‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 52 sur 54 · tome i · texte numérisé non relu

tome i

4i8 VOYAGE

que les hommes, et les blancs s'y livrent -à peu près autant que les gens de couleur. Il est à croire que l'ennui et le désœuvrement sont les causes qui ont rendu si commune une des passions les plus ignobles. Quoi qu'il en soit , la position de Passanha pourra devenir, avec le temps , extrêmement avantageuse pour l'exportation des denrées, et principalement pour celle du coton. De cet endroit à la mer, on ne compte que pour neuf journées de voyage. On avait fait, à travers les bois vierges , un chemin long de quinze lieues , qui aboutissait de Passanha à l'endroit appelé Porto Alegre (le port joyeux), situé sur les bords du Sussuhy. A une lieue plus loin, le Sussuhy se jette dai>s le Rio Doce; et de là à l'océan, il n'y a que pour quatre à cinq jours de navigation. Déjà l'on avait commencé à suivre I cette route, lorsque la garde fut réduite à trente hom- h mes ; alors il n'était plus possible de faire des patrouilles j jusqu'à Porto Alegre, et la crainte des Botocudos fit abandonner le chemin qui conduisait au Sussuhy. A la vérité, il y a entre Porto Alegre et la mer trois endroits où la navigation est gênée ; d'abord une cachoeira1 dans le Sussuhy , un peu avant son embouchure -, ensuite, dans le Rico Doce, un courant très-rapide qu'on nomme Uemi; et enfin, dans la même rivière, une

1 Les Brésiliens entendent, par le mot cachoeira, tantôt une cascade et tantôt un de ces intervalles où le cours des rivières est simplement embarrassé par des rochers qui s'élèvent plus ou moins dans leur lit. N'ayant pas été sur les lieux , j'ignore de quelle nature de cachoeira il s'agit ici, et c'est pour cela que je conserve ce mot.

autre cachoeira, appelée Escadinhas ( petits escaliers). Il paraît qu'il faudrait nécessairement décharger les marchandises à la cachoeira du Sussuhy \ mais , avec un peu d'adresse, on éviterait facilement les dangers du courant de TUemi, et une petite quantité de poudre suffirait pour rendre navigable la cachoeira d' Escadinhas. Tous les habitans de Passanha ont le plus grand désir de voir rouvrir la route de Porto Alegre -, mais , comme on le verra dans la suite de cet ouvrage, la navigation du Rio Doce est encore gênée par de très -grands obstacles, malgré les dépenses considérables que le gouvernement a faites pour les diminuer \

Je ne m'arrêtai point à Passanha -, j'allai au Quartel do Canto da Serra de S. Joâo demander l'hospitalité au commandant Januario Vieira Braga. Depuis l'âge de quatorze ans, ce vieillard avait toujours vécu dans les bois , occupé, tantôt à chercher de l'or et des pierreries , tantôt à combattre les Botocudos. Un tel genre de guerre était extrêmement fatigant -, car il fallait sans cesse parcourir de sombres forêts , déchiré par les épines , exposé à la faim et au risque continuel d'être percé d'une flèche par une main invisible. Tant de fatigues n'avaient cependant point altéré la santé de Januario-, il était âgé, lors de mon voyage, de plus de soixante-dix ans, et il avait encore assez de force pour abattre lui-même les arbres de la forêt. Son hu-

1 Dans ma seconde Relation, je reviendrai avec détail sur la navigation du Rio Doce et sur les afHuens de ce fleuve.

4ao VOYAGE

meur était toujours gaie , et sa physionomie respirait le calme et la bienveillance . Ce vieillard m'accueillit avec une politesse extrême, et ne cessa de chercher à me rendre agréable le séjour que je fis chez lui. Cependant , au milieu des efforts que le bon commandant faisait pour me bien recevoir, j'éprouvais une sorte de chagrin en voyant (|u'il possédait à peine ce que , dans nos villes, on appellerait le strict nécessaire. Sa maison ne méritait pas d'autre nom que celui de chaumière ; on n'avait pas même pris soin d'en blanchir les murailles, et pour tous meubles l'on n'y voyait ï qu'un girao, une table et quelques bancs.

C'est sur la crête d'un morne, entre deux vallées fj profondes, qu'a été établi le poste du Canto da Serra de S. Joâo. De là on découvre de tous les côtés des hauteurs revêtues de forêts 5 cependant les moins éloignées présentent quelques masses de rochers disposées par couches horizontales. Le quartier (quartel) consiste simplement en un petit nombre de maisons, toutes en assez mauvais état, et qui, comme celle du commandant, ne sont réellement que des chaumières.

Le poste de Passanha et les différons postes militaires placés sur la frontière du pays des Botocudos , ou même de celui des autres Indiens, portent le nom de division, et de chaque division dépend une certaine étendue de territoire. Dans le ressort de leur division, les commandans jouissent d'une très -grande autorité. Ils y sont juges des sesmarias; ils peuvent envoyer les habitans travailler aux chemins, et ils ont , en cas de besoin , le droit de les requérir pour Je ser-

vice du prince. J'ai déjà dit (chap. IX) que tout individu qui, dans la circonscription d?une division militaire, s'établit, avec les formes prescrites, sur un terrain vacant , était exempt d'impôts pendant l'espace de dix années 5 j'ai fait sentir les graves inconvéniens d'une telle loi, et par conséquent je crois inutile de revenir sur cet article. Je me contenterai de citer un fait qui montrera combien il y avait peu d'ordre dans les finances de la province des Mines. Lorsque j'étais à Passanha, la solde des militaires des divisions était en arrière de deux années , et cependant c'est sur cette solde qu'ils doivent se nourrir et se vêtir. Il est bien peu de pays où des soldats ainsi négligés voulussent encore rester à leur poste. Les militaires des divisions cultivent la terre, et par là seulement ils se mettent à l'abri de la faim et de la nudité \

J'étais logé, au Quartel do Canto da Serra de S. Joâo, dans une petite cbambre qui fait partie d'un bâtiment où couchaient aussi les soldats, et qui ressemblait à une grange. Presque partout, j'avais par mon travail attiré autour de moi un grand nombre d^ spectateurs; mais, au Canto da Serra, les curieux étaient réellement insupportables. Il m'était impossible d'être seul un instant, et à peine faisait -il jour, que ma petite chambre se remplissait de Portugais , de mu-

1 La division de Passanha était la cinquième. Les soldais des divisions ne font point "partie du régiment de cavalerie de la province, et sont, sous beaucoup de rapports, fort inférieurs à ceux de ce régiment.

lsii VOYAGE

Jâtreset d'Indiens, qui passaientune partie de la journée à me regarder écrire et à voir mon domestique Pregent dépouiller des oiseaux. Il n'est pas étonnant que, dans fin pays désert où l'on n'avait jamais vu d'étrangers, nous excitassions ainsi la curiosité-, mais il faut avouer en même temps que la persévérance avec laquelle on nous considérait prouve un désœuvrement dont on a heureusement chez nous bien peu d'exemples.

Du Quartel do Canto da Serra de S. Joâo, j'allai visiter XAldea de S. Antonio y qui en est à une lieue et demie, et où sont réunis les Indiens. Après avoir suivi , dans des bois vierges impénétrables aux rayons du soleil, un sentier étroit, embarrassé par des troncs renversés et des rameaux de bambous , je me trouvai dans un fond entouré de tous les côtés par des mornes élevés. C'est là qu'est située l'aldea. Un peu avant d'y parvenir, je fus obligé de descendre de cheval ; il n'y avait plus de sentier, et je marchais sur des branchages et des troncs d'arbres. Les Indiens ont sans doute pris la précaution de ne pas prolonger le chemin jusqu'à leurs demeures, pour pouvoir les garantir de l'attaque subite de Botocudos. L'adjudant du commandant m'accompagnait 5 c'était un homme excellent; les Indiens paraissaient le regarder comme leur père, et il était le parrain de presque tous leurs enfans. Ces bonnes gens le virent au milieu d'eux avec le plus grand plaisir, et ils nous reçurent de leur mieux. A notre arrivée, une vieille femme nous apporta des ajpis cuits sous la cendre, et d'autres Indiens voulurent nous faire accepter des graines et des plumes.

L'aldea de S. Antonio n'avait pas, en 1817, plus de trois ans d'ancienneté : ce fut quand l'épidémie de 181 4 eut cessé ses ravages, que les restes de la colonie indienne choisirent ce lieu pour s'y établir et pour y cultiver la terre. Les habitans de l'aldea ont ensemencé en maïs le penchant de tous les mornes qui entourent leur hameau } et, plus près de leurs demeures, ils ont planté des aypis , des haricots, des jacatupé, plante papillonacée, dont la racine tubéreuse se mange cuite dans l'eau ou sous la cendre, et peut fournir un excellent amidon. Les maisons des Indiens sont bâties sans ordre, dans l'intervalle étroit que les mornes laissent entre eux, et qui est arrosé par un ruisseau d'une eau pure. Ces maisons, lors de mon voyage, n'étaient pas au nombre de plus de dix , entre lesquelles on en bâtissait trois ou quatre autres. Chacune d'elles est construite avec des pièces de bois enfoncées dans la terre , écartées les unes des autres, et revêtues de nattes de bambous. Les toits sont couverts avec une espèce de graminée à feuilles jaunes, larges et fort longues, ou avec des morceaux d'écorce d'arbre absolument arrangés comme nos tuiles creuses. L'intérieur de ces chétivès demeures est assez propre : on peut dire même que les nattes qui les tapissent sont plus agréables à la vue que la couleur foncée de la terre avec laquelle sont bâties dans ce canton les maisons des Portugais. Les cloisons sont faites comme les murailles elles-mêmes. Quant au mobilier, les Indiens de S. Antonio n'en possèdent pas d'autre que des lits semblables à celui de Turvo Pcqueno (giraos, voyez le chapitre

