CHAPITRE X
ROUTE DE SPLUGEN A BiBZUKS.
Manches exportées à Milan. — Système commercial et finàtl-' cier. — * Les routes du Splugen et du Bemàrdin comparéeti i^ Ezpoflë historique sur rëtablissement de la toute k travers le .Bernardin. -^ Ayantages et inconréniens des grandes routes dans les montagnes de la Suisse. -** Gorge de Rofiafelsé *-• Andeer. — Pâturage de Gamana. — Monument du pont de Pignen. «-• La Viamallu -^ Le trou perdu. »* Vallée de Domlesch»
Des hauteurs du Splugen , nous déseendimeë gaîmentla route qui conduit au bourg; maintenant qu'elle est achevée , cette route forme , à travers les parois à pic , des pentes douces et faciles. Ce ne fut pas sans surprise que nous rencontrâmes des chariots chargés de planches de sapin que fournît la forêt d* Avers. On les transportait à Chiavenna , d*où elles seront expédiées à Milan , trajet que facilite la navigation du lac de Como. Avant la construction de là route , il eût été difficile de prévoir que les forêts de la Vallée de Rheinwald pussent jaïnais être exploi-* tées de cette manière. Telle est l'heureuse in--
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fluence qui résulte des communications faciles : partout où il en existe, les produits indigènes gagnent en valeur, et servent souvent à augmenter la mesure de la prospëritë publique , en devenant l'objet d'un commerce actif» Quant à la nouvelle branche d'industrie que nous venons de mentionner , il est à croire qu'elle n'est pas gëfiëralement approuvée , et que plusieurs déplorent d'avance les suites d'une esrportation qui, pour satisfaire les besoins des Lombards , et non de l'intérieur , paraît devoir épuiser les anciennes forêts des vallées deUheinwald et de Schams. Cependant ils se trompent , les économes forestiers qui s'imaginent que la conservation des bois dépend de prohibitions. La liberté de commerce et d'exportation leur est tout aussi favorable qu'à tous autres produits agricoles , ruraux et industriels. Ce n'est pas la non valeur des bois , la modicité du prix , qui fait fleurir les forêts ; loin de là y les planteurs actifs et intelligens ne se forment qu'autant que la valeur des produits les indemnise de leurs soins ; il en est de même à l'égard de l'agriculture. En définitif, ce n'est point dans l'active exploitation des forêts , mais dans le mode qui y préside, qu'on doit chercher la cause essentielle de leur destruction.
Pourquoi l'importation d'un produit de la Suisse, tel que les planches, ne souffre - 1 - elle
ôucune difficulté dans le pays des Lombards, tandis que celle du bëtail et du fromage est assujettie à de telles entraves, qurcUe en devient presque impossible ? La chose est aisëe à concevoir : le besoin de bois de construction est urgent chez les Lombards, parce qu'ils ne se soucient pas de remplacer , par des arbres forestiers , leurs plantations bien plus avantageuses en maïs , en riz , en oliviers, tandis qu ils ont trouvé moyen ^ à ce qu'il paraît, de se procurer chez eux le bétail dont ils ont besoin. Cependant ils en tiraient autrefois de la Suisse , et il est présumable qu'ils n'auraient pas discontinué de s'en pourvoir , si ce commerce n'eût pas été entravé. La raison n'en est pas moins claire. C'est parce que le bé-^ tail , que les Lombards élèvent du produit d'un sol fertile et de haute valeur , leur revient naturellement plus cher que celui que nous leur vendions. * Que devenait en définitif le numéraire que les Lombards échangeaient contre les produits de h. Suisse? Ce numéraire retournait à sa
* Le bon marché n*e$t pas le seul motif qai rend précieuse aux Lombatds l'importation du bétail suisse : ils ont reconnu que leurs Yacbes donnent moins de lait que les nôtres 9 qui d'ailleurs perdent cbez eux cette propriété après la troisième génération. Voyez Lettres écrites d'Italie ^ par M. Lullin de Chàteauvieux, tom. II, p. iS2^
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source , car les Suisses eux-mêmes recevaient de la Lombardie , de k scne , des Vins , des amandes , des figues , des dirons , etc. Que résulte-t-il du système actuel? Que les Suisses n'ajant plus la £aculté de débiter leurs produits en Lombardie y ne pourront plus acheter les produits des Lombards. Supposons que Tune des juridictions de la Ligue Grise fût riche en productions de toute espèce , le gouvernement en aurait-il bien agi , je le demande , s'il eût lancé ime nuée de douaniers pour empêcher et l'exportation du numéraire et l'importation de tous les produits étrangers ? En supposant aussi que la mise à exécution d'un semblable système financier pût^ussir dans une petite république par l'aj^cation de moyens coërcitifs , les habitans.au lieu d'y avoir gagné en aisance, en bonheur, en industrie , en moralité, ne se trouveraient-ils pas dans une position contraire? Toutefois , fondé sur les véritables intérêts d'un peuple , sur la nature de son commerce , de son industrie et de sa position , le système financier qui paralyserait le commerce étranger et restreindrait un peuple aux seuls produits du sol et de l'industrie nationale , pourrait devenir salutaire aux plus grands états comme aux plus faibles arrondissemens. Mais dans l'hypothèse qu'un pareil système pût exister , il faudrait alors que le cultivateur ne se ser-*
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vît que dlnstrumens aratoires qu il aurait fabriques lui-même , que le cuir de sa chaussure , la laine de ses vêtemens , fussent ausâi les produits de sa propre industrie , etc.*
Nous n'arrivâmes à Splugen qu'à la nuit tombante , et en repartîmes de grand matin , pour jouir à notre aise de la vue des sites pittoresques qu'offre la contrée sauvage de Rofla , sur la belle et nouvelle route du Bernardin qui conduit à Andeer. Nous trouvâmes beaucoup d'ouvriers occupés encore à mettre la dernière main à cet ouvrage , qui atteste la rare énergie que les Grisons , quoique pauvres , ont développée pour son établissement , et nous nous plaisions à comparer la route qui figure sur le sol de notre patrie , à la route royale du Splugen. On dirait que cette dernière , s'avançant à pas de parade , forme di-» verses évolutions militaires pour s'élever jusqu'au sommet de la montagne , tandis que , dédaignant d'éviter les avalanches , elle en brave
* Ce n'est sans doute qu'à un état de crise passager et impérieux qu'on doit attribuer les mesures rigoureuses contre notre commerce, qui ont été adoptées par nos Toisins. Des dispositions plus modérées se font déjà sentir à présent, depuis que les événemens politiques, toujours si influens sur le commerce des nations , ont amené un nouYcl ordre de choses.
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les dangov , et oppose aux masses destructrices des voûtes impénétradiles.
Si le prc^et de loate à trarers le Splogoi a âié coaçu par le génie militaire et la finance, c^est fe^irit d'an hardi poète qoi , gnidé par Famour de la patrie et de rbomanité, semUe aroir trace le plan des traranx da Bernardin et cr^, dans Tnniqne bot de £atvcnîser le paisiUe commercCi une ronte à travers les précipices de la Rofla et de la Yiamala. Les obstacles qoll a ùSkt vaincre pour opérer rachèvement de cette route , qui l'emporte sur celles du Simplon et du S'-Gotbard, quant à Fimportance commerciale, nous invitent à lui consacrer quelques observations.*
Le commerce entre rAllemagne et lltalie, im-* portant en lui-même par récbange des produits naturels et industriels de ces deux pays , Test beaucoup davantage par la quantité de ports intermédiaires répandus sur les côtes de la Méditerranée. Mais la chaîne des Alpes, qui sépare la péninsule italienne des autres pays du continent européen , restreint la communication respective aux seuls passages formés par la nature ,
* La plupart sont tirées de ToiiTrage excellent , mais trop pea connu et apprécié , dont M. le colonel Pierre Conradin de Tschamer est Fauteur : Die neue Beruhar-. diner Strasse, Chur^ bei Otto, 1819,
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OU que Tart a ouverts successivement. On en trouve plusieurs, soit dans les montagnes du T jroi et des Grisons , soit dancT celles du sud-ouest de la Suisse et de la Savoie, Cependant il n^existe, du côte de lorient, en fait de routes à charrois, que celles qui traversent TAdlerberg et le Brennerberg ; ces routes servent uniquement au commerce autrichien avec les parages de l'Adriatique ; à loccident , les routes du Simplon et du mont Genis , forment les seules communications de la France et des Pays-Bas avec la Méditerranée. Quant aux autres passages du côté de lltalie , qu'on trouve dans la chaîne moyenne des Alpes 5 et qui traversent d'un côté le Septime , le Splugen , le Bernardin , le mont Marie , et de l'autre les petits cantons et le S*-Gothard , ces passages ne se composent que de chemins étroits, rapides et praticables seulement pour les bétes de somme ou les petits traîneaux dont on se sert dans ces montagnes.
Malgré les nombreuses difficultés auxquelles le transit des marchandises était exposé dans ces derniers passages , tous , excepté celui du mont Marie, étaient habituellement fréquentés, atleadu qu'à partir de Coire , les grandes routes oflraient non-seulement la communication la plus courte et la plus commode avec l'Allemagne et les principaux entrepôts du commerce du
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Nord , mais en même temps Tavaiitage de trafiquer avec les pcnrts .des deux mers qui baignent ritalie. Ces avai^lpiges garantirent long- temps les Grisons de toute concurrence, sans qulls eussent besoin de s'imposer aucun sacrifice pour le perfectionnement de ces routes conimerciales; mais enfin, depuis que de nouvelles routes, ouvertes à Torient et à l'occident du pays , ont offert plus de sûreté et de commodité au transit, ils ont senti la nécessité de donner la même con-* sistance à leurs débouchés.
En vertu du traité de paix de Cherases , conclu en 1734 9 là réunion à la Sardaigne des pays de Noyare et de Tortone , procura à cette puissance une ligne non interrompue de la république de Gênes jusqu'aux bailliages suisses du Tessîn, communication qui devait enlever peu à peu à la Lombardie , pour le transporter dans les états sardes et à Gênes , le commerce de l'Allemagne et de la Suisse«avec les ports de la Méditerranée. Dans cette appréhension , le gouvernement austro-lombard tâcha de restreindre , en faveur du Splugen , le transit par Bellinzone aux seuls passages du Bernardin et du mont Marie. Parle traité dit de Milan, qu'elle conclut en 1763 ^veç l'Autriche , la Ligue Grise accéda d'autant plus volontiers à se départir des avantages qu'aurait pu lui procurer le passa^ge du Bernardiiii par
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Misocco et par Bellehz , que le commerce de Chiavenna , qui n'avait pas cessé de lui appartenir , devait gagner considérali^ment par le passage continu du Splugen. Mais cette considération tomba d'elle-même aussitôt que les pays italiens démembrés des Grisons , eurent été réunis â la Lombardie. Dès lors l'établissement d*une nouvelle route à travers le Bernardin , devint de la plus haute importance, non-seulement à cause du transit même , mais encore parce que leur puissant voisin entravait le commerce de la république par les péages et les douanes qu'il avait établis sur le Splugen.
Mais cette route projetée n'était pas d'une exécution facile. Large de six mètres , sur vingtcinq lieues de longueur , il fallait la conduire , de Coire jusqu'à Lumino , premier village limitrophe du canton du Tessin, à travers les rochers et les gorges étroites et escarpées de la Viamala çt de laRofla. Les frais de cette vaste entreprise , évalués à un million et demi de lires milanaises , outrepassaient tellement les moyens de la république , qu'il lui eût été impossible d'y subvenir sans l'aide des états voisins et les ressources qu'elle trouva dans l'excellent esprit de ses propres citoyens.
