‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes; (volume 2)Chapitre 7 sur 52 · CHAPITRE IIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÏ

AL DEA D’ALTO DOS BOIS. — LES INDIENS MACUNIS. — OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LA RACE AMÉRICAINE.

Àldea d 'Alto dos Bois ; sa position; maisons qui le composent; caserne; Ironco; tornilho ; maison du commandant. — Histoire des Macunis. Leurs traits. Leur langage. Leur religion. Leurs mœurs. Superstition. Industrie. Caractère. — Femmes des Macunis. Leurs occupations; poterie; filet. Pèche des moules. Accoucheinens. — Noms donnés aux enfans. — - Vêtemens. Chevelure. Peigne. — Ameublement des maisons. — Alimens. — ■ Danse. Chants. — Maladies. — réflexions générales sur les Indiens. — Excursion. Bois parcouru parles enfans macunis. Embuscades. Cabanes que les Macunis font dans les bois. Bracelets. — Guerre contre les Botocudos. Anthropophagie. — Avantages de la situation d’Alto dos Bois. Productions du pays. — Route d’Alto dos Bois à Villa do Fanado. Vol d’un couteau. Nid singulier. Domaines d’une grande étendue.

If aldea d 'Alto dos Bois (la hauteur des bœufs) est situé un peu au-dessous du sommet d’un morne découvert, sur une petite plate-forme inclinée. Il domine une vallée assez profonde, et lui-même est dominé par une suite de mornes inégaux qui forment, autour de lui, une espèce de cercle. Sur les moins élevés de ces mornes croissent des herbes entremêlées de petits arbrisseaux 5 les autres ont leurs flancs couverts de bois vierges très-épais et très-sombres , tandis

que leur sommet n’ofïre qu’un gazon jaunâtre et presque ras.

En entrant dans l’aldea, je vis, à la porte delà première maison , trois ou quatre femmes indiennes accroupies sur la terre. Elles n’avaient pour tout vêtement qu’une jupe de coton sale, grossièrement tissue, et leur chevelure noire et épaisse retombait, sans la moindre ondulation, sur leurs épaulés d un bistre foncé. Depuis Ubâ, je n’avais point encore eu sous les yeux un semblable spectacle.

L’aldea se compose de maisons, ou plutôt de eahuttes, toutes séparées les unes des autres, et dispersées çà et là et sans ordre. Ces demeures, qui appartiennent aux Macunis , sont tres-petites, basses, presque carrées , et n’ont d autre ouverture que leui entrée. Pour la plupart, elles sont couvertes avec les longues feuilles de deux palmiers qui croissent dans les bois, et que l’on connaît, l’un sous le nom d 'ciriv cm g ci y et l’autre sous celui de ccitule. Ces feuilles forment un abri impénétrable aux eaux du ciel 5 mais elles donnent aux toits un air agreste et négligé que n’ont point ceux des chaumières de France ou d Allemagne. Les murs des maisons des Macunis sont en général construits, suivant l’usage des Brésiliens-Portugais, avec des bâtons croises et de la terre glaise d’une couleur rouge \ Cependant les Macunis, beaucoup moins soigneux que les Portugais , paraissent peu

1 On a vu qu’à S. Joào , la terre des maisons a\ait une autre couleur.

s’inquiéter de choisir des perches droites et égales, et ils ne prennent pas meme la peine de cacher ces perches avec l’argile, se bornant à boucher grossièrement les trous qui restent entre elles. D’autres cahuttes, moins soignées encore, ont été bâties sans terre, et les espaces vides, que laissent entre eux les bâtons croisés, sont remplis par des brandies d’arbres ou des feuilles de palmiers 5 il est enfin de ces chétives demeures qui sont simplement formées par des perches verticales que l’on a rapprochées les unes des autres , et que Fou a garnies de nattes à l’intérieur. La porte est toujours remplacée par une natte qu’on enlève et qu’011 remet à volonté 5 et, d’un côté de l’ouverture à l’autre, on a soin de planter des pieux pour empêcher les cochons, très- nombreux dans l’aldea, de pénétrer dans l’intérieur de la maison.

