LA SEPTIÈME DIVISION. — LES BOTOCUDOS. — LE JIQUITINHONHA
Fin des catingas. — Hameau de S. Miguel; sa position. — Portrait abrégé des Botocudos. Le capitaine Joahima. — Histoire de la 7e division, du Jiquitinlionha et des Botocudos de Minas Novas. — Les enfans des Botocudos devenus marchandise. — Division de la nation en tribus. — Capitaines des Botocudos. — Noms de cette nation. — Nombre des Botocudos. — Leurs traits ; nudité • ornemens bizarres. — • Langue de ces Indiens ; prononciation ; vocabulaire. — Idées religieuses des Botocudos.
— Anthropophagie. — Penchant au larcin. — Chasse. — Effet singulier que produisent sur les Botocudos les fruits de lecjthis et les cocos mangés avec excès. — Maladie de ces Indiens; remèdes. — Manière d’enterrer les morts. — Mariages ; divorce ; adultère. — Occupations des femmes. • — Chants substitués à la parole. — Quelques traits du caractère des Botocudos. — Leur amour pour la guerre ; deux sortes de flèches. — Leurs amusemens ; chansons. — Leur nourriture. Ils mangent deux espèces de larves.
— Visite de l’auteur à l’aldea des Botocudos. Description de cet aldea. Joahima refuse de donner un enfant. Scène de reconnaissance. Plaintes en chansons. Danse, Exercice de l’arc. — Arrivée de plusieurs pirogues. — Le Jiquitinhonha ; sa source ; son cours ; son embouchure ; avantages de sa navigation, — Chemin de terre. — Rêves de l’auteur.
Au-delà de Bom Jardim , le terrain change de nature. Il nest plus aussi léger, ni aussi sablonneux, et la fraîcheur y est entretenue par le voisinage de la rivière. En meme temps la végétation prend un autre aspect , les arbres ne sont plus dépouillés de leurs
feuilles , et j’eus le plaisir de revoir des fleurs et de marcher sous un berceau de verdure impénétrable aux rayons du soleil ; en un mot , j’étais rentré dans la région des forêts.
Ces bois s’étendent, dans un espace d’environ trois à quatre lieues, jusqu’au hameau de S . Miguel, qui est le chef- lieu delà 7e division militaire , et se trouve situé vers l’extrémité du termo de Minas Novas.
Ce hameau a été bâti sur la rive droite du Jiquitinhonha. La maison principale qui sert de caserne au commandant et aux soldats de la division , est un grand bâtiment assez bien construit , dont le toit est couvert en tuiles et dont les murs sont crépis avec de la terre grise. Le reste du hameau se compose d’une rangée de maisonnettes qui s’étendent sur le bord de la rivière, et de quelques autres éparses çà et là. Toutes n’annoncent que l’indigence. Il n’existe aucune église dans le hameau de S. Miguel , et jusqu’à l’époque de mon voyage , on s’était contenté de planter devant la caserne une grande croix , à côté de laquelle un palmier déployait son élégant feuillage.
La vue que l’on découvre de la caserne est charmante. Devant le bâtiment, coule le Jiquitinhonha, dont la largeur est assez considérable. Dans le temps des pluies, ce fleuve remplit son lit, et se déroule avec majesté*, mais lors de mon voyage, des rochers s’élevaient çà et là du milieu de ses eaux , et y formaient des îles. Sur la rive gauche se présentent des collines et des montagnes couvertes de bois; mais vis-à-vis la caserne , le terrain a été défriché, et l’on y a bâti une
petite maison. Le Jiquitinhonha, décrivant un détour au-dessus de S. Miguel , et un autre au-dessous du hameau , paraît former un lac fort alongé , borné à ces deux extrémités par des montagnes. Celle qui semble circonscrire ce prétendu lac du côté de la source, présente à son sommet une croupe arrondie ; et, du côté de l’embouchure , la vue est arretée par une grande chaîne qui offre un mélange pittoresque de bois et de rochers nus. Cette chaîne borde premièrement une rivière qui porte le nom de Rio de S. Miguel, et qui tombe à peu de distance du hameau dans le Jiquitinhonha. C’est en face du confluent que celui-ci forme le coude ou détour dont j’ai parlé* plus haut 5 et la chaîne, perpendiculaire à ce coude, se prolonge le long du fleuve sans changer de direction.