Ce fut du canton du Tessin , auquel ce projet de route promettait de grands avantages , qu'on
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obtint la première assurance d*un fort subside. A la suite de négociations entamées avec ce canton , il fut convenu , dans le premier semestre de 1817, que le gouvernement du Tessin , sauf confirmation de la part du grand conseil, fournirait pour rétablissement de la route du Bernardin, une somme de deux cent mille lires, et ouvrirait une communication à charrois dans le petit espace qui sépare la frontière des Grisons de la route déjà frayée de Bellenz. Le commerce de 0)ire offrit une avance de quatre cent cinquante mille lires, et l'espoir qu*on fondait sur la Sardaigne ne tarda pas à se réaliser aussi. Cette puissance , appréciant les avantages que la route projetée procurerait à ses sujets , promit, en vertu d*un traité conclu avec les Grisons , en janvier 1818, un secours subsidiaire de deux cent quatre-vingt mille francs, qui fut porté plus tard à trois cent quatre-vingt-quinze mille, et assura en même temps à la république , la libre exportation annuelle de treize mille quintaux en grains et en rîz. Cette dernière faveur dut paraître d autant plus précieuse aux Grisons, dont le pays est si pauvre en produits agricoles, qu'à l'époque de la disette qu'on venait d éprouver , les gouvernemens voisins , tant austro-lombard qu'alliés suisses, s'étaient refusés à ce qu'ils
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tirassent des ressources alimentaires de chez eux.
Mais tandis que les Grisons ratifiaient les trai^ tes passés avec la Sardaigne, le Tessin et leur propre commerce, et attendaient la confirmation du grand conseil du canton du Tessin , des commissaires austro-lombards, envoyés dans les deux cantons , mettaient tout en œuvre pour empêcher rétablissement de la route du Bernardin , et employaient à cet effet les moyens dont peuvent disposer les états puissans et riches chez ceux qui n'ont à leur opposer que faiblesse et pauvreté. Malgré les protestations d*une minorité imposante , le traité entre les Grisons et le Tessin ne fut point ratifié par le conseil souverain de ce dernier canton. Le gouvernement ne se fit aucun scrupule , même au détriment du commerce et de la fortune de ses propres concitoyens , de se conformer entièrement aux vues du gouvernement lombard. Favorisant de tout son pouvoir le transit du Splugen, il n'a cessé de nuire dans la même mesure à celui du Bernardin , et s'est montré tellement intolérant sur ce point , qu'on a frappé d'exécutions militaires les habitans du village de Lumino , pour les empêcher de rendre praticable aux charrois j cette étendue de leur territoire que traverse la route
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du Bernardin , et qui se prolonge du côté de Bellenz. Mais , du côté des Grisons , tous les efforts et les artifices des commissaires lombards échouèrent contre la fermeté, les sentimens patriotiques des membres du gouvernement , et l'esprit éclairé des hautes juridictions. Exécutée avec une persévérance, une activité, une énergie, qui peuvent être citées dans les annales de la république comme un phénomène à la fois rare et glorieux , la nouvelle chaussée du Bernardin existe maintenant.* Dans le temps où oous y passâmes , elle était complètement frayée , si ce n'est dans l'espace que comprend le territoire de Lumino. Nous présumons toutefois que ce passage aura été réparé et élargi depuis que le gouvernement des Grisons s'est prononcé à cet égard. Il a déclaré , avec autant de résolution que de dignité, que la routie du Splugen, là où elle aboutiffà la vallée de Rheinwald , qui est du territoire de la république , serait rétrécie dans la même mesure que la route du Bernardin à Lumino , et resterait telle tant que celle-ci ne serait pas convenablement améliorée.**
* Depuis 1822.
