TOME n
5o VOYAGE
beaucoup de peine à élever des poules , parce que les Indiens font à sa basse-cour une guerre continuelle.
Ces hommes n’ont point renoncé non plus à toutes leurs anciennes superstitions. Ainsi 1 on assoie que , lorsqu’il fait un grand vent , les vieilles femmes se mettent à fumer à la porte des maisons, et que, dans 1 intention de chasser l’ouragan, elles poussent contre lui des bouffées de tabac.
On a enseigné aux Macunis à travailler la terre. Ils la cultivent pour leur compte , et se louent chez les colons du voisinage qui sont généralement contens de leurs services. Comme les autres journaliers du pays, ils sont nourris par les propriétaires , et reçoivent la
valeur de vingt sous par jour.
Plusieurs Macunis servent comme soldats, et le commandant fait beaucoup leur éloge.
Les hommes et les femmes sont généralement industrieux. Ils cherchent à imiter ce qu’ils voient faire aux Portugais, et mettent même leur amour-propre à les surpasser. Mais inconstans , mobiles et paresseux , ils abandonnent souvent un travail commencé, et ils n’ont point perdu ce caractère d’imprévoyance qu’ils avaient au sein de leurs forets. Ne songeant qu aux jouissances du moment , ils n amassent jamais d aigent. Souvent ils mangent leur maïs avant qu’il soit mûr , ou ils consomment en peu de mois la provision qui aurait pu leur servir pour une année entière. Plusieurs élèvent des poules , et il leur arrive de les tuei toutes à la fois , on bien s’ils ont des cochons , ils n at-
tendent pas que la femelle mette bas , mais ils F Centrent pour dévorer les petits. Manger et se livrer aux plaisirs de l’amour, c’est à peu près là ce qui occupe toutes leurs pensées.
D’après tout ce qui vient d’être dit , il est facile de concevoir qu’aux occupations fixes et compassées de l’agriculture, ces hommes doivent préférer la vie fainéante et irrégulière des chasseurs. Celui qui est le plus habile à tuer le gibier est ordinairement le plus honoré de la tribu , et c’est à lui que les femmes accordent leurs préférences. On habitue les plus petits enfans à se servir de i’arc et de la flèche , et c’est principalement en tirant sur les rats qu’ils apprennent à exercer leur adressé.
En conservant leur goût pour 3a seule occupation à laquelle ils se livrassent avant de se rapprocher des Portugais, les Macums ont aussi gardé un grand respect pour les coutumes de leurs ancêtres. Us aiment beaucoup à converser entre eux ; et le soir, lorsqu’ils sont rassemblés autour du feu , qu’ils allument toujours sur la terre au milieu de leur maison , les anciens content l’histoire des chasses du temps passé, ils font l’éloge de leurs pères, et donnent des larmes à leur mémoire. Le commandant Magalhâes les engageait à faire à leurs flèches quelque changement qui les aurait rendues meilleures; mais ils s’y refusèrent par respect pour les usages de leurs ancêtres. Une des coutumes barbares qu’ils conservent encore, est de dormir autour du feu sans porter de vêtemens.
Les hommes traitent les femmes à peu près comme
des esclaves. Ils punissent leurs fautes, et particulièrement F infidélité , en leur donnant des ferules comme on en donnait autrefois dans nos écoles -, et si elles se refusent à tendre la main , ils les frappent par tout le corps.
Ce sont les femmes qui préparent la nourriture et vont chercher le bois pour faire du feu. Les hommes bâtissent les maisons quils habitent aujourd’hui *, mais avant que la peuplade se fût rapprochée des Portugais , une des occupations des femmes était de construire les huttes, et elles sont encore chargées de ce soin dans
les grandes chasses où leurs maris sont obligés de cou¬
cher dans les bois.
Les hommes sèment le maïs -, mais les femmes plantent les patates et vont les arracher. Pour cette dernière opération , elles se servent d’une espèce de pic d’un bois très- dur-, et, à mesure qu’elles tirent les tubercules de la terre , elles les mettent par-dessus leurs épaules dans un sac de fdet qui pend derrière leur dos , attaché à un cordon quelles passent comme une anse sur le sommet de leur tète. En general , elles sont accoutumées à charger sur leur tète des fardeaux trèspesans. Quand elles portent du bois, c’est également sur la tète, et , pour le retenir , elles passent par-dessus un cordon quelles tiennent avec les deux mains au niveau des oreilles.
