‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes; (volume 2)Chapitre 45 sur 52 · TOME ir · texte numérisé non relu

TOME ir

La fazenda de Canoas ( les pirogues ) ou je fis halte, paraissait avoir eu de l’importance -, mais , ainsi que tant d’autres , elle était alors mal entretenue. Comme dans les grandes sucreries , c était 1 eau qui faisait ici tourner le moulin à sucre. Les gens pauvres, au contraire, qui possèdent de petites sucreries, ne se servent que de bœufs pour mettre leurs moulins en mouvement, et ils laissent ces derniers exposés aux injures de l’air.

Je ne veux point oublier de dire qu auprès du mou lin à sucre de Canoas , je vis une charrue brisée, la première qui se fût offerte à mes regards depuis que je voyageais dans la province des Mmes. Elle avait sans doute été construite par quelque Européen qui aura tâché d’introduire dans cette contrée les pratiques de sa patrie, mais ses efforts auront échoué contre la routine et une paresse dont la cause premieie est le défaut de besoins.

Autour de Macauba , habitation où je passai la nuit après avoir quitté Canoas , et près d’une petite maison que je vis sur la route , 1 herbe des campos avait été brûlée , et déjà un gazon fin et d’un vert tendre commençait à se montrer au milieu des cendies

noires.

La fazenda de Macauba est située à trois lieues de Canoas, et tire probablement son nom de quelques palmiers 1 qu’on voit autour d’elle. Elle avait eu sans doute sesinstans de prospérité -, mais, comme celle de

Macauba ( acrocomia sclerocarpa , Mail, j

Canoas , elle n’annonçait plus, lors de mon passage, qu’une triste décadence Je 11’y vis que des mulâtres malades, et l’un d’eux me raconta qu’il avait gagné la fièvre dans une habitation voisine du R io de S. Francisco, en buvant de l’eau d’un de ces lacs fangeux dont j’ai déjà parlé. Un autre de ces malades était jaune et trèsmaigre. O11 me dit qu’il s’était mis à manger de la terre, et l’on regarde comme le signe d’une mort prochaine cette espèce de passion qui n’est pas extrêmement rare dans ce pays \

Sur le bord du S. Francisco, le sol est parfaitement uni, et sa pente insensible. Depuis Pedras dos Angicos jusqu’à Macauba , le terrain m’avait également offert

1 M. le prin ce de Neuwied a fait connaître les tristes effets que la géophagie produit sur la côte. MM. Spix et Martius donnent aussi des détails très -curieux sur cette fâcheuse maladie , et ils vont beaucoup plus loin que moi, car ils disent qu’elle est très -répandue dans les parties élevées du Sertao. L’on sait déjà quels résultats funestes la géophagie eut pour les Machaculis , et l’on verra plus tard , dans la relation démon troisième Yoyage , combien elle occasionne de maux dans le midi de la province de S. Paul et dans celle de Sainte- Catherine. En attendant que cette Relation paraisse, je vais citer ici ce que je dis à ce sujet dans mon Introduction à l Histoire des Plantes les plus remarquables du Brésil et du P araguay . « A Parannagua , Guaratuba , et « plus au midi dans la province de Sainte- Catherine , on «< trouve une loule d’hommes et de femmes qui ont le goût « bizarre de manger de la terre. Us donnent la préférence M à celle qui est tirée des habitations de termites, et font « aussi un très — grand cas des morceaux de pots cassés; les

peu de mouvement ; mais à une faible distance de cette habitation , je trouvai le pays plus montueux. Parvenu sur le sommet d’un morne peu élevé, je découvris une vue fort étendue, mais extrêmement uniforme. C’étaient de tous les côtés des collines terminées par des plateaux plus ou moins longs , et couvertes d’arbres rabougris; la présence de l’homme ne se manifestait nulle part : partout la nature sauvage et de vastes soli-

tudes.

A trois lieues de Macauba , je fis balte à la fazenda de Rancharia , qui était habitée par une famille de blancs , ce qui dans ce pays est une véritable rareté.

