‹ Voyage dans les petits cantons et dans les Alpes rhétiennes, trChapitre 35 sur 45 · ROUTE DE COIRE · texte numérisé non relu

ROUTE DE COIRE

leur subsistance dans cette âpre contrée , mais ils s'y enrichissent même, soit par la culture bien soignée des prairies, soit par l'éducation des bestiaux. Fellris ainsi qu'Andest , jouissent surtout d'une grande mesure de bien-être , et l'emportent à cet égard sur lianz et Schlowis , dont les habitans, portés à s'expatrier , bâtissent leurs maisons en pierre comme dans la plupart des vallées du canton. Cet exemple prouve que la simplicité des mœurs du bon vieux temps est propice à l'état économique de ceux qui la professent, n est de fait, qu'une longue série de besoins se rattache presque toujours au premier sacrifice apporté à la vanité. Chez les Grisons , par exemple, le principe de la ruine économique du campagnard , ne tient pas essentiellement à ce qu'il a substitué à la maison modeste de ses pères , une maison en pierre construite par des maçons italiens, mais surtout à ce qu'une pareille habitation devient le domicile de nouveaux besoins, sans que la mesure d'industrie du propriétaire en soit augmentée. Il en est de même des campagnards bernois: leur pauvreté tou" jours croissante ne provient pas de ce que leurs enfans babillent en français et portent des habits de soie , mais bien de ce que les jeunes gens des deux sexes qui sont dans ce cas , s'habituent à dédaigner les travaux de la campagne , les détails

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du ménage , et ne rapportent pourtant chez eux, des bancs de Técole française , aucun nouveau talent industriel et lucratif.

Dans les riches villages d'Andest et de Fellris, la toise carrée des fonds de prairie vaut un florin (i fr. 75 c); on n'y voit que des paysans et pas un seul confiturier ou pâtissier. A Ilanz , le plus riche particulier de l'endroit est un boulan7 ger wirtembergeois , qui tient ce qu'il possède de l'habile exercice de son métier. Ce fait offre aux Grisons une leçon importante et qu'ils devraient prendre en considération.

A Embs, ainsi qu'à Bonaduz et jusque sur la hauteur de Tamins, le blé sarrasin mûrit après la moisson du seigle ; à Ilanz , il ne parvient plus à maturité, et au-dessus de cet endroit , le qua-rantino ne réussit que difficilement, en sorte que dans la vallée du haut Rhin, la végétation de cette plante cesse à l'élévation d'environ 2200 pieds.* Quelques particuliers d'Hanz ont semé avec succès du trèfle parmi le seigle ; le champ qu'on a ensuite abandonné à lui-même, a formé

* M^ de Buch accuse a,aoo à 2^3oo pieds. Le 8 septembre y à dix heures du matin » le baromètre indiquait a6® 1' 1", le thermomètre 16°; et à Berne , à huit heures , le premier était à aô'* 6' o". D'après celle observation, rélévation de ces lieux serait d'environ a,aoo. pieds.

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un fonds de prairie naturelle. Les derniers noyers se montrent à Tavanassa , entre Ilanz et Truns, c'est-à-dîre à 2400 pieds de hauteur; on n*en trouve plus dans le dernier de ces endroits, soit qu'ils n'y puissent réussir ou qu'on n'ait pas essaye d'en planter* Le pont de Tavanassa rappela à notre guide quelques traits de l'histoire militaire de 1799: nous allons essayer de les esquisser et de les tirer de l'oubli où ils sont tombes.

Lecourbe , repoussé de la vallée de llnn par le général autrichien Bellegarde, avait effectué sa reti'aite à travers TÂlbuIa, D'un autre côté , le général français Menard avait forcé Hotze de rétrograder jusqu'à Feldkirch, après une vaine attaque que ce dernier avait dirigée contre Luziensteig. Précédemment et à la suite de plusieurs combats, Louison s'était avancé de la vallée dlJrseren , du côté du haut Rhin et de l'Oberalp , et avait pénétré jusqu'à Coire. Ce général avait laissé en arrière quelques compagnies de grenadiers , qu'on avait disséminées à Tawetsch , Disentis, Truns, et sur la montagne au delà de Waltersbourg.