Ce sont encore les femmes qui fabriquent la poterie. Les vases qui sortent de leurs mains vont au feu et sont assez bien faits. On en voit de différentes grandeurs mais tons ont la même forme, et, comme chez les Ma-
lalis, c’est celle d’une sphère un peu déprimée, ayant une large ouverture.
Outre la poterie , les femmes font encore ces sacs dont j’ai parlé plus haut. C’est le coton et une espèce de cecropia (Xembaubci des Brésiliens), dont les feuilles sont vertes des deux côtés, qui leur fournissent la matière dont elles ont besoin. Pour tirer parti de cette dernière plante, elles prennent les jeunes branches du cecropia , et commencent par les dépouiller de l’écorce extérieure. Ensuite, avec la coquille d’une moule , elles grattent les fibres ligneuses ; elles les séparent du tissu cellulaire qui y adhérait , et elles en font ainsi une sorte d’étoupe assez fine. Pour filer cette étoupe , elles en prennent des brins , et elles les tordent successivement, en les roulant sur leurs cuisses nues avec la paume de leur main. L’espèce de ficelle qui résulte de ce travail sert à faire non - seulement les sacs de filet , mais encore les cordes des arcs. Quand les femmes veulent faire le filet , elles attachent leur ouvrage sur leur cuisse par le moyen d’un cordon-, et la ficelle qu elles emploient , mise en écheveau , leur tient lieu de navette.
Les Macunis vont chercher, dans un grand lac voisin, les moules dont les femmes se servent pour faire l’étoupe-, et , quand cette pêche a été heureuse, ils la célèbrent par des chants et par des danses.
Un des plus grands plaisirs des femmes Macunis est de 'suivre leurs maris dans les forêts , quand ils font de longues chasses. Souvent elles les suivent aussi,
lorsqu’ils se louent pour travailler chez les colons du voisinage.
Ces femmes ne font point leurs couches dans F ata dea • mais elles vont , accompagnées des plus vieilles d’entre elles, accoucher dans les bois.
En baptisant les enfans , on leur impose des noms de saints et un nom de famille portugais. Mais en outre, les Macums eux-mêmes donnent à leur fds un autre nom emprunté de leur langue, et ils les appellent toujours de ce dernier nom. C’est ordinairement celui de ïa première chose à laquelle ils pensent, ou qui se présente à leurs regards au moment de la naissance de l’enfant. Ainsi j’ai vu une femme qu’ils appelaient patate cuite , parce que son père , quand elle vint au monde, aperçut une patate que l’on avait fait cuire.
Les Macums laissent leurs enfans nus jusqu’à l’âge de puberté. Quant aux hommes, ils portent habituellement un caleçon et une chemise 5 mais plusieurs se contentent d’un simple caleçon. Les moins prodigues ont quelques hardes de plus pour les jours de fête. Quelques femmes portent une chemise et une jupe 5 d’autres restent nues jusqu’à la ceinture.
Il est des Macums qui ont coupé leur chevelure à la manière des Européens 5 mais toutes les femmes et beaucoup d’hommes ont encore les cheveux longs et partagés sur le milieu de la tête, comme ils les portaient autrefois. Pour se peigner, ils font usage d’un morceau de bois mince, poli, pointu d’un côté et terminé de l’autre par une spatule étroite. Ils passent le bout
pointu dans leurs cheveux, et la spatule leur sert à écraser la vermine.
Les hommes ont renoncé à l’usage qu ils avaient jadis de percer d’un trou leur lèvre inférieure, et dy passer un morceau de bois court et un peu moins gros qu’un tuyau de plume. Quant aux femmes, elles continuent à se percer les oreilles , et elles y font entrer un brin de bois , qui dépasse à peine le trou où il est placé , et qui a la meme grosseur que celui dont les hommes ornaient autrefois leur lèvre inférieure.
Tout l’ameublement des maisons des Macunis se compose de ces espèces de canapés rustiques qu on appelle giraos. Au milieu de la chambre, on voit la place du feu qui reste presque toujours allumé. Quelques pots sont dispersés çà et là • dans un coin , sont des flèches et des arcs , et au toit, sont suspendues des plumes d’aras destinées à faire des fléchés. Enfin dans une des maisons où j’entrai, la férule de bois destinée à corriger les femmes , pendait attachée également au plancher.