précédent), et des pots ronds de différente grandeur,

faits par les femmes avec une terre noire assez fine.

Les Indiens que je vis à l'aldea étaient des Malah's, et je reconnus chez eux absolument les mêmes traits quej'avais observés chez les Coroados d'Uba, c'est-à-dire tous ceux qui me paraissent caractériser le plus généralement la race américaine *. La taille des Malah's est petite -, leur poitrine et leurs épaules sont larges , leurs cuisses et leurs jambes menues 5 ils ont le cou peu alongé , la tête grosse et ronde, les cheveux noirs, plats et touffus , de grands yeux, Fos des joues proéminent, le nez épaté, la bouche grande, les mâchoires avancées.

J'observai cependant chez quelques-uns de ces Indiens des différences individuelles qui me frappèrent. Un d'entre eux, que je vis au Quartel do Canto da Serra de S. Joâo , avait le bas du visage sensiblement plus étroit que le haut, la figure beaucoup plus alongée que celle des Coroados , la tête moins grosse et le nez moins épaté ; enfin il ressemblait beaucoup à deux | Cojapôs ou Cayapôs de la province de Goyaz, que j'avais eu occasion de voir à Uba. Avec le Malali dont je viens de parler, se trouvaient deux jeunes gens de quatorze à quinze ans, qui, par leur figure, ne diffé-

1 Je ne connais d'autres Américains indigènes que ceux du Brésil; mais je crois qu'il n'y a entre eux et les Indiens des Etats-Unis, du Pérou, du Haut -Paraguay, que les différences qui peuvent exister entre les diverses nations d'une même race.

raient pas moins que lui des autres habitans de S. Antonio. Ces deux jeunes gens, qui étaient fils du capitaine des Malalis, ne me parurent avoir rien dans leur physionomie qui appartînt à la race américaine ; mais je leur trouvai plutôt quelque chose des traits et du teint des mulâtres. Cette ressemblance, au reste, s'explique assez bien par les rapports que les Malalis eurent jadis avec des nègres fugitifs ; je dois ajouter aussi que la grand'mère du capitaine des Malalis était une négresse, et peut-être celle qui autrefois, dit -on, gouverna la peuplade.

Un caractère que je crois absolument sans exception chez les Indiens du Brésil méridional et des Missions de l'Uruguay, c'est la couleur des yeux, que j'ai constamment trouvée noire. La position des organes de la vue fournit encore un autre caractère. Chez les Indiens, en général, les yeux sont un peu bridés-, ils sont obliques, et leur angle extérieur se trouve plus élevé que l'intérieur. Cependant ces caractères de position et de forme ne sont pas sans exception.

Quant à la couleur des Indiens, je partage l'opinion du baron d'Eschwege, qui croit que la teinte cuivrée qu'on leur a attribuée, et qui se rencontre réellement chez plusieurs d'entre eux, ne leur est pas naturelle \ Parmi les Indiens que je vis à Passanha, je n'observai la couleur cuivrée que chez deux individus qui ne portaient point de chemise. Les autres, qui étaient vêtus, avaient la peau simplement basanée, et même