** On nous a assuré qu'une convention entre TAulridie et la Sardaigne a amené effectivement Tamélioralion désirée.
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Il n'est sans doute aucun pays où les jugemens se montrent aussi opposés qu'en Suisse, à l'égard des avantages et des inconvéniens physiques et moraux qu'on attache à la création de grandes routes. Si nous étions à la recherche d'argumens valides et tranquillisans , pour réfuter les objections de ceux qui appréhendent que de semblables communications n'ouvrent à des ennemis extérieurs l'entrée de la Suisse , et ne deviennent funestes à l'indépendance de la nation, nous leur dirions faute de mieux, qu'envahie dernièrement à deux reprises rapprochées (1798-99 et i8i4-i5), la Suisse ne possédait la première fois aucun des passages qui ont été frayés depuis cette époque à travers les Alpes , et qu'en dernier lieu les armées étrangères ne se soucièrent même pas de faire usage de ceux qui avaient été créés. Certes notre liberté et notre indépendance seraient peu de chose si nous nous contentions d'abandonner au Jura et aux Alpes le soin de nous en conserver la jouissance ; mais si, au contraire, sachant apprécier ces biens, nous étions fermement résolus de les défendre , et de chercher leur maintien dans la force de notre union, nous ny renoncerions pas sans doute quand même nos boulevards naturels seraient nivelés. Ce n'est pas seulement par Fatta- .^que ouverte d'ennemis puissans que là consis-
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tance politique d'un peuple peut être menacëe, elle court sans contredit de plus grands risques encore quand la négligence préside à l'exploitation du sol, au développement de llndustrie et des facultés morales des habitans, aux moyens praticables pour opérer rechange des produits et donner de Tactivité au commerce intérieur. Pri-^ vée des avantages immédiats de la navigation , sans canaux , paralysée dans son conunerce par des torrens, des chaînes dé montagnes, des ro* chers inaccessibles , la Suisse doit , dans l'intérêt de son existence politique , économique et morale , attacher une haute importance k l'établis** sèment de grandes routes dans son intérieur.
Nous ne saurions disconvenir cependant que, chez les Grisons , cette classe du peuple qu'alimente le transit, est loin de posséder les vertus qui constituent la morale ^ et que le bien-être n'est point son partage , tandis que , dans les vallées écartées , où l'influence du commerce n'est pas encore immédiate , on trouve plus rarement les grossières nuances des vices qui caractérisent le voiturier chez les Grisons , ou le guide qu'on rencontre dans nos montagnes. U n'est pas moins vrai que les vaUées peu fréquentées jouissent en général d'une plus grande mesure de bien-être que les communes qui , situées dans la proximité de grandes routes , sont sans
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contredit mieux favorisées sous le rapport du commerce. Mais rétablissement des grandes routes qui traversent les Alpes est encore trop récent pour qu'on puisse tirer des conséquences péremptoires et générales des habitudes vicieuses des charretiers qui fréquentent ces routes , ou de Tétat de pauvseté des habitans qui en sont voisins. Il est certain que chez les Grisons , où la population est déjà trop faible en elle-même pour exploiter convenablement le sol , la profession de voiturier, en enlevant beaucoup de bras robustes à l'économie rurale , a augmenté le prix de la mî^în d'œuvre et les charges des propriétaires : mais , en revanche , les grandes routes font hausser le prix des produits et des fonds ^ et ne contribuent pas moins à l'accroissement de la population , en sorte qv^e le salaire des ouvriers finit par se trouver en rapport avec la valeur des produits agricoles et ruraux. Oi^ peut admettre aussi que les routes à charrois n'exigent pas un plus grand nombre de charretiers et de voîturiers qu'il ne fallait de conducteurs pour les bêtes de somme avant que ces routes eussent été frayées. Et , dans l'hypothèse probable , que le charriage des marchandises et denrées requît moins de chevaux et de bras , il n'en pourrait résulter que de bons résultats pour l'économie rurale des vallées grises, attendu qu'alors le
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fourrage économisé sur les bêtes de somme re-fluerait sur les bâtes à cornes ; dans ce cas , les propriétaires pourraient entretenir avec ce fourrage de plus nombreux troupeaux pendant l'hiver, et en définitif exploiter pour leur propre compte les pâturages qu'ils sont obligés d'affermer à vil prix aux pâtres bergamasques.
Quant à la crainte que les grandes routes qui faciliteraient l'accès de nos Âlpes ne nuisissent au bonheur domestique des simples habitans des vallées écartées , soit en leur faisant connaître de nouveaux besoins^ soit en exposant leur moralité à de dangereux écueils , cette crainte paraît assez naturelle , si Ton n'examine la chose que superficiellement. A cet égard , nous croyons devoir nous référer à l'autorité , et citer les propres expressions d'un voyageur célèbre , * aussi profond naturaliste qu'habile observateur du cœur humain : le jugement qu'il porte , quant à l'influence que le conunerce est susceptible d'exercer sur les peuples sans culture , est rempli de sagacité , et ses conclusions sur les causes qu'il assigne à l'ivrognerie , à ce vice qu'on impute , chez les Grisons , plus spécialement aux
* Voyez Leopold von Buchs Reisen nach Norwegen und Lapplandy H, 119; à comparer ^ des Ferfassers Reise iiber clen Bernardin , p. 63.
voilurieï'S et aux sommiers , ne sont pas moins frappantes.
