‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 25 sur 54 · tome 1. i · texte numérisé non relu

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riches, il existe toujours une pièce appellée sala, qui donne sur 3e dehors. C'est là que Ton -reçoit les étrangers, et que Ton prend ses repas, assis sur des bancs de bois autour d'une table longue. Les gens aisés ont soin de ménager sur le devant de leur demeure une galerie ou varanda, formée par le toit qui se prolonge au-delà des murailles, et qui est sup- j porté par des poteaux. On se tient ordinairement dans ces galeries, et, par tous les temps, Tony respire uni air frais, également garanti de la pluie et de l'ardeur du soleil. L'intérieur des maisons, réservé pour les fem- i mes, est un sanctuaire où l'étranger ne pénètre jamais, | et les personnes qui me montraient le plus de con- 'j fiance n'ont jamais permis que mon domestique entrât j dans leur cuisine pour y sécher le papier nécessaire à la I conservation de mes plantes \ il était obligé de faire du I feu dehors, dans les cases à nègres ou sous quelque hangar. Les jardins , toujours placés derrière les maisons , sont pour les femmes un faible dédommagement de leur captivité , et , comme les cuisines , on les interdit scrupuleusement aux étrangers.

Les habitans du Brésil , qui font généralement trois repas par jour, ont coutume de dîner à midi. Les poules et le cochon sont les viandes que l'on sert le plus ordi- ! n ai rement chez les fazendeiros de la province des Mines. Des haricots noirs forment un plat indispensable sur la table du riche, et ce légume fait presque la seule nourriture du pauvre. Si à ce mets grossier celuici en joint encore quelque autre, c'est ou du riz, ou des choux, ou d'autres herbes hachées, et la plante

préférée le plus souvent n'est autre chose que notre laitron (sonchus oleraceus , L.) , qui s'est naturalisé au Brésil, et qui , par une singularité inexplicable , se montre souvent avec abondance dans les terrains où l'on a récemment brûlé des forets vierges. Comme on ne sait point faire le beurre, on y substitue la graisse qui s'échappe du lard que l'on fait frire. Le pain est un objet de luxe ; on le remplace par la farine de maïs, et on sert celle-ci tantôt dans de petites corbeilles ou des assiettes, et tantôt sur la nappe même, disposée en monceaux symétriques. Chacun , dans son assiette, saupoudre avec de la farine ses haricots ou les autres alimens auxquels on joint de la sauce, et il en forme ainsi une espèce de pâte ; mais, quand on mange de la viande rôtie, on prend, à chaque bouchée , une cuillerée de farine, et, avec une dextérité inimitable, on la lance dans sa bouche sans laisser tomber un seul grain. Un des plats favoris des Mineiros, c'est une poule cuite avec des fruits de quiabo ( hibiscus esculentus ) ' , d'où s'échappe un mucilage épais semblable à de la colle ; mais on ne mangerait point les quiabos avec plaisir s'ils n'étaient accompagnés à'angû , espèce de polenta sans saveur dont je parlerai plus bas. Nulle part peut-être on ne consomme autant de confitures que dans la province des Mines ; on met en confitures une foule de choses différentes 5 mais le plus souvent on ne distingue le goût d'aucune, tant le sucre y est pro-

1 On l'appelle quingombo à Uio de Janeiro et gombo dans les colonies françaises.

digne; Ce n'est pourtant pas là le genre de dessert auquel on accorde la préférence; ce qui fait les délices des Mineiros , c'est le plat de cangica, nom qu'ils donnent au maïs dépouillé de ses enveloppes et simplement cuit dans de l'eau. Rien n'égale la fadeur d'un tel mets, et pourtant on s'étonne de ce que l'étranger a assez mauvais goût pour y joindre du sucre. Il est bien rare de trouver du vin chez lesfazendeiros; l'eau est leur boisson ordinaire , et, pendant la durée des repas comme dans le reste du jour, on la sert dans un verre immense porté sur un plateau d'argent , et qui est toujours le même pour tout le monde. Chez les gens qui ne jouissent pas d'une grande aisance, on trouve, dans la pièce appelée sala, une énorme dame- Jeanne avec un coco emmanché d'un bâton , et chacun va se désaltérer a son tour. Il n'est peut-être pas au monde d'eau plus délicieuse que celle des parties montagneuses de la province des Mines ; la chaleur excite à en boire avec une extrême abondance, et je n'ai jamais ouï dire que personne en eût été incommodé.

