TOME II
Ton ne manqua point d’observer un usage qui se pratique toujours , lorsque l’on sert du vin. Chaque fois qu’on prend son verre , on porte la santé d’un assistant, qui répond par un salut. On commence toujours ces toasts par le maître de la maison, et l’on passe ensuite aux personnes les plus considérables. Souvent un seul verre de vin sert pour plusieurs santés, et alors on nomme successivement les personnes à qui l’on veut faire honneur. Cet usage , qui a été originairement inspiré par la bienveillance , est extrêmement incommode. Il faut être sans cesse aux aguets pour savoir si quelqu’un ne vous a point nommé-, il faut être attentif à l’ordre dans lequel on doit porter les santés diverses 5 il faut enfin saisir l’instant où la personne que l’on veut proclamer ne cause point avec son voisin, et n’est pas trop occupée à manger pour pouvoir vous entendre. Plus d’une fois , je l’avoue , j’ai mieux aimé boire un peu moins , et ne pas me soumettre à tant de gêne.
Quand leurs convives se furent rassasiés de viandes , mes hôtes d’Itangua nous firent quitter la table, et nous passâmes dans une autre pièce. Là était servi un dessert qui consistait principalement en sucreries et en confitures. Les Mineiros ont un talent particulier pour l’art du confiseur ; cependant , comme je crois l’avoir déjà dit ailleurs , on peut leur reprocher de faire disparaître le goût des fruits par la trop grande quantité de sucre.
Après le dîner, l’intendant me montra l’habitation avec détail. Nous allâmes voir la sucrerie , et cette fois-
AU BRÉSIL. i9
ci encore j’admirai l’élégance et la légèreté de la roue dumoulin à sucre. Les cylindres étaient en bois, comme ceux de toutes les sucreries de la province des Mines • mais, pour fortifier ces cylindres, on y avait incrusté des morceaux de bois séparés, dont la surface extérieure présentait un parallélogramme , et dont les fibres étaient placées en sens contraire de celles du cylindre.
À Itangua , comme dans les autres habitations du pays, on se sert, pour mettre la ccichctçciy de gios troncs d’arbres creusés. ïl y en avait un , dans cette fazenda, qui avait en diamètre sept palmes de neuf pouces , et qui tenait quatre cents barils , de vingt-cinq par pipe.
Ce fut dans la même habitation que je vis pour la première fois un moulin destiné à broyer les graines de ricin. Au milieu d’une cuve revêtue intérieurement de planches obliques qui en faisaient un cône renvoi té , était fixé un axe vertical qui tournait par le moyen d’une roue que l’eau mettait en mouvement. A cet axe était attachée une meule qui se promenait avec lui autour du cône. On jetait dans ce dernier les graines de ricin, et elles étaient écrasées par la meule, a mesure que celle-ci avançait.
Le potager d’Itangua était fort grand et bien tenu. C’étaient des choux qu’on y cultivait principalement} mais j’y vis en outre des pommes de terre qui réussissaient à merveille , de la chicorée , des laitues , des pêchers qui alors étaient en fleurs, une fort belle treille, et des figuiers qui , me dit - on , avaient produit une prodigieuse quantité de fruits. Il faut bien citer
des faits, en apparence si insignifians, pour exciter de plus en plus les Mineiros à cultiver les légumes et les arbres fruitiers en usage en Europe. Quelle richesse, par exemple, serait la pomme de terre pour la province des Mines, si Ton parvenait à Y y cultiver en grand!
De retour à Penha , je me préparai bientôt à quitter ce triste village. Une veuve extrêmement pauvre , mère de sept à huit enfans, avait eu pour moi beaucoup de complaisance-, mon linge avait été lavé pap elle -, elle m’avait fait une ou deux fois la cuisine, et j’avais reçu d’elle du café et des oranges. Cependant un petit cadeau de 3oo reis (environ i fr. 80 cent.) partagé entre elle et sa mère , parut les enchanter toutes les deux. Ce fait suffira pour prouver combien l’argent est rare dans ce pays.
Je quittai Penha pour me rendre à Villa do Fanado , et, traversant de vastes solitudes, je passai par Alto dos Bois, aldea habitée par les Indiens Macunis .