« Il est certain ( c*eBt ainsi qu'il s'exprime ) que plus d'un philosophe dëplore que ce peuple (les Lapons) ait été entraîné dans des relations corn-* merciales , et pense qu'ignoré , il eût continué de vivre dans son innocence primitive , plus heureux cent fois de ne connaître ni les Septentrionaux qui ont découvert sa retraite , ni le liquide brûlant qu'ils y ont introduit. Celée manière de voir serait bonne sans doute s'il était du bonheur et de la destination d'un peuple de se borner à cette existence troglodyte , si l'homme n'était pas appelé à suivre la nature dans sa marche* Et, en effet, en quoi consiste -t- il le bonheur dont ces Lapons jouissent? Il ne se fonde point sur la persuasion : certes tout Lapon-Finois à qui l'eau-de-vie aurait été étrangère , et qui finirait, par en goûter, trouverait infiniment plus heureuse la position qui lui permettrait de s'en procurer aisément la jouissance. Si le bonheur qui découle de cette source est imaginaire et dégrade l'humanité, cet état de bonheur puéril dont ce peuple jouissait dans son soi-disant état d'innocence , est-il donc plus convenable à l'homme ? S'il en est ainsi , ce doit être une vertu précieuse que celle qu'on ne conçoit pas , ou qui , tenant lieu de coutume , n'est peut-être qu'une
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conséquence de rimpossibilité de mal Caire* L'homme ne saurait s'élever que par le frottement intellectuel, et ce doit être un spectacle agréable aux yeux du philosophe , que celui de peuples qui sortent de leur isolement , pour participer au mouvement général, etc:
a Vouloir changer le naturel des Lapons ou des autres peuples septentrionaux , en les privant d eau-de-vie , serait une chose tout aussi impossible que de désaltérer et de guérir le malade consumé d*une fièvre brûlante , en lui refusant tout liquide : car qu'est-ce qui éveille si puissamment cette passion désordonnée pour Feaur-devie ? est-ce la nature du climat on une conformation physique qui serait particulière k ce peuple? Cela ne paraît guère probable , si Ton considère que les nègres qui vivent sous la ligne , les Iroquois qui habitent une zdne tempérée , les Esquimaux qui sont relégués dans le climat le plus glacial , partagent, et les uns et les autres , ce fatal penchant. Mais les doux Indiens, au contraire, les Chinois , ne boivent point; et les Russes mêmes , qui chez eux font les plus grands excès en liqueurs fortes, se montrent singulièrement sobres lorsqu'ils visitent les parages de la mer du nord. Ce ne sont donc pas des causes extérieures qui provoquent le goût invétéré de la boisson; ce goût dérive de Fintérieur de Thomme , c'est-à-
dire du défaut de culture , de stérilité d'idées. Le Russe pécheur , par exemple , qui tend à se procurer une forte cargaison de poisson , a acquis en cela un avantage précieux , celui d^attacher au moins de l'intérêt à soli ie;xistence , et de la consacrer à un bu"! déte^iplhé. H n'en est pas ainsi du Lapon , du nègre , de Tlroquois ou de TEsquimaux. Pour eux, la jouissance du moment constitue le suprême bien ; ils ne se soucient guère d'un avenir qui leur est caché ; aussi ne peuvent-ils rétrograder, car ils n'ont jamais fait aucune espèce de progrès. Quant à la considération que leur bonheur domestique et civil peut être détruit par l'usage immodéré de la boisson , cette considération doit être nulle à leurâ yeux : quels Sont-ils , en effet , les liens de famille et l'état civil de ces peuples? S'ils ^e passionnent pour Teau-de-vie, c'est parce que ce breuvage leur fait apprécier au moins l'existence du moment. Ce n'est qu'en leur montrant un but auquel ils puissent tendre , qu'on peut espérer de maîtriser l'irrésistible penchant qui les domine, etc.»