Arrivé à S. Miguel , j’allai présenter au commandant de la division, M. Juliao Fernandes Leao', les lettres de recommandation que j’avais pour lui ; nous nous étions déjà vus à Villa Rica, et il me reçut parfaitement.
Lorsque j’entrai chez lui , quelques Botocudos étaient occupés à y serrer des haricots. Après qu’ils eurent achevé leur travail, ils vinrent sans façon se placer dans la salle 5 les femmes s’accroupirent, les hommes s’assirent ou s’étendirent par terre} je pus observer les uns et les autres tout à mon aise , et j’avouerai qu à leur premier abord, j’éprouvai une espèce d horreur que leur portrait va justifier. Hommes et femmes, tous sont nus. Leur peau jaunâtre , à laquelle le soleil et la malpropreté ont donné une couleur de bistre , est en-
,4o VOYAGE
core barbouillée de diverses manières avec du rouge et du noir, suivant le goût de chaque individu. Leurs cils et leurs sourcils sont arrachés ; leurs cheveux sont rasés dans un espace d’un ou deux pouces au-dessus des oreilles, et il ne leur en reste qu’une espèce de calotte sur le sommet de la tête. Des morceaux d’un bois blanc, tendre et léger, de deux à trois pouces de diamètre , épais d’un peu moins d’un pouce et qu’on peut comparer aux bondes de nos barriques , sont passés verticalement dans leurs oreilles. Enfin un morceau de bois semblable à ceux des oreilles , également placé dans un large trou de la lèvre inférieure , s’y montre horizontalement comme une petite table , et est retenu par la partie supérieure de la lèvre qui forme autour de lui une sorte de ruban. Cependant, quoique les Botocudos aient tout fait pour se défigurer et qu’ils aient parfaitement réussi , il leur reste un air de franchise , de douceur , de gaîté , qui a bientôt familiarisé avec leur amère laideur.
Peu d’ins tans après mon arrivée , le commandant me présenta le capitaine de ceux qui étaient alors établis près du hameau. Celui-ci n’était point nu*, il avait un caleçon de toile de coton : suivant l’usage des Mineiros d’une classe inférieure, il laissait flotter pardessus ce calecon une chemise de même étoffe, et sa tête était couverte d’un immense chapeau de feutre. Joàhimà , c’était son nom, ne portait plus de morceaux de bois à ses oreilles ni à sa lèvre inférieure-, mais il n’avait pu rendre à ces parties défigurées leur forme primitive. Ses oreilles , singulièrement alongées , of-
AU BRÉSIL. i4i
fraient un large trou, et sa lèvre, tombant sur son menton , laissait voir ses dents gâtées et se balançait au plus léger mouvement. Le eapitaine Joahima était d’une taille médiocre, et pouvait avoir une quarantaine d’années. Sa figure annonçait de l’esprit et de la vivacité , et ses traits me frappèrent par leur ressemblance singulière avec ceux des Chinois. Il parut me voir avec plaisir, porta mes mains à ses lèvres , et , suivant la coutume de ses compatriotes , il me serra fortement entre ses bras 5 cependant la demande d’un couteau, qui bientôt suivit toutes ces caresses , me prouva suffisamment quelles 11’ avaient point été désintéressées.
