CHAPITRE IX
ROUTE DE MARÏANNA A CATAS ALTAS. — CAUSES PRINCIPALES DE LA DÉCADENCE DE LA PROVINCE DES MINES.
Village de Camargos. — Maladie appelée morphea. — Village de Bento Rodrigues. — Village Ht! I aficionado; végétation. — Hameau de Morro d'Agua Quente. — Village de Calas Altas. — Les quatre causes de la décadence de la province des Mines. — Première cause : manière erronée dont les Mineurs considèrent le fruit de leur travail. — Seconde cause : le système d'agriculture ; origine de ce système. Défaut d'engrais et de charrue. Brûlement des forêts; plantations de grains faites dans les cendres des arbres. Capoeiras. Capim gordura. Terres abandonnées après sept à huit récoltes. Destruction funeste des forêts. Décret absurde rendu sous le ministère du comte de Linhares. Émigration. Remède à l'état de choses actuel. Procédés de culture employés par un habitant des Açores. — Troisième cause : la prétendue conspiration connue sous le nom à'inconfidencia das Minas. — Quatrième cause : les longs termes accordés aux acquéreurs de biens saisis. — Manière dont les pauvres construisent leurs maisons ; facilité avec laquelle elles se détruisent; ruines appelées taperas.
Le pays que nous traversâmes, entre Marianna et le village de Camargos où nous fîmes halte, ne présente aucune trace de culture. Camargos, chef- lieu d'une paroisse , est situé sur le bord d'un ruisseau dans une position fort triste , entre des mornes sau-
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vages déchirés par les chercheurs d'or1. Ses habitans actuels sont très -pauvres- ils possèdent trop peu d'esclaves pour avoir des lavages tant soit peu importans, et leurs maisons sont mal entretenues.
Nous vîmes , auprès de Camargos , une femme attaquée de la maladie que les Mineiros appellent morphea , maladie contagieuse 2 , beaucoup trop commune sans doute, mais qui pourtant l'est moins qu'on ne l'a prétendu. Le visage des personnes qui en sont atteintes est d'un rouge brunâtre-, d'énormes verrues le déforment entièrement , et souvent les yeux se distinguent à peine de ces hideuses protubérances.
Après avoir quitté Camargos , nous suivîmes , pendant quelque temps , le ruisseau qui coule auprès de ce village, et nous fûmes frappés de la ressemblance des plantes de ce canton avec celles des environs de Rio de Janeiro , ressemblance peu étonnante au reste , puisque alors nous étions à l'est de la grande chaîne qui ,
1 Le village de Camargos , ou Nossa Senhora da Conceicâo de Camargos (Notre-Dame de la Conception de Camargos) , situé à 1 1. de Marianna et 84 de Rio de Janeiro , est le cheflieu d'une des treize paroisses qui forment tout le termo de Marianna. (V. Mem. hist. , vol. YIII , p. 2da, p. 84-) La population de cette paroisse s'élève , suivant Pizarro, à 1,000 individus, et, selon d'Eschwege, elle ne montait, en i8i3, qu'à 826.
a On m'a cependant assuré que ceux qui , dans l'hôpital autrefois établi à Saint -Christophe , près de Rio de Janeiro, soignent les personnes attaquées de cette maladie, restent parfaitement sains.
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comme je l'ai dit, forme la limite de la végétation des bois vierges et de celle des pays découverts.
A une distance peu considérable de Camargos , nous trouvâmes Bento Rodrigues , autre village situé sur le bord d'un ruisseau , entre des mornes peu élevés , et qui emprunte un aspect assez pittoresque des nombreux bananiers que les habitans ont plantés autour de leurs maisons.