A un demi-quart de lieue de Rancharia , je passai la rivière de Pacuhy % qui prend sa source à environ

« jeunes personnes surtout sont friandes de certains vases « légèrement parfumés, qui viennent de Balna , et elles les « brisent pour s’en régaler ensuite. Ce goût devient une telle « passion , qu’on a vu des esclaves, que l’on avait museles , u se traîner dans la poussière pour pouvoir en aspirer quel- „ ques particules. Cependant les infortunés qui sont attaqués « de cette maladie singulière, maigrissent peu a peu, lan-

guissent, se dessèchent, et 'finissent par mourir. » A la vérité, M. de Humboldt raconte , d’après un religieux espagnol, que les Gltomaques mangent de la terre sans en être incommodés; mais les citations nombreuses réunies par l’illustre Prussien , prouvent que l’exemple des Ottomaques doit être considéré comme une exception, et que l’habitude d’avaler de la terre est généralement iatale à ceux qui s y

livrent.

* De ï, eau, rivière, et pacâ, espèce de poisson.

dix -huit lieues de cet endroit, du coté de Formigas, et qui se jette à douze lieues plus loin dans le S. Francisco. Le Pacuhy a peu de largeur $ à l’époque de mon voyage il avait également peu de profondeur : mais il paraît qu’il en acquiert beaucoup dans le temps des pluies. Les poissons qu’on y pèche se retrouvent tous dans le S. Francisco. En 1816, 011 passait encore le Pacuhy sur un pont en bois, dont l’année suivante il n’existait déjà plus que quelques vestiges*, le feu avait été mis aux catingas qui bordent la rivière, les flammes gagnèrent le pont , et il fut brûlé. La méthode d’incendier ainsi les pâturages desséchés, a causé plus d’une fois des accidens fâcheux* le feu s’étend, il atteint lès bâtimens d’exploitation , et il les consume. On m’apprit à Ptancliaria que la grange de l’excellent curé de Contendas venait d’étre détruite de cette manière.

Après avoir passé le Pacuhy, j’allai faire halte à l’habitation de Santa Clara , qui en est éloignée d’environ trois lieues, et qui, comme Canoas et Macauba , tombait en décadence. Cette fazenda appartenait à une veuve , qui me fit servir à manger, me fit donner une grande chambre , mais que je n’aperçus point.

Dans la pièce où je couchai , il y avait un petit oratoire, comme j’en avais déjà vu dans un très- grand nombre d’autres maisons. Ces oratoires ne sont autre chose que de petites niches d’environ deux ou trois pieds que l’on pratique dans la muraille , et qui se ferment avec deux battans à la manière de nos armoires. La niche renferme une petite image de la Vierge,

que Ton orne de son mieux , qu’on entoure de fleurs, et devant laquelle on prie. Aux forges de Bom Fim , l’oratoire était dans le salon , la niche était fermée par un rideau de damas , et des deux côtés étaient des vases dans lesquels on avait soin de mettre des bouquets.

Le jour que j’arrivai à Santa Clara, je fis une observation que je consignerai ici , parce qu elle me parait jeter quelque jour sur la végétation , peut-être trop peu connue , de la belle famille des palmiers. Dans plusieurs vallées marécageuses où je retrouvai le bority , je remarquai que les individus les plus bas , pour peu qu’ils s’élevassent au-dessus de la terre, avaient constamment la grosseur des individus les plus grands. Ainsi les tiges variaient parla hauteur, mais ne variaient point par leur diamètre, et les bority s , qui n’avaient pas une tige à peu près égale en circonférence aux pieds les plus élevés , offraient seulement des touffes plus ou moins larges de feuilles sessiles. J abandonne ces faits aux physiologistes qui voudront s’occuper de l’histoire si intéressante des monocotylédones -, cependant, je ne saurais m’empêcher de faire observer que ce que je viens de dire tendrait a prouver qu il est deux époques dans la vie des palmiers, et peut-être en est -il de même de quelques autres endogènes, comme semblerait le démontrer la maniéré dont ci oit le bananier et la coupe longitudinale de sa tige.

Des arbres rabougris et presque dépouillés de feuilles, au milieu desquels en étaient cependant quelquesuns qui s’étaient revêtus d’une verdure nouvelle 5 des herbes entièrement desséchées par le soleil; çà et là

des intervalles où l’on avait mis le feu et où quelques graminées commençaient à poindre au milieu des cendres noires ; voilà ce qui s’offrit à mes regards dans un espace de quatre lieues , entre S. Clara et le village de Coracdo de Jésus : d’ailleurs une chaleur trèsforte -, point de fleurs ni d’insectes , à peine quelques oiseaux *, aucune habitation , point de culture , aucun voyageur.

44o VOYAGE

Page 1