‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 7 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

répandent ordinairement une lumière éclatante et d'un vert jaune ; cependant quelques-uns ne laissent échapper qu'une lueur rouge et obscure, et il en est qui ont tout à la fois quelques anneaux de l'abdomen remplis d'une lumière verte et d'aunes anneaux pleins d'une matière lumineuse et jaunâtre. Rien n'est plus amusant que de voir ces divers insectes voler par une nuit sombré dans les endroits où ils sont un peu nombreux. Les airs sont traversés par des points lumineux plus ou moins larges, plus ou moins éclatants, qui se croisent en tous sens, brillent un moment, disparaissent et se montrent plus loin. Le vol des coléoptères phosphoriques n'est pas le même pour toutes les espèces : quelques-unes s'élèvent à dix ou douze pieds ou même davantage } d'autres, au contraire, restent toujours à quelques pieds de la terre } la plupart volent horizontalement j mais dans les endroits marécageux on en trouve une petite espèce, qui, comme un jet lumineux, s'élance dans une direction oblique ou verticale, scintille un instant et disparaît. On sait que les insectes phosphoriques ont la faculté d'affaiblir ou de cacher la substance lumineuse qu'ils contiennent -, cependant lors même qu'ils ont cessé d'exister, la présence de cette matière se trahit encore par la couleur jaune serin de la partie qui la renferme, et, quand ils sont vivans , la clarté qu'ils répandent est souvent assez forte pour faire distinguer, dans l'obscurité, les objets les plus voisins. En me promenant un soir dans les environs de Rio de Janeiro , j'aperçus sur la terre un disque lumineux de plus d'un pied de

diamètre. A mesure que j'avançