‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 53 sur 54 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

VOYAGE DE PASSANHA AU TERMO DE MINAS NOVAS. — VILLAGE DE RIO VERMELHO. — CULTURE DU TABAC.

Départ de Passanha. — S. Roberto. L'auteur pris pour un médecin. — Attention du propriétaire de Cana Brava. Beau chemin dans un bois vierge. — Pont des Paulistes. — Rio Yermelho , rivière. Manière de prendre le poisson. — Village de Rio Vermelho; son origine; sa situation; ses maisons; sa population 5 pureté de l'air qu'on y respire; exemples de longévité; hydropisie. Productions du pays. — Culture du tabac. — Satire faite par un Mineiro de la nonchalance de ses compatriotes. — Changement dans l'aspect du pays. — Fazenda de Mondo JYovo. — Notes sur Rio Pardo et Conquista. — Indigotiers.

Je quittai , le 21 avril , le Quartel do Canto da Serra , pour aller visiter le termo si intéressant ■ de Minas

1 Itinéraire approximatif de Passanha à Minas Novas.

De Passanha à Luiz da Mota, environ 3 1.

— Aldea de S. Nicolao 2 £

— Cana Brava 2, -

— Jeronimo Luiz 4

— Rio Yermelho (village) 3

— Mondo Novo 2 |

— N. S. da Penha (village du termo

de Minas Novas) 4f

Total 22 L p.

Novas; et je pris congé du bon commandant de Passanha avec un sentiment profond de regret et de sensibilité. Il y a dans ces mots : nous ne nous reverrons jamais y quelque chose qui ressemble à l'éternité , et qui produisait sur moi une impression que je ne saurais rendre.

Je couchai une seconde fois à la fazenda de Luiz da Mota, à l'Aldea de S. Nicolao, à Cana Brava, et ce fut un peu au-delà de ce dernier gîte , au lieu appelé Ponte dos Paulistas , que je quittai la route de Villa do Principe, pour prendre celle du village de Rio Vermellto et de Minas Novas, en me dirigeant vers le nord.

Entre S. Nicolao et Cana Brava, il fallut m'arrêter quelques instans à la petite fazenda de S. Roberto. Le titre de docteur qu'on avait bien voulu me donner, depuis Villa do Principe jusqu'à Passanha, avait attiré plusieurs malades à S. Roberto; j'eus beau répéter que je n'étais point médecin , il fallut, bon gré, mal gré, que j'enseignasse des remèdes \ mais je suis bien sûr que mes bénignes ordonnances n'auront fait mourir personne.

Dans un espace de plus d'une lieue, avant d'arriver à Cana Brava , je trouvai le chemin entièrement nettoyé, et dans le meilleur état. C'était une attention qu'avait eue pour moi mon hôte de Cana Brava, et je lui dus le plaisir de faire, dans les bois vierges, une promenade délicieuse. A droite et à gauche du sentier qui , auparavant , formait toute la route , les arbres et les broussailles avaient été coupés dans un espace de

trois à quatre pieds, et laissaient voir le gazon le plus beau. Les branches mortes, les lianes pendantes et les rameaux entrecroisés des taquaras qui , à mon premier passage , me forçaient d'être sans cesse sur mes gardes, et de me coucher sur le cou de mon mulet, tout cela avait disparu, et je pouvais contempler à mon aise les majestueuses beautés des bois vierges-, ces bambous, dont les uns recouvraient de leurs petites feuilles des espaces considérables plantés d'arbrisseaux et de broussailles, et dont les autres formaient au-dessus de ma tête des arcs de triomphe-, ces lianes qui tombaient de la cime des arbres les plus élevés \ ces fougères arborescentes et ces palmitos (euterpe oleracea, Mart.) qui mariaient leur feuillage; enfin ces fougères plus humbles dont les espèces si variées montraient leurs feuilles au-dessus des gazons, ou les laissaient pendre du tronc des plus vieux arbres. Ce que j'avais à regretter parmi tant de magnificence, c'étaient des fleurs-, car à peine quelques lantana et deux ou trois espèces d'acanthées élevaient de loin en loin leur corolle d'un rouge vermillon au milieu des masses de veirdure qui les environnaient.

