‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 51 sur 54 · LES INDIENS DE PASSANHA · texte numérisé non relu

LES INDIENS DE PASSANHA

Arrivée à Passanha. Situation de ce village. — Histoire de la colonie de Passanha. Les Malali's , Monoxâs , Copoxôs , Panhames , se joignent aux Portugais. Epidémie terrible. — Cultures propres aux environs de Passanha. Cannelle. Jatoba. Pauvreté des habitans de ce canton; leur goût pour l'eau -de -vie. Moyen de transporter a la mer les denrées de Passanha. — Quartel do Canto da Serra de S. Joâo. — Le commandant Januario Vieira Braga. Sa maison. — Divisions militaires. — Curiosité. — Aldea de S- Antonio ; chemin qui y conduit ; réception qu'on nous y fit ; les maisons qui le composent. — Les Malali's. Leurs traits, et en général ceux de la race indienne : exception. Couleur et position des yeux chez les Indiens. Couleur de leur peau. Prononciation des langues indiennes. Vocabulaire des idiomes malali' et monoxo. — Traditions historiques des Indiens de S. Antonio. — Etat de la religion chez ces Indiens. Le capitaine des Malali's. — Maison du conseil. Vêtemens des Indiens de S. Antonio; leurs occupations; leur caractère. — Ver du bambou. — Quartel de S. Antonio. Un Panhame. — Botocudos prisonniers. Manière de faire 1* guerre à ces sauvages. Absurdité de cette guerre. Idée que l'on a à Passanha des mœurs des Botocudos. Leur anthropophagie.

Je m'étais mis en route pour me rendre de Luiz da Mota à Passanha, lorsqu'à plus d'une lieue et demie du poste militaire où je devais m'airêter, je rencontrai deux hommes à cheval qui , lorsqu'ils m'aperçurent, mirent pied à terre, et m'annoncèrent qu'ils venaient au devant de moi de la part du commandant

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du poste, pour me faire ses complimens et prendre mes ordres. L'un de ces deux hommes était l'adjudant du commandant (ajuda/tte) , M. Francisco da Silva de Oliveira, et l'autre un des militaires du poste. Je remerciai beaucoup ces messieurs, et, pendant tout le chemin, la conversation roula sur le pays et sur les Botocudos.

Immédiatement avant d'arriver au village de Passanha, nous ne trouvâmes plus que des capoeiras , ce qui est le résultat naturel des établissemens formés par les hommes de notre race. Après avoir monté par une pente douce, pendant environ un quart d'heure, un morne assez haut, nous arrivâmes à une plate-forme d'où l'on découvre une très -grande étendue de montagnes et de vallées toutes couvertes de bois, et audelà desquelles l'horizon est borné par des monts trèsélevés qui font sans doute partie de la grande chaîne occidentale. C'est à l'entrée de la plate-forme, et surtout un peu au-dessous d'elle, qu'est bâti le village de Passanha. Les maisons qui le composent sont peu nombreuses, éparses çà et là, couvertes les unes en tuiles, les antres en chaume; aucune n'est blanchie, et elles n'annoncent que l'indigence. Il n'y a que quelques maisons à l'entrée de la plate-forme : elle est découverte dans le reste de son étendue; mais , sur la partie la plus reculée, s'élèvent solitaires l'église paroissiale et la maison du pasteur, beaucoup plus jolie que toutes celles du village. Derrière ces deux bâtimens se développe en demi-cercle un morne presque à pic, couvert de bois vierges, qui borne la plate-forme.

Tout cet ensemble présente un aspect sauvage dans lequel il y a en même temps quelque chose de grave et de solennel.

Le village de Passanha ' n'a pas plus de cinquante à soixante ans d'ancienneté (en 1817). Les premiers babitans ne songeaient qu'à chercher de for, et furent assez heureux dans leurs découvertes -, mais les Botocudos les inquiétèrent tellement que presque tous se retirèrent. Cependant, au mois de février 1807, le gouvernement envoya dans le pays une garde de quatre-vingts hommes que l'on établit d'abord dans une position très -saine, sur la crête d'un morne élevé, à une lieue du village, et qu'ensuite on transporta à huit lieues plus loin, sur les bords de la rivière de Sussuhy. Un homme intrépide, appelé Januario Vieira Bragà, commandait cette troupe, et était stimulé, dans l'accomplissement de ses devoirs, par l'espérance trompeuse de prendre quelque sauvage qui lui indiquât des mines riches et jusqu'alors inconnues aux Portugais. Les Botocudos furent poursuivis dans leurs forêts , et l'on en tua plusieurs. Quand on prenait quel-