1 Voyez Journ. von Brasilien, I, p. 84 ■

d'an jaune beaucoup moins obscur que celle des mulâtres. Sur les bords du Jiquitinhonha , il existe des Botocudos presque blancs, et je vis à Passanha un jeune homme de cette nation qui non -seulement n'était point cuivré , mais dont les joues étaient embellies par le rose le ni us agréable. Les Botocudos que les soldats de Passanha prennent dans les bois, perdent peu à peu la couleur cuivrée quand on leur a donné des vétemens, et ils ne conservent qu'une teinte jaunâtre plus pâle que celle des mulâtres et un peu plus obscure que celle des blancs attaqués de la jaunisse, teinte qui même est à peine sensible chez certains individus plus blancs que quelques-uns de nos paysans français. La couleur cuivrée des Indiens qui restent nus n'est donc véritablement que le résultat de leur malpropreté, et celui de l'ardeur du soleil et de I toutes les intempéries auxquelles ils sont continuellement exposés. Voici encore un fait qui tend à confirmer ce que j'avance ici. Lorsque j'étais dans les Minas Novas , je vis un jeune mulâtre qui , avec les cheveux crépus des nègres , avait une figure fort agréable et tousles traits des Européens. Dans le moment où j'arrivai à la chétive demeure qu'il occupait, il ne portait qu'un simple caleçon de toile de coton, et il paraît que c'était là son vêtement ordinaire. Sa peau, qui restait exposée à l'ardeur du soleil et à une poussière très-abondante, était d'une teinte aussi cuivrée que celle des Indiens qui ont la couleur la plus obscure ; et certainement ce jeune homme n'appartenait nullement à la race américaine.

S'il existe des traits de physionomie à peu près communs à toutes les peuplades indiennes , il y a aussi dans la prononciation de toutes , malgré la variété de leur langage, certains caractères qui me paraissent appartenir à la race. Tandis que les Espagnols J Portugais, Italiens, Français, Allemands, Hollandais , Danois , et probablement toutes les nations d'origine caucasique, parlent de la bouche, les Indiens, au contraire, tirent du gosier les sons qu'ils font entendre, serrent ordinairement les dents, écartent très-peu les lèvres, et remuent à peine la langue,. Il est cependant facile de sentir qu'au milieu de ces caractères généraux, il doit y avoir, dans la prononciation des ditferens idiomes, des nuances particulières. Ainsi les Malalis ont beaucoup de sons qui viennent du nez , ce que je n'avais point observé dans la langue des Coroados. La langue des Monoxos a une prononciation encore plus sourde que celle des Malalis; et il est, dans la première de ces deux langues, des mots qui peuvent à peine se représenter avec nos lettres, tant les consonnes y sont affaiblies, et tant les voyelles y sont gutturales. Par exemple, ce n'est qu'à force de faire répéter le mot monoxo qui équivaut à notre mot miel, qu'il m'a été possible de sentir que ce même mot monoxo pouvait être représenté par les lettres suivantes, paugy sur lesquelles il faut glisser, presque sans remuer la langue et les lèvres, en poussant l'air hors du gosier. Au reste, s'il est vrai, comme le prétendent les Malalis, qu'ils aient avec les Monoxos une origine commune, il est bien extraordinaire que leurs langues

diffèrent autant entre elles. On pourra en juger par le vocabulaire suivant l : Dieu : Malali , Tupdn ; Monoxo, id. — Église : Mal. , Tupânhuê ; Mon. , id.

— Feu : Mal. , coid; Mon. , la prononciation française du mot keu. — Eau : Mal. , cheché; Mon. , la prononciation française du mot tîaîne, — Chemise : Mal. , camisdn ; Mon. , topitchaiti. — Coignée : Mal. , pi; Mon. , pihim ( h aspiré). — Père : Mal. , manaiamcd; Mon., tatdn. — Mère : Mal., itd; Mon. , hahalm ( ce mot se prononce entièrement de la gorge et du nez ). — Enfant : Mal. , iopndn ; Mon., totjô. — Homme : Mal., niopsd ; Mon., etpim. — Femme : Mal., nioptdnpitecndn ; Mon., atichum. — Allons manger, allons boire , allons dormir : Mal. , ia nasit , ia mococcioc , ia mihocno ( dans ce dernier mot Y h est aspiré, et la syllabe hoc se prononce du nez) : Mon., nham atchin, nJiani atcham (prononcez comme on prononcerait en français un mot ainsi écrit : atchame) , nham monôn.

— Puce pénétrante : Mal., amhai ( h aspiré ) -, Mon. , toctao. — Serpent : Mal. , hàhini; Mon. , rihan.

— Miel : Mal., ton; Mon., paug (ce mot se prononce dans la gorge, presque sans ouvrir la bouche). — Tête : Mal., cai; Mon., toi, — OEil: Mal., acheta; Mon. , ingud. — Nez ; Mal. , cegi; Mon., nitchicoi.

— Bouche : Mal. , iataco ; Mon., nicoi. — Dent :

1 Je suis ici l'orthographe portugaise , qui se rapproche mieux que la liôtre de la manière dont on prononce , et qui peut peindre des sons nasaux à peu près semblables à ceux des langues indiennes. L't est long.

