TOME II
bans rouges et bleus et de bouquets de clinquant.
Après la messe, le cortège se forma pour la seconde fois ; nous sortîmes de l’église et nous nous dirigeâmes vers la maison de l’Empereur. Dans le chemin nous fumes rejoints par une troupe de créoles déguisés ( folido ). Ils avaient une veste et un pantalon blanc-, des mouchoirs rouges couvraient leur poitrine, leur dos et leurs bras ; tous portaient un masque et un long bonnet pointu de papier peint, et enfin chacun d’eux tenait une guitare ou un tambour de basque. Un seul, qui n’était point déguisé, marchait devant la troupe et frappait sur un tambour semblable à ceux des montreurs d’ours. Un autre portait une longue canne et dirigeait la marche.
Auprès de la maison de l’Empereur l’on avait dressé sous un berceau de feuillage deux longues tables, chacune de cinquante couverts. A F extrémité d’un des berceaux se trouvait une estrade, au-dessus de laquelle s’élevait un dais, et sur cette espèce de trône était un fauteuil devant lequel on avait placé une table avec un couvert. L’Empereur monta sur l’estrade et s’assit. Une partie du cortège prit place devant les longues tables dont j’ai parlé, et l’on servit un dîner très- copieux , consistant en grosses viandes, volailles, cochons de lait, riz et salade. Chacun avait devant soi un petit pain, et pour boisson l’on donna aux convives delà cachaça, dans laquelle on avait fait infuser du café et où l’on avait mêlé du sucre. L’Empereur fut servi avec beaucoup de cérémonie -, ses officiers se tenaient auprès de lui , et chaque plat lui était apporté sous une longue
AU BRÉSIL. 2Zj3
! serviette. Pendant le dîner, les créoles déguisés ne cessèrent de danser autour des tables en jouant de leurs instruraens. Leurs danses étaient très -variées et quelquefois fort agréables. Dans Tune d’elles, qui n’était que bizarre, les danseurs s’accroupirent sur deux rangs, en se plaçant deux à deux l’un devant l’autre, et pendant que l’un des deux jouait de son instrument, l’autre frappait dans ses mains. Plusieurs femmes, accompagnées de la musique , vinrent successivement offrir à 1 Empereur des plats de confitures, qui ensuite furent mangés par les convives. Ces offrandes sont le résultat de quelque vœu fait au Saint-Esprit, et ceux qui servent les convives le font également pour accomplir un vœu. Après le dîner , le curé entonna , pour rendre grâce, le Laudate Dominum omnes gentes ; ensuite nous nous levâmes de table pour faire place à d’autres, et les convives se renouvelèrent ainsi plusieurs fois de suite.
La fête de l’Empereur1, instituée par une reine de Portugal, eut originairement pour objet des distributions d’aumônes 2-, mais peu à peu elle dégénéra, et ce n’est plus aujourd’hui qu’un jour de réjouissances publiques, où à des cérémonies religieuses se mêlent,
1 Cette fête s’appelle en portugais festa do Espirito Santo , mais je ne lui donne point ici le nom de Pentecôte , pour qu’on ne la confonde pas avec la fête purement chrétienne qui porte le même nom.
2 Je n’ai ici , je l’avoue , d’autre autorité qu’un renseigne- ! ment verbal.
dune manière bizarre, des cérémonies ridicules et profanes. Chaque année un nouvel Empereur remplace celui de l’année précédente, et c’est le sort qui désigne ceux qui doivent remplir cette dignité. Pour subvenir aux dépenses de la fête , on fait des quêtes chez tous les particuliers , qui, les uns , donnent de l’argent , et les autres de la volaille , des bœufs , des cochons de lait , etc» C’est dans la maison de l’Empereur que le dîner se prépare, et il contribue, suivant ses moyens, à embellir la fête.