Ces considérations sont non-seulement applicables aux Lapons , mais aussi à toute classe du peuple , à toute peuplade grossière. Et quand même il existerait dans les formes sociales et dans le vernis extérieur un très-grand intervalle
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entre ces peuples septentrionaux et certains ba^* bitans de nos montagnes , les paroles que nous venons de répéter n*en offrent pas moins d'im* portantes leçons : elles font sentir la nécessité de donner de Fessoi* à l'activité civile , à Tindus* trie commerciale V"*t de soigner Féducation populaire. EnBn, en nous faisant concevoir que le commerce avec d*autres peuples est propre à améliorer Vétat civil des peuplades moitié sauvages du nord , elles nous invitent à concourir à un pareil but, dans l'intérêt de nos montagnards , par rétablissement de communications faciles.
Après avoir laissé derrière lui le bourg hospitalier de Splugen et les superbes prairies qu'il a à parcourir , le voyageur , pénétrant dans la sombre forêt d'Avers et dans ta gorge sauvage de Rofla , y trouve une nouvelle source de jouissances. Ici , ces douces nuances de la nature que Gessner a dépeintes, sont remplacées par un désert hérissé de rochers en ruines , et dont l'aspect offre en réalité les scènes idéales d'un Salvator. La nouvelle route à charrois a été transportée de la rive droite sur la gauche : on a percé un rocher pour élargir le passage. De dessous ce rocher formant une grotte pittoresque , la perspective qu'on découvre est singulièrement attrayante. En arrière , la vue se repose sur la large
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pelouse que forment les prairies de Sufers , et sur ce village à moitié ruiné ; * au milieu , s'élève encore intact le haut et solide clocher. Devant soi , des rochers menaçans et crevassés portent sur leurs bords escarpés des pins , dont les cimes sont entourées de vapeurs légères , tandis que , chargé de gouttes d*eau qui réfléchissent les rayons solaires , le feuillage des rameaux inclinés brille de mille feux. Ces particules liquides , portées sur les ailes* des vents , s'élèvent du sombre abîme , là où le Rhin rugissant exhale sa fureur contre les rochers opposés à son cours gigantesque. Un pont, d'une structure hardie, et composé d'une seule arche habilement voûtée , réunit les deux rives. Non loin de ce pont , le voyageur , côtoyant les flots tumultueux , découvre la tour de l'ancien Baerenbourg , qui s'^élève du sein de la sombre forêt ; puis les ruines du château de Castellaz , au pied desquelles^ le Rhin , rentré sous l'influence de l'astre du joUr ^ roule gaîment, à travers les belles prairies^d'Andeer, les ondes scintillantes qu'il va cacher derechef dans les gouffi*es de la Yiamala.
Nous nous établîmes dans la nouvelle et spacieuse hôtellerie du bourg ; il y a lieu d'espérer que l'affluence des étrangers , que promettent
* Reise des Verf assers ûber den Bernardin , p. «i.
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les nouveaux passages , finira par faire proËipërer cet ëtabiissement. Les superbes prairies dont Andeer est entouré, sont assujetties au droit de pâture jusqu au i*"' d'avril de chaque printemps; toutefois les propriétaires peuvent s'en procurer l'exemption moyennant trois batzen par parcelle de trente-six pieds carrés , imposition qui se perçoit au profit de la caisse communale. Cette disposition , qui existe fréquemment dans le canton des Grisons , mériterait , vu son efficacité , d'être généralement adoptée. La valeur numéraire du meilleur fonds de prairie est portée à un florm vingt kreutzers la toise carrée. Quant aux hautes prairies, on paie mille florins (i,75o francs) pour une portion donnant un produit de quatre chars* de foin, quantité de fourrage qui, chez les Grisons , paraît suffisante pour l'hivememeiit d'une vache ; mais U est de fait qu'une nourriture aussi exiguë doit influer pernicieusement sur le produit de lait pendant Tété , ainsi que sur Textérieur du bétail. Le prix des journées est de six batzen , indépendamment de la nourriture et du vin. Dans cette petite vallée, qui n'est élevée que de 3,100 pieds** au-dessus de la mer, les arbres
* De 216 pieds cubes.