1 L'on a écrit Pessanha , Pacainha et Passanha: j1 ai préféré cette dernière orthographe, parce qu'elle est conforme à la prononciation généralement usitée dans le pays même. M. le Prince de Neuwied écrit très-bien Passanha; mais on l'a induit en erreur, comme on va le voir, quand on lui a dit que les Malali's vivaient le long du Rio Voce supérieur sous la protection du quartel de Passanha. — Passanha viendrait-il des mots guaranis paye, sorcier, et câna , chose qui se remue?

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ques hommes de celte nation , on tâchait de les conduire au poste (quarte!) ; mais comme ils résistaient toujours, on les faisait périr : quant aux femmes et aux enfans , on les emmenait, et on les distribuait parmi les habitans, chez lesquels ils s'accoutumaient à la vie civilisée. Bientôt les attaques des Botocudos devinrent moins fréquentes-, les succès de la garde inspirèrent de la confiance, et de nouveaux habitans vinrent s'établir à Passanha; mais n'étant pas assez riches pour fouiller la terre et y chercher de l'or, ils ne s'occupèrent que de l'agriculture.

A l'époque où les premiers Portugais arrivèrent dans le pays , il était habité par une nation indienne appelée les Malalis , beaucoup plus douce que les Botocudos. Il paraît que des nègres fugitifs étaient déjà venus s'établir au milieu de ces peuples, et j'ai vu sur des cartes manuscrites Passanha indiqué comme un lieu nouvellement découvert où des Indiens étaient dirigés par une négresse. Quoi qu'il en soit, à l'approche des Portugais, les Malali's prirent d'abord la fuite-, mais ayant été poursuivis par les Botocudos, leurs ennemis, ils vinrent chercher un asile auprès des nouveaux habitans, avec lesquels ils s'étaient peu à peu familiarisés. On leur laissa cultiver la terre 5 il en est qui se louèrent pour travailler chez les Portugais, et plusieurs, admis dans la garde, devinrent très-utiles par la connaissance qu'ils avaient des habitudes de leurs ennemis; enfin ils furent baptisés, et se civilisèrent autant du moins que le permettaient leur naturel et les circonstances où ils se trouvaient. Aux Malali's se joi-

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gnirent quatre autres peuplades ou des portions de peuplades qui fuyaient aussi les poursuites des Botoeudos, ou qui seulement cherchaient à améliorer leur sort, les Panhames > les Copoxôs , quelques Macuras , et les Monoxôs1 , dont j'ai parlé ailleurs. Ces peuplades, réunies au poste portugais, formèrent, sur les bords du Sussuhy, un seul village auquel on donna le nom de Porto de Santa Cruz (port de Sainte- Croix), et cette petite colonie devenait chaque jour plus florissante, lorsqu'en 1814 une maladie épidémique enleva une grande partie de sa population.

Cette maladie paraît devoir être attribuée aux miasmes pestilentiels qui, à la suite d'une sécheresse, s'exhalèrent des vastes marais que traverse le Sussuhy avant d'arriver au lieu où le village était situé. Une fièvre brûlante, un tremblement violent, une douleur qui affectait la partie supérieure de la tête, et le délire, tels étaient les symptômes qui se manifestaient. La plupart des malades périssaient presque tout de suite 5 d'autres souffraient pendant quelques mois-, il en est enfin qui ne moururent qu'après avoir traîné pendant deux ans une vie languissante. Une foule d'Indiens prit la fuite-, mais la fatigue développait bientôt le germe de la maladie que ces infortunés por-

1 Je crois que l'on a eu tort d'écrire Malalizcs , Monachos , Copoches, peut-être même Capochos. Il faut aussi Botocudos et non Botecudos , Botocoudys ou Bootocudies. On a imprimé Pinhames et Panhamis , et les habitons de Passanha m'ont paru prononcer Pinhamis ; cependant, après bien des hésitations , j'ai cru devoir , avec Casai , adopter le mot Panhames.