Sur le soir , les habitans de S. Domingos retournèrent à l’église , et là on tira au sort le nom du nouvel Empereur. Celui de l’année précédente remit à son successeur les marques de sa dignité, et chacun des deux fut reconduit en pompe dans sa maison. Toute la soirée , les créoles déguisés parcoururent les rues en chantant et en dansant, et à minuit je les entendais encore. Il est inconcevable que ces hommes puissent résister à une pareille fatigue. Les rues furent aussi parcourues par des masques vêtus de blanc, qui tous portaient des flambeaux dans des lanternes de papier, et qui étaient montés sur des chevaux chargés de sonnettes. La fête se passa avec beaucoup d’ordre et de décence, et je n’entendis ni cris ni disputes -, ce qui, au reste, est la conséquence naturelle de cette douceur et de cette politesse qui distinguent les moindres cultivateurs de ce pays. Une des choses qui me frappèrent le plus dans cette journée, ce fut la gravité, ou , pour mieux dire , l’immobilité de l’Empereur, Il ne sourit pas une seule fois , il ne tourna pas une seule
fois la tête , et ne fit pas mi mouvement inutile.
Le lendemain de la fête principale , il y eut encore à S. Domingos un de ces spectacles que Ton appelle cavalhadas (tournois). Pour donner ce spectacle, 011 avait choisi la place publique. Les acteurs étaient les habitans les plus aisés du pays, les écuyers les plus habiles , ceux enfin qui possédaient les meilleurs chevaux. On représenta un combat de Maures et de chrétiens. Il y avait dix acteurs , cinq d’un côté et autant de l’autre. Les Maures portaient des casques , des pantalons blancs très -larges , des vestes blanches , et avaient sur la poitrine une pièce d’étoffe rouge qui leur tenait lieu de cuirasse. Les chrétiens étaient simplement vêtus de l’habit de milicien. Les deux partis s’envoyèrent des ambassadeurs , se défièrent , et fe combat commença. Les Maures étaient à une extrémité de la place, les chrétiens à l’autre. Chaque chevalier, partant de son camp , galopait autour de la place , la traversait après avoir fait quelques tours, et se rencontrait avec son adversaire. Lorsque deux chevaliers commençaient à combattre , chacun était armé d’un
long bâton peint qui tenait lieu de lance-, en se croisant, les deux adversaires frappaient une fois leurs bâtons l’un contre l’autre, puis ils continuaient à galoper, jetaient leurs bâtons, se rencontraient encore, tiraient un coup de pistolet , et après avoir fait usage de cette arme, ils se servaient du sabre. Lorsque deux combattans avaient ainsi figuré , ils faisaient place a de nouveaux acteurs , et , de temps en temps , les deux troupes entières se battaient 1 une contre 1 autre,
Avant que le tournoi commençât, des créoles masqués et déguisés en postillons avaient fait des farces à la manière de nos paillasses, et, pendant les combats , ils s’occupèrent à chasser les animaux qui auraient pu troubler la fête. Une foule très -considérable était rangée sur la place, et cependant, comme la veille, tout se passa dans le plus grand ordre. Ainsi qu’on peut le voir par ce qui précède , ce spectacle était extrêmement monotone ; néanmoins il dura fort long- temps, et je ne sais combien il aurait duré encore , si la pluie , qui, dans cette saison, était presque une merveille, ne fût venue l’interrompre et mettre fin à mon ennui.
Je fis en deux jours les cinq lieues que l’on compte entre S. Domingos et le village d’Agua Suja.
Tout autour de S. Domingos la terre a été cultivée et est couverte de capoeiras. Bientôt je passai devant une sucrerie , et ce n’est pas la seule qui se voie dans ce canton *. La canne qu’on y récolte contient plus de parties sucrées que celle qui se recueille dans les terres de bois vierges : à la vérité, l’espèce ordinaire souffre beaucoup des longues sécheresses si communes dans ce pays -, mais on peut en partie remédier à cet inconvénient en cultivant la canne
1 On vu , dans le premier volume de cet ouvrage ( p. 5^) , que les propriélaires de sucreries étaient appelés, aux environs de la capitale , scnhores cV engenhos , et je pense qu’on leur donne le même nom dans tout le Brésil. A l’endroit cité, on a mis deux fois ingenho pour cngenho , mais cette faute a du être corrigée dans Yerrata.
d’Otahiti, qui, d’après les observations que Ton a faites, n’a pas autant besoin d’humidité, et qui d’ailleurs fournit des produits abondans. On a prétendu dans la province des Mines que cette derniere canne donnait la lèpre ; mais il n’est pas invraisemblable que cette assertion ait été répandue par les nègres, qui ne peuvent sucer l’espèce otahi tienne aussi facilement que l’espèce ordinaire , et qui ont plus de peine à la cueillir , à cause des poils rudes dont elle est couverte. La canne anciennement cultivée par les Brésiliens est aujourd’hui appelée par eux canne créole {cana crioula ), c’est-à-dire canne du pays1, et ils donnent à celle d’Otahiti le nom de canne de Cayenne ( cand Cayana 2). Ce dernier nom doit son origine à une circonstance qu’il n’est peut-etre pas inutile de rappeler. Le général portugais Narciso ayant pris, pendant la dernière guerre, laOuyane française, y tiouva la canne d’Otahiti-, il l’introduisit au Brésil; elle y a prospéré 3, et elle y a pris un nom qui n’indique pas plus sa véritable patrie que celui de peiiphei d Italie 11e *
* L’on sait que les Brésiliens doivent l’introduction de la canne à sucre dans leur pays à Martim Affonso de Souza , fondateur de la capitainerie de S. Vmcente. Il la tira , en i53i , de l’île de Madère, où elle avait été apportée de Chypre et des Deux-Siciles. Martim Affonso ne mériterait-il pas que les Brésiliens lui érigeassent un monument de reconnaissance?
3 Pour cana de Caenna ou de Cajena.
3 Ce que je dis ici servira , je l’espère, à compléter ce qu’a écrit M. de Humboldt sur l’histoire de la canne d Ota-
désigne le pays où ce bel arbre croît naturellement. C’est ainsi que la guerre , ce fléau si cruel , a cependant contribué plus d'une fois à faire connaître et à répandre des productions utiles x.
Au-delà de S. Domingos, le terrain s’élève , et ce village peut être considéré comme la limite de la région des catingas 2. Mais les carrascos que je traversai , bientôt après m’être mis en route, ressemblaient, pour l’aspect , à nos taillis 5 et ceux que je trouvai ensuite jusqu’à Agua Suja , plus grands encore , peu-
hiti ( Tableaux de la Nature , trad. Ejr.y I, 6b); et prouve en même temps combien les saccharuni cultivés au Brésil étaient peu connus du voyageur qui a dit que les habitans des environs de Ponta Ncgi'a, sur la côte, avaient renoncé à la canne de Cayenne pour celle de Taïti.
1 Tout le monde sait , par exemple , que nous devons le cerisier aux conquêtes de Lucullus , et le blé noir aux croisades.
3 Si , partant de Belmonte , on se dirigeait vers le sud-ouest, on traverserait les quatre régions végétales qui s’observent dans la province des Mines; l’on passerait successivement des forêts aux catingas y de celles-ci aux caryascos , des car— rascos aux campos; et il est à remarquer que ces régions forment ainsi une sorte d’échelle, où l’ensemble des véffétaux diminue graduellement de hauteur, peut-être parce que l’humidité diminue aussi graduellement. Quand M. de Neuwied , suivant aussi à peu près la direction du sud-rouest, quitta la côte h environ un degré nord de Belmonte , pour gagner le Sertâo de Bahia , il trouva également d’abord des lorêls, puis des catingas , des campos et des carrascos. Userait curieux de savoir sous combien de degrés de latitude ou ren-^ contrerait la même échelle de régions végétales.
vent être considérés comme formant un intermédiaire entre les véritables carrasqueinos et les catingcis.