Les gens de la dernière classe , tels que les toucheurs de bœufs et de mulets, sont les seuls qui pétrissent et mangent avec leurs doigts la farine et les haricots noirs. D'ailleurs il faut qu'un homme établi soit bien pauvre, pour n'avoir pas quelques couverts d'argent; mais ces couverts sont généralement d'une petitesse extrême. Partout l'on fait usage de nappes, mais on ne donne point de serviettes aux convives. L'esclave qui sert à table a toujours les pieds nus , quelque bien vêtu qu'il soit d'ailleurs, et il porte sur son épaule une

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longue serviette de toile de coton bordée d'une garniture à grands plis. Les Mineiros n'ont point l'habitude de causer en mangeant. Ils engloutissent les alimens avec une promptitude qui, je l'avoue, a souvent fait mon désespoir, et celui qui se contenterait de les voir manger, les prendrait pour le peuple de la terre le plus avare de son temps.

Après le repas, on se lève, on applique ses deux mains l'une contre l'autre, on s'incline , on rend grâces, on fait le signe de la croix, et ensuite l'on se salue réciproquement. Cet usage est respectable sans doute \ mais l'on est choqué de voir l'esclave qui a servi se joindre aux convives , et remercier Dieu pour un repas dont il n'a point pris sa part.

Le soir, après les grâces, les enfans ont coutume de s'approcher de leur père- ils lui demandent sa bénédiction, et ils la reçoivent.

Tout le monde , avant de se coucher, se lave les pieds avec de l'eau chaude. Dans les maisons riches, un nègre, sa serviette sur l'épaule, apporte de l'eau à l'étranger dans un grand bassin de cuivre-, mais les pauvres se contentent d'une gamelle de bois. Souvent, chez les hommes de couleur, le maître de la maison vient lui-même , comme aux temps anciens, laver les pieds du voyageur qu'il a accueilli avec l'hospitalité la plus aimable.

J'ai déjà dit qu'on avait généralement soin de bâtir les habitations dans les vallées. Celle de M. Gomes est située dans un fond qui , de tous les côtés, est borné par des hauteurs couvertes de bois vierges, de capoei-

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ras et de pâturages. A environ vingt ou trente pas de l'habitation coule le Percicaba T , rivière assez large qui , après avoir reçu les ruisseaux de Catas Altas , (XInficionado, etc., va se réunir au Rio Doce, et dont les eaux , souillées par les travaux des mineurs , coulent avec rapidité. Les montagnes qui s'élèvent audelà de la rivière, et qui font face à l'entrée de la maison , sont couvertes de forêts ; mais celles qui s'étendent sur le côté des premières, ne présentent que des broussailles. Au milieu de celles-ci, on voit un grand rocher grisâtre, et c'est à ce rocher que tout le canton doit le nom d' Itajurâ , qui , dans la langue des Indiens, signifie bouche de pierre3.

Faire connaître hfazenda d'Itajuni, ce sera donner une idée d'un grand nombre d'autres habitations. Les bâtimens sont disposés autour d'une grande cour qui a la figure d'un carré long. L'un des côtés est formé p&ï les cases à nègres, à la suite desquelles vient un moulin à sucre dont le toit est supporté par des poteaux très-élevés. Du côté opposé est le logement du maître , qui n'a qu'un étage et est aussi soutenu par des poteaux. A la suite de ce bâtiment , est un mur qui sépare

* Le Percicaba ou Piracicaba a sa source dans la Serra da Lapa (Casai), partie de la chaîne occidentale située au midi de Tijuco. Pirâ cy eabâ me paraît signifier, dans la langue guarani, poisson luisant et noir.

2 Ita, pierre ;jurû, bouche (ling. gei\). Comme il existe un autre Itajurâ sur la paroisse de Santa Barbara , on doit distinguer celui dont je parle ici par le nom d1 Itajurâ de S. Miguel de Mato dentro, du nom de la paroisse sur laquelle il est situé.

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la cour du jardin. Des granges et des magasins forment un des petits côtés de la cour, et, en face, est un mur contre lequel on a appuyé en dehors un petit hangar où Ton fait les fromages.