** Dans l'ouvrage intitule der Bimdlschc Sammler^ on évalue celte hauteur à 3,o57 pieds. Le 6 septembre, à
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fruitiers réussiraient sans doute ; mais Ton n en plante point, attendu que ce ri est point usité: c'est ainsi que s'exprimait naïvement notre hôte. Nous ne pûmes , faute de loisir , visiter la belle vallée de Servie n , qui , parallèle à eelle de Domlesch , est ouverte du côté du haut Rhin. On nous entretint du pâturage de Camana, Tun des plus beaux du canton des Grisons. H nourrit plus de quatre cents vaches , et appartient en commimauté à des particuliers de Servien : le droit de pâture y est plus cher que dans toute -autre contrée du canton , et cependant le prix n'en va pas au-dessus dé cent florins (cent soixantequinze francs) par tête de gros bétail. En comptant six arpens par vache , la consistance du pâturage de Camana , situé dans une vallée fertile et bien peuplée , serait de deux mille quatre cents arpens , et la valeur numéraire , à dix-sept florins l'arpent , de quarante mille florins seulement. Combien l'acquisition d'une semblable propriété serait avantageuse à des communes qui , telles que celles de l'Emmenthal, se trouvent surchargées de pauvres ! Les familles indigentes pourraient y être colonisées avec succès , et il y aurait même lieu d'espérer , qu'après
neuf heures et demie du matins notre baromètre était à aS*' %' i" ; le thermomètre indiquait en plein air i3°.
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une jouissance de dix ou de vingt ans , les colons seraient à même de payer la rente des fonds de terre qu'on leur aurait distribués. Quant à Fâpretë du climat, ou à la difficulté de construire , etc. , cette objection est une de celles que nous avons déjà réfutées plus d'une fois par des faits. Il n*en est pas de même de celles que pourraient faire les habitans de Servien , qui peutêtre ne voudraient pas souffrir des étrangers , ou n'oseraient leur vendre les pâturages qu'ils possèdent; de pareilles objections sont sans doute mieux fondées, mais elles montrent aussi qu'une des sources réelles de notre pauvreté découle sans contredit des institutions locales, tt des obstacles locaux qu'on apporte aux progrès de l'économie rurale. C'est ainsi que chez les Grisons la population est peu nombreuse et la maind'œuvre très-chère, tandis qu'on voit tout le contraire dans les vallées bernoises , et cependant le journalier bernois préférerait sans doute d'aller chercher sa subsistance plutôt dans le Canada que dans le canton des Grisons. A ce qu'on prétend , les terres arables manquent dans le canton de Berne , et pourtant aucun Bernois ne s'établit chez les Grisons, quoique les fonds de terre y soient à vil prix.
Appuyés sur le parapet d'un beau pont , qu'on rencontre à peu de distance du bain de Pignol,
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nous jetâmes un coup d'œil rétrograde sur Andeer et sur Tamont d^i fleuve , et prîmes note de l'inscription suivante, gravée en majuscules, à Foccasion de rétablissement de la route du Bernardin : .
JAH TIÀ PATET BOSTIBUS ET AMICIS.
C A VETE EHJETi!
SIMPLIGITAS MORUM
ET UNIO' SEEVABUNT AYITAM LIBKRTATEM.
La pomme de Tell , que traverse une flèche , est gravée au-dessous de cette inscription. Nous eussions de grand cœur témoigné notre reconnaissance à celui de nos compatriotes qui a composé cette inscription à la fois simple , ingénieuse et analogue au sujet , mais nous Faurions prié en même temps d'en graver le sens en langues allemande^ romane et italienne, sur les rocs que l'art a percés dans les rocs de la Rofla ou de la Viamala. En effet les particuliers qui possèdent le latin ne sont pas les seuls qui ont coopéré à cet ouvrage, et d'ailleurs la classe du peuple à laquelle cette langue est étrangère , a toujours plus besoin que les premiers qu'on lui offre des exemples et des leçons qui élèvent l'esprit et éveillent des sentimens patriotiques. Il est cer^