Le bâtiment qui sert de caserne aux soldats cantonnés à Alto dos Bois, a été construit par eux, et ressemble à une grange. Il est beaucoup plus élevé que les cahuttes des Indiens -, mais d’ailleurs ses murs , comme ceux de plusieurs d’entre elles , sont simplement formés par de grandes perches serrées les unes contre les autres , et revêtues en dedans de nattes de bambous.

Dans cette caserne, comme dans celle de Passanha , Je vis F instrument de supplice appelé tronco, dont 011 se sert pour punir les soldats ou tout autre individu coupables. Entre quatre pieux sont placées, F une sur l’autre, horizontalement et de champ, deux grandes planches extrêmement épaisses et d’un' poids énorme.

Chaque planche présente , dans un de ses bords , des entailles demi -circulaires, faites de manière que les entailles del’une répondent à celles de l’autre et forment un rond parfait. Lorsqu’on veut punir un homme, on lève la planche supérieure -, le coupable passe ses jambes dans deux des entailles de la planche inférieure, et sur celle-ci 011 laisse tomber la première. Si la faute a été grave c’est le cou que l’on fait mettre ainsi entre les deux planches \

En arrivant à l’aldea , je me rendis chez le commandant, dont la maison, un peu plus haute que les autres , n’est pas d’ailleurs construite avec plus d’art. C’est encore une espèce de grange obscure, qui ne reçoit de jour que par l’entrée. Une cloison faite avec des nattes forme d’un côté la cuisine et de 1 autre la chambre à coucher. Des bancs, une table mal jointe, quelques-uns de ces lits rustiques qu’on appell egiraos, composent tout l’ameublement de cette misérable demeure. Devant la maison est une cour entourée de pieux -, au fond de la cour, on voit une petite grange destinée à recevoir du maïs, et, devant cette grange, était, lors de mon voyage, uu berceau de cucurbita lagenaria ? d’où pendaient des fruits beaucoup plus gros que tous ceux que j’avais vus en Europe.

Le commandant , M. Joào de Magalhaes, me reçut avec beaucoup de politesse , et me logea dans une pe-

* Dans l’une des divisions militaires , j’ai vu infliger une punition beaucoup plus barbare, le tornilho. Voici en quoi -consiste ce genre de supplice. On place une arme sur le cou

tite maison qui n’ était point occupée. Ce militaire , jeune encore , avait une figure extrêmement agréable ; il était père de deux enfans , et paraissait les aimer avec tendresse. Il avait chez lui deux petits Botocudos qui avaient été pris dans les forêts des environs. L’un était âgé de trois ou quatre ans • l’autre, qui en avait sept , rendait déjà de petits services 5 il riait toujours, était fort docile , et montrait une extrême complaisance pour les enfans du commandant.

Il n’y a pas plus de vingt -trois ans que s’est formé l’aldea d’Alto dos Bois. En 1787 , il ne se trouvait dans ce canton que trois colons portugais , et leur nombre n’a pas augmenté depuis cette époque. Un jour, me raconta l’un d’eux, qui avait d’abord demeuré à une demilieue de l’aldea , un jour, dis-je, ces colons virent arriver trois Indiens de la nation des Macunis. On les reçut bien , on leur donna des haches , et ils s’en retournèrent. Cependant , l’année suivante , la nation entière se présenta parmi les Portugais, et elle était accompagnée des Malalis qui, comme on l a vu , sont aujourd’hui à Passanha. Ces peuplades venaient se réfugier au milieu des hommes de notre race, pour éviter la poursuite des Botocudos , ennemis de toutes les autres nations indiennes. Alors les Macunis n’avaient aucune idée de civilisation • les hommes et les femmes ignoraient l’usage des vêtemens 5 une simple ficelle suffisait pour rassurer la pudeur des premiers, et c’était seule-

du coupable, et une autre sous ses jarrets, et ensuite on lie ensemble ces armes avec des courroies , de manière que le corps du patient forme une espèce de boule.

ment lorsqu’elle venait à se détacher qu’ils montraient quelque honte. Ces sauvages se rendirent à Villa do Fanado, et là il leur fut donné des hahillemens et des instrumens de fer. Du chef-lieu du tcinio y ils 1 évincent à Alto dos Bois , et ils s’établirent sur le bord d’un ruisseau , dans un fond couvert de bois , à une demilieue de l’aldea actuel. Cependant les Malalis se séparèrent des Macunxs , et ceux-ci restèrent seuls -, mais cédant à leur tour à l’inconstance naturelle aux Indiens , ils se retirèrent à S. Antonio do Ferro, et ils ne revinrent plus qu’au bout de quelques années.

Jusqu’au moment où fut établi le poste militaire de Passanha, les Botocudos n’avaient point encore paru dans les environs d’Alto dos Bois 5 mais, poursuivis par les soldats de la 5e division ( celle de Passanha), ils refluèrent vers les Minas Novas, ravagèrent des champs de maïs, et tuèrent quelques habitans. Les Portugais et les Indiens quittèrent les bois-, ils se retirèrent , en 1809 , sur le plateau où est aujourd’hui l’aldea , et là ils n’eurent plus à redouter les Botocudos, qui n’attaquent jamais de front un ennemi armé et un peu nombreux. En 18 1/}? 011 donna plus de force a cette petite colonie, en envoyant pour la protéger un détachement de trente hommes, et l’on mit à leur tète le fourrier Joâo de Magalliâes, dont j’ai parlé plus haut.

Cependant, dès l’origine, les Portugais avaient songé à la civilisation des Macunis ^ le cultivateur Antonio Gomes , auprès de la fazenda duquel ils s’étaient établis d’abord, et qui ensuite s est îetné avec eux sur le plateau actuel , s’etait beaucoup occupe

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de ces Indiens. Le capitâo môr du district lui donna sur eux tonte autorité, et depuis il fut chargé spécialement par la junte de Villa Rica de travailler à leur civilisation, de leur enseigner la doctrine chrétienne, et d’en faire des hommes utiles. Sans aucun intérêt, Antonio Gomes remplit dignement la tâche qui lui a été assignée. Revêtu par la junte du titre de directeur, il conduit les Indiens avec bonté 5 il se fait aimer d’eux-, il les instruit dans notre religion, et apprend aux jeunes gens à lire, à écrire et à compter.

Les Macunis ne différent point, par leurs traits, des autres hommes de leur race. Ils ont également les cheveux noirs, bien fournis, plats et rudes, la tête grosse, l’os des joues proéminent, le nez épaté, la poitrine et les épaules larges , les pieds petits , les jambes et les cuisses menues. Leur peau, comme celle des autres Indiens , est d’une couleur jaune • mais elle prend une teinte cuivrée quand ils restent sans vêtement. Les femmes des Macunis marchent très -mal, et ont aussi peu de grâce que toutes les autres Indiennes. Quant à leur figure, elle est agréable , et le rire leur prête encore des charmes.

Une douzaine de ces femmes vinrent un jour me voir travailler. Elles avaient de la gaîté -, leur regard était hardi, et elles ne montraient pas la moindre timidité. Parmi elles était l’Indienne la plus vieille de l’aldea , Indienne dont j’avais déjà reçu la visite le jour démon arrivée. Une jupe de coton sale, passée en bandoulière par-dessus l une de ses deux épaules , et attachée à son cou , formait tout son vêtement. Ses

cheveux extrêmement touffus se redressaient sur sa tête; sa peau était d’un bistre obscur; son corps était courbé, et celle de ses mamelles qui restait découverte battait sa poitrine à mesure qu’elle marchait. Cependant on s’accoutumait bientôt aux traits hideux de cette femme , parce quelle avait toujours le rire sur les lèvres , et que , malgré son indigence , elle portait le contentement empreint sur sa physionomie. Son mari vivait encore: on ne pouvait savoir son âge; mais il est vraisemblable qu’il avait beaucoup plus de cent ans; il paraissait, disait-on, tout aussi vieux, lorsque les Macunis étaient arrivés pour la première fois parmi les Portugais; il donnait le nom d enfans aux hommes les plus âgés de l’aldea, et, comme il semblait vigoureusement constitué, il aurait sans doute vécu long -temps encore, si un ulcère vénérien n’eût rongé sa figure.