Les bois que l'on traverse depuis le commencement de la route de Minas Novas jusqu'au lieu appelé Jeronimo Lwïz, dans un espace d'une à deux lieues, ont un aspect encore plus sombre et plus sauvage que ceux du chemin de Passanha.

C'est à environ cent pas de l'embranchement des deux routes que se trouve le pont des Paulistes } dont le nom s'est communiqué à tout le voisinage. Là le

Rio Vermelho qui, plus haut, pouvait avoir une largeur égale à celle du Loiret , se trouve tout à coup resserré entre des rocs qui ne lui laissent qu'un passage de deux ou trois toises-, il se précipite, il écume, et bientôt il rentre dans un lit plus large où il coule avec tranquillité. Le pont a été bâti au-dessus de l'endroit ou la rivière se précipite; il est en bois, mais depuis Marianna je n'en avais pas vu d'aussi bien construit. Son nom prouve qu'il est dû à quelques-uns de ces aventuriers hardis qui, partant de la ville de Saint-Paul, firent autrefois tant de découvertes dans l'intérieur des terres , et dont le souvenir n'est point effacé de la mémoire des Brésiliens \

Après le pont des Paulistes, le chemin, qui n'est qu'un sentier fort étroit, suit presque toujours le Rio Vermelho. Quelquefois il le côtoie, et l'on voit les eaux noirâtres de la rivière couler lentement entre les grands arbres de la foret , les lianes et les bambous. Plus souvent, le sentier s'élève à une hauteur assez considérable au-dessus du lit de la rivière; alors les branchages dérobent celle-ci à la vue du voyageur; mais le bruit qu'elle fait entendre , en passant entre les rochers qui de temps en temps embarrassent son cours, trahit assez son voisinage. A environ une lieue et demie du village de même nom , le Rio Vermelho n'a déjà plus que deux ou trois toises. Le Cocaes % le Bar-

1 On a prétendu que parmi ces aventuriers il y avait des Français, et le nom de plusieurs Paulistes actuels semblerait le prouver.

a Suivant Moraes (Die, I, p. 423)> coeâo signifie une

reiro *, le Tuivo > viennent se jeter dans son lit, et c'est à la rivière qui résulte de la réunion de toutes ces eaux , que l'on donne le nom de Sussuhy \

J'observai , dans le Rio Vermelho , une des méthodes qu'emploient les habitans de ce pays pour prendre le poisson. En enfonçant, dans le lit de la rivière, de longues perches serrées les unes contre les autres, ils forment un carré long dont le rivage fait un côté-, et, au côté opposé , ils laissent une porte qui se lève verticalement, comme celle de certaines ratières. Ils jettent dans l'intérieur du carré des nymphes de guêpes dont les poissons sont très -friands-, ils lèvent la porte, l'attachent avec une liane à quelque arbre voisin, et quand ils croient que le carré s'est rempli de poissons , ils laissent tomber la porte.

Au-delà de Jeronimo Luiz , fazenda où je fis halte, les forêts sont moins épaisses, les capoelras et les capoeirôes deviennent plus nombreux ; on voit quelques habitations, et, après avoir fait trois lieues, l'on arrive au village de Rio Vermelho.

Ce village , situé à quatorze lieues portugaises de Tijuco, et environ quinze lieues de Passanha, est le chef-lieu d'une paroisse qui a douze lieues de longueur, et qui ne comprend qu'une population de 4>ooo indi-

sorte de bois du Brésil que Ton emploie dans les charpentes. Cocaes viendrait -il de ce mot cocâo?

1 Les Brésiliens appellent barreiro un lieu où il existe de l'argile salpètrée.

a Voyez ce qui a été dit sur cette rivière dans le chapitre XVI de ce volume.

vidus, dont deux mille deux cents au-dessus de F âge de sept ans \ Rio Vermelho n'a pas plus de quarante à cinquante ans d'ancienneté, et il paraît que ses habitans ont été attirés, non par l'intention de chercher de For, mais par la fertilité du terrain et par le voisinage de Tijuco, où les vivres se vendent à des prix plus élevés qu'ailleurs.