Les Macunis ne mangent point indistinctement toutes les espèces d’animaux : ils dédaignent plusieurs quadrupèdes , entre autres le fourmilier. Le gibier qu’ils tuent, les patates et le manioc, forment leur principale nourriture. La cuisine des Macunis n est pas toujours aussi barbare qu’on pourrait 1 attendre d hommes accoutumés à vivre dans les bois. Ainsi , quand ils veulent manger un jacà (penelope) , ils le mettent dans un pot , l’environnent de farine de manioc , et le font cuire à petit feu. Ils sont passionnes pour 1 eau-
de- vie , et lorsque quelqu’un leur donne une portion de cette liqueur, ils l’obsèdent de supplications, jusqu’à ce qu’ils aient vidé la bouteille ou qu’ils se soient enivrés.
La danse est le plus grand plaisir de ces Indiens 5 cependant ce n’est chez eux qu’un sautillement monotone qu’ils accompagnent de chants grossiers , et leurs chansons 11 ont , pour ainsi dire , aucun sens. Ils en ont une , qui n est qu un long catalogue des animaux qu ils tuent dans leurs chasses ; d’autres sont plus ri-* dicules encore , telles que celle - ci : abaaî bitd popt aniabd poaté poteice anàri : Lorsque les femmes vont uriner, les arbres regardent et ne disent rien.
Quand ds sont malades, ils ne font point d’autre remède que de prendre de l’ipécacuanha. Les pareils de celui qui souffre pleurent autour de lui 5 mais ils ne lui donnent aucuns soins. Ils regrettent beaucoup leurs proches, surtout quand ils étaient habiles à la chasse , et il n’est point rare qu’un père se donne la mort lorsqu’il a perdu son fils.
On a vu que les Macum's avaient de l’industrie et qu’ils pouvaient apprendre à lire , à écrire , à compter , à servir comme soldats , à travailler la terre ; mais aussi l’on a vu qu’ils étaient insoucians, mobiles, paresseux, et qu’ils dissipaient follement leurs faibles ressources. Peut-être croira - t-on que ces défauts ne sont que le résultat passager de leurs anciennes habitudes, et qu’ils disparaîtront avec le temps et une civilisation plus avancée 5 mais l’exemple des autres nations indiennes 11e permet malheureusement pas d’en concevoir l’espé-*
rance. Les Indiens, hommes comme nous, ayant avec nous une origine commune, sont également animés d’un souffle divin -, mais il nous paraît incontestable que l’imprévoyance est attachée aux différences de forme que présente leur race, comme le même défaut a été attaché à l’organisation encore imparfaite de l’enfance, ou l’idiotisme aux difformités des crétins de la Suisse et de la Savoie. Nos enfans montrent souvent beaucoup d’esprit et d’intelligence; mais ils ne sauraient se diriger eux -mêmes, parce qu’ils manquent de prévoyance ; et l’orphelin serait bientôt dépouillé , si le législateur n’avait pris les précautions les plus ingénieuses pour le mettre à l’abri de l’injustice. Condamnés à une sorte d’enfance perpétuelle, les Indiens se sont trouvés trop souvent sans appui , à la merci de notre barbare supériorité, et des nations entières ont disparu devant les hommes de notre race. Comme aux enfans, il faudrait aux Indiens des tuteurs intègres et vigilans, qui, excités par des sentimens chrétiens, fussent sans cesse occupés du bonheur de ces infortunés. Il pourra sans doute se rencontrer des hommes isolés , qui , tels que le vertueux Antonio Gomes , le Français Marlière ou l’abbé Chagas1, sauront, pendant un certain nombre d’années, diriger quelques peuplades avec une sagesse paternelle ; mais il est possible qu’après Antonio Gomes, les Macunis aient eu un directeur d’un caractère entièrement différent, et alors leur bonheur mo-
