‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 21 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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Le mal que je viens de signaler, ne doit pas cependant faire condamner avec trop de sévérité le clergé actuel de l'évêché de Marianna. Ses torts sont le résultat des circonstances où s'est trouvé successivement le peuple brésilien; l'habitude a familiarisé avec les abus, et peut-être la plupart des ecclésiastiques soupçonnent-ils à peine le mal qu'ils font, ou dont ils sont les complices.

On sait que le Portugal est un des pays de l'Europe où l'ignorance et la superstition ont le plus altéré la pureté du christianisme. Les hommes qui peuplèrent le Brésil n'avaient donc puisé, dans leur patrie, qu'une idée obscure et incomplète de la religion chrétienne-, et, lorsqu'ils arrivaient en Amérique, les déréglemens de la plupart d'entre eux avaient déjà dû effacer de leur cœur les faibles principes de morale qu'ils avaient reçus dans leur première jeunesse. Ils quittaient leur patrie pour s'enrichir, souvent même peut-être pour fuir les rigueurs de la justice, et il est facile de concevoir qu'une vie consacrée à l'avarice et à la cruauté, dans une contrée encore barbare, était peu capable de les ramener à des idées religieuses. Les obstacles qu'ils rencontraient à chaque pas , les guerres qu'ils étaient obligés de soutenir contre les indigènes , les difficultés qu'ils éprouvaient sans cesse pour satisfaire même à leurs besoins les plus pressans, absorbaient toutes leurs pensées-, comment eussent-ils réfléchi sur eux-mêmes et sur leurs devoirs? Tout en abhorrant les Indiens, ils se mêlaient avec eux -, la vie animale de ces peuples ne faisait qu'accroître le goût de leurs oppres-

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seurs pour la licence , et ce goût n'a pu que se fortifier depuis , par l'admission de l'esclavage. Des prêtres séculiers se trouvèrent mêlés parmi les premiers habitans du Brésil ; mais ils étaient entraînés dans le vice par les hommes aventureux qui les environnaient, et leurs mauvais exemples , réagissant ensuite sur les laïques , devaient nécessairement encourager ceux-ci dans leurs déréglemens. Ainsi, l'oubli de la morale devint universel. Avec le temps , les circonstances changèrent sans doute ; mais alors le relâchement faisait déjà partie des mœurs, et, il faut le dire, les exemples que donna la cour de Portugal, pendant son séjour à Rio de Janeiro, et la vénalité qu'elle introduisit partout , ajoutèrent encore à la corruption générale.

On est devenu indifférent sur les devoirs les plus essentiels; les fautes contre les mœurs sont à peine aujourd'hui des fautes } la religion est restée sans morale, et l'on n'a conservé d'elle que les pratiques extérieures. On est même arrivé au point d'observer celles-ci avec beaucoup d'insouciance, bien moins par attachement que par habitude , et souvent il n'en est resté qu'une légère écorce. Ainsi, on se donne à la messe de grands coups dans la poitrine, et en même temps l'on :ause avec son voisin. Presque tous les Mineiros portent un chapelet à leur cou , mais il en est très - peu i qui j'en aie vu réciter les prières.

Les devoirs des laïques se bornent à entendre la nesse le dimanche et les fêtes , et à se confesser au emps de Pâques. Paraître à l'église avec un livre ,

c'est s'exposer au ridicule, et s'il existe dans la province des Mines plusieurs exemplaires de l'Écriture sainte, du moins est - il certain que, dans tout le cours de mon voyage, j'en ai à peine aperçu deux. Les curés n'ont pas d'obligations beaucoup plus étendues que celles des simples fidèles. Ils ne disent qu'une messe basse le dimanche. Ils ne sont pas même obligés de la dire toujours dans l'église paroissiale-, mais ils peuvent choisir à leur gré tantôt une église et tantôt une autre *. On ne fait jamais la lecture de l'Évangile à la messe paroissiale ; on n'y récite point les prières du prône ; on n'y fait aucune instruction , et l'on ne sait ce que c'est que vêpres et complies. Les curés ne visitent les malades que pour l'administration des sacremens } ils ne catéchisent jamais les enfans, et, ce qui paraîtra plus incroyable, ils ne se donnent pas la peine de les examiner eux-mêmes pour savoir s'ils sont assez instruits pour être admis à la première communion. La confession est celle de toutes les fonctions sacerdotales qui prend aux prêtres le plus de temps, et j'ai vu cinq nègres expédiés en un quart d'heure. Si les ecclésiastiques disent leur bréviaire, il faut que ce soit bien secrètement, car il ne m'est arrivé qu'une seule fois d'en surprendre un remplissant ce devoir. Être prêtre, c'est une sorte de métier, et les ecclésiastiques eux-mêmes trouvent tout naturel de considérer ainsi le sacerdoce dont ils sont re-