Au-delà de Bento Rodrigues, nous aperçûmes tout à coup la Serra do Caraca, l'un des points les plus élevés de la chaîne occidentale, et bientôt nous arrivâmes à Inficionado . Ce village, situé à quatre lieues nord de Marianna , est considérable et bien bâti. Il est le chef- lieu d'une paroisse, et Ton y compte trois églises1. Ce fut à Inficionado que naquit le P. Jozé de S. Rita Durâo, auteur du poème intitulé Caramuru \
1 La paroisse d'Inficionado, ou Nossa Senhora de Nazareth do Inficionado (et non Infectionado , comme on Ta écrit), comprend deux succursales et appartient au termo de Marianna. (V. Mem. hist. , vol. VIII, p. 2da,p. 85. ) En i8i3, la population de cette paroisse s'élevait , selon d'Eschwege , à 4,102; mais Pizarro dit seulement, dans son ouvrage imprimé en 1822, qu'elle monte à plus de 3,445 individus. Inficionado est situé par le 200 1 1" de lat. et 333° de long. Le nom à? Inficionado signifie détérioré, et a été donné, suivant Casai , au village qui le porte , parce que l'or qu'on y trouvait ne fut pas toujours d'une qualité aussi belle que celui qui y avait été découvert d'abord.
a M. Denis a donné un extrait intéressant du Caramuru. dans son Résumé de l'Histoire littéraire du Portugal , et de-
Après avoir passé Inficionado , nous traversâmes un terrain entièrement ferrugineux, couvert de bois, et nous y recueillîmes un grand nombre de belles plantes, principalement de sapocynées. Nous observâmes qu'en général les terrains de cette nature sont ceux qui offrent la végétation la plus variée. Les plantes y sont ordinairement moins vigoureuses qu'ailleurs , mais elles ne contiennent pas, à beaucoup près, autant de parties aqueuses.
Certains végétaux indiquent presque avec certitude la présence du fer, et, parmi eux, on doit citer principalement trois espèces de quinquina à tige fort grêle , qui, étant très -voisines, sont confondues par les habitans du pays sous le nom de quina da Serra ou de Remijo, et qu'ils emploient avec succès comme fébrifuges (cinchona ferruginea , Vellozii , Remijiana , Aug. de Saint-Hil.) \
Non loin d'Inficionado , on trouve le hameau de Morro d'Agua Quente, dont le nom est dû à des sources d'eau chaude qui existaient autrefois dans son voisinage. Elles ont été détruites par les fouilles qu'on y a faites, dans l'espoir d'y trouver de l'or en plus grande abondance qu'ailleurs.
Depuis long-temps, nous avions a notre gauche les hautes montagnes appelées Serra de Catas Allas ,
puis M. de Monglave a publié la traduction complète ou une imitation de ce poème.
1 Voyez l'introduction à Y Histoire des Plantes les plus remarquables, etc., et le livre des Plantes usuelles des Brésiliens. Peut-être ces trois espèces ne sont que des variétés d'une seule.
qui semblent coupées à leur sommet, et offrent des rochers nus d'une couleur noirâtre entremêlés d'une végétation rare. Ces montagnes empruntent leur nom d'un village où nous arrivâmes bientôt, et où nous passâmes la nuit. La journée tout entière s'était passée, sans que nous eussions vu aucune trace de culture 5 nous avions traversé quelques bons pâturages , mais il n'y paissait ni brebis ni bétail, et, ce qui le plus souvent avait frappé nos regards , c'étaient des mornes arides , sillonnés en tout sens par la main des mineurs. Les hommes que nous avions quelquefois aperçus dans la campagne, étaient des nègres et des mulâtres, occupés çà et là à la recherche de l'or.
Catas Altas x de Mato dentro est le chef-lieu d'une paroisse assez considérable. Les habitans actuels de ce village, comme ceux d'Antonio Pereira, ne cultivent point ; et quand un travail de quelques heures leur a procuré pour trois ou quatre vintems d'or, ils se reposent \
1 On appelle ainsi les excavations faites par les anciens mineurs. Ainsi, Catas Altas signifie excavations profondes.
a Une partie de la paroisse de Catas Altas , ou Nossa Senhora da Conceicâo de Catas Altas de Mato dentro (Notre- Dame de la Conception des excavations^profondes du pays des bois), appartient au termo de Marianna , une autre à celui de Villa Rica , une autre à celui de Caeté , une quatrième enfin à celui de Sabarâ. Selon d'Eschwege , la population de cette paroisse s'élevait, en i8i3, à 2,444 individus; suivant l'ouvrage de Pizarro , imprimé en 1822, elle monte à 2,899. Le village de Catas Altas est situé à 6 lieues de Ma-
• Partout où nous avions fait halte , nous avions excité une curiosité générale. Déjà au Parahyba , les gens du pays qui paraissaient les plus notables , nous avaient entourés, et nous accablaient de questions. A Catas Altas , on alla beaucoup plus loin; il y avait foule devant la croisée de la chambre où j'analysais mes plantes , et Ton me privait du jour qui m'était nécessaire.
