‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes; (volume 2)Chapitre 46 sur 52 · LES VILLAGES DE CORAÇAO DE JESUS ET DE CURMÀTAHY · texte numérisé non relu

LES VILLAGES DE CORAÇAO DE JESUS ET DE CURMÀTAHY

fin du voyage dans le SERTAO.

Le village de Coracâo de Jésus ; sa situation 5 son origine ; sa population ; combien ce village offre peu de ressources ; mœurs de ses habitans. — Firmiano tombe malade j regrets de ce jeune homme. — Idée générale du pays qui s’étend entre Coracâo de Jésus et Curmatahy. Peinture des vallées voisines de Coracâo. — Excrémens des bestiaux qui mangent de la terre salpêtrée. — S. Bento , chaumière. Maux que causent les dizimeiros. — Buraco , petite habitation. — Retiro de Boa Fista. Insectes malfaisans. — Fazenda do JYegro , habitation. Humilité des mulâtres devant les blancs. — Retiro de Sucuriü. — Fazenda de Catonio. — > Pâturages incendiés. — Village de Curmatahy; montagnes et ruisseau du même nom. — L’auteur s’égare en revenant de visiter une cascade. — Il entre dans la Serra de Curmatahy, limite du District des Diamans ; il est surpris par un orage , et couche sur un rocher. Il arrive à la première exploitation diamantine .

Le village de Coracâo de Jésus (cœur de Jésus), situé à dix lieues de Formigas, n’est qu’une succursale de la paroisse de Barra, qui en est éloignée de quatorze lieues. Il a été bâti sur un morne peu élevé que des vallées entourent de toutes parts, et qui est dominé par d’autres mornes. Trente ou quarante maisons composent tout le village : pour la plupart , elles ont été construites sur le milieu du plateau qui termine le morne,

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AU BRÉSIL. 44 ï

et elles forment une me fort large , régulière , mais trèscourte. Quoique généralement couvertes en tuiles, ces maisons sont bien loin d’être belles*, on n’a fait entrer dans leur structure que de la terre rouge et des morceaux de bois transversalement croisés par des bambous ; elles sont petites, et l’on n’a pas même le soin de les bien entretenir. L’église, que l’on achevait lors de mon voyage, a été placée à une des extrémités de la rue et à égale distance des deux rangs de maisons • ses proportions sont petites, mais elle sera jolie.

Corne do de Jésus paraît devoir son origine à un sentiment religieux. Les cultivateurs du voisinage , trop éloignés des lieux où il existait des prêtres pour pouvoir remplir leurs devoirs de chrétiens , fondèrent ce village. Ils n’eurent d’abord qu’une église couverte en chaume 5 mais ,' peu à peu , des legs et les aumônes des fidèles permirent d’élever un temple qui convint mieux à la dignité du culte, et l’on commença, en 1792, celui dont on achevait l’intérieur en 1817. Quand il ne se trouve pas dans le village d’ecclésiastique pour y dire la messe, presque toutes les maisons sont fermées ; il n’y en a pas plus de sept qui soient habitées toute la semaine , et ce sont des ouvriers et des femmes de mauvaise vie qui les occupent1. De là il résulte que Coraçâo de Jésus n’offre absolument aucune ressource , même pour les besoins les

1 Ce que je dis ici de la population permanente de Coraçâo de Jésus n’est point particulier à ce village, mais peut être appliqué à tous ceux du Sertâo et de Minas Novas.

plus urgens de la vie. On n’y voit pas une seule boutique ; l’on ne peut s’y procurer ni riz , ni ljaricots ,, ni viande, ni eau-de-vie, et les ouvriers ne vivent qu’en se faisant payer en nature par les agriculteurs pour lesquels ils travaillent. Comme il n’y avait pas dans le Sertâo de menuisiers assez habiles pour faire les boiseries de l’église , on en avait fait venir des environs de Villa do Fanado , et je fus témoin des plaintes amères qu ils adressèrent un jour à l’un des administrateurs de la fabrique , parce qu’ils ne trouvaient rien à acheter, que les colons du voisinage ne leur envoyaient rien , et qu’ils étaient réduits à manger du maïs simplement cuit dans de l’eau. On aurait bien voulu faire quelque chose pour eux, mais on était réellement dépourvu de tout, parce que les fazendeiros cultivent à peine pour leurs besoins et ceux de leur famille.