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taient en eux ; ils tombaient épuisés, et mouraient misérablement dans les bois, isolés et loin de toute consolation. Le lieutenant Machado et sa femme firent une visite au Porto de Santa Cruz lorsque la maladie y régnait. Alors deux Indiens seuls n'avaient point encore été atteints par l'épidémie; tous les autres étaient malades, et ils succombaient successivement sans recevoir de secours. Un seul remède obtint du succès : ce fut l'application des vésicatoires. Les Portugais furent plus épargnés que les indigènes; ces derniers sont à présent réduits à peu près à une centaine , et il ne reste plus que cinq Panhames et un Copoxo. S'il s'est conservé un plus grand nombre de Malali's, c'est que leur capitaine, ayant déjà perdu beaucoup de monde, déclara au commandant portugais Januano qu'il voulait se retirer; et en effet, lorsqu'il en était encore temps, il alla chercher un autre asile. Quant à Januano, attaché à la discipline avec un respect idolâtre, il prétendit qu'il devait rester au poste que le roi lui avait assigné, et ce fut seulement à la dernière extrémité qu'il quitta le lieu dont l'air empesté avait causé tant de maux. La nuit même où l'ancien poste fut abandonné, les Botocudos vinrent y mettre le feu, et plantèrent une flèche au milieu de remplacement qu'il avait occupé. Le poste fut transporté sur le haut du morne où il avait été placé primitivement, et où il est encore aujourd'hui : on lui donne le nom de Quartel do Canto da Serra de S. Joâo (poste du coin de la Serra de Saint-Jean).

Quant au village de Passanha , situé sur une hau-

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teur où un air pur circule librement , il n'avait point souffert de la cruelle épidémie qui avait fait périr tant d'Indiens.

La paroisse ' dont ce village est le chef-lieu, bornée par celle de Villa do Principe, celle de Rio Vermelhoy et le pays des Botocudos, comprend une trèsgrande étendue de pays ; mais sa population ne s'étend pas au-delà de 1,200 individus. Les terres de cette paroisse sont d'une excellente qualité. Dans ce canton le maïs rend deux cents pour un -, le froment, qu'on y cultive beaucoup, rend plus de trente -huit pour un ; les haricots quarante, et même davantage. C'est pour Villa do Principe et Tijuco qu'on enlève le froment; il se vend , suivant les circonstances , de 1,200 à 3, 000 reis Yalq'ueire, et il est d'une qualité si bonne que quelques personnes riches de Villa Rica qui veulent avoir de belle farine , font venir leur grain de Passanha. Les habitans de ce village ne se contentent pas de cultiver leurs terres, ils élèvent aussi un grand nombre de pourceaux qui se vendent encore pour la consommation de Villa do Principe et celle de Tijuco. Le beurre de Passanha est d'une qualité excellente; mais on ne le paie pas moins d'une pataque (2 f. ), prix qui diffère peu de celui auquel se débite la même denrée dans les vendas de Rio de Janeiro \

1 Pizarro ne donne à cette paroisse que le titre de curato; mais il ajoute que le pasteur reçoit des appointemens du gouvernement.

a Le beurre qui se consomme dans la capitale du Brésil vient d'Europe.

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On trouve aux environs de Passanha une écorce roussâtre dont le goût est beaucoup plus faible que celui de la cannelle des Indes , et qui cependant pourrait la remplacer. L'analogie me porte à croire que cette écorce est celle de quelque laurier. On me donna aussi, dans le pays, un gros morceau d'une résine jaunâtre, transparente, qui ne se fond point dans la bouche , et qui brûle sans beaucoup de peine , en répandant une odeur faible , mais assez agréable. Cette substance est produite par les racines d'un grand arbre qu'on appelle jatoba (hymenœa courbaril , L. et Mart.) > Les habitans de ce canton font un grand cas de la résine du jatoba pour les maladies de poitrine, dans lesquelles ils l'administrent réduite en poudre.

Malgré l'extrême fertilité de ce pays, ses habitans restent pauvres. Leur église suffirait même pour trahir leur indigence ; car , au lieu de la planchéier comme tous les autres temples , l'on s'est contenté d'y étendre des nattes. Ce ne sont guère des gens riches qui voudraient s'enfoncer dans de sombres forêts , habitées par des hommes que l'on regarde comme des anthropophages. Les colons de Penha se sont établis sans capitaux ; les esclaves leur manquent . et , s'ils peuvent vivre , ils ne sauraient acquérir dt l'aisance.

Le goût de l'eau-de-vie est presque général dans tout ce canton-, les femmes n'en sont guère plus exemptes

1 On trouvé jatauba dans un savant auteur; mais c'est peut-être une faute d'impression.

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