Mal., ajo; Mon., tchooi. — Langue : MkL., nhoaiho; Mon., tchapetan. — Gorge : Mal., aon; Mon., ictacaL — Bras : Mon., nhîmnoi (dans ce mot Yo doit être prononcé fortement du nez). — Doigt : Mal., anhemeô ; Mon. , nhîmatôn. — Cuisses : Mon., ennJié. — Jambes , ennhîotâ. — Pieds : Mon. , iinpata. — Ongles , nhmîatchai.

J'ai dit tout à l'heure que les Malal/s croyaient avoir avec les Monoxos une origine commune. Les Indiens de S. Antonio ont en effet conservé quelques traditions historiques. Ils prétendent que les Panhames, les Malalis, les Pendis ouPindis, les Monoxos, les Coroados, etc., descendent du même père; qu'ils formaient autrefois une seule nation ; mais que la discorde s'étant introduite au milieu d'eux, ils se séparèrent et formèrent plusieurs peuplades différentes. Cependant ces Indiens se considèrent en quelque sorte comme les enfans d'une même famille, et c'est pour cette raison sans doute qu'ils se mêlèrent si facilement lorsqu'ils se rapprochèrent des Portugais. Suivant eux, les Monoxos , originairement appelés Munuchûs > commencèrent la guerre qui s'est toujours faite depuis entre les Botocudos et les différentes nations dont l'origine est commune. Les femmes des Monoxos ne mettaient au monde que dés enfans mâles. Pour empêcher leur peuplade de s'éteindre, ces sauvages enlevèrent les femmes des Botocudos, et telle est la source de la haine qui a toujours existé depuis entre ces derniers et les Monoxos , les Malalis , etc.

Tous les Indiens de S. Antonio ont été baptisés;

presque tous ont été mariés par le curé de Passanha-, ils prient, ils vont à confesse ; cependant je crois qu'ils ont des idées très-peu exactes de la religion chrétienne; et comment pourraient -ils en avoir de justes, vivant si loin de la paroisse, et ne recevant d'instruction de qui que ce soit? Nous demandâmes à l'un d'eux comment se disait Dieu dans sa langue-, il répondit Tupàn. Nous lui demandâmes ensuite comment ils appelaient saint Antoine, le patron de leur village, et il répondit encore Tupàn. Ces Indiens, d'ailleurs, croient aux maléfices , et quand ils tombent malades, ils s'imaginent souvent qu'ils ont été ensorcelés.

L'un des Malalis porte le nom de capitaine \ mais comme la peuplade est aujourd'hui entièrement soumise aux Portugais, le capitaine n'a guère d'autre autorité que celle que lui donne sur ses compatriotes la supériorité naturelle de son esprit. Il est fort aimé et fort considéré des Portugais, principalement du commandant, et c'est par son canal que les autres Malalis sollicitent les grâces qu'ils veulent obtenir.

Parmi les maisons de l'aldea , il en est une qui n'est habitée par personne : c'est la maison du conseil, qui appartient à la communauté. Les hommes les plus anciens et les plus considérés s'y rassemblent, et ils y délibèrent sur ce que l'on doit faire dans les circonstances importantes, sur les chasses que l'on doit entreprendre, etc. Cette espèce de conseil est un reste d'une ancienne institution qu'avaient ces Indiens avant de renoncer à la vie errante des forêts. Alors les plus vaillans formaient une réunion que l'on appelait

AU. BRESIL. 43i

le conseil des braves , et c'était ce conseil qui décidait de toutes les entreprises.

Entre eux, les Malal/s ne parlent pas d'autre langue que la leur; mais presque tous savent le portugais, et s'expriment dans cet idiome d'une manière assez intelligible.

Ils portent tous un caleçon de toile de coton blanche, et la plupart ont une chemise dont les pans, au lieu d'être cachés dans le caleçon, sont passés pardessus. Ce costume leur est commun, au reste, avec beaucoup de Portugais pauvres qui se servent ainsi de leurs chemises comme d'une espèce de blouse , afin de garantir leurs cuisses de la piqûre des épines. Quant aux femmes malal/s , elles ont une jupe de toile et une simple chemise qui leur vient au-dessus du sein.

Les occupations des Indiens de S. Antonio sont l'agriculture et la chasse. Ils n'ont encore, pour atteindre le gibier, que des arcs et des flèches.

Ces bonnes gens sont timides, d'une extrême douceur, et pour obtenir d'eux ce que l'on désire . il suffit de les caresser comme de petits enfans. Ce goût des caresses n'est pas, au reste, particulier à cette peuplade, et doit être considéré, de la part de ceux qui l'éprouvent , comme un aveu tacite de leur infériorité. Quoi qu'il en soit, les Portugais blancs ou mulâtres m'ont paru traiter les Indiens avec beaucoup de douceur, et vivre avec eux dans la meilleure intelligence.