Ce fut dans une auberge que nous passâmes la nuit, et, comme dans toutes celles où nous nous étions arrêtés jusqu'alors, nous fûmes servis en argenterie. Après le souper, la maîtresse de l'hôtellerie joua de la guitare , et chanta avec ses soeurs d'une manière très- agréable. Les chansons que ces dames nous firent entendre avaient été composées dans le pays même ; c'étaient des paroles anacréontiques sur des airs tendres et trèsappropriés à la guitare.
Catas Altas, ïnficionado, et une foule d'autres villages des cantons aurifères de la province des Mines , ont été construits avec beaucoup plus de soin que la plupart de ceux qu'on voit en France, et même en Allemagne -, ils furent jadis riches et florissans , mais aujourd'hui ils ne présentent plus , comme tout le pays qui les environne, que l'image de l'abandon et de la décadence. On peut assigner à ce changement
rianna, et 88 de Rio de Janeiro, par le 20e degr. 7' lat. S. C'est en comptant la paroisse de Catas Altas, qu'on en trouve treize dans le termo de Marianna {Ment, hist., vol. VIII, P. 2<\ p. 85).
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différentes causes : je vais faire connaître les quatre principales , savoir, la manière erronée dont les mineurs ont toujours considéré le produit de leur travail, leur système défectueux d'agriculture, les longs crédits accordés par l'administration aux acquéreurs de biens saisis, et les persécutions qu'attira aux habitans les plus considérés de la province, la prétendue révolte connue sous le nom & inconfidencia das Minas.
Il fut un temps où l'or se trouvait en si grande abondance dans les environs de Villa Paca, Sahara, Villa do Principe , etc. , que, pour peindre la richesse de ces cantons, on répète aujourd'hui avec regret que, lorsqu'on arrachait une touffe d'herbes, et qu'on en secouait les racines, la poudre d'or tombait mêlée avec le sable. Les mineurs, éblouis, crurent que ces brillans succès n'auraient jamais de terme \ ils dépensaient leur or aussitôt qu'ils le possédaient, et rivalisaient de luxe et de prodigalité. Mais le métal précieux qui faisait l'objet de toutes leurs recherches ne se reproduit pas comme les fruits et les moissons ; et , en bouleversant d'immenses terrains , en les dépouillant de leur humus par l'opération des lavages , on les a enlevés pour toujours à l'agriculture. L'or qu'on tire de la terre ne doit point par conséquent être considéré comme un revenu, mais comme un capital. Cet or, il fallait clone le faire valoir, sous peine d'avoir le sort du propriétaire qui vend son héritage par parcelles , et c'est là ce qui est arrivé aux mineurs. Ils ne connaissaient qu'un seul mode déplacement-, c'était d'acheter, comme moyens d'exploitations , des nègres et des mulets , et ce
placement n'était que viager, A mesure que l'or était tiré de la terre , il sortait de la province, pour n'y rentrer jamais, et allait enrichir les négocians de Londres et de Lisbonne : les pères furent opulens ; leurs enfans sont pauvres. Il s'en faut bien sans doute qu'il n'y ait plus d'or dans la province des Mines-, mais les premiers habitans ont laissé à leurs successeurs celui qui était le plus difficile à extraire, et précisément lorsqu'il faudrait un plus grand nombre d'esclaves, on est privé des moyens nécessaires pour en acquérir. Qu'on ne croie pas cependant que la triste expérience du passé ait rendu plus sages les mineurs actuels ; si quelquefois la fortune les favorise encore , ils se montrent aussi imprévoyans que leurs pères , et ne songent pas davantage à ceux qui doivent les suivre.
