‹ Voyage dans les prairies à l'ouest des Etats-Unis [microforme]Chapitre 11 sur 76 · VOYAGE DANS LES PRAIRIES, CC · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS LES PRAIRIES, CC

des études délicieuses à un peintre ou à un sculpteur.

J'ai souvent pris plaisir, dans le cours de notre voya18e, à regarder le jeune comte et son nouveau suivant tandis qu'ils marchaient devant moi. Jamais preux chevalier ne fut mieux assorti à son écuyer. Le comte était bien monté, et, comme je l’ai déjà dit, c'était un gracieux et hardi cavalier; il aimait à faire caracoler son cheval , et à le lancer avec toute la vivacité d’une jeunesse bouillante. Il portait une veste de chasse en peau de daim d'une coupe élégante et d’un beau violet, richement brodée en soie de diverses couleurs ; on eût dit que ce travail avait été fait par une princesse sauvage pour parer un guerrier favori ; il avait de plus des pantalons et des mocassins de peau , un bonnet de chasseur, et un fusil à deux coups soutenu par une bandoulière en travers de son des, et l’ensemble de sa personne était extrêmement pittoresque.

Le jeune Osage suivait ses traces le plus près possible sur son beau ceval sauvage tacheté, orné de touffes de crins écarlate. Il allait, avec sa belle tête et son beau buste entiïrement nus, sa blanket étant roulée autour de sa ceinture; d’une main il tenait son fusil, de l’autre il me-

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nait son cheval, et semblait tout prêt à s'élancer, au moindre signe de son jeune chef, à la poursuite des aventures les plus désespérées. Le comte se flattait d'achever de nobles exploits, de concert avec ce jeune brave, aussitôt que nous sevions arrivés parmi les bufles des territoires de chasse des Pawnies.

Après avoir chevauché quelque temps, nous Lraversèmes un ruisseau étroit et profond sur un pont solide, reste d'une digue de castors. L'industrieuse république qu avait bâtie avait été enticrement détruite. Au-dessus de nous une longue volée d'oies sauvages, très élevée dans les airs, faisait entendre ces clameurs discordantes qui annoncent le déclin de l'année.

Vers dix heures et demie, nous fimes halte dans une forêt où les pois-vignes croissaient eu abondance; là nous laissimes nos chevaux paitre en liberté. On alluma du feu , on se procura de l'eau d’un ruisseau adjacent, et, par les soins de notre petit Français Tony, on nous servit bientôt le café. Tandis que nous déjeunions, nous recümes la visite d’un vieillard osage ; il faisait partie d’une petite troupe de chasseurs qui avait récemment passé par ce che-

min, et il cherchait son cheval égaré ou volé.

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Notre métis Beatte fronça le soureilen apprenant que Îles chasseurs osages étaient dans les envirous. («'Fant que nous serons à proximité de ces chasseurs, dit-il, nous ne verrons pas un bulle ; tous les animaux fuient devant eux comme devant une prairie en feu. »

Le repas du matin fini, chacun s'amusa selon sa fantaisie : les uns tiraient sur une marque; d'autres se reposaient ou dormaient à moitié ensevelis dans des lits de feuillage et la tête appuyée sur leur selle ; d'autres babillaient autour du feu qui envoyait des guirlandes de fumée bleuñtre à travers les branches de Parbre au pied duquel on Pavait allumé. Les chevaux trouvaient un régal magnifique dans les pois grimpans, et plusieurs s'étaient couchés et se roulaient au milieu dé cette chevance.

De grands arbres, dont les tiges étaient droites et unies comme de belles colonnes, nous servaient d'abri, et les rayons du soleil, en pénétrant à travers leurs feuilles transparentes déjà peintes des couleurs variées de l'automne , me rappelaient l'effet de la lumière du jour sur les vitraux coloriés et les faisceaux de colonnes d’une cathédrale gothique. Quelques unes de nos vastes forêts de l'Ouest éveillent réellement des émo-

tions de grandeur, de solennité, semblables à celles que j'ai éprouvées sous les voûtes de ces vénérables et spacieux édifices; et le bruit du vent remplace fréquemment, dans les premières, les sons majestueux de l'orgue , qui s'accordent si bien avec l'impression produite par les secondes.

À midi on sonna à cheval, et nous nous mimes en route, dans l'espoir d'arriver avant la nuit au camp des rôdeurs , le vieil Osage nous ayant assurés que nous en étions à dix ou douze milles au plus. En traversant une forêt, nous passâmes à côté d’un étang couvert de lis d’eau magnifiques, parmi lesquels nageaient des canards des bois, la plus belle e :e d'oiseaux aquatiques, remarquable surtour par son brillant et gracieux plumage. Un peu plus loin , nous descendimes sur les bords de l’Arkansas, à une place où les traces d’un grand nombre de chevaux, tous entrant dans l’eat:, montraient qu’un parti de chasseurs osages avait , depuis peu , traversé la rivière en cet endroit pour se rendre aux territoires des Bufles.