Les Indiens de Passanha sont très-portés à l'amour. Il arrive même assez souvent qu'épuisés par la volupté,

ils renoncent à la vie , et qu'ils se suspendent à quelque arbre dans la foret.

L'un des mets favoris de ces Indiens est un gros ver blanc qui se trouve dans l'intérieur des bambous lorsque ceux-ci fleurissent, et qui a la longueur de la moitié de l'index {bicho da taquara). Les Indiens font cuire ces vers, et ils en retirent une espèce de graisse très -fine et très -délicate avec laquelle s'apprêtent les alimens. L'adjudant Francisco da Silva de Oliveira, dont j'ai parlé plus haut, me confirma ces détails, que je connaissais déjà, et m'en communiqua d'autres auxquels son caractère recommandable permet d'ajouter foi. Le ver dont il s'agit n'est point une nourriture saine, et lorsqu'il paraît, ce qui n'arrive pas tous les ans, puisqu'il faut pour cela que les bambous fleurissent, lorsqu'il paraît, dis-je, les Indiens éprouvent toujours des maladies. Ces hommes ont coutume de faire sécher quelques vers de bambous; ils les conservent avec soin-, ils les appliquent, réduits en poudre, sur les blessures, et celles-ci guérissent .avec une extrême promptitude. M. de Oliveira me dit avoir fait avec le plus grand succès l'expérience de ce remède sur luimême et sur d'autres personnes. Ce n'est pas tout : les Indiens emploient encore le bicho da taquara à un usage fort différent. Lorsque l'amour leur cause des I insomnies, ils avalent un de ces vers que l'on a fait il sécher, sans en ôter le tube intestinal, et alors ils i tombent dans une espèce de sommeil extatique qui dure plusieurs jours. Celui qui a mangé un ver desséché du i bambou raconte, en se réveillant, des songes mer-

veilleux ; il a vu des forets brillantes , il a goûté des fruits exquis. Mais avant de manger le bicho da taquara y on a grand soin d'en ôter la tête, que l'on regarde comme un poison dangereux. Les Indiens, au reste, ne sont pas les seuls qui fassent usage comme aliment du ver dont je viens de parler. Plusieurs Portugais le regardent également comme un mets délicieux. Lorsque ces vers paraissaient, le commandant Januario en faisait fondre une grande quantité , et il gardait leur graisse pour s'en servir en guise de beurre. Désirant ne pas laisser incomplet ce qui concerne le bicho da taquara, je citerai ici ce que j'ai déjà écrit sur cette larve dans l'introduction aux Plantes les •plus remarquables du Brésil et du Paraguay, « Je n'avais vu chez les Malali's que les bichos da tait quara desséchés et séparés de leurs têtes -, mais dans « une herborisation que je fis dans l'île S. Francisco , « avec mon Botocudo, ce jeune homme trouva un « grand nombre de ces vers dans des bambous fleuris, a et il se mit à les manger en ma présence. Il brisait « l'animal 5 il en ôtait avec soin la tête et le tube in- <( testinal, et suçait la substance molle et blanchâtre « qui restait sous la peau. Malgré ma répugnance, * je suivis l'exemple du jeune sauvage, et trouvai à ce « mets singulier une saveur extrêmement agréable qui « rappelait celle de la crème la plus délicate. Si donc, « comme je ne puis en douter, les récits des Malali's « sont fidèles, la propriété narcotique du bicho da « taquara résiderait uniquement dans le tube intesa tinal, puisque la graisse environnante ne produit

TOMl 1. 28

« aucun accident. Quoi qu'il en soit, j'ai soumis à « M. Latreille la description que j'ai faite de l'animal « dont il s'agit, et ce profond entomologiste l'a re- « connu pour une chenille qui probablement appar- « tient au genre cossus ou au genre hépiale. »

Tous les Indiens civilisés de Passanha n'habitent point l'Aldea de S. Antonio. De ceux qui sont employés comme soldats, les uns restent au poste du Canto da Serra de S. Joâo, les autres à un second poste qui est plus rapproché de l'aldea , et qu'on appelle Quarlel de S. Antonio. En quittant l'aldea, nous passâmes par ce dernier poste. Il a été placé dans un fond, entre des mornes très-élevés et entièrement couverts de bois. Les baraques qui servent d'habitations au détachement sont simplement construites avec de longues perches assez grosses et très- rapprochées, et elles ont un toit couvert avec des écorces d'arbres. A l'exception de cinq, tous les militaires du poste sont des Indiens qui ont avec eux leurs femmes et leurs enfans. J'y vis un Copoxo et un Panhame, et je ne leur trouvai aucun des traits de la race indienne. Le Panhame ressemblait extrêmement à quelques-uns de nos paysans français qui ont conservé cet air de simplicité que l'on voudrait toujours trouver aux champs. Comme ce Panhame est le seul que j'aie jamais rencontré, il m'est impossible de déterminer si ses traits étaient purement individuels , ou s'ils appartenaient réellement à une horde entière, ce qui constituerait une exception extrêmement remarquable.