Les rapports des Botocudos de la 7e division avec les Portugais ne datent que d’un petit nombre d’années , et il y a meme fort peu de temps que l’on connaît le Jiquitinhônha dans tout son cours. On voyait un fleuve réunir ses eaux à la mer , près de la petite ville de Belmonte ; on avait donné à ce fleuve le nom de Rio Grande , mais on ignorait d’où il venait et dans quel lieu il prenait sa source. Cependant Joao da Silva Saktos, capitâo môr de Porto Seguro , qui avait reçu du gouverneur de Babia l’ordre de remonter toutes les rivières de la comarca de Porto Seguro, s’embarqua en 1804% sur le Rio Grande, emportant avec lui des armes et un mortier pour pouvoir , s’il était nécessaire , se défendre contre les Indiens. U eut plusieurs fois à les combattre , cependant il acheva heureusement son entreprise. Ce ne
1 Ce fut du moins en 1804 qu’il arriva à Tocoyos.
fut qu’ auprès de Tocoyos, à environ quatre-vingt-six lieues de Belmonte qu’il rencontra pour la première fois un colon portugais, et il apprit de lui que le Pûo Grande n’était autre chose que le Jiquitinhonha 1 , connu par les diamans qu’il fournissait, et dont on n’avait pas jusqu’alors soupçonné l'embouchure 2.
1 II ne faut pas, comme on l’a fait, écrire Gectinhonha , Gigitonhonha , Jigitonhonha , Giquitinhanha , ni meme Jequetinhonlia. Pizzarro écrit Jcquitinhonha, et Casai tout à la fois Jiquitinhonha et Jcquitinhonha. J’adopte le premier de ces deux noms qui m’a paru conforme à la prononciation du pays; mais je conviendrai en même temps qu’il n’est pas toujours facile de démêler dans la prononciation brésilienne quand on fait entendre le son de Ve ou celui de 17. — L’on m’a dit que Jiquitinhonha venait de mots indiens qui signifient une nasse pleine, mais j’avoue que je ne suis point parvenu à décomposer ce nom ; tout ce que je puis dire seulement, c’est que du côté de S. Salvador de Campos de Goitacazes, on se sert , comme on le verra dans ma troisième Relation , d’une sorte de nasse qu’on appelle juquia. — Le fleuve dont il s’agit ne prend point le nom de Rio Grande après avoir reçu les eaux de l’Arassuahy, et ne porte pas non plus ce nom à S. Miguel , .comme on l’a écrit en Allemagne. C’est plus bas qu’on commence à l’appeler Rio Grande de Belmonte. Ce qui prouve au reste combien , dans ces contrées désertes, il est difficile de savoir exactement la vérité, à moins de se transporter soi-même sur les lieux, c’est que M. d’Eschwege , auquel la géographie de Minas a tant d’obligation , considère comme synonymes les noms de Rio Grande et de Jiquitinhonha.
3 Un voyageur qui n’a point visité les Minas Novas, a écrit que Joao da Silva Santos avait été par eau jusqu’à la capitale
AU BRÉSIL. i43
Lors de la formation des divisions militaires , au mois de mars 1808 , Ton ne songea point encore à en placer une sur les bords du Jiquitinhonha. Ce fut seulement en 18 11 que Ton créa celle qui occupe aud’hui le hameau de S. Miguel, et 011 lui donna pour commandant le sous-lieutenant Juliâo FernandesLeâo, qui était encore en fonction à l’époque de mon voyage. Pour parvenir au lieu où la division est actuellement établie , Juliâo fut obligé d’ouvrir un chemin depuis la fazenda de Piauby , au-delà de laquelle les Portugais ne s’étaient point encore étendus. Au mois de mars 1811, il arriva enfin au terme de son voyage, et l’on donna le nom de S. Michel à l’endroit où l’on s’arrêta , parce que cet événement eut lieu le jour ou l’église célèbre la fête de cet archange. Juliâo avait amené avec lui des charpentiers ; il fit construire une caserne pour y loger les militaires qu’il commandait, et il jeta ainsi les premiers fondemens d’une colonie qui sans doute ne tardera pas à devenir l’un des points les plus importans de la province des Mines.