1 C'est du moins ce que j'ai vu dans une ville où j'ai passé environ un mois.

vêtus. Je remerciais un vicaire de ce qu'il avait assisté, dans ses derniers momens , un homme auquel je m'intéressais. « Vous ne me devez point de remercîmens, me répondit -il, je suis payé pour cela. »

Comme les fonctions sacerdotales laissent aux prêtres beaucoup de loisir, il ne faut pas s'étonner, si, en même temps qu'ils s'y livrent, ils font souvent tout autre chose. Il n'est pas sans exemple de voir des ecclésiastiques s'adonner au commerce , et même vendre en boutique-, quelques-uns sont avocats j et j'ai connu un curé , d'ailleurs recommandable , qui , tous les dimanches après la messe, allait courir le cerf avec ses amis.

Au reste, si les prêtres sont loin d'être exempts de torts , on doit se plaire à reconnaître qu*ils n'y ajoutent point celui de l'hypocrisie ; ils se montrent tels qu'ils sont , et ne cherchent nullement à en imposer par de graves discours ou par un extérieur austère. Hors des villes , leur costume ne diffère nullement de celui des laïques, et personne n'est étonné de voir un curé avec des bottes , une culotte de nankin , la chemise décolletée et une veste d'indienne verte ou rose.

D'après tout ce qui vient d'être dit, il ne faudrait pas croire cependant que le clergé du diocèse de Marianna soit entièrement livré à l'ignorance. Le dernier évêque de cette ville admettait difficilement aux ordres sacrés", et, si ses vues n'eussent été trop souvent

1 Je veux parler ici du P. Cypriano de S. JozÉ , qui mou-

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contrariées , on trouverait dans la province des Mines beaucoup moins d'ecclésiastiques indignes de l'être. Les éléraens d'une utile réforme ne sont donc point tout-à-fait anéantis; mais il faudrait, pour l'amener, du temps et une extrême prudence : en heurtant des habitudes invétérées, on ne produirait que du mal. Il serait d'abord nécessaire de n'accorder la prêtrise qu'à des sujets éprouvés ; de rétablir les concours dont le souvenir n'est point encore effacé ; et , le premier pas qu'il faudrait faire ensuite , serait d'exiger peu à peu des curés qu'ils catéchisassent les enfans et fissent , le dimanche , de courtes instructions morales \

Aucun peuple n'a plus de penchant que les Mineiros à devenir religieux, et même à l'être sans fanatisme. Tout à la fois spirituels et réfléchis , ils sont naturellerut le i4 août 181 7. L'administration de son successeur, le P. JozÉ da Santissima Trinidide , m'est entièrement inconnue.

1 De ce qui a été dit plus haut , il ne faut pourtant pas conclure que le clergé du Brésil n'ait rendu aucun service à son pays. Des religieux se sacrifièrent généreusement pour civiliser les Indiens et pour les soustraire à la tyrannie de leurs oppresseurs. Quant aux prêtres séculiers, voici comment s'exprime à leur égard un écrivain protestant que personne ne soupçonnera de partialité : « There was no class of men... who possessed... the same désire of doing good. » (Southey, Hist. of ' Braz. , III, p. 877.) L'auteur écrit cette phrase, en traçant une esquisse générale de l'état du Brésil , avant l'arrivée de Jean VI à Rio de Janeiro.

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ment portés aux pensées graves ; leur vie , peu occupée, favorise encore cette propension, et leur caractère aimant les dispose à une piété douce. En général , les Mineiros ont été heureusement doués par la Providence : qu'on leur donne de bonnes institutions, et l'on pourra tout attendre d'eux.

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