DE LA RELIGION ET DU CLERGE DANS LA PROVINCE DES MINES
Evèché et chapitre deMarianna. — Défense faite aux religieux de s'établir dans les pays aurifères. — Dîme. — Constitution de Bahia. — Revenus des curés. — Provisions. — Manière de nommer les curés ; concours. — Desservans ; conventions simoniaques. — Réparations des églises paroissiales ; églises des confréries ; privilèges de celles-ci ; leurs rivalités. — Vigario da vara; ses attributions; singulier procès entre les gens qui veulent se marier. — Origine des abus qui se sont introduits dans le clergé. ■ — A quoi l'on a réduit les devoirs des prêtres et des laïques. — Remèdes aux abus.
A l'occasion de ce que j'ai à dire sur l'évêché de Marianna, je vais tracer ici une esquisse de l'état de la religion dans la province des Mines. Ceux qui ont parcouru cette province me reprocheront peut-être des réticences -, mais je doute qu'ils me reprochent des exagérations. Le chrétien aura sans doute à gémir des abus que je vais signaler, mais il est une idée élevée qui doit lui servir de consolation. Comment ne seraitil pas soutenu par un pouvoir supérieur, le vaisseau qui, naviguant sur une mer orageuse , sous la conduite de pilotes négligens ou mal habiles, résiste pourtant aux plus affreuses tempêtes? Les torts des ministres de la religion n'appartiennent point à elle, et il est utile
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de faire connaître ce qui est , parce que la publicité oblige le coupable à rougir et quelle excite l'homme de bien à chercher.un remède aux abus.
Marianna est, comme je l'ai déjà dit, non-seulement le chef- lieu d'une justice, mais encore celui d'un évêché, et c'est là uniquement ce qui empêche cette ville de tomber dans une entière décadence. Son chapitre se compose de douze chanoines et de quatre dignitaires1. Le premier de ceux-ci, qui est l'archidiacre, reçoit du gouvernement 5oo,ooo reis (3,i25 fr.), les autres dignitaires 400,000 (2,5oo fr.), et les simples chanoines 3oo,ooo (1,875 fr.). Quant à l'évoque, on fait monter son revenu à 18 ou 20,000 cruzades, Tandis que les villes du Brésil , qui sont uniquement des capitales de province ou des chefs -lieux de justice , n'ont d'autre nom que celui de villa, Marianna et tous les sièges épiscopaux jouissent du privilège de porter le nom de cidade.
Le termo de Minas JVovas dépend de l'archevêché de Bahia , et le territoire de Paracatu de l'évêché de Fernambouc -, cependant le diocèse de Marianna com^ prend encore la moitié de la province de Minas Geraes , et l'on sent qu'une surveillance qui s'étend sur un pays aussi vaste doit nécessairement être fort mal exercée.
1 Casai et Pizarro disent que le chapitre de Marianna se compose seulement de dix chanoines. A ceux-ci et aux quatre dignitaires , Pizarro ajoute douze chapelains , dont un maître de cérémonies, quatre enfans de choeur, un maî-r ire de chapelle, un sacristain, un bedeau et un organiste.
Il n'existe aucun couvent dans toute la province des Mines \ Le gouvernement avait interdit l'entrée de cette province aux corporations religieuses, et, à cet égard , ses ordres furent toujours soigneusement exécutés.
Dans la provinxe des Mines comme dans toutes les autres , le clergé séculier n'est point propriétaire, et les curés eux-mêmes sont obligés de louer ou d'acheter les maisons qu'ils occupent. Ils recevaient autrefois la dime de tout ce que les terres produisent 5 mais , comme alors il y en avait peu de défrichées, ils trouvèrent leurs revenus trop modiques ; ils cédèrent donc la dîme au gouvernement, et celui-ci s'engagea à payer annuellement aux curés la somme de 200,000 reis (environ i',a5o francs) qu'ils reçoivent encore aujourd'hui. Les ecclésiastiques qui firent cet arrangement y gagnèrent sans doute , mais il était facile de sentir qu'à un intérêt personnel et momentané, ils sacrifiaient les intérêts de leurs successeurs. En effet, la quantité des terres cultivées ne tarda pas à devenir plus considérable-, la dîme que le gouvernement perçoit aujourd'hui dans chaque paroisse s'élève beaucoup au-
1 Des voyageurs , après avoir attesté la même chose que moi , disent qu'on voit à Marianna deux monastères , l'un de Carmélites et l'autre de Franciscains. Il est clair qu'ils auront voulu parler des églises des confrères du Mont-Carmel et de Saint-François; et l'on sait , dans les pays catholiques , que ces confrères sont de simples laïques appartenant à tous les états.
dessus de ce qu'il paie aux curés , et la culture devant nécessairement faire des progrès , le bénéfice du gouvernement ne peut qu'augmenter encore avec le temps.