A environ une lieue et demie du village , je me trouvai sur les bords de rArassuahy 1 ; un peu plus
1 On médit à S. Domingos que le nom d’Arassuahy avait été donné par les Paulistes à la rivière qui le porte, parce qu’ils y avaient trouvé une grande quantité d’or; qu’ils avaient dit : Oro sô ahi (c’est ici seulement qu’il y a de l’or) , et que, de ces mots, on avait fait par corruption Arassuahy. Mais cette étymologie me paraît entièrement fausse. Le mot hy, qui termine le nom d’une foule de rivières, est guarani , et signifie eau, rivière. Arassuahy vient donc bien plus vraisemblablement des mots indiens aracu , espèce d’oiseau, probablement Vara rouge, et hy, rivière, pour 1 ou y (la rivière des aras). Voyez Tesoro de la lengua guarani. — Je crois qu’il n’est pas inutile que je donne ici une explication sur une orthographe que j’ai adoptée (page 7 du premier volume) pour le nom véritable du village voisin de Rio de Janeiro , appelé communément Aguas su. J’ai dit que ce nom était Hyguassu , et qu’il venait de hy, eau, et de guassû , grande. i° Ce dernier mot se prononce comme s’il y avait en français gouaçou, sons que l’on peut rendre également en portugais par guassu ou guacu. Je crois que, pour l’orthographe des noms empruntés des Indiens , il faut , autant que possible , se rapprocher du guarani, langue généralement parlée au Paraguay et fixée par les jésuites. Or, la lettre s n’a été admise ni dans l’orthographe du guarani ni dans celle de son dialecte appelé lingua gérai, et, dans les deux dialectes, la syllabe augmentative s’écrit également ru. Dans le mot Hyguassu , il est donc clair qu’il vaudrait mieux, comme l’a fait Pizarro , écrire gacicu que
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loin je traversai cette rivière, et alors il était déjà nuit. Mes effets furent déchargés -, on les transporta dans une longue pirogue, et mes mulets passèrent la rivière à la nage, tenus parla bride.
A l’endroit où j’étais arrivé pour traverser la rivière , elle n’a qu’une médiocre largeur; mais elle est profonde, et sa surface parfaitement unie. On voit de l’antre côté la maisonnette où l’on reçoit le péage. Cette maison est élevée d’une cinquantaine de pieds au- dessus de la rivière, et l’on y arrive par une pente douce. Autour d’elles sont des ccirrascos , qui alors étaient sans feuilles , et un peu plus loin s’élèvent des collines , où l’on n’apercevait également aucune verdure. En face de la maison du péage , sur le bord même de la rivière, est un arbre touffu, dont le pied
guassu ; mais , pour être conséquent , il faudrait alors que les Portugais - Brésiliens écrivissent Aracuahj, F'upabuçu, et cependant ils ont consacré Arassuahy et Vupahussu . 2e* Pour écrire le mot eau en guarani ou dans la lingua gérai , il s’agissait de peindre un son guttural qui, comme le dit très- bien Fauteur du Diccionario Portugucz - Brasiliano , se forme en repliant la langue, en inclinant sa pointe et poussant du gosier un son qui participe de 17 et un peu de Vu. Je pense qu’en allemand le mot serait aussi bien rendu que possible par les lettres hig ; mais les jésuites travaillaienlrjjour des Espagnols et des Portugais , et non pour des Allemands ; le P. A. Iluiz, auteur du T es or o , a écrit i, donnant toujours au signe “ une prononciation gutturale, et Fauteur anonyme du Diccionario a employé Vf, pensant que chez les anciens Grecs la prononciation de cette lettre était celle du portugais ug ,
est baigné par les eaux, et qui s’incline vers leur surface. Il n’avait pas perdu une seule de ses feuilles , et les grands végétaux dépouillés de verdure que l’on apercevait de tous côtés , donnaient à la sienne plus de mérite encore. Devant cet arbre, une ligne de rochers s’élève au - dessus de la rivière du milieu de son lit , et embarrasse son cours. La lune, si brillante dans ces climats , éclairait ce paysage -, une douce fraîcheur se faisait sentir ; l’air était embaumé par les fleurs des cestrum (en brésilien-portugais cucirana ou coirana ), dont les feuilles froissées répandent une odeur si fétide; la nature entière était plongée dans cette immobilité qui rend si délicieuses les soirées des tropiques , et l’on n’entendait d’autre bruit que celui des eaux qui frappaient les rochers.