1 Je parlerai de ces deux, hommes recommandables dans ma seconde et dans ma troisième Relation.
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menlané aura fait place à la misère et à la destruction, il faudrait donc , pour faire subsister les peuplades indiennes, que non- seulement elles fussent soumises à une tutelle bienfaisante , mais encore que cette tutelle eût la garantie d’une longue continuité. Ces conditions se trouvèrent réunies jadis sur les bords de l’Uwiguay. Les hommes qui , dans cette contrée , dirigèrent les Indiens , arrimés d’un esprit religieux , et ayant des intérêts absolument identiques avec ceux des indigènes , avaient imaginé une forme de gouvernement qui ne convenait qu’à ces derniers, mais qui, pour eux, était peut-être la plus parfaite possible b Des circonstances semblables ne se représenteront plus, et l’on peut prédire , sans craindre de se tromper, la destruction prochaine des faibles restes des Indiens du Brésil1 2. S’il
1 Nous reviendrons sur ce sujet , en pariant des missions de l’Uruguay.
2 Au reste , ce n’est pas seulement au Brésil que la diminution des indigènes se fait sentir d’une manière effrayante. Il n’en existe plus à Haïti, la Martinique, la Guadeloupe, etc.;
chaque jour ils deviennent plus rares sur le vaste territoire / ,
des Etats-Unis, et voici ce qu’on lit sur la population indienne de l’Amérique espagnole , dans un ouvrage imprimé eu 1809 : « L’usage immodéré des liqueurs fortes, et le série vice oppressif, connu sous le nom de meta , service qui , ar- « radiant l’Indien à sa femme et à scs enlans, le lorce «à s’exiler « à deux cents ou à trois cents lieues , l’expose aux inconvé-
niens du changement de climat, et le fait descendre dans les «< entrailles de la terre , où il ne respire qu’un air pestilentiel , <i ont réduit le nombre des indigènes à sept cent mille , dans la
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AU BRÉSIL. 5ç)
existait dans cette contrée plus de véritable christianisme , pins d’enthousiasme , plus d’esprit public , nous encouragerions les hommes vertueux à former , pour la civilisation et la conservation des Indiens, des associa^ lions libres , telles qu’il en a été créé chez nous pour des œuvres de charité , pour l’amélioration des prisons ou la propagation de l’enseignement-, mais chez les Brésiliens qui sortent à peine de l’apathie où les avait plongés la longue oppression du système colonial , nous plaiderions probablement en vain une cause si belle. Que du moins on encourage les alliances légitimes des Indiennes avec des hommes de couleur 5 on obtiendra par ce moyen une race mixte , moins de-
« yice-royauté de Lima. Une semblable diminution s’est fait « remarquer en d’autres parties de l’Amérique méridionale. « L’an 1600, le diocèse de Mexico contenait, selon les do- « cumens les plus authentiques , cinq cent mille Indiens tii— « butaires; et, lors du dénombrement, fait en 1^1, ü ne u s’en trouva plus que cent dix -neuf mille six cent onze. « La population de la tribu de los Angelos , qui , à la pre- « mière de ces époques , se montait à deux cent cin— « quante - cinq mille âmes, n’etait plus que de quatie- « vino-t - huit mille deux cents à la seconde. La tribu u d’Oaxaca , qui, en 1600, se composait de cent cinquante « mille individus, était réduite a quarante -quatre mille « deux cent vingt-deux, aussi en 1741. Ce vide immense « dans la population n’est pas restreint aux seules posses- « sions espagnoles; et il parait qu il est de la destinée des « nations sauvages de s’éteindre en s’approchant des peuples « civilisés. » (Voyages cm Pérou , t. 1, p.
lectueuse que la race américaine , et ce qui reste d’indiens ne sera pas entièrement perdu pour la population d’un pays où l’on a un si grand besoin d’hommes.
Je profitai de mon séjour à Alto dos Bois, pour faire une excursion dans le voisinage , et , accompagné du commandant et du père du directeur , je me dirigeai vers un lieu où l’on avait établi un poste de soldats , destiné à protéger contre les Botocudos un champ de maïs, qui faisait la véritable limite du territoire portugais. Après avoir descendu le plateau sur lequel est situé l’aldea , nous passâmes par un bois d’une végétation un peu semblable, pour l’aspect, à celle de nos taillis , quand ils sont très -grands et très -fourrés. Ce bois paraissait avoir été battu mille et mille fois en tous sens *, mais pourtant je n’y reconnaissais point les traces que des hommes auraient dû y laisser. « C’est ici , me dit le commandant , que viennent chasser les enfans des Macunis , et souvent ils y donnent des preuves d’une très- grande adresse.» Au-delà dubois dont je viens de parler, la végétation devint bientôt plus vigoureuse. De distance à autre , on avait ménagé sur le bord du chemin, dans l’épaisseur de la forêt , de petites places bien nettoyées, mais entourées de broussailles 5 et un homme, caché dans ces espèces de retraites , 11’aurait pu être découvert par les passans , du moins avant qu’ils arrivassent devant lui. C’est là que les soldats indiens, qui font partie du détachement d’ Alto dos Bois , se mettent en embuscade pour tirer des coups de fusil sur les Botocudos. Nous passâmes
devant une sentinelle ainsi postée , et enfin nous arrivâmes au champ de maïs, vers lequel nous avions dirigé notre promenade.