Dans ces conjonctures , les Grisons des vallées de Medels , de Tawetsch et du Rhin , comptant sur la prochaine arrivée de Hotze , et sur la levée en masse qui s'organisait dans le Valais et dans les petits cantons , attaquèrent les Français

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que Louison avait éparpillés dans le pays. A Disentis, soixante grenadiers furent cernés et désarmés. Ce fut vainement qu'ils demandèrent la vie aux Medelsoîs , qui s'en étaient saisis ; ce fut tout aussi vainement que les ecclésiastiques im** plorèrent à genoux la grâce de ces infortunés : ils furent tous massacrés auprès de la chapelle de Disentis. Les vêtemens des victimes, que les assassins avaient déposés dans le monastère, y furent découverts plus tard par les Français vainqueurs, et ceux-ci croyant exercer de justes représailles , brûlèrent , dans leur aveugle furie , et le bourg et l'asile des moines pitoyables. - Attaquée dans le même temps , la compagnie de grenadiers cantonnée à Truns, se défendit avec vaillance; elle atteignit le pont de Tavanassa , réussit à s'y frayer un passage à travers les masses en désordre des paysans mal armés , et se retira heureusement à Reichenau. Trente autres grenadiers, qu'on avait surpris près de Waltersbourg , n'échappèrent qu'avec peine des mains d'une populace furieuse, et ne durent leur salut qu'au zèle généreux de quelques braves campagnards. Quand Menard eut repris la vallée du Rhin , ces militaires reconnurent leurs bienfaiteurs, et leur témoignèrent d'une manière touchante, la vive gratitude dont ils étaient pénétrés.

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Les noms des bourreaux qui égorgent des pri* sonniers désarmes , les noms des ecclésiastiques intercesseurs qui en implorent la grâce, les noms de ces braves qui doivent leur salut à leur courage, les noms enfin des sauveurs des trente grenadiers, qui nous les cite? esf-ce Thistoire? elle se tait! C'est ainsi que le burin même de l'histoire ne répond point à ce que la postérité a droit d'en attendre.

D'après les observations barométriques que nous fîmes à Truns et à Disentis , nous nous trouvâmes en coïncidence approximative avec celles qui ont déjà eu lieu; en conséquence l'élévation de Truns serait de 2749, celle de Disentis de 3648 pieds au-dessus de la mer. Les pâturages du dernier endroit sont exploités en partie par l'administration des riches propriétés de l'abbaye. Le pâturage dit du monastère pourrit ceht vingt vaches pendant seize à dix-sept semaines, et l'administration abbatiale paie aux propriétaires de ce pâturage, la rente de dix-huit à vingt florins par tête. Deux autres pâturages , ceux de S'-Gall et de Gross, sont occupés par des pâtres bergamasques ; le premier, où paissent mille moutons , leur est arrenté pour trois cents florins; le second, qui en nourrit douze cents, pour trois cent cinquante florins. A Disentis, le meilleur fonds de prairie coûte un florin la toise car-

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rée ( I fr. 75 cent. ) Nous n y trouvâmes que des cëréâles de mars , bien que dans TEngadine le seigle d'automne se cultive à une bien plus grande élévation. Les habitans disent que le droit de pâture , qui n a lieu qu'en automne , leur

, interdit cette culture , attendu qu'on n'est pas dans l'usage d'enclorre les champs.

Serdun est situé à environ 4^60 pieds au-dessus de la mer. * Les pâturages y sont communs , et chaque paysan est en droit d'y envoyer le bétail qu'il hiverne , avec une tête en sus , lorsque ses moyens lui permettent d'en faire l'acquisition à l'entrée du printemps. Il est aussi permis aux pauvres de s'approprier l'herbe qu ils ont le loisir d'arracher des pâturages , et il s'en trouve , à ce qu'on nous a dit , qui , par leur grande assi-

'duité à ce travail, se procurent de cette manière cinq toises cubes de foin. Il n'est guère possible qu'une pareille opération ne nuise à la fertilité des pâturages. Supeliza et Mâgels sont deux pâturages qui nourrissent pendant dix-sept semaines, deux cents vaches ou douze cents moutons,

* Le septembre, à neuf heures du matin ^ le baromètre indiquait 24* o' 4"> ^^ 'e thermomètre, exposé en plein air et à Tombre, lo*. A Berne, le même jour, à huit heures du matin ^ le baromètre était à a 6** 6' a", et le thermomètre k 16*.