Après l'erreur que je viens de signaler, le système d'agriculture adopté par les Brésiliens en général , et en particulier par les Mineiros , est certainement la cause qui a le plus contribué à la ruine des parties de la province des Mines, qui, les premières, ont été habitées par des blancs. Pour faire connaître ce système défectueux , je me vois forcé d'entrer dans quelques détails.
L'agriculture n'a peut-être jamais été aussi florissante en Portugal que dans plusieurs autres parties de l'Europe, et les hommes qui peuplèrent le Brésil ne profitèrent même pas des faibles connaissances qu'ils possédaient. L'intérêt qu'a le cultivateur à conserver sa terre, est la meilleure garantie des efforts qu'il fera pour bien cultiver : cet intérêt, les premiers habitans du Brésil
ne l'avaient point, et à peine leurs descendans Font- ils aujourd'hui. Une immense contrée s'offrait à leurs regards ; quelquefois un homme montait sur une hauteur, et s'écriait : « Tout ce que je découvre m'appartient; » et dans des temps modernes, on a vu récompenser par une donation de vingt-quatre lieues de terrain, sûr les deux rives d'un fleuve navigable , quelques victoires obscures remportées sur des Indiens timides. Des hommes qui disposaient à leur gré d'un territoire immense, n'avaient aucun besoin de prendre des précautions pour ménager le coin de terre, où ils venaient de recueillir quelques grains. D'ailleurs , il était bien rare qu'en passant en Amérique, ils eussent le projet de s'y fixer sans retour -, ils voulaient amasser des richesses, pour les étaler ensuite aux yeux de leurs compatriotes , et à peine comptaient -ils, dans leur existence, le temps qu'ils passaient loin de leur pays. Pendant cet intervalle , il fallait vivre sans doute ; les pratiques qu'ils adoptèrent furent les plus expéditives, celles qui convenaient le mieux à la vie nomade qnils menaient, celles des peuplades les plus barbares. La mort, les infirmités, une foule de circonstances, déjouèrent souvent les calculs de ces hommes aventureux : leurs enfans n'a-j vaient à regretter ni les bords du Tage, ni les fruits savoureux du Douro; ils étaient fatigués d'entendre vanter sans cesse un pays qu'ils ne connaissaient point, ils restèrent dans celui où ils étaient nés , et le Brésil se peupla ; mais on s'était accoutumé aux pratiques défectueuses de ses premiers habitans, et elles se sont perpétuées jusqu'à nos jours.
Si j'excepte la province de Rio Grande do Sul, celle des Missions et la province Cisplatine, on ne fait usage, dans le Brésil méridional , ni de la charrue , ni des engrais : tout le système de l'agriculture brésilienne est fondé sur la destruction des forets , et où il n'y a point de bois, il n'y a point de culture.
L'expérience a appris aux Brésiliens quelles espèces d'arbres sont communes dans les forets qui , mises en culture, doivent donner les meilleures récoltes. Lorsqu'on a fait choix d'un terrain, on ne le défriche point ; on se -contente de couper, h hauteur d'appui, les arbres qui le couvrent : opération généralement confiée aux esclaves , et que l'excessive dureté des bois rend souvent très-pénible. C'est quand la saison des pluies est passée, que l'on abat les portions de forêts que l'on veut cultiver-, on donne aux branchages le temps de sécher, et l'on y met le feu avant que les pluies recommencent.
Non -seulement chez nous l'on contemple avec une douce satisfaction les moissons qui commencent à jaunir, mais un champ nouvellement labouré plaît aussi aux yeux par cet aspect de régularité qui, éveillant toutes les espérances, annonce le travail de l'homme industrieux et civilisé. Au Brésil, au contraire, le terrain que l'on vient d'ensemencer n'offre que l'image de la destruction et du chaos-, la terre est couverte de cendres et de charbons , d'énormes branches à demi consumées par les flammes sont jonchées çà et là, et au milieu d'elles s'élèvent des troncs noircis et dépouillés de leur écorce : spectacle d'autant plus hideux, qu'il