ; plus tard , Napoléon , pour y consolider sa domination , démembra le Valais de
* Schweizerisches Museuniy /ahrgang 1816, 6*^ Hefi.
SaO BOUTl DE CHIAVENNA AU SPLUGEN.
la Suisse ; enBn , en dernier lieu , la partie ita-> lienne des Grisons est retournée à l'Autriche* Si, danslavallëe du Rhône, la France a fait établir une route militaire à travers le Simplon ^ TAutriche de son côté s'en est créée une semblable dans ITJmbràil , pour se procurer , à travers la vallée de TAdda , une communication avec ses états héréditaires dltalie ; et c est ainsi que ces puissances ont empiété, chacune suivant sa convenance , au delà des Alpes qui forment le boulevard méridional de la Suisse. Cependant celle-ci a toujours considéré ces divers empiète-^ mens d*un œil passif, tandis que la France ne s est pas plus opposée à la séparation des Gri-^ sons italiens et à la construction de la route d'Umbrail , que TAutriche , précédemment , k l'occupation du Valais et à rétablissement de la route du Simplon*
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