La langue des Macunis se prononce de la même manière que celle des Coroados , des Malalis et des Monoxos; c’est-à-dire que les Indiens d Alto dos Bois tirent également les sons de leur gorge et parlent la bouche presque fermée. Le macum n’a aucune ressemblance avec 1 idiome des Malalis, mais il en a beaucoup avec celui des Monoxos ; cependant il m’a paru plus adouci que ce dernier, et ainsi le ch des Monoxos devient souvent un s dans le langage des Macunis. Ce langage admet des mots composes, et, dans ces mots, comme dans l’allemand, le génitif se combine avec le substantif qui le régit. Le vocabulaire suivant pourra donner quelque idée du macum. — ~

Dieu • Tupâ. — Ciel ; betcoL — Etoiles ; S ai (Y s se prononce un peu comme le th des Anglais). — ‘Église; tu pabén. — Nuage ; autché? . — Tonnerre, teoptatindn .

— Pluie ; té. — Jour ; aptioité. — Nuit ; aptama. — • Minuit ; cubatete. — Midi ; apucaaiinhaicalénhiacubapa (soleil au milieu du ciel). — Soleil; apucaai . — Terre ; hadm.—Fen,keu (prononciation française). — Eau ; conahan . — Homme ; etpor. — Femme; ati. — Femmes (au pluriel); conhan. — Enfant du sexe masculin; etcolô . — Enfans (au pluriel) du sexe féminin; atindn. — Père; tatdn. — Mère; hahaim. — Epouse; s as é rit é. — Tête ; 1dmpotoi. ■ — OEil; câai. —Nez ; enisïkeu ( keu prononciation française). — -Bouche; nicoi. — Dent; itsioi.

— Gosier, itcatecai. — Bras; nhirn. — Doigt; nhirncotô. — Main; nhimanacoi. — Sauce ; tepi. — Poisson ; main. — Grand poisson; main psié ( psie forme une seule syllabe, et I on glisse légèrement sur lz).

— Chemise; topitchai. — Hache ; pim. — Puce pénétrante; haminhan. — Couleuvre; canhd . — Miel ; paug (prononciation extrêmement sourde) h

Lorsque les Macunfs vinrent pour la première fois s’établir au milieu des Portugais, des maladies causées sans doute par les changemens qui s’opérèrent dans leur manière de vivre , en firent périr un grand nombre ; mais actuellement qu’ils ont pris l’habitude d’autres mœurs, ils ne sont pas sujets à plus de maladies que

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1 Je suis encore ici l’orthographe portugaise. L’A est aspiré; â a la prononciation française.

AU BRÉSIL. /l9

les habitans blancs ou mulâtres de ce canton. Ils n étaient même que soixante, quand ils revinrent pour la seconde fois à Alto dos Bois , et ils sont aujourd’hui plus de cent.

On les a tous baptisés; ils connaissent les principes de la religion chrétienne, et le matin ainsique le soir, on les entend, dans l’intérieur de leurs maisons, réciter des prières en langue portugaise.

La religion cependant a fort peu amélioré leurs mœurs. La plupart ont été mariés par un prêtre; mais ils n’ont aucun respect pour la fidélité conjugale. Pour le plus petit présent, les maris laissent partager leurs droits; les femmes de leur côté cèdent aux moindres sollicitations, et souvent même elles font toutes les avances. Elles ont surtout un goût très -vif pour les nègres, et, lors de mon voyage, une Indienne élevait un métis, fruit de ses amours passagères pour un nègre fort vieux , qui était venu faire des habits dans l’aldea. En général les Macunis sont tous très -portés aux jouissances de 1 amour. Les prêtres refusent de marier les filles avant l’âge de douze ans; mais, dès celui de huit ou neuf, long- temps avant quelles soient formées, les parens les livrent , pour quelques légers cadeaux , à des hommes faits, qui leur donnent le titre d’épouse. J’ai vu une petite fille de huit ans qui éfait déjà mariée de cette manière.

Malgré les instructions qu’ils reçoivent, les Maculas ont aussi conservé un très -grand penchant pour le vol , et ce sont ordinairement les femmes qui sont chargées de commettre les larcins. Le commandant a

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