en français oug. D’après tout ceci et l’opinion que j’ai professée plus haut , il est évident qu’il serait mieux d’écrire Iguacû avec Pizarro qu ' Hyguassû , comme je l’ai fait. Cependant je dois faire observer que les Brésiliens ont sans doute cru peindre le son d’z par hy, car ils s’accordent à faire entrer cette orthographe à la fin des mots composés, comme jaculiy, arassuahy , capivcirhy , sapucahy, piaiiliy, etc . ; ainsi, si j’ai eu tort d’écrire Hyguassû , j’ai pourtant été conséquent en adoptant cette orthographe tant pour hy que pour guassû . Je ne puis m’empêcher de désirer que quelque Brésilien instruit tire enfin l’orthographe nationale de l’incertitude où elle a été jusqu’à présent. Cela exigerait sans doute une étude approfondie du guarani ; mais les travaux de Pizarro ont prouvé que l’on peut espérer des Brésiliens toutes les recherches qui intéressent leur pays.
aSa VOYAGE
li existe plusieurs ports ( portos ) ou lieux de passage depuis Forigine de l’Arassuahy jusqu’à son embouchure. Tous les trois ans, les péages des ports de toutes les rivières se mettent à l’enchère à Villa Püca, et c’est un des revenus de la province. Les péages de l’Arassuahy étaient, lors de mon voyage , affermés quatre mille cru za des. Au Porto do Defunto Rosario , où je passai cette rivière, on payait quatre vintëis d’or (près d’an franc) par cheval ou mulet , et deux vintëis par personne, ce qui est réellement un droit énorme. Ordinairement les cultivateurs font un abonnement avec le fermier', il est défendu à tout autre qu’aux abonnés de passer ailleurs qu’aux ports , et ceux qui enfreignent œ règlement sont condamnés à une forte amende. Quant à moi, mes passe-ports et la considération que Fou voulait bien m’accorder partout m’exemptèrent du péage.,'
Au-delà de Boa Vista da Barra do Calhao , j’avais côtoyé la rive gauche de FArassuahy } mais après le passage du Porto do Defunto Rosario, je me trouvai sur la rive droite. Jusqu’à Agua Suja le chemin est à peu près parallèle à la rivière. Les bords de celle-ci présentent un étroit cordon de verdure (26 juin 1817), des habitations éparses et des terrains cultivés-, mais quand la route s’éloigne de la rivière, on ne voit plus ni maison, ni culture.
Jgua Suja , chef-lieu d’une paroisse % est situé au
1 Suivant l’auteur des Memorias historicas do Rio de Janeiro , vol. Y 10 , p. 2da , Agua Suja fut fonde en 1728, et
pied d’une colline, à l’endroit où un ruisseau appelé également Agita Suja (eau sale) se jette dans FArassuahy. Ce village est principalement formé d’une rue qui s’étend au-dessous du confluent, le long de FArassuahy , et qui , formant un coude, remonte un peu sur le bord de FAgua Suja. La rue est étroite et payée. Les maisons sont généralement petites , basses et carrées- toutes sont couvertes en tuiles • la plupart sont bâties en adobes ; elles ont peu de fenêtres , et les toits, s’avançant beaucoup au-dessus des murs des maisons, rendent la rue un peu sombre. Outre cette dernière, deux églises et quelques maisons éparses s’élèvent sur îe penchant du petit morne qui domine la plus grande partie du village. Dans le temps des pluies , le ruisseau d’Agua Suja est assez large 5 mais, lors de mon voyage, ce n’était qu’un fdet d’eau qui coulait entre des quartiers de rochers. L’Arassuahy était beaucoup plus considérable -, mais ses eaux avaient une couleur rouge , due aux terres délayées des lavages de Chapada.