Comme le village dont il s'agit a été appelé Rio Vermelho , on pourrait croire qu'il est arrosé par la rivière du même nom -, mais cette dernière en est éloignée d'environ une lieue et demie , et c'est le ruisseau de Barreiro qui coule auprès du village.

Rio Vermelho a été bâti sur une' petite plaine entourée de tous les côtés par des montagnes. Il est plus long que large, et se compose d'une cinquantaine de maisonnettes qui , pour la plupart , sont nouvellement construites, mais dont à peine deux ou trois ont été blanchies, et qui toutes ne présentent qu'un simple rez-de-chaussée. Une partie de ces maisons forme une rue qui s'étend à peu près de l'orient au couchant; les autres maisons sont groupées ça et là ; toutes sont accompagnées d'un bouquet de bananiers, dont les longues feuilles s'étalent sur les toits couverts en

1 L'auteur des Memorias historicas donne à Rio Vermelho le nom de N. S. da Penha do Rio Vermelho, et il ajoute que ce village est situé par le i8°i8'lat. et 333° 1 8' long. , à 9 I. est-nord-est de Villa do Principe, 52 de Marianna, et i3o de Rio de Janeiro. Le même auteur indique une autre population que moi; mais j'ai dû préférer les renseignemens que j'ai pris sur les lieux.

tuiles. L'église est située sur une hauteur, à l'extrémité du village-, elle n'est point blanchie; ses murailles de terre tombent de toutes parts , et son intérieur est sans ornement. Le village est environné d'une pelouse , au milieu de laquelle croît en abondance une composée dont les feuilles sont étroites , les fleurs d'un pourpre pâle, et que l'on appelle erva do vigario. Des bois vierges très -épais couvrent les mornes assez raides qui, vers le nord, bordent l'espèce de petite plaine où le village est situé; du côté du midi1, au contraire, la montagne s'élève par une pente douce en formant un hémicycle parfait, et elle ne présente, au-dessus de sa base, que des gazons, puis de petits arbres écartés et des bouquets d'arbrisseaux, indices d'une ancienne culture. L'ensemble dont je viens de tracer le tableau présente un aspect fort agréable.

D'après ce qui précède, on voit qu'il y a une grande différence entre le Rio Vermelho et les villages voisins de Villa Rica; mais ceux-ci furent bâtis par des mineurs riches, et Rio Vermelho, comme Passanha, doit sa fondation à des cultivateurs probablement tous pauvres. Au reste, ces différens villages auront sans doute le même sort ; ils seront un jour également abandonnés , si les Mineiros ne se décident point à renoncer à leur système défectueux d'agriculture.

L'air qu'on respire à Rio Vermelho est très -sain,

1 Je dois prévenir que je n'ai pu déterminer la position des lieux avec une rigoureuse exactitude. Je ne répéterai plus cette observation.

et les octogénaires , les centenaires même n'y sont point rares. Peu de temps avant mon arrivée dans ce village, il y était mort deux époux, dont l'un avait cent vingt-huit ans, et l'autre cent trente-deux; et une femme avait péri, il y avait quelques mois, par un accident, laissant, à l'âge décent trente-deux ans, une fille de quatre-vingt-dix, qui travaillait encore et coupait des arbres avec la hache. En général, des exemples de longévité se rencontrent assez fréquemment dans l'intérieur de la province des Mines, et attestent la salubrité de ce beau pays.

La maladie la plus commune à Puo Vermelho comme à S. Miguel de Mato dentro, à Villa do Principe, Passanha et probablement toute la province, c'est l'hydropisie. Ici on attribue cette maladie aux choux dont les habitans font leur principale nourriture; mais il est beaucoup plus vraisemblable qu'elle est due , à Rio Vermelho comme ailleurs , à l'abus pernicieux de l'eaude-vie de sucre.