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et quoti arrente pour cinquante ducats , à des pâtres bergamasques. Dans cette commune , le prix des fonds de prairie est bien plus cher que ne le fait présumer Taspect sauvage de la contrée : la parcelle de vingt pieds carrés se paie souvent dix-huit batzen. Le prix des hautes prairies s*évalue en raison du poids du rapport. Une parcelle qui donne dix quintaux est estipGiée trente écus neufs.

 Monpetafetsch et à Serdun, les habitans uti* lisent les feuilles du noisetier et de Tormeau d*une manière toute particulière : voici ce que nous avons appris à cet égard. On récueille ces feuilles pendant la belle saison, on les sèche, les broie , et on en fait servir la poudre à engraisser les cochons pendant l'hiver : on nous assura que, mêlée avec le breuvage du bétail, cette farine de feuilles était aussi nutritive que la farine d*orge. Il est vraiment étrange que , dans les hautes régions de la Suisse , où Ton n*entend partout que plaintes sur le manque de fourrage , on. fasse encore si peu usage pour y remédier des ressources qu'offrent les feuilles , et cependant tous les montagnards en reconnaissent l'efficacité.*

* Voyez Lettres écrites de V Italie y par M. LuIIin de Châteauviciix, pag. 66 et suivantes.

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Aux observations que nous avons déjà faites sur cet objet,* il nous reste à ajouter ce qui suit. Dans rOberland bernois, les vëtërinaires recommandent pour le bëtail , comme une nourriture aussi saine que substantielle, la poudre ou farine que donne Técorce broyée de jeunes frênes qu'on pèle au printemps. Dans ce même pays, les feuilles du noisetier ainsi que la semeiice de cet arbuste , qu'on recueille avant la pousse , servent de nourriture au bétail, et plus particulièrement aux chevaux. Il existe certainement beaucoup d'autres espèces d'arbres dont Técorce encore tendre' pourrait être utilisée comme celle du frêne , mais personne ne s'est encore avisé d'en faire l'expérience. Qui n'a eu l'occasion de remarquer combien les chevaux , les vaches , les brebis, sont avides de l'écorce de certains arbres? D est de fait qu'un bois de frênes, ne se composât-il même que d'un seul arpent, offrirait, indépendamment du combustible , de précieuses ressources alimentaires pour te bétail : il s^agirait seulement de régler les coupes dé manière à ce qu'on n'abattît chaque ^nnée que la dixième partie des arbres , après la pousse dès

* Voyez pages 53 et suivantes d« cet ouvrage, elReise ùber den Bernardin, p. i3».

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feuilles : on broyerait Técorce, on ferait sécher le8 feuilles , et Ton obtiendrait par ce moyen une excellente nourriture pour le bétail.

Au delà de Serdun , est un sentier qui passe entre la chaîne du Crispait et celle du Baduz , traverse les hameaux de Selva et de Chiamont^ et conduit du côté de TOberalp. G>mme nous avions déjà visité cette contrée , nous gagnâmes de ces hameaux la route du S*-Gothard. Le pasteur hospitalier de Selva nous donna quelques renseignemens sur Téconomie rurale de cette âpre région.

La tige et la graine du lin mûrissent à Selva ainsi quà Chiamont, à une élévation de 479^ à 49^0 pieds;* le chanvre même y est parvenu à maturité , et Ton cite des années qui ont été défavorables à la végétation alpestre , où cependant Ton a vu réussir les pommes de terre j les pois et les céréales de mars , soit orge , seigle et froment; c'est ce qui eut lieu en 1821 : cette même année le rapport du seigle fut de huit et celui des autres céréales de douze pour un. Cent à cent

^ Le 9 septembre, à midi, le baromètre indiquak à Selva a3* G' 6", et le thermomètre, eiposé en plein air, 12. A Berne, ce même jour et à la m<^mc heure, le baromètre correspondant était à 26^ 6' 1" , et le thermomètre à 17^.

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