Nous laissâmes nos chevaux boire dans le courant, et longeâmes la rive pendant quelque temps, puis nous coupämes la prairie où nous

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apercevions au loin une fumée qui devait (nous l’espérions du moins) provenir du camp de nos gens. En suivant ce que nous prenions pour leurs traces , nous arrivâmes à un pré sur lequel paissaient une assez grande quantité de chevaux; mais ce n'étaient pas ceux de la troupe que nous cherchions ; et nous vimes, à une petite distance, un village osage construit sur les bords de l'Arkansas. Notre arrivée fit sensation. Une députation de vieillards vint au-devant de nous; ils nous prirent la main à tous, l’un après l’autre, et pendant ce temps-là , les femmes et les enfans se rassemblaient en groupes serrés , nous regardaient fixement , et babillaient entre eux à qui mieux mieux, probablement sur nos figures, qu'ils paraissaient trouver risibles.

À cette occasion le commissaire jugea convenable de faire un discours sans descendre de cheval. Il fit part à ses auditeurs du but de sa mission , qui était de travailler à pacifier les tribus de l'Ouest; et il les exhorta, dans cette vue , à repousser toute pensée belliqueuse , sanguinaire, et à ne point commettre d’inutiles hostilités envers les Pawnies. Ce discours, interprété par Beatte, sembla produire quelque effet sur cette multitude : tous promirent solennellement de

ne point troubler la paix, autant que cela pourrait dépendre d’eux; et leur âge et leur sexe donnaient assez de raisons de compter sur cette promesse.

Toujours espérant gagner le camp avant la fin du jour, nous continuâmes notre marche jusqu’à la fin du crépuscule, et nous fûmes alors forcés de faire hälte sur les bords d’un ravin. Les gens de l’escorte bivouaquèrent sous les arbres au fond du vallon, et nous piantâmes notre tente sur une éminence rocailleuse , à côté d’un petit torren. La nuit vint, obscure et chargée de nuages flottans qui promettaient bientôt de la pluie; les feux de nos cavaliers éclairaient le ravin, et jetaient de fortes masses de lumière sur ii! des groupes dignes du pinceau de Salvator, et activement occupés à préparer leur souper, à manger et à boire. Pour ajouter à l'aspect sauvage de la scène, plusieurs Indiens du hameau près duquel nous venions de passer, se mélaient parmi nos hommes; et trois d’entre eux vinrent s'asseoir | près de notre feu. Ils observaient en silence tout

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du café; car les Indiens partagent le goût universel de ce breuvage si prédominant dans l'Ouest. Quand ils eurent soupé , ils s'étendirent, côte à côte, devant le feu, et commencèrent un chant nasal, en tambourinant avec leurs doigts sur leur poitrine en manière d'accompagnement.

Leur chant paraissait divisé en couplets réguliers qui se terminaient tous, non par une mélodieuse cadence , mais par la soudaine interjection ah! proférée presque en forme de hoquet. Beacte nous dit que leur chanson se rapportait à nous, à notre apparition, au bon traitement que nous leur avions fait, et à ce qu'ils savaient de nos projets. Dans une partie de la ballade, ils parlaient du jeune comte, qui avait complètement gagné leur suffrags par son caractère déterminé et son amour pour les aventures indiennes ; ils se permettaient même quelques plaisanteries prophétiques sur notre ami et leurs jeunes beautés, et ces plaisanteries excitèrent une grande hilarité parmi les métis.

Ce mode d'improvisation est cornmun à toutes les tribus sauvages. C’est ainsi qu'avec un petit nombre d’inflexions de 15 voix ils chantent leurs exploits à la chasse et à la guerre, et parfois se laissent entraîner à une verve comique ou sati-

rique, moins rare chez ces peuples qu'on ne l'imagine généralement.

Il est de fait que les Indiens avec lesquels je me suis rencontré dans la vie réelle sont tout-àfait différens des Indiens décrits par les poètes. Ce ne sont point les stoiques du désert... taciturnes, inflexibles ;.… sans sourire , sans larmes (*).

Ils sont réellement taciturnes avec les blancs dont ils ignorent le langage, et les blancs sont également taciturnes avec eux par la même raison. Les Indiens n’ont pas même entre eux beaucoup ‘de causeries proprement dites; le temps qu'ils passent ensemble et en repos est employé, soit à concerter leurs expéditions, soit à conter d’étranges et merveilleuses histoires. Mais ils sont en général excellens mimes, et se divertissent fort souvent aux dépens des blancs avec lesquels ils ont frayé, et qu'ils ont laissés persuadés de leur profond respect pour notre supériorité. Rien n'échappe à leur attention curieuse; ils observent tout silencieusement, échangeant un regard ou un grognement significatif

(*) Allusions au poëme célèbre de Thomas Campbell : Gertrude de Wyoming.

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