‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 17 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

L'hôtel du trésor {casa da Jazenda) est un bâtiment fort lourd, qui cependant se fait remarquer par sa grandeur. C'est là que s'assemble la junte du trésor, que sont les caisses publiques, et que se tiennent les écritures relatives aux finances de la province.

Il existe à Villa Rica un hospice civil entretenu par les confrères de la Miséricorde; mais cet établissement ne fait qu'attester la plus déplorable négligence. Ne faut -il pas gémir de ce que, dans la capitale d'un pays où l'on se dit chrétien, et où l'on dépense des sommes considérables à construire tant d'églises inutiles , on n'ait pas encore songé à offrir un asile convenable à la pauvreté souffrante? Et si les citoyens mettent tant d'indifférence à remplir ce devoir, ne doit- on pas s'étonner de ce que l'administration n'ait pris aucune mesure pour suppléer à leur peu de zèle?

L'hôpital militaire, entretenu aux frais du gouvernement , occupe l'étage supérieur du bâtiment, dont le rez-de-chaussée est consacré à l'hospice civil , et qui appartient tout entier à la confrérie de la Miséricorde \ Aussi bien tenu que l'hospice civil est négligé, l'hôpital militaire peut recevoir soixante malades. Les lits, placés dans deux salles assez hautes et passablement aérées, sont, suivant l'ancien usage, séparés par des cloisons qui forment autant de petites cases 5 mais malgré cette distribution mal entendue, on a su conserver dans cet hôpital une très-grande propreté, et l'on n y

1 Je crois que , depuis 1818, l'hôpital militaire a été transporté ailleurs.

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respire aucune odeur désagréable. Les malades y sont traités avec beaucoup de soin, et lorsque l'infirmité qu'ils éprouvent ne les empêche pas de prendre de la nourriture, on leiu donne chaque jour un petit pain, une petite mesure de farine et deux livres de viande. Un adjudant, qui demeure dans la maison, fait exécuter les ordonnances du chirurgien -major, et ce sont des esclaves loués à l'administration par des citoyens, qui font le service de la maison, sous la surveillance d'un infirmier blanc. Il ne se trouve habituellement à Villa Rica que cent vingt à cent cinquante soldats, et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, sur un nombre si peu considérable d'individus , il y en a toujours à peu près dix à l'hôpital et autant qui se font traiter à leurs frais dans des maisons particulières. De là il ne faudrait cependant rien conclure contre la salubrité du pays; les maladies vénériennes, si communes dans l'intérieur du Brésil , sont la seule cause dune telle disproportion.

Si les habitans de Villa Rica ne possèdent dans leur ville qu'un seul établissement de bienfaisance, et s'ils font si peu de sacrifices pour le soutenir, du moins ne peut -on pas leur reprocher de faire trop de dépenses pour leurs plaisirs, pour ceux du moins qu'il est permis d'avouer. On ne voit dans leur ville aucune promenade publique, aucun café passable, aucune bibliothèque , aucun cabinet littéraire, aucun lieu de réunion, et les étrangers n'ont pas même la ressource d'y trouver une auberge passable.

Il existe à la vérité un spectacle à Villa Rica $ mais ,

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comme on va le voir, il dédommage bien peu de tant d'autres privations. Après avoir monté une rue extrêmement raide, on arrive à une maison qui n'a mille apparence 5 c'est là que l'on joue la comédie. La salle est assez jolie, mais petite et fort étroite. Elle a quatre rangs de loges, dont le devant est fermé par des balustrades à jour qui ne produisent pas un mauvais effet. Les hommes seuls se tiennent au parterre, et ils y sont assis sur des bancs. Jusqu'ici on n'a pas imaginé d'autre moyen d'éclairer la salle que de placer des chandelles entre les loges. La toile représente les quatre parties du monde peintes de la manière la plus grossière ^ mais parmi les décorations, qui sont assez variées, il y en a quelques-unes de passables. Les acteurs ont soin de se couvrir le visage d'une couche épaisse de blanc et de rouge-, mais leurs mains trahissant la couleur que la nature leur a donnée , prouvent que la plupart d'entre eux sont des mulâtres. Ils n'ont aucune idée du costume 5 et, par exemple, dans des pièces tirées de l'histoire grecque, j'ai vu les héros habillés à la turque, et j les héroïnes à la française. Lorsque ces acteurs font des | gestes , ce qui arrive assez rarement, on pourrait croire qu'ils sont mus par des ressorts , et le souffleur, qui lit les pièces pendant qu'ils les déclament , parle si haut, que souvent sa voix couvre entièrement la leur.

Villa Rica jouit d'un avantage inappréciable. De tous les côtés , une eau excellente s'échappe ^es mornes où cette ville est bâtie. On en a profité pour construire un assez grand nombre de fontaines, mais elles n'ont absolument rien de remarquable.

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La plupart des maisons sont mal entretenues , et elles ont un air triste qu'elles doivent à la couleur foncée de leurs jalousies, et à la teinte noirâtre que prennent bientôt les briques des toits, lorsqu'elles sont exposées à l'air. Au milieu d'une multitude de vilaines maisons , on en voit cependant plusieurs de jolies, surtout dans la rue principale qui porte le nom de Rua direita, quoiqu'elle ne soit point droite.

Comme plusieurs des mornes sur lesquels on a bâti ont une pente très-raicle, il arrive quelquefois que les longues pluies des mois de janvier et février font ébouler les terres et entraînent des bâtimens.

Les petits jardins qui, comme je l'ai dit, accompagnent les maisons, sont généralement assez mal soignés. Des orangers, des eaféyers, des bananiers, y sont plantés presque toujours sans ordre. Les choux sont le principal légume qu'on y cultive^ et, parmi les fleurs r celles qui ont le plus de vogue sont les œillets et la rose du Bengale, qui a conservé sa couleur primitive \

La présence du gouverneur, des principaux officiers du régiment, des tribunaux et des premières administrations de la province , entretient à Villa Rica un commerce d'importation considérable, et l'on y voit beaucoup de boutiques assez bien garnies.

Le mardi et le mercredi de chaque semaine, des conducteurs de mulets chargés de denrées arrivent à Villa Rica, et se promènent dans les rues, jusqu'à ce

1 Ce sont ces jardins qu'un voyageur a cru pouvoir appeler pompeusement le royaume de Flore.

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qu'ils aient débité tout ce qu'ils avaient apporté. Une petite branche d'arbre, portée par chaque mulet, est destinée à indiquer que sa charge est à vendre. On avait voulu établir dans cette ville un marché régulier, mais on choisit un moment peu favorable, celui d'une disette. Le petit nombre de vendeurs, voyant d'un coup d'œil la grande quantité d'acheteurs qui se présentaient, augmentèrent leurs prétentions. On adressa une requête au gouverneur , et les choses furent rétablies sur l'ancien pied.

Si l'on excepte la manufacture de poudre, qui appartient au gouvernement, et une fabrique de faïence qui a été établie depuis un petit nombre d'années à peu de distance de Villa Rica , il n'existe dans cette ville et dans son voisinage, aucune espèce de manufactures. Les vases qui sortent de la fabrique de Villa Rica présentent en général d'assez jolies formes ; mais ils sont revêtus d'un vernis trop épais, et cassent, dit -on, trèsfacilement. Il est évident, au reste, que l'on parviendra sans peine à éviter ces défauts, et la manufacture de Villa Rica finira sans doute par rivaliser avec celles d'Europe, surtout si les habitans du pays, écoutant leur honneur et leur intérêt, veulent faire quelques efforts pour soutenir le premier établissement de produits industriels qui se soit formé chez eux. Mais , il faut l'avouer, quoique les Mineiros paraissent très-fiers de leur patrie , il y a réellement parmi eux si peu d'esprit public, que je n'ai presque jamais entendu les habitans de Villa Rica parler autrement qu'avec mépris delà seule manufacture qu'ils possèdent; ils exagèrent

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les défauts de ses produits, et, s'ils comparent leur faïence avec celle d'Angleterre, c'est pour faire sentir combien est supérieure celle qu'ils achètent aux étrangers.

La manufacture de poudre est située hors de la ville, et isolée au milieu des mornes. Les procédés qu'on y suit sont à peu près ceux qui sont en usage en Europe } mais il paraît qu'on néglige beaucoup trop les précautions nécessaires dans un établissement de ce genre, et plusieurs fois il a failli arriver des accidens fâcheux.

Comme les femmes se montrent aussi peu à Villa Rica que dans presque tout le reste de la province, il ne peut y avoir dans cette ville aucune société. Le jeu, des plaisirs grossiers, et de petites intrigues, occupent seuls les loisirs des habitans*

D. Manoel de Castro e Portugal, gouverneur de la province, avait cependant usé de son influence pour rassembler chez lui une société honnête composée d'hommes et de femmes-, mais ces réunions n'avaient jamais lieu que dans des occasions extraordinaires. Le lendemain de notre arrivée, il y eut un bal au palais y et nous y fûmes invités. La toilette et la tournure des dames pouvaient offrir matière à la critique d'un Français nouvellement arrivé de Paris-, cependant nous fumes étonnés de ne pas trouver, à une aussi grande distance delà côte, une différence plus sensible encore entre les manières des femmes et celles des Européennes. On dansa plusieurs contredanses fort longues. Entre deux contredanses, on faisait de la musique ; plusieurs dames chantèrent très -agréablement, et un

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soldat vint réciter un petit discours de sa composition. Pour payer sans doute un tribut aux mœurs du pays , on fit danser à une mulâtresse une espèce de fandango , et ces mêmes femmes, auxquelles il nous eût été à peine permis d'adresser la parole, restèrent paisibles spectatrices de cette danse extrêmement libre, sans que personne songeât le moins du monde à s'en étonner.

Ne connaissant point alors les usages du pays, je m'imaginais que, durant notre séjour à Villa Rien, nous reverrions les dames avec lesquelles nous avions passé la soirée chez le gouverneur. Nous rendîmes souvent visite à leurs maris, qui étaient les principaux personnages de la ville; mais nous n'aperçûmes plus une seule femme.

Pendant le temps que nous restâmes à Villa Rica, nous fîmes presque tous les jours des promenades auxquelles la conversation instructive de notre guide, M. le baron d'Eschwege, ajoutait un extrême intérêt \ La plus longue de ces excursions fut celle qui eut pour but le village d1 Antonio Pereira, un des endroits de la province les plus riches en or. Après être sortis de la

1 Un voyageur anglais parle, d'après des renseignement qu'on lui a donnés, d'Indiens qui habitent, dit- il , les alentours de Villa Rica. Il est à croire qu'on aura voulu lui parler des Coroados, Puris et Coropos , qui occupent les bords du Rio Xipotô, à cinq à six jours de marche de la capitale de la province. — Le même voyageur ajoute qu'à quelque distance de Villa Rica , du côté du nord -ouest, des tribus indiennes ont acquis les premiers élémens de la civilisation; qu'elles se forment, dit—on, en bandes pour se livrer au hrigan—

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ville, nous montâmes sur les hauteurs qui s'élèvent audessus d'elle. De tous côtés, nous avions sous les yeux les traces affligeantes des lavages, dévastes terrains bouleversés et des amas de cailloux 5 mais en même temps nous dominions une partie de la ville , et au-delà nous apercevions la vallée où coule la rivière d'Ouro Preto. Quand nous fûmes sur le revers de la montagne , la ville disparut à nos yeux, et alors nous ne vîmes plus que des mornes d'un aspect sauvage, dont quelquesuns sont couronnés par des rochers nus , et parmi lesquels il en est qui abondent tellement en fer, que , sur cent livres de minerai , on retire quatre-vingts livres de fer purifié. Continuant notre route, nous montâmes et nous descendîmes plusieurs fois , en suivant les chemins les plus affreux, et nous arrivâmes enfin dans une vallée tellement sombre, que comparé avec elle, le pays que nous venions de traverser aurait pu passer pour riant. Les mornes qui la bordent sont couverts d'un gazon grisâtre, et présentent l'image de la stérilité; partout où le travail des mineurs a dépouillé la terre de végétation, elle offre une teinte d'un rouge obscur -, et les eaux peu abondantes du ruis-

dage; qu'elles ont, dit — on encore, des armes à feu et cherchent les moyens de se procurer de la poudre ; enfin qu'elles se font sans cesse la guerre et finissent par s'exterminer, tandis que les blancs , agissant davantage de concert, restent impassibles et voient ces malheureux se détruire les uns les autres. Ceux qui connaissent les environs de Villa Rica seront bien étonnés d'apprendre qu'il s'y passe des choses si extraordinaires.

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seau de Gualacha l , qui coule clans la vallée, laissent voir leur lit d'une couleur noirâtre. C'est là qu'est shué le village d1 Antonio Perelra, chef-lieu d'une paroisse très-étendue dont la population s'élève à environ 5,ooo I âmes. Ce village, éloigné de deux lieues de la ville de! Marianna, se compose d'une cinquantaine de maisons! qui ont été bâties avec soin , mais qui , pour la plupart, 1 1 sont aujourd'hui dans le plus mauvais état. Chaque j maison est accompagnée d'un petit jardin assez mal tenu, où sont plantés des choux, des bananiers et quelques pieds de caféyer. D'ailleurs, on ne voit dans la cam-: i pagne aucune trace de culture } on n'aperçoit aucun! : troupeau au milieu des vastes pâturages qui couvrent les mornes, et il faut que des muletiers viennent de Ma-jl rianna apporter aux habitans d'Antonio Pereira, ce quijj est nécessaire à leur subsistance. La plupart de ces derniers sont des hommes de couleur ; ils ne vivent que du j lavage de l'or , et , presque tous trop pauvres pour avoiri des esclaves, ils sont obligés de travailler eux-mêmes J mais ils se reposent dès qu'ils ont obtenu, par une re-: cherche de quelques heures, l'or qui était absolument; nécessaire pour satisfaire aux besoins de la journée , et ils ne recommencent à travailler que quand la faim les y| force de nouveau. Cependant un peu plus d'intelligence et d'activité serait infailliblement récompensé par d'heureux succès , car les terres de ce canton contiennent encore une grande quantité d'or. Ainsi, avant d'arriver au village , nous passâmes devant une habitation

Ou peut-être Guallacho.

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où, peu de mois auparavant, on avait obtenu, en une heure de temps, pour la valeur d'environ 20,000 reis (i25 fr.) de poudre d'or. Le propriétaire de l'habitation se livrait déjà aux plus belles espérances ; mais il n'avait pas su prendre les précautions qu'exigeait la nature du terrain-, les eaux survinrent, la terre s'éboula, et elle engloutit le gérant de l'habitation avec plusieurs esclaves.

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