A l’extrémité du champ, dans l’épaisseur du bois, étaient les militaires portugais et indiens , chargés de protéger la récolte du maïs. Là , sur le bord d’un ruisseau, qui se jette dans le Fanado, les soldats avaient construit quelques baraques où ils couchaient et où ils faisaient cuire leurs alimens. Celles des Portugais , plus soignées, avaient la forme d’un toit 5 elles étaient couvertes de feuilles qui empêchaient la pluie d’y pénétrer, et , dans leur intérieur , l’on voyait des canapés rustiques ( giraos ) qui , à cause du peu de hauteur de la hutte , ne s’élevaient guère qu’a un pied au-dessus du sol. Quant aux baraques des Macums, elles avaient été construites par les femmes , et elles étaient absolument semblables à celles qu’elles faisaient autrefois, avant que la peuplade se fût réunie aux Portugais. C’étaient des espèces de berceaux formés par des perches courbées , et sur lesquelles des feuilles de palmier avaient été étendues sans aucun art. On ne saurait entrer dans ces buttes, sans se courber - elles n’ont guère que quatre pieds de large , mais trois ou quatre personnes pourraient facilement s asseoir dans leur longueur.
Je passai une demi -heure dans une de ces huttes; Une Indienne y faisait du filet. Je lui donnai un collier de fausses perles qui parut lui faire un très -grand plaisir ^ et , en échange , je reçus d’elle de l’étoupe de cecropia , un sac et un bracelet. D’autres femmes
m’offrirent des bagatelles, et il fallut aussi leur faire de petits présens.
Le bracelet dont je Tiens de parler est , je crois, assez remarquable pour mériter une description particulière. Il est composé de tuyaux d’une substance dure et cornée, longs d’environ un demi-pouce, lisses, luisans et d’un noir de jayet. Ces tuyaux sont courbés ; ils vont en diminuant de grosseur d’une extrémité à l’autre, et ont la forme d’une corne tronquée au sommet -, ils sont l’ouvrage et l’habitation d’une larve qui se trouve dans plusieurs rivières , et ils portent dans lé pays le nom de grumichd.
Le détachement d’Àlto dos Bois, originairement compose de trente hommes, ne l’est plus aujourd’hui ( 1 8 1 7) que de dix. Cependant ce petit nombre de soldats suffit , parce qu’ils sont dans une continuelle activité, que le commandant met beaucoup de zèle dans son service, et que les Botocudos apercevant quelques militaires armés de fusil, craignent sans doute qu’il n’y en ait davantage.
On a donné au poste d’Àlto dos Bois des vestes matelassées , semblables à celles que j’avais vues à Passanha(g7Àffi>); mais la pesanteur de ces espèces de cuirasses empêche le plus souvent les soldats de s’en servir. La guerre contre les Botocudos se fait ici de la même manière qu’à Passanha; je 11e répéterai point les détails dans lesquels je suis déjà entré -, j’ajouterai seulement que dans les attaques nocturnes , il faut nécessairement avoir les pieds nus , parce que les feuilles des arbres rendent bientôt les souliers très-glissans , et qu’il
devient alors impossible d’avancer. Les Macum's, engagés comme soldats, sont très -utiles dans les espèces de chasses que Fon fait aux Botocu clos, non-seulement à cause de l’habitude qu ils ont des forets , mais encore parce qu’une haine sans bornes les excite contre F ennemi .