Ces menuisiers auraient cependant mérite un meilleur sort -, car leurs ouvrages étaient dignes des plus grands éloges. Les boiseries de l’église, l’autel et le tabernacle n eussent certainement pas été mieux tiav aillés dans une ville de France de dix à douze mille âmes , ce qui confirme ce que j’ai déjà dit plusieurs fois

de l’habileté des ouvriers mineiros.

Le menuisier qui avait entrepris les ouvrages de Coraçâo de Jésus était le fils de M. Vieira, mon hôte de Santa Bâta, c^ui était également venu dans le Sertâo pour prendre part aux travaux de 1 église. Ce dernier, ayant rencontré Prégent, sut que j’étais établi dans une maison qui n’était pas encore achevée, et il m’en procura une autre plus commode, dont le pio-

priétaire était absent. Le fils ne se montra pas moins obligeant que son père; car, malgré la pénurie où il se trouvait lui- meme, il m’apporta un plat de viande et de riz.

J’eus à me féliciter d’avoir échangé mon premier gîte contre une maison plus agréable ; car je fus contraint de rester à Coraçâo de Jésus plus long- temps que je n’aurais désiré. Quand j’arrivai dans ce village, le tocaclor Joâo Morreira se plaignait beaucoup du mal de tête; Prégent, qui devenait d’une maigreur extrême, avait eu envie de vomir pendant toute la journée; et enfin l’Indien , qui , la veille , s’était blessé en montant à cheval, était tourmenté par une fièvre très-forte. Ce jeune homme avait déjà eu de la fièvre quelques jours auparavant , et comme les Botocudos , qui passent leur vie dans des forêts épaisses, sont généralement sensibles à la chaleur, j’avais attribué à celle du Sertâo l’incommodité du pauvre Firmiano. Il eut du délire pendant la nuit qui succéda au jour de mon arrivée à Coraçâo ; je me décidai à lui faire prendre un vomitif; il rendit beaucoup de bile, resta long-temps assoupi, et nous ne pûmes nous remettre en route qu’au bout de cinq à six jours.

Il serait difficile de se figurer l’ennui que j’éprouvai pendant cet intervalle de temps. Firmiano me donnait une vive inquiétude; Silva était d’une humeur insupportable, et je ne trouvais personne dont la conversation pût me distraire un instant. A tous les désagrémens qu’il fallait essuyer vint se joindre un mal de dents qui augmenta encore l’irritation nerveuse dont j’étais

sans cesse tourmenté , et qui était le résultat de la sécheresse, de l’extrême chaleur et des contrariétés. Je maudissais ce voyage du Sertâo , si fatigant, si pénible , et qui m’avait fait perdre un temps si précieux.

Mon séjour à Coraçâo de Jésus me permit du moins d’observer avec détail la manière de vivre des habitans de ce village. Là , comme en plusieurs autres endroits, on n’ aperçoit personne, on n entend aucun bruit tant que le jour dure. Mais à peine le soleil est- il couché, que tout s’anime \ on sort de la langueur où 1 on est resté plongé pendant la journée-, on cause , on se promène , on prend sa guitare , on chante , on danse des batuques. Jusqu’à une heure du matin , ou même plus tard, celui qui a envie de dormir est tiouble pai les intarissables conversations qui se font dans la rue ou sur le seuil des portes, par les battemens de mains des danseurs et par les sons de la guitare, a laquelle on ne fait presque jamais répéter, durant des heuies entières, que trois ou quatre notes éternellement les mêmes. Àu lever du soleil, tout le monde est debout, et l’on travaille-, mais quand la chaleur vient , on s engourdit, on s’étend , et l’on s endort.

L’ignorance de ces bonnes gens est telle , que je ne pouvais tirer d eux aucun renseignement, et qu ils ne surent même pas m indiquer le chemin de Luimataliy, village par où je devais passer pour me rendre a Tijuco1.