érigé en paroisse en 1729; ce village est situé parle 160 36' lat. et le 335° 3 5' long., à huit 1. nord - quart-nord -est de Villa do Fanado; et l’on y compte g5 feux et 760 habitans. Le même auteur ajoute que la paroisse d’Agua Suja s’étendait autrefois jusqu’au Jiquitinhonha ; que c’est de son territoire qu’a été détachée la nouvelle paroisse de S. Miguel; mais qu’il reste encore à Agua Suja, pour succursale, le village de Sucuriu , ou , comme i! écrit , Sucruyu, qui en est éloigné de deux lieues ; et qu’enfin la population du ressort actuel de la paroisse d’Agua Suja s’élève à ySoo individus.
Comme tant d’autres , le village d’Agua Suja a été bâti par des chercheurs d’or. Us construisaient des digues , pour resserrer les eaux de l’Arassuahy , et lavaient le sable aurifère dans la partie du ruisseau qu’ils avaient mise à sec. Aujourd’hui il n’y a plus dans le village et ses environs d’hommes assez riches pour se livrer à ce genre de travail , et l’on y a renoncé. La plupart des maisons d’Agua Suja appartiennent à des cultivateurs qui n’y viennent que le dimanche ; aussi les trouvai -je presque toutes fermées. Le maïs réussit assez bien dans les environs d’Agua Suja , lorsque les sécheresses ne sont pas trop fortes. Quant aux cotonniers , ce canton leur est moins favorable que le pays des catingas, parce quele terrain est ici plus élevé, et que la température y est moins chaude. Ce qui fait vivre la plus grande partie des habitans d’Agua Suja et des alentours, c’est, la fabrication des couvertures et des grosses toiles de coton. Par commande, 011 fait aussi dans ce village des serviettes ouvrées assez fines -, mais elles sont d’un prix exorbitant. Chaque particulier fabrique sa toile chez lui, et, comme dans tout le pays, il n’y a à Agua Suja aucune manufacture.
Je fus logé dans une jolie maison qui appartenait au juiz de foin de Villa do Fanado> et de la galerie de cette maison , je pouvais juger parfaitement la position charmanteduvillage.il est baigné, comme on l’a vu, par l’Arassuahy. Un peu avant de recevoir le ruisseau d’Agua Suja , la rivière décrit un coude , et elle semble bornée dans son cours par des collines escarpées couvertes de bois. Vers le confluent du ruisseau , les
eaux de l’Arassuahy forment une cascade très - basse , et s’échappent avec bruit entre des rochers noirs. Enfin de l’autre côté de la rivière, en face du village, s’élèvent des collines boisées , sur le penchant desquelles on voit quelques maisons.
Quand je sortis d’Agua Suja , je fus environné par des musiciens qui avaient à leur tête la bannière du Saint- Esprit. Ils chantaient les louanges du Senhor Cavalheiro , titre que Ton voulait bien me donner, et ils me demandèrent quelque chose pour une fête analogue à celle que j’avais vue à S. Domingos. Je fis ma petite offrande 5 et mon muletier , le bon Silva , observa trèsjudicieusement qu’aucune aumône ne pouvait etre mieux employée.
Après avoir quitté Agua Suja , je traversai des bois dépouillés de feuilles , qui pouvaient encore se mettre au rang des catingas ; et ensuite je montai sur un morne très - élevé , où la végétation change peu à peu, et devient enfin celle des campos . Ce fut avec un extrême plaisir que je revis des fleurs et des arbrisseaux qui n’étaient pas entièrement dépouillés de feuilles.