M. Gomes nous donna une marque de confiance et d'amitié extrêmement flatteuse, en nous conduisant dans son jardin , qui peut avoir environ un arpent. Ce jardin est traversé par un ruisseau limpide , qui nonseulement est d'une grande utilité pour les arrosemens, mais dont les eaux, détournées dans de petites rigoles , servent a garantir du ravage des grandes fourmis une partie des carrés où l'on plante des fleurs et des légumes. Nous trouvâmes dans le jardin de M. Gomes des orangers , quelques pêchers , une treille et des figuiers chargés de fruits beaucoup meilleurs que tous ceux de cette espèce que j'ai mangés en France. Les fleurs étaient celles qui ornent nos parterres, des œillets, des pieds -d'alouette, des scabieuses, des soucis, des dianthus bavbatus , des silène armeria, du romarin et du basilic. Quant aux légumes, nous n'en vîmes guère d'autres que des choux et quelques cucurbitacées.

Nous profitâmes de notre séjour à Itajurii pour aller, M. LangsdorfF et moi, visiter un ermitage célèbre, celui de Nossa Senhora Mai dos Homens ( Notre- Dame mère des hommes), qui est situé dans la Serra da Caraça à environ neuf lieues de l'habitation de M. Gomes.

Après avoir fait environ cinq lieues dans un pays inculte et désert, nous arrivâmes au village de Sauta

Barbara \ situé sur le ruisseau du même nom. Ce i village dépend de la justice de Caeté et de la comarca du Rio das Velhas, et est le chef-lieu d'une paroisse qui comprend six succursales et environ 12,000 habitans. Il est facile de voir que Santa Barbara eut autrefois une très - grande importance 5 mais cette bourgade est aujourd'hui tellement abandonnée, qu'un propriétaire qui y possède plusieurs maisons m'assura que personne ne voulait les habiter, même pour rien. A environ une demi-lieue de Santa Barbara , nous arrivâmes à S, Quiteria, habitation qui appartient au colonel Àntowio Thomaz de Figueredo Neves, oncle de notre compagnon de voyage, M. Ildefonso. Comme quelques autres fazeudas qui ont été bâties à l'époque I où les Mineurs étaient encore opulens , l'habitation de ! S. Quiteria ressemble bien plus à nos châteaux qu'à une de nos fermes. Elle est située auprès du ruisseau de Santa Barbara, entre des mornes qui n'ont pas une grande élévation. A l'exception d'un petit jardin qui tient à l'habitation même , on ne découvre autour d'elle aucune trace de culture, de tous les côtés, la terre a été déchirée et bouleversée par les chercheurs d'or. Les appartemens de l'habitation n'ont aucune tenture ; mais les lambris , le tour des portes et les portes elles-mêmes sont peints en façon de marbre 5 les plafonds , qui sont en planches , sont égale-

1 Santa Barbara , ou S, Antonio do Ribeirào de Santa Barbara, est situé à 9 lieues de Marianna et 89 de Rio de Janeiro , par 200 lat. et 333° 59' long. ( Piz. )

ment peints, mais d'une manière grossière, et représentent de grandes figures et des arabesques. On retrouve le même genre de décoration dans les fazendas que ]e comparais tout à l'heure à nos châteaux, et qui , comme je l'ai dit , datent de l'époque où la province était encore riche et florissante.

Nous vîmes, chez le colonel Antonio Thomaz, de la vaisselle d'argent parfaitement travaillée , et , entre autres , des aiguières d'une forme très -élégante. Cette argenterie attira surtout notre attention, quand nous sûmes qu'elle avait été faite, il y avait déjà un assez grand nombre d'années, clans le village deCatas Altas» On verra, au reste, que j'ai eu encore bien d'autres occasions d'admirer l'habileté des ouvriers de la province des Mines.

Ce qui prouve combien les parties élevées de cette province sont favorables aux fruits de l'Europe, c'est qu'on nous servit tout à la fois, chez le colonel Antonio Thomaz , d'excellentes figues , des pommes d'un goût agréable et des raisins noirs. Ces derniers , comme tous ceux que l'on recueille dans la saison des pluies, étaient assez bons, mais infiniment plus aqueux et moins sucrés que les nôtres \ Nous mangeâmes aussi à Santa Quiteria d'excellent pain fait avec du froment qui avait été recueilli à quelques lieues de cette habitation.