» J’ai déjà dit dans un autre chapitre que tous les habitans de Coraçao de Jésus étaient des mulâtres,, et que je n’y avais

A Coraçâo de Jésus , comme ailleurs , nous excitions vivement la curiosité. On venait nous voir travailler, on s’établissait dans la chambre où nous étions logés , et les enfans comme les hommes restaient des heures entières sans remuer et sans rien dire, occupés à me regarder écrire ou à contempler mon domestique qui transportait des plantes d’une feuille de papier dans une autre. Au reste, ce climat est si chaud, que l’indolence des hâbitans me paraît excusable. Je travaillais sans cesse; mais il ne fallait rien moins qu’un sentiment d’honneur et l’amour du devoir pour me déterminer à me mettre à l’ouvrage. D’ailleurs , j’avais déjà fait à Rio de Janeiro l’ expérience du mal que l’oisiveté cause dans ces climats , et la crainte de l’espèce d’hébêtement où elle plonge était encore une raison pour me la faire éviter.

Pendant que j’étais à Coraçâo , je vis dans la rue un homme qui, tenant un sabre, en poursuivait un autre

vu qu’un seul blanc; C’était un excellent ^homme qui avait été long -temps employé comme feilor dans le District des Diamans , qui avait fait deux voyages à Angola en qualité de supercargue , et qui , ayant fini par se marier dans le Sertào , menait une vie pauvre et misérable. On sent que cet homme devait avoir quelques idées de plus que ses voisins; mais, si ma mémoire est fidèle, il ne demeurait pas dans le village; je crois me rappeler aussi que je ne le vis qu’à la fin de mon séjour à Coraçâo de Jésus , et je ne pus par conséquent profiter beaucoup de sa conversation et de ses bons offices. Ce fut peut-être lui qui m’indiqua le chemin de Curxnatahy.

seulement armé d’un bâton. Dans l’instant, chacun sortit de sa maison avec un sabre, et l’on sépara les combattans. Il était impossible, au reste, qu il y eût une autre police dans ce village que celle que les habitans faisaient eux-mêmes-, le commandant demeurait à plus de six lieues du côté de Curmatahy , et la médiocrité de sa fortune ne permettait pas qu’il eût une grande prépondérance 5 le juge ordinaire faisait sa résidence au village de Barra, et enfin le capitdo môr vivait à une distance énorme, au Morro de Gaspar Soares. D’après cela, il n’est pas surprenant que les propriétaires eussent à se plaindre de vols de bestiaux, A peu près sûrs de l’impunité, comment les fainéans qui habitent les villages ne voleraient-ils pas-, et s’ils ne volaient point, comment subsisteraient- ils?

Lorsque Firmiano fut en état de se mettre en route, feus enfin le bonheur de quitter Coraçâo de Jésus. Au moment de mon départ , le blanc dont j ai déjà eu occasion de parler disait au Botocudo, en me mon-* trant : « Voilà votre père. — Bah , mon père! répondit l’Indien. — Ne suis-je plus ton père? m’écriai-je. — Ne parlons pas de père, répartit ce pauvre garçon, cela me rend malade. » Alors sans doute l’image de celui auquel il devait le jour s’était présentée à son esprit, et il s’était livré tout entier à ses premières affections et aux souvenirs de son enfance.

Entre Coraçâo de Jésus et Curmatahy, dans un espace de vingt -huit lieues, \e traversai un pays désert, à peu près inculte, toujours ou presque toujours montueux ou inégal. Je revis des vallees marécageuses, de

tristes catmgas et des campos parsemés d’arbres rabougris. La sécheresse continuait à être excessive, et j’eus encore à déplorer l’absence des fleurs.

Les mouvemens de terrain que j’observai , en me rendant de Coraçâo à la jazenda de S. Bento , qui en est éloignée de trois lieues, me firent paraître le pays moins monotone. Plus d’une vallée me frappa par l’aspect qu’elle présentait. Le feu avait été mis récemment aux herbes qui couvraient les collines environnantes, et l’on n’y apercevait encore aucune feuille nouvelle : les herbes de la vallée , au contraire , commençaient déjà à pousser; une rangée de boritys de différentes hauteurs s’élevait au qiilieu de ces tapis de gazon extrêmement fin, et les palmiers, ainsi que l’herbe naissante, contrastaient par leur verdure avec la terre noire et rougeâtre des collines dépouillées.