Cependant , comme les traitemens des curés ne suffisaient pas dans la province de iSahia pour leur permettre de faire desservir les succursales dont un accroissement de population avait rendu l'établissement nécessaire , les propriétaires offrirent volontairement de payer à leurs pasteurs 4o reis (25 centimes) pour eux-mêmes et pour leurs femmes, et 20 reis (1 2 1/3 centimes) pour chacun de leurs enfans et pour chaque tête d'esclave. Cet arrangement, qui reçut la sanction de l'autorité, est connu sous le nom de constitution \ de Bahia, et n'avait d'abord été fait que pour la pro- \ vince de ce nom. Cependant les ecclésiastiques de , plusieurs parties du Brésil s'en prévalurent , et ils ne 1 se contentèrent point de la somme fixée par la consti- j tution; ils prétendirent qu'on leur payât 2 et 3oo reis f (1 fr. 25 à 1 fr. g5)par tête d'homme libre ou d'es- |{ cîave , et de là naquirent des querelles interminables entre les curés et leurs paroissiens. Pour y mettre fin, , le roi étendit la constitution de Bahia à plusieurs par- j ties du Brésil, et, entre autres, à la province des Mines ; mais, sous prétexte d'être indemnisé du travail de la confession pascale , prétexte que les catholiques européens auront heureusement quelque peine à concevoir , les curés parvinrent à introduire l'usage de se faire payer 3 00 reis (1 fr. 95) par chaque communiant. Un ecclésiastique charitable n'exigera sans doute rien
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des indigens ; mais Ton a vu des curés (on ose à peine le dire), qui, au moment de donner la communion dans le temps de Pâques , suspendaient cet acte solennel pour demander à des hommes pauvres la rétribution accoutumée. De là il est résulté , comme on peut le croire , des procès et des scandales , et j'ai entre les mains la sentence d'un ouvidor qui, devenu juge entre un curé et son paroissien disputant pour la rétribution de 3oo reis, décida, conformément à la loi, en faveur du paroissien -, mais l'ecclésiastique ne se tint point pour battu, il en appela à Rio de Janeiro -, là il n'y eut aucun jugement de rendu, et l'affaire est restée dans l'oubli. La cause de ce silence est facile à deviner. Depuis l'arrivée du roi au Brésil, le gouvernement exigeait, pour l'entretien de la chapelle royale , une certaine portion de la première année du revenu des curés ; or on calculait ce revenu sur le pied de 3oo reis par communiant , et par conséquent on ne pouvait permettre qu'il fût rendu une sentence définitive contraire à cette évaluation K
D'après ce qui vient d'être dit plus haut, on ne s'étonnera pas si j'ajoute qu'il n'est point rare de voir, dans l'évêché de Marianna, des cures qui rapportent huit à neuf mille cruzades, en y comprenant le casuel
1 Cette explication n'est peut-être fondée que sur un soupçon , mais elle m'a été donnée par un homme très-recommandable; au reste , le public cherchera toujours la cause d'un déni de justice dans les intérêts de ceux qui se le permettent.
et la pension payée par le gouvernement. La cure de Villa do Principe y qui a été divisée depuis que j'ai passé par cette ville, pouvait produire avant cette division environ 8 à 12,000 cruzades (Piz.) x.
Il faut convenir, au reste, qu'en se montrant exigeans pour les fidèles, les ecclésiastiques du second ordre ne font que les traiter comme ils le sont eux-mêmes par leur propre supérieur. En effet, à l'exception des curés, les prêtres qui veulent exercer le ministère sacerdotal reçoivent chaque année trois ou quatre provisions de leur évêque , et chacune leur coûte 1,800 reis (11 fr. environ). Il faut une provision pour pouvoir dire la messe, une seconde pour confesser, la troisième pour prêcher, et la quatrième enfin pour remplir les fonctions curiales lorsque le prêtre est employé dans quelque paroisse comme vicaire (coadjutor), ou comme desservant (capellâo). Il n'est pas jusqu'aux sacristains des églises qui ne paient tous les ans une provision de 1,800 reis à leur évêque.