Je vis, auprès de Passanha , plusieurs Botocudos de

tous les âges , qui avaient été pris dans la première enfance , et vivaient dans les maisons des Portugais en travaillant pour eux. Ces Indiens me frappèrent plus que les autres par l'obliquité de leurs yeux et par la largeur de leurs épaules et de leur poitrine. Ils ont de la vigueur, ils se montrent très-laborieux, et les Portugais se louent beaucoup de leurs services.

Quand la division militaire de Passanha était encore assez forte pour faire aux Botocudos une guerre offensive, les soldats avaient pour l'attaque des vestes de l'épaisseur d'environ un pouce , faites de plusieurs toiles de coton cousues ensemble, à la manière de nos couvertures piquées (gibâo). Ces vestes garantissaient des flèches le corps et les bras 5 mais elles laissaient à découvert la tête, les cuisses et les jambes-, elles étaient si raides qu'elles pouvaient se tenir debout, et leur poids ralentissait la marche du soldat accablé de chaleur. C'était ordinairement pendant l'obscurité que l'on se mettait en marche. On donnait une bougie à chaque soldat, et l'on s'enfonçait dans l'épaisseur des bois , précédé de quelques Indiens civilisés qui connaissaient les localités. Les cris des enfans et les chants barbares dont les hommes accompagnent les danses auxquelles ils se livrent ordinairement à la fin de la journée, faisaient reconnaître le lieu où une troupe de Botocudos devait passer la nuit. C'était toujours dans une vallée, sur le bord d'un ruisseau. On entourait de tous les côtés le lieu de la retraite des sauvages -, on leur laissait passer la nuit dans une sécurité entière ; et, à la naissance du jour, ils se voyaient environnés.

Alors le combat s'engageait ; les Portugais tiraient des coups de fusil, et les Botocudos lançaient des flèches. Peu à peu on resserrait le cercle qu'on avait formé autour de ces derniers, et quand il en était tombé un certain nombre, ceux qui restaient fondaient sur leurs ennemis pour s'ouvrir un passage et pour prendre la fuite. Enfin, lorsqu'il ne restait plus au milieu des Portugais que des femmes et des enfans, on s'emparait d'eux et on les emmenait. Les femmes poussaient d'abord de grands cris ; mais à peine avaient-elles fait un peu de chemin, qu'elles paraissaient consolées, et s'attachaient à leurs conducteurs. Quant aux hommes, lorsqu'il arrive qu'on en prenne quelques-uns , ils ferment les yeux, ne répondent pas même aux questions qu'on leur fait dans leur propre langue , refusent absolument de marcher, et se laissent donner la mort. Les Botocudos, craignant beaucoup les armes à feu, n'attaquent point les Portugais en face ; mais ils se cachent derrière les arbres , et lancent des flèches à ceux qui passent devant eux.

Quoi qu'il en soit , la guerre contre les Botocudos est une absurdité digue des temps les plus barbares , et M. l'adjudant Francisco da Silva de Oliveira fut le premier à m'en parler dans ce sens. Les troupes que Ton envoie contre les Botocudos ne sont pas suffisantes pour les exterminer, et par conséquent il faut se borner à en tuer de temps en temps quelques-uns pour lesquels on perd également quelques soldats. Ne vaudrait - il pas mieux tâcher de se rapprocher de ces sauvages , et profiter, par ce moyen , des terres dont ils

sont maîtres? Rien , me disait M. de Oliveira , ne serait plus facile. Les Botocudos de la septième division se sont déjà rapprochés des Portugais-, l'on pourrait se servir d'eux pour faire la paix avec les autres , et quelques présens de haches, de couteaux, accompagnés de paroles amicales , suffiraient probablement pour mettre un terme à toute hostilité \ Ce résultat serait sans doute fort à désirer pour les Portugais , auxquels il procurerait une vaste étendue de terrains fertiles. Quant aux Botocudos , il faudrait au moins qu'en profitant de leurs forêts, on prît, pour tâcher de les civiliser , des moyens différens de ceux qui ont été employés dans la septième division, où personne ne cherche à inculquer aux hommes de la même nation les véritables principes de la religion chrétienne, où ils reçoivent les plus mauvais exemples, et où les enfans , ravis à leurs pères , sont trop souvent condamnés à une sorte d'esclavage \