Le lendemain , après avoir pris congé du colonel An-

x On trouvera ailleurs des détails sur la végétation de la vigne dans la province des Mines.

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tonio Thomaz , qui nous avait parfaitement accueillis , nous nous remîmes en route. Nous suivîmes le ruisseau de Santa Barbara, qui perd bientôt son nom pour prendre successivement ceux du hameau de Barra et du village de Brumado, auprès desquels il coule. Brwnado ou Santa Anna do Brumado est une des succursales de Santa Barbara , et n'annonce plus , comme cette bourgade , que l'abandon et la décadence.

A peu de distance de Brumado , nous commençâmes à monter des mornes couverts de capim gordura qui appartiennent déjà à la Serra da Caraça \ A mesure que nous nous élevions , l'horizon s'agrandissait à nos yeux; mais nulle part nous n'apercevions ni habitations ni culture. Montant toujours, nous rencontrâmes des bouquets de bois, et les eaux rougeâtres de quelques ruisseaux nous prouvèrent qu'on venait chercher de l'or jusque dans ces lieux déserts. Le chemin, qui n'est qu'un sentier, doit paraître très-raide à quelqu'un qui n'est accoutumé qu'à ceux de l'Europe, et cependant, pour le rendre plus praticable, on a eu soin de le paver dans plusieurs endroits. A peu de distance de la chapelle de Nossa Senhora Mai dos Ilomens, nous commençâmes à trouver, au milieu des rochers, de fort belles plantes que nous ne connais-

1 Ce mot est à la fois portugais et guarani. Caraça en portugais signifie vilaine figure. En guarani , cara et haca ou caa racapaba, ou même simplement caraça, veut dire défilé.

sions pas encore, entre autres des orchidées à longs épis de fleurs d'un rouge vermillon , et une mélastomée arborescente, dont les feuilles glauques et rapprochées sont disposées sur quatre rangs, et dont les fleurs bleues à huit pétales et à étamines indéterminées sont presque aussi grandes que celles de la rose trémière.

Après avoir marché pendant environ deux heures depuis Santa Quiteria, nous arrivâmes enfin à l'espèce de plaine où se trouve situé l'ermitage de Nossa Senhora Mai dos Homens. Cette plaine, presque circulaire et un peu inégale, est arrosée par un grand nombre de ruisseaux et couverte de pâturages parsemés de quelques bouquets de bois. Quoique fort élevée au-dessus du bassin où coule le ruisseau de Brumado, elle-même se trouve entourée par de hautes montagnes, qui ne laissent d'ouverture entre elles que du côté par lequel on arrive, quand on vient de Santa Barbara. Dans la partie la plus basse, ces montagnes présentent quelques bois épars ; mais leur cime ne montre que des rochers nus entremêlés d'une végétation peu abondante.

C'est tout-à-fait à l'entrée de la plaine que je viens de décrire, et du seul côté où elle est ouverte, qu'a été bâti l'ermitage de Nossa Senhora Mai dos Homens. On est frappé d'apercevoir tout à coup un édifice aussi vaste à une telle hauteur et aussi loin de toutes les habitations. En arrivant, on se trouve sur une plate-forme, devant laquelle on a planté un rang de palmiers qui confondent leur élégant feuillage.

Sur cette plate-forme s'élèvent les bâtimens de l'ermitage, séparés en deux parties, qui font face l'une à l'autre. Un perron, placé entre ces deux portions cle l'édifice, conduit à une terrasse de plain-pied avec leur premier étage , et déplus avec l'église, qui, construite sur un plan moins avancé, forme en quelque sorte un corps de logis dont les deux bâtimens seraient les ailes.

Toute la façade de l'édifice , depuis l'extrémité d'une des ailes jusqu'à celle de l'autre, a environ vingt- trois pas, et chaque aile présente, au premier étage, six croisées assez écartées les unes des autres. Le perron a dix -huit marches : après les quatre premières , on trouve un large repos , et les quatorze marches qui viennent ensuite, plus étroites que les autres, sont bordées de chaque côté par une rampe en pierre d'un assez bon goût. Tout autour de la terrasse règne une balustrade semblable à la rampe de l'escalier.