Il n'y a qu'un petit nombre d'années , les cures se donnaient au concours. Quand il en vaquait une, les concurrens se présentaient devant quatre examinateurs, choisis dans le clergé par F évêque. L'examen se faisait en public ; les examinateurs proclamaient trois candidats, et l'évêque les présentait au roi, qui nommait l'un d'entre eux. Peut-être pourrait -on trouver dans cet usage quelque chose de contraire à l'humilité
1 On verra ailleurs qu'il s'en faut bien que tout le clergé brésilien soit traité aussi favorablement que celui des Mines.
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chrétienne et à la dignité du sacerdoce -, mais au moins il avait l'avantage d'assurer aux fidèles des pasteurs instruits. On a laissé subsister le règlement qui avait établi le concours-, mais, depuis quelques années, le gouvernement a cessé peu à peu de donner les cures aux candidats désignés-, alors personne ne s'est offert pour concourir, et aujourd'hui les places de curés sont le plus souvent accordées à l'intrigue , et souvent même achetées à prix d'argent.
Les curés peuvent avoir des vicaires qu'ils salarient et qui résident avec eux dans le chef-lieu des paroisses. Cependant comme celles - ci ont dans la province des Mines une étendue immense x , il serait impossible que les pasteurs ou leurs vicaires se transportassent partout pour l'administration des sacremens. Les réglemens les obligent donc à placer à leurs frais , de lieue en lieue, des desservans ou chapelains (capelâés ) -, mais nulle part , ou presque nulle part , ces réglemens ne sont observés avec exactitude. Trèssouvent , à la vérité , le nombre des chapelles ou succursales est insuffisant pour celui des chapelains qu'il faudrait établir 5 mais souvent aussi il y a des succursales que les curés laissent fermées. Ce sont ceux-ci qui nomment leurs chapelains, et ils peuvent les changer à leur gré. Les émolumens des chapelains sont l'objet d'une convention particulière entre eux et les curés 5
1 La paroisse de Salgado , par exemple, a 4o lieues de longueur, celle à'Itacambira 80 ( Piz. ) , celle de Morrinhos
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mais lorsque le revenu d'une succursale est un peu considérable , il arrive quelquefois que le curé , au lieu de payer le chapelain, reçoit de lui une rétribution, et alors la succursale devient pour le curé une espèce de ferme.
On voit, d'après tout ce que je viens de dire, que si au Brésil la vénalité caractérise les gens de justice , la simonie n'est pas moins ordinaire parmi les ecclésiastiques de la province des Mines. Je me rappelle que dans le cours de mon voyage je me trouvai retenu sous un rancho par une pluie très-forte qui dura plusieurs jours , et j'allai deux ou trois fois visiter un i curé du voisinage, qui me parut éclairé et attaché à ses devoirs. A ma première visite, il m'avait dit qu'étant âgé et ayant besoin de repos , il désirait quitter sa cure et obtenir un canonicat qui était devenu vacant. Lorsque je retournai chez lui pour la seconde fois, la conversation tomba sur la ville de Rio de Janeiro , et je nommai par hasard un homme auquel on pouvait supposer alors un crédit très-étendu. « Quoi! s'écria le curé, vous connaissez M.***! vous me rendriez un grand service si vous vouliez lui parler du canonicat que je sollicite, et, s'il est nécessaire de donner de l'argent, je suis prêt à le faire. — Mais c'est une simonie que vous me proposez là, monsieur le curé! m'écriaije, un peu surpris de ce qu'un homme qui m'avait semblé respectable osât faire une telle proposition à un étranger qui ne lui avait pas donné lieu de soupçonner ses principes. — Je le sais bien , répondit le curé, que c'est une simonie ; mais malheureusement, dans ce
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pays -ci, la simonie a passé en usage, et sans elle, nous ne pourrions plus rien faire. »
D'après le contrat passé entre le clergé et le gouvernement pour la cession de la dîme, c'est ce dernier qui devrait se charger de la réparation des églises paroissiales ; cependant jamais il n'accorde la moindre chose pour cet objet, et les fidèles sont obligés d'y suppléer parleurs aumônes. Mais ce n'est point aux églises paroissiales que ceux-ci s'intéressent le plus. Outre ces églises et les succursales , il y en a d'autres qui appartiennent à des confréries , et , tandis que ces derniers temples sont brillans d'argenterie et d'ornemens précieux , souvent l'église paroissiale est entièrement négligée. Le plus petit village possède quelquefois cinq à six temples; à peine une confrérie a-t-elle quelques fonds qu'elle commence une église , sans songer comment elle la finira; mais si le zèle se refroidit, l'édifice ne s'achève point, ou bien on décore l'intérieur, et les murs tombent en ruine. On construit des temples sans nécessité, on fait de folles dépenses pour célébrer des fêtes patronales par des cérémonies presque païennes , et, comme je l'ai déjà fait observer ailleurs , on ne songe point à former des établissemens de charité, à fonder des hôpitaux , des écoles gratuites , etc. , etc. Ce n'est pas même une piété mal entendue qu'il faut accuser toujours de semblables abus; le plus souvent la vanité en est l'origine. Les confréries rivalisent entre elles et cherchent à se distinguer par de vaines prodigalités. De très -grands privilèges ont été follement accordés à celles des tiers -ordres des Carmes et de Saint- An-
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toine , et souvent on les voit lutter avec succès contre une des autorités les plus respectables pour des chrétiens, l'autorité de leurs pasteurs.