Cette haine est produite sans cloute non - seulement par la guerre que les Botocuclos font aux autres nations indiennes , mais encore par l’opinion que l’on a généralement de leur anthropophagie. Le commandant d’Alto dos Bois me confirma ce cpie tout le monde raconte dans le pays, du goût de ces sauvages pour la chair de leurs semblables. Une couple cl années avant mon passage par l’aldea , ils avaient pris un negre, et, peu de jours après , on trouva ses ossemens suspendus sur le bord d’un chemin. Dans une division où avait servi le commandant, on fit prisonnier , me dit-il, un Bo~ tocudo qui déjà était un homme fait-, on parvint à le civiliser \ on l’enrôla j il apprit le portugais, et fit un excellent soldat : cet homme ne cachait point son goût pour la chair humaine , et souvent , jetant des yeux cl’envie sur la fille de M. de Magalhâes, agee de deux ou trois ans , il lui tâtait les bras et la paume des mains , et il s’écriait que ce serait un manger délicieux. 11 importe trop à l’histoire de notre espèce de savoir si réellement il existe des anthropophages , pour que , dans le cours cie mes voyages , je ne prisse pas A cet égard tous les renseignemens qui dépendaient de moi. J’ai rapporté les deux faits prececlens tels qu ils
qu’ils n’ont rien de concluant. Comment prouver eü effet que les ossemens, que l’on trouva suspendus , fussent réellement ceux du nègre qui avait été pris ? et le Botocudo civdisé , dont me parla le commandant , ne cherchait-il pas à accréditer, par des grimaces, une opinion qui rendait sa peuplade plus redoutable aux yeux des Portugais ?
Pendant mon séjour à Alto dos Bois , j’eus beaucoup à me plaindre des curieux qui m’obsédaient, et me privaient du jour lorsque j’examinais mes plantes avec la loupe. Ce fut au reste le seul reproche que j’eus à faire aux habitans de ce village • car j’y fus traité avec une bienveillance et une hospitalité touchantes.
La situation d’Alto dos Bois est une des plus avantageuses de l’intérieur de la province des Mines, D’un côté, les cultivateurs ont un chemin magnifique jusqu’à Villa do Fanado, qui, certainement, deviendra un jour une petite ville importante-, et, d’un autre côté, ils pourront facilement communiquer avec la mer, quand la civilisation ou la destruction des Botocudos permettra d’ouvrir une route directe de l’aldea des Macunis au village de Passanha , qui peut - être n’en est pas éloigné de plus de à 3o lieues. La position élevée d’Alto dos Bois influe beaucoup sur sa température. Dès l’époque où j’avais quitté Villa do Principe, la saison des grandes chaleurs était passée, et j’avais toujours eu froid pendant la nuit , lorsque j’avais dormi dans mon hamac 5 mais nulle part je n’avais éprouvé un froid aussi vif qu’à Alto dos Bois, où cependant je couchais dans un lit. Le matin toutes les plantes étaient
couvertes d’une rosée extrêmement abondante , et l’on aurait pu croire qu’il était tombé de l’eau pendant la nuit. Il n’est pas nécessaire, je crois , de faire sentir combien une telle température doit être favorable à une culture variée. Le maïs, le blé, le coton réussissent très -bien dans les parties boisées des alentours d’Alto dos Bois. La vigne y produit, dit-on, des raisins qui mûrissent parfaitement et sont d’un très-bon goût. On cultive la canne à sucre à deux lieues de l’aldea , audessous du plateau qui s’étend jusqu’à Villa do Fanado -, et sur les chapadcis , le seigle donnerait probablement de très-bonnes récoltes \ Tandis que dans les forêts qui s’étendent de Rio de Janeiro à Barbacena, et même dans les campos artificiels de Catas Altas, Villa do Principe, etc., on n’obtient des vaches qu’un lait presque insipide, celui d’Alto dos Bois pourrait rivaliser avec le meilleur laitage de l’Europe, et les fromages de ce même canton sont également d’un goût fort agréable. On sent que les herbes aqueuses des forêts ne peuvent rendre le lait aussi crémeux que les plantes aromatiques et les graminées d’une consistance sèche qui couvrent les collines de Minas Novas, et en particulier d’Alto dos Bois , et il serait bien à désirer qu’on élevât , dans ce pays , un plus grand nombre de bestiaux. Je n’y
1 J’insiste d’autant plus sur l’utilité d’essayer ce genre de culture dans les parties tempérées du termo de Minas Novas , que j’ai vu le seigle réussir parfaitement dans des cantons un peu analogues sur la grande chaîne occidentale ( près Congonhas da Serra).