Devant la porte de l'église est une espèce de porche formé par deux piliers qui soutiennent la tribune où l'on a placé l'orgue. L'église est étroite, mais fort ornée, et elle possède une très-belle argenterie, entre autres , de grands candélabres de vermeil irrégulièrement contournés comme ceux de tous les autres temples. Autour de l'église règne un corridor en fer à cheval qui ne communique point avec elle; on y entre par deux portes extérieures, et l'on y voit des chapelles placées de distance à autre. Sur l'autel de chacune est une statue en bois peint, qui représente le Christ dans quelqu'une des attitudes de sa passion.

Ces statues sont loin d'être des chefs-d'œuvre; cependant elles ont assez d'expression pour qu'on reconnaisse aisément l'intention de l'artiste, et l'on ne peut s'empêcher de les admirer, lorsqu'on sait qu'elles ont été sculptées par un homme qui n'avait jamais eu aucun modèle sous les yeux, et vivait dans la solitude sur les frontières du pays des Botocudos. Les deux chapelles les plus remarquables et les plus richement ornées se trouvent hors du corridor que je viens de décrire; elles sont placées vis-à-vis l'une de l'autre, au fond des bâtimens même de l'ermitage, et sont de niveau avec l'espèce de porche qui fait partie de l'église. Sur l'autel de la chapelle qui est à droite, sont plusieurs figures en bois qui représentent quelque circonstance de la passion. Dans la chapelle de la gauche , on voit un corps en cire , richement habillé, qui renferme des reliques que l'on a reçues de Rome.

Le rez-de-chaussée du bâtiment de l'ermitage a été employé à faire des magasins et des logemens pour les nègres. Le premier étage est divisé en cellules destinées aux ermites et aux voyageurs que la dévotion ou la curiosité amène dans ces montagnes.

Tel est l'ermitage de Nossa Senhora Mai dos Homens. Cet établissement ne date que de quarante et quelques années. Le fondateur vivait encore à l'époque de notre voyage et avait quatre-vingt-douze ans. Cet homme, né en Portugal, s'était d'abord retiré dans les montagnes de Nossa Senhora da Piedade, près Sabara; il fit un voyage dans celle de Nossa

Senhora Mai dos Homens , et , frappé de la singularité du site, il résolut d'y bâtir une église. Il avait alors plus de quarante ans. Les huit mille crusades qu'il possédait ne pouvaient suffire pour l'exécution de son dessein*, mais il sut communiquer son enthou-i< siasme aux habitans de la contrée, et bientôt les aumônes furent assez abondantes pour permettre de construire les bâtimens dont j'ai donné la description. L'établissement acquit des nègres et des bestiaux -, l'église s'orna et l'on y ajouta un orgue 5 l'ermitage fut pourvu de tout ce qui est nécessaire pour recevoir les voyageurs , et l'argenterie même ne fut pas oubliée. Le fondateur Lourenço se soumit à la règle du tiers ordre de Saint-François , et dix frères se joignirent à lui. Cependant la splendeur de cette espèce de monastère a été de courte durée : le frère Lourenço n'avait pas assez songé à l'avenir. A l'exception de deux , tous les ermites sont morts , et il ne s'est présenté personne pour les remplacer. Aucun souvenir antique ne se rattachait à l'ermitage 5 la dévotion des habitans de la contrée s'est refroidie, lorsque l'âge ne permettait plus au frère Lourenço de la ranimer-, les pèlerinages sont devenus plus rares; les aumônes ont cessé, et ces grands bâtimens si modernes laissent voir partout des traces de vétusté. Us ont suivi la destinée du fondateur -, ils ont décliné à mesure que les années s'appesantissaient sur sa tête. Ce vieillard erre comme une ombre dans ces corridors que son zèle peuplait jadis d'ermites et de pèlerins; sa tête s'est affaiblie, sa voix se fait entendre à peine; bien-