Ce qui me fut raconté à Passanha des mœurs des Botocudos de ce pays, prouve que ces Indiens diffèrent fort peu de ceux de la même nation qui habitent les bords du Jiquitinhonha, et que j'ai vus plus tard : peut-être même les différences que l'on m'indiqua

1 On verra dans mon second voyage que les Botocudos du Rio Doce ont cessé de faire la guerre aux Portugais. Ceux des environs de Passanha auront sans doute suivi le même exemple. Peut-être même les tribus de Passanha et celles du Rio Doce sont -elles identiques.

3 Depuis mon voyage au Jiquitinhonha, un Français, le respectable M. Marlière , directeur des Indiens, a pris autant qu'il le pouvait de sages mesures pour remédier au mal.

n'existent -elles pas réellement. L'on me dit que les Botocudos de Passanha restaient absolument nus ; qu ils n'avaient point de culte-, qu'ils ne conservaient aucune demeure fixe; qu'ils construisaient des cahuttes à la hâte et sans art, en enfonçant des morceaux de bois dans la terre et les recouvrant de feuilles-, qu'ils abandonnaient aujourd'hui les huttes construites la veille pour en former de semblables ailleurs -, qu'ils y faisaient du feu afin d'écarter les moustiques , très - abondantes dans les forêts -, enfin , que toute leur industrie se bornait à faire des arcs et des flèches pour aller à la chasse et tuer leurs ennemis. L'on m'ajouta que ces sauvages mangeaient la chair des animaux grillée au feu et cuite imparfaitement-, qu'ils passaient dans leurs oreilles et leur lèvre inférieure des morceaux de bois d'une grandeur démesurée, de la forme d'unbondon -, qu'ils couraient avec une grande rapidité, et que, pour accoutumer les jeunes gens à la course, ils leur liaient les jambes audessous des jointures , afin qu'ensuite, débarrassés de cette gêne, ils eussent une plus grande agilité. Si les Botocudos de Passanha n'ont , comme cela est vraisemblable , aucun rapport avec ceux du Jiquitinhonha, du moins l'ensemble des détails qui précèdent prouve , comme on le verra par la suite , que ces sauvages appartiennent tous à une même nation. Cependant , comme les Botocudos du Jiquitinhonha n'ont aucune idée de la Divinité », ceux de Passanha diflè-

1 Oi/verra du moins qucjs'ils en ont une idée, elle est bien vague , et se confond dans leur esprit avec celle du soleil.

AU BRESIL. 43g

reraient d'eux sur un point bien essentiel , s'il est vrai , comme on me le raconta dans le pays, qu'ils reconnaissent un Être suprême, et qu'ils le croient irrité, quand ils entendent gronder le tonnerre. Ce qui, au reste, tendrait à prouver que cette croyance leur a été communiqué par les Malali's ou d'autres Indiens de même lignage, c'est qu'ils donnent à Dieu le nom du Tupàn, qui appartient au langage de ces peuples. Il serait certainement très-curieux de rechercher la véritable origine de ce nom; car on le retrouve dans des idiomes fort différens entre eux.

On soutient généralement, dans la province des Mines, que les Botocudos sont anthropophages , et les renseignemens que je pris à Passanha tendent à confirmer cette opinion, Quand ces Indiens ont tué quelque ennemi, ils se repaissent, me dit-on, de sa chair comme d'un mets délicat, et ils ne font point le même cas de toutes les parties du corps. Bien des fois, m'assura-t-on, on a trouvé le tronc seul de ceux qu'ils avaient mis à mort, et l'on a vu les ossemens des autres membres autour des feux- abandonnés. Je dois dire ici que Firmiano , le Botocudo qui m'a suivi pendant plusieurs années, rejetait l'accusation d'anthropophagie comme un mensonge qu'avaient inventé les Portugais, pour avoir un prétexte de nuire à sa nation; mais il ajoutait en même temps que, ce qui pouvait avoir donné lieu à cette calomnie, était l'usage qu'avaient ses compatriotes de couper par morceaux le corps de leurs ennemis privés de l'existence.

>.^.5>»>.^.>.>.^.^.^>.>.>>>.&»&»0^^«^«3<««<^^^^^^<€ÎKS$K^

Page 1