CHAPITRE XVII
Orage sur les prairies. — Campement d'orage. — - Scène de noit. — Histoires de sauvages. — Cheval efiirayé.
Pendant une partie de la journée , nous nous dirigeâmes un peu vers le sud y à travers des forets irrégulières d'yeuses , arbres chétifs connus dans le pays sous le nom de posi-chénes et dejacks noirs. Le sol sur lequel croissent ces chênes est très peu sûr. Souvent c'est un sable mouvant où les pieds des chevaux glissent d'un côté à l'autre en temps de pluie ; en quelques endroits , ils enfoncent tout à coup dans des terrains de tourbe spongieux. Tel était notre cas en ce moment^ grâce à une suite de pluies d'orage, et nous avancions péniblement, plongés dans un morne silence. Plusieurs daims partirent à notre approche ; mais pas un de nos gens ne quitta son rang pour les suivre. Une fois, nous passâmes devant les os et les cornes d'un buffle ; une autte fois , nous vîmes des traces du même animal qui
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n'avaient pas plus de trois jours de date. Ces signes du voisinage de la grande chasse des prairies ranimèrent un peu nos chasseurs ; mais cet effet ne fut pas de longue dm^ée.
En traversant une prairie d'une médiocre étendue , que les pluies récentes avaient changée en marais glissant, nous fûmes surpris par de violens coups de tonnerre. La pluie tombait par torrens , et coulait avec bruit sur la terre. Toute la campagne fut soudain enveloppée d'une obscu^ rite qui augmentait TefTet éblouissant de larges éclairs, semblables à des nappes de feu. On eût dit que le tonnerre grondait précisément audessus de nos têtes , et les bois , les forêts autour et au milieu de la prairie , répétaient en échos prolongés ee roulement majestueux. Hommes et bêtes, mouillés, efËirés, harassés, rompaient les rangs , et couraient à l'aventure. La frayeur avait rendu plusieurs chevaux impossibles à conduire , et notre colonne en désordre ressemblait à une flotte dispersée par In tempête , et poussée d'ici et de là , au gré des vents et des flots.
Enfin , à deux heures et demie , nous arrivâmes à un lieu propre à faire halte, et, rassem* blant nos forces , nous campâmes dans un bosquet élevé et découvert. A l'instant, la forêt
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retentit du bruit des haches et du craquement des arbres tombans. De grands feux brillèrent ; on étendit des couvertures devant eux pour servir de tentes ; on forma des logettes en écorces et en peaux , et chacjue foyer eut un groupe qui se serrait autour de lui y occupé à se sécher, à se réchauffer ou à préparer un repas réconfortant. Quelques cavaliers déchai^eaient ou nettoyaient leurs armes , et les chevaux y débarrassés de leurs harnais et de leurs charges y se roulaient dans les herbes mouillées.
Les averses se succédèrent à de courts intervalles jusque bien avant dans la soirée. On ras* sembla les chevaux à l'approche de la nuit y et on les mit au vert autour du camp, mais en-deçà des avant-postes. La crainte des Indiens, qui profitent ordinairement des nuits orageuses pour leurs attaques, obligeait à prendi^e cette précaution. A mesure que les ténèbres devenaient plus noires, nos feux émettaient une clarté plus intense , éclairant fortement des masses de feuillage , tandis que d'autres parties des bosquets restaient dans une profonde obscurité. Près de chaque foyer, on voyait un cercle d'un aspect toul-à-fait surnaturel , et les chevaux paraissaient aussi , a travers ies branches , comme des
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ombres parmi lesquelles un coursier gris se déta-^ chait çà et la en brillant relief.
Le bois ^ ainsi éclairé par la lueur rouge et intermittente des feux ^ ressemblait à un vaste dôme de feuillage ceriié par des ténèbres opaques. Cependant 9 par intervalles^ une suite d'éclairs révélait un paysage étendu, où des champs, des forêts, des ruisseauxparaissaient prendre vie pour quelques secondes ; mais avant que Tœil eût eu le temps de les saisir^ ils se per-^ daient de nouveau dans l'obscurité.
Un orage de tonnerre , sur les prairies comme sm' l'océan , emprunte une grandeur, une subli-* mité additionnelle de l'espace immense et sauvage sur lequel il exerce ses fureurs* 11 n'est pas surprenant que ces phénomènes imposans de la nature soient l'objet de la vénération supersti" tieuse des pauvres Indiens , et qu'ils considèrent la foudre comme la voix du Grand-Esprit en colère* Tandis que nos métis babillaient auprès du feu , je tirai d'eux quelques unes des idées adoptées par les sauvages à ce sujet. Ces derniers prétendent que les tonnerres éteints sont quelquefois trouvés sur les prairies par les chasseurs , lesquels s'en servent pour faire des pointes de flèches ou de lances. Ils assurent qu'un guerrier
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ainsi armé est inyincible ; mais cet avantage est accompagné d'un certain péril. Si par hasard un orage éclate pendant une bataille, le guerrier possesseur de Tarme céleste est sujet à être emporté, et Ton n'entend jamsia parler de
lui. ' .
Un guerrier de la tribu des Kousas fat sur-* pris par un orage en chassant sur les prairies , et frappé de la foudre, il tomba privé de sentimient. Lorsqu'il revint à lui , il aperçut le trait du tonnerre gisant sur le sol , et à côté de ce trait un beau cheval. Il saisit la bride , sauta sur le coursier, mais il reconnut trop tard qu'il avait en-' fourché V éclair. En un moment il fut enlevé audessus des prairies, des forêts, des rivières, et enfin jeté , sans connaissance , au pied des montagnes de rochers. Quand il reprit ses sens, il se mit en marche pour retourner à sa tribu , mais il voyagea plusieurs mois avant de la retrouver. Cette histoire me rappela une tradition indienne du même genre qui m'avait été contée par un voyageur. Un guerrier avait vu le tonnerre éteint reposant sur la terre, avec une belle paire de mocassins brodés , placée à ses deux côtés : le guerrier , croyant avoir fait une riche trouvaille, se hâta d'enfiler les mocassins, mais ils l'empor-
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du soleil trnnsfoi'ina le pnysnge comme par enchantement. Cette horrible solitude des heui-es précédentes se changea en une belle campagnedécouverte , yariée par des bosquets et des massifs de chênes gigantesques , dont quelques uns s'élevaient isolémenl et semblaient plantés exprès pour l'ornement du site, ou pour an-èter les yeux au milieu des vastes prairies. Nos chevaux épars, et paissant à travers tes bois, donnaient à l'ensemble l'apparence d'un parc immense. On avait peine à se persuader que l'on fût aussi éloigné de toute habitation humaine ; notre campement, seul, avait un aspect sauvage avec ses tentes grossières, formées de blanliets et de peaux , et ses colonnes de fumée bleues s' élevant au-dessus des arbres.
Dès que le jour parut, on s'occupa de la recherche des chevaux. Plusieurs s'étaient égarés assez loin, mais ils furent tous ramenés, même celui dont !a course désespérée nous avait causé tant de soucis. Il était allé jusqu'à l'une de nos haltes, à environ un mille du camp, et on le retrouva paissant tranipiillement.
Le cor sonna le départ à plus de huit heures. Nous risquions maintenant, plus que jamais, d'être attaqués par les Indiens : aussi la ligne fut
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formée nvec plus d'exactitude qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Chacun avait sa plice marquée , et il était défendu de la quitter pour suivre du gibier, sans une permission spéciale. On mit les chevaux de somme au centi-e de la colonne, et une forte gai-de la termiuEiit.