Une faible population vint se grouper autour du détachement de S. Miguel, et forma le hameau que j’ai déjà fait connaître. Mais des hommes riches et bien établis n’eussent point voulu quitter leurs foyers pour
du pays. Pour cola , il aurait fallu remonter non “Seulement le Jiquitinhonha, mais encore l’Arassuahy et le h anado ; et Ton a vu que ce n’était qu’avec peine que l’on pouvait remonter l’Arassuahy jusqu’à Agua Suja , qui est à environ huit lieues au-dessous du Fanado.
i44 VOYAGE
fonder un village dans un pays dépourvu de toute ressource et habité par des barbares, quoique ce pays offre d’ailleurs les plus grandes espérances pour l’avenir. Les habitans de S. Miguel ne sont guère que des fainéans , des ouvriers que personne ne voulait faire travailler , et des femmes de mauvaise vie qui vivent avec les militaires du poste. Le commandant a offert des terrains à plusieurs d’entr’eux ; mais ils aiment mieux passer leur vie dans l’oisiveté, et se condamner a des privations que de prendre la peine de faire des défrichemens.
Avec cette population méprisable, il ne faut pas confondre les cultivateurs qui, depuis l’établissement de la rje division, sont venus demander des terres sur les bords du Jiquitinhonha. La plupart d’entre eux sont pauvres ; mais ils se livrent au travail. Avant de se fixer sur le territoire de la division, tous habitaient quelqu’un des vdlages du termo de Minas Novas. Jusqu’à présent aucun colon n’est venu d’un peu loin s’établir auprès de S. Miguel.
Ce ne fut pas immédiatement après l’arrivée de Juliâo , que commencèrent les relations des Portugais avec les Botocudos. Plusieurs mois se passèrent sans qu’on aperçût aucun de ces sauvages 5 mais, le 1 1 octobre 1811, ils parurent en grand nombre, tous armés de flèches, sur la rive gauche du fleuve. Le commandant tâcha de leur faire comprendre par des signes qu’il ne leur voulait aucun mal ; que tout son désir était de vivre en paix avec eux , et qu’il leur avait apporte du fer et des vêtemens. Un Botocudo des bords
AU BRÉSIL. l45
du Rio Doce , que Juliâo avait amené à Minas JYovas et qui savait le portugais , facilita les moyens de se communiquer. Les Indiens engagèrent les Portugais à venir les trouver sur l’autre rive 5 mais le commandant s y refusa , et exigea que les Botocudos fissent les premières avances. Ceux-ci députèrent donc quelques vieillards qui passèrent l’eau -, 011 leur distribua des présens , et on leur témoigna le désir de vivre avec leur nation en bonne intelligence. Depuis ce moment , les Botocudos se rapprochèrent de plus en plus des Portugais, et le commandant Juliâo ne négligea rien pour en faire des hommes utiles. Ils s’accoutumèrent peu à peu à notre noumture , et le goût du tabac, du sucre et de l’eau-devie leur rendit nécessaire le voisinage des blancs.
Cependant, la calomnie vint chercher Juliâo jusque dans le désert qu’il commençait à peupler, et ce n’est qu après avoir été prisonnier pendant deux ans à Villa Rica , qu il fut absous par un conseil de guerre et qu’il a pu revenir à S. Miguel. Cet événement fut extrêmement fâcheux pour les Indiens , et retarda beaucoup les progrès de leur civilisation. Ils étaient attachés au commandant , qui les traitait comme un père ; ils se retirèrent de S. Miguel quand il partit pour Villa Rica , et, pendant son absence, ils 11e reparurent plus que pour demander quand il reviendrait.
Lors de mon voyage, il y avait peu de mois que Juliâo avait repris le commandement de la division, et déjà son retour avait produit quelques heureux effets. Durant son absence, les enfans des Botocudos étaient devenus une espèce de marchandise. Abu-