tôt il ne sera plus, et l'on ne sait pas même ce qu alors deviendra rétablissement qu'il a formé \ Il y a quelque chose de mystérieux dans la vie du frère Lourenço-, un des gouverneurs de la province sous lequel il a vécu, lui témoignait beaucoup de considération , et l'on soupçonne qu'il appartenait à une famille condamnée, sous le ministère du marquis de Pombal, pour crime de haute trahison. Je contemplais ce vieillard appuyé contre la balustrade de la terrasse de son monastère -, un palmier lui prêtait son ombrage-, sa tête était courbée vers sa poitrine, mais ses yeux trahissaient encore le feu qui les anima jadis 5 un bâton de jacaranda , plus noir que l'ébène, l'aidait à soutenir le poids de son corps-, il semblait plongé dans de graves réflexions, et peut-être accusait- il en lui-même bien moins la rapidité du temps que l'inconstance des hommes. Le nom du personnage extraordinaire qui régna sur la France était parvenu jusqu'aux oreilles du frère Lourenço , et il sortit de son accablement pour nous demander ce qu'était devenu Napoléon, depuis qu'il s'était remis entre les mains des Anglais. Les bienfaiteurs de l'humanité vivent inconnus-, mais la crainte n'est point discrète comme la reconnaissance-, la renommée des conquérans se répand dans les lieux les plus ignorés : c'est

1 Frère Lourenço l'a légué au roi , et on y a établi des missionnaires de Saint-Vineent-de-Paul qui se chargent d'élever la jeunesse. Il me semble qu'aucun local ne pouvait être mieux choisi pour former une maison d'éducation.

le bruit du tonnerre qui se fait entendre au loin et qui partout répand la terreur.

Le lendemain de notre arrivée, j'allai voir une foutaine d'eau ferrugineuse dont on pourrait tirer un j parti avantageux -, je passai la journée presque entière à i herboriser dans les alentours de l'ermitage, et, d'après ! la nature de la végétation, je soupçonnai que la plaine i où il est situé peut avoir la même hauteur que Villa : Rica.

Le surlendemain , nous gravîmes une des hautes mon- j tagnes qui entourent cette plaine. A mesure que nous ! montions , la végétation devenait moins vigoureuse et plus variée , et nous la vîmes changer successivement à différentes hauteurs. Je trouvai, entre autres, quelques plantes de la famille des éricacées ; plusieurs ombellifères à feuilles simples ; un grand nombre à'eriocaulon; deux ou trois espèces de vellozia; une étonnante variété de mélastomées à petites feuilles-, une su- 1 perbe utricidaire à rieurs roses presque aussi grandes que celles de Y anthirrhinum majus ■ -, une apocinée dont les corolles sont aussi larges que celles du nerium oleander; un drosera à feuilles linéaires, qui croît dans un endroit très- sec tout-à-fait à la cime de la montagne {drosera graminifolia , Aug. de Saint- Hil.) \ enfin je dus à M. Langsdorffun sauvagesia dont les tiges sont ligneuses, les feuilles semblables à celles des bruyères, et dont les rameaux délicats sont termi-

1 Utricularia reniformis N. U.,foliis reniformibus ; Jloribus magnis.

liés par un petit bouquet de fleurs roses ( lavradria ericoïdes y Aug. de Saint- HiL). Parvenus au sommet du pic, qui paraît être élevé de près de 6,000 pieds audessus du niveau de la mer, nous découvrîmes une de ces vues immenses qui frappent beaucoup plus par leur étendue qu'elles ne plaisent par leur beauté ; nous dominions une longue suite de mornes sans habitations et sans culture, et notre œil cherchait vainement quelque point où il pût se reposer. Je revins à l'ermitage avec soixante- dix espèces de plantes que je ne possédais point encore , et je passai la nuit à décrire les parties les plus délicates d'un grand nombre d'entre elles, éclairé par la lueur rougeâtre d'une lampe obscure. Au commencement d'un tel voyage, le zèle ne connaît point de bornes -, mais il vient un moment où il faut nécessairement gémir de n'avoir pas eu assez de prudence pour le modérer.

Nous retournâmes à Itajurû, en passant encore par Santa Quiteria, et nous y fûmes reçus aussi bien que la première fois.

Cependant le congé que M. Langsdorff avait obtenu pour voyager, approchait de son terme, et M. Ildefonso se voyait obligé d'aller reprendre le cours de ses études. En partant de Rio de Janeiro avec ces excellens amis, j'avais formé le projet de les accompagner aussi à leur retour; mais la province des Mines m'offrait tant de richesses végétales, que je pris la résolution de la parcourir presque tout entière. Ce fut encore un moment pénible pour moi que celui où je me séparai de MM. Langsdorff et lldefonso-, mais je

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