Sur un des plateaux que je traversai, je remarquai des carras cos qui couvraient un terrain de très -peu d’étendue. C’étaient, autant que je puis me le rappeler, les premiers que j’aperçusse depuis Taioba , et je ne crois pas en avoir revu depuis, pendant les cinq années environ que j’employai encore à parcourir le Brésil ; ce qui prouve combien ce genre de végétation est peu commun , du moins dans la partie moyenne et les provinces méridionales de ce vaste empire *. Je

1 Dans les montagnes des pays de forêts vierges, il existe des bois auxquels on donne aussi le nom de carrascos , et qui se composent d’arbrisseaux rapprochés à tiges allongées et grêles. Il est clair que ce n’est point de ces carrascos , dus

dois même faire observer qu’au milieu des carras cos qui existent entre Coraeào de Jésus et S. Bento , je ne retrouvai plus la mimose qui caractérise généralement ce genre de végétation (M. dumetorum ). Les arbrisseaux , hauts d’un ou deux pieds , qui composaient ces carrascos , étaient pour la plupart d’autres légumineuses qui venaient de se revêtir d’un feuillage nouveau , et dont la verdure semblait d’autant plus fraîche , que tous les arbres environnans étaient alors entièrement desséchés.

Ce jour- là et le suivant, je vis plusieurs de ces trous où les bestiaux vont manger la terre salpêtrée (barreiros). Les excrémens qu’ils avaient laissés autour de ces trous ne présentaient absolument que de la teiic sans mélange d’aucune autre substance.

La fazenda de S. Bento , où je fis balte le jour que je quittai Coraçâo de Jésus, n’est qu’une pauvre chau-

à la maigreur du terrain , qu’il est ici question. Je ne veux parler dans ce moment que des carrascos de pays découverts , ceux qui caractérisent les plateaux de Minas Novas. En allant de Tijuco au Servico de Curallinho , dans le District des Diamans, je passai aussi par un lieu où les arbrisseaux , rapprochés les uns des autres , formaient des bois nains semblables aux carrascos ; mais je n’y trouvai ni la mimose , ni l’anonée , etc. , qui sont si communes dans les carrascos de Penba et de S. Joào ; ainsi les carrascos du District des Diamans n’appartiendraient pas non plus a la végétation de Minas Novas , et, effectivement, le pays où ils naissent est entièrement différent de celui qui s’étend entre Penba et Villa do Fan ado.

mière dans laquelle je fus reçu par un vieillard et par des enfans couverts de haillons. C’étaient, me dit mon hôte, les fermiers de la dîme ( dizimeiros ) qui l’avaient icduit a cet état de misere. Us ne demandent que tous les trois ans ce qui doit leur revenir ; ils trouvent les denrées que le cultivateur avait mises de côté pour eux mangées par les insectes, et alors ils exigent de l’argent. Mais comment pourrait-on leur en donner dans un pays où l’on ne cultive que pour soi et où il n’y a ni commerce ni débouchés? Le dizimeiro poursuit en justice le malheureux colon ; la dette de celui-ci augmente, et souvent il finit par abandonner sa propriété. Aucun cultivateur ne se plaint de la dîme-, mais tous voudraient la payer immédiatement après la récolte, comme la justice l’exige; et il est inconcevable que la clameur publique n’ait pas encore fait ouvrir les yeux à l’administration sur un objet d’une aussi haute importance (écrit en 1817) L De S. Bento, j’allai chercher un autre gîte à Buraco (trou), habitation misérable qui appartenait au commandant de Coraçâo de Jésus. La maison du maître n’était qu’une pauvre chaumière, et je n’eus pas même l’avantage de pouvoir y loger. Le propriétaire était absent , et un vieux nègre qu’il avait laissé chez lui m’établit dans une petite case qui servait sans doute d’abri à un de ses camarades absent comme le maître; mais, au reste, j’étais depuis

1 Dans une autre partie de mes Voyages, je donnerai sur la dîme des développemens plus étendus.

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