Ainsi que dans une foule d'autres villages, les blancs sont fort rares à Rio Vermelho, et la population presque entière de la paroisse se compose de mulâtres. Ces hommes , pauvres et ignorans , ne pouvaient manquer d'être superstitieux-, aussi, dans ce pays, croit-on beaucoup aux sortilèges.

L'agriculture forme l'occupation de tous les habitans du canton ; mais ils ont leurs champs à quelque distance du village, et, autour de celui-ci, l'on n'aperçoit point de terres ensemencées. Le tabac, la canne à sucre, le maïs, les haricots, sont les plantes

que Ton cultive principalement aux environs de Rio Vermelho. Les caféyers y réussissent très-bien; cependant on s'occupe peu de ce genre de culture, le café ne se vendant que *,2oo reis l'arobe, prix qui à peine dédommage le cultivateur de ses travaux. On plante aussi peu de cotonniers auprès de Rio Vermelho ; mais c'est parce que ces arbrisseaux n'y produisent pas autant qu'entre Passanha et Villa do Principe. La terre est cependant si fertile, qu'on a vu, m'a-t-on dit, un seul grain de blé donner jusqu'à soixante épis. Ainsi qu'aux environs de Sabara , on se sert ici de baguettes pour battre le froment; mais comme par cette méthode on perd beaucoup de grains, je tâchai de faire connaître l'usage de notre fléau. Je crus devoir aussi indiquer l'opération du chaulage, non-seulement aux propriétaires de ce pays, mais encore à ceux de la route de Passanha, qui tous se plaignaient de la rouille (ferrugem).

Pour la première fois, je viens de parler de la culture du tabac; je crois devoir faire connaître brièvement en quoi elle consiste dans ce pays. Après avoir coupé et brûlé les capoeiras, on fume la terre, et ensuite on y sème les graines du tabac. Lorsque celles-ci sont levées , on garantit les jeunes plantes de l'ardeur du soleil, en les couvrant avec des feuilles de palmier; mais quand le plant a acquis à peu près la hauteur de quatre doigts, on lui ôte son abri. La graine avait été semée très-dru ; mais lorsque le plant a environ un pied, on a soin de le repiquer. Quelques colons ne fument point le terrain où l'on transporte les jeunes pieds de

tabac; mais ceux-ci poussent beaucoup mieux, quand on fait usage du fumier. On replante le tabac par rangées, entre lesquelles on laisse assez de place pour qu'un homme puisse passer facilement, et, dans la même rangée , on met environ trois palmes de distance d'un pied à l'autre. On nettoie la terre autant de fois qu'elle en a besoin , et , chaque jour, jusqu'au moment où se fait la récolte , on enlève les bourgeons qui naissent à l'aisselle des feuilles, afin de faire prendre à celles-ci plus de vigueur. On peut semer le tabac dans toutes les saisons : celui qui vient pendant les pluies produit des feuilles plus grandes 5 mais celui du temps sec, que l'on est obligé d'arroser, a plus de force et de parfum. Pour se procurer du fumier, on garde à l'écurie autant de chevaux qu'il est nécessaire, et on les nourrit au râtelier avec de l'herbe fraîche. Dans les environs de Bahia, les propriétaires, m'a-t-on dit, entourent les terrains qu'ils doivent planter de tabac l'année suivante-, et , tous les soirs , ils y font parquer leur bétail pour engraisser la terre. D'après ce qui précède , on voit que la culture dont il s'agit demande infiniment plus de soin que celle du maïs et des haricots \ aussi y a- t-il beaucoup de propriétaires qui ne veulent point s'y livrer. Je fus reçu à RioVermelho par M. Maetinho Teixeira, beau-frère de l'adjudant du commandant de Passanha. Ce brave homme était extrêmement gai , et s'amusait beaucoup d'entendre parler une langue qui n'était point celle de Rio Vermelho. Mes plantes ne l'amusaient pas moins, et ses nombreuses questions montraient toute sa curiosité.

Page 1