J’arrivai bientôt à Chapada, et je logeai encore chez le curé de ce village , qui me reçut aussi bien que la première fois. Je ne pouvais être mieux placé pour m’instruire des différences qui , sur certains points , existent entre le diocèse deMarianna et celui deBahia, auquel sont soumises, comme je l’ai dit, les Minas Novas *.
1 Des constitutions destinées à régir le diocèse de Bahia
Il paraît que la simonie n’est pas aussi généralement répandue dans l’archevêché deBahia, où j’étais alors , quelle l’est dans le diocèse de Marianna, et, la première fois que j’entendis la messe dans les Minas Novas , je fus frappé de la décence avec laquelle le prêtre la célébra bien différent en cela d’un si grand nombre de ses confrères, qui s’acquittent du même devoir avec une rapidité que l’on serait tenté de prendre pour le résultat d’une gageure \ Dans le diocèse de Bahia , la portion congrue des curés n’est que de cinquante mille reis : mais comme ceux de Minas Novas reçoivent la leur de l’administration de la province des Mines , ils ont été assimilés pour leurs appointemens aux autres curés de la même province2. Les concours pour les cures continuent à avoir lieu dans f arche vê-
fureiit données à ce diocèse en l’année 1707 par l’archevêque D. Sebastiao Monteiro da Vide.
1 La décence dont je fais ici l’éloge n’était- elle point particulière à l’ecclésiastique qui l’observait?
2 Au commencement des découvertes, les dîmes, dans toutes les conquêtes des Portugais , furent abandonnées à la couronne, qui se chargea de soutenir le clergé. (South.) Les portions congrues des curés n’étaient originairement que de 35 mille reis; mais, par un ordre du roi ( carta regia ) du 23 novembre 1608, elles furent pour la plupart élevées à 5o mille reis, et un autre ordre, du 16 février 1718, porta à 200 mille reis les appointemens des curés de Minas Geraes et Saint -Paul. (Piz. ) — Cette note et celle de la page précédente peuvent servir à jeter du jour sur ce qui a été dit sur le même sujet dans le chapitre X du premier volume.
chë de Bahia -, mais pour peu qu’une cure soit bonne , on la sollicite , et les sujets présentés au roi , par suite du concours , ne sont jamais nommés. Dans le diocèse de Bahia , les prêtres ne paient point de provisions pour dire la messe , comme dans celui de Marianna ; mais ils en paient pour confesser et pour prêcher. Comme Chapada , S. Domingos , Villa do Fanado ne sont pas éloignés de beaucoup moins de i5o lieues de la ville de Bahia 5 il serait difficile que les archevêques vinssent y donner la confirmation. Ne pouvant se transporter pour administrer ce sacrement dans toutes les parties de leur vaste diocèse, ils délèguent à cet effet de simples prêtres qui les remplacent. En général, à cause de l’embarras des localités, on a accordé aux évêques du Brésil des pouvoirs beaucoup plus étendus que n’en ont ceux du Portugal.
Je me rappelle qu’étant à Chapada, je me trouvai sur la place publique , au moment où l’on sonnait Y angélus , et je vis pratiquer un usage qui est général dans tout ce pays. Lorsque la cloche se fait entendre, chacun s’arrête, se découvre, applique ses mains F une contre l’autre et fait, sa prière. Cet acte terminé, 011 salue ceux que l’on connaît et l’on continue à vaquer à ses affaires. Le même usage s’observe dans l’intérieur des maisons, toutes les fois que l’on sonne Y angélus.
Je n’ai pas dit ce qu’était devenu le Botocudo Firmiano , depuis qu’011 me l’avait amené au Quarfcel de Teixeira. Étant à S. Domingos, j’avais congédié Raimundoj mais l’Indien, tout occupé d’un cheval que j’avais acheté pour lui, avait peu songé à son corn-