Le clergé brésilien ne possède pas seulement une autorité ecclésiastique-, il a encore, dans certains cas, une juridiction civile. Quand un différend s'élève entre un ecclésiastique et un laïque , et que le premier est demandeur, il fait citer le laïque devant son juge natu-\ 1 el , qui est le juiz ordinario ou le juiz déféra. Mais lorsque c'est le laïque qui est demandeur, alors la cause se plaide devant un juge ecclésiastique qu'on nomme vigario da vara, et de celui-ci on appelle au vicaire général du diocèse (vigario gérai).
Le vigario da vara possède encore une autorité d'un autre genre. Il est juge des mariages (juiz dos casamentos ) , et l'on n'en contracte aucun sans son consentement. Quoique les parties soient parfaitement d'accord, il faut nécessairement qu'il se forme un procès devant le vigario da vara, et le résultat de ce procès bizarre est une provision que l'on paie 10 à 12,000 reis (environ 63 à ^5 fr.) ou davantage, et qui autorise le curé à marier les deux parties. S'il existe l'ombre d'un empêchement, alors la dépense monte à 3o , 40 , 5o,ooo reis , ou davantage. Il est vrai qu'il n'y a rien à ajouter à ces frais pour la cérémonie même du mariage, mais il faut encore donner 1,200 reis pour les publications. Ainsi , dans un pays où l'on a déjà tant de répugnance à contracter des unions légitimes, et où il serait si essentiel pour l'État et pour la morale publique quelles fussent encouragées, les indigens
sont, pour ainsi dire , entraînés , par leur manque de fortune, à vivre dans un coupable désordre. J'ai entendu un prêtre se plaindre amèrement de ee que le respectable et généreux évêque de Rio de Janeiro avait marié ou fait marier, dans le cours de ses pénibles voyages, des hommes trop pauvres pour payer les frais accoutumés.
Outre les attributions dont je viens de parler, le vigario da vara en a encore plusieurs autres. Ainsi, ayant eu besoin d'un extrait mortuaire, je m'adressai au curé de la paroisse où le décès avait eu lieu-, celui-ci me dit qu'il ne pouvait me délivrer l'acte que je demandais sans le consentement du vigario da vara. Je présentai donc une requête à ce dernier, il me donna son autorisation , et je fus obligé de la payer.
En 1796, le sénat (camara) de la ville de Caeté adressa des représentations à la reine Maria I,e sur les provisions que les évêques de Marianna font payer aux prêtres de leurs diocèses et sur les procès ridicules que deux personnes , qui s'entendent à merveille , sont obligées de se faire pour pouvoir se marier. Le gouvernement prit d'abord quelques informations, mais l'affaire n'eut aucune suite.
Tout ce que je viens de dire montre déjà trop quelle est la situation fâcheuse de la religion dans le diocèse de Marianna. J'adoucirai , autant qu'il me sera possible, les traits que j'ai encore à ajouter à ce triste tableau. Mais le premier devoir de celui qui écrit est d'être vrai, et, en faisant connaître les abus, il peut espérer, je le répète, qu'on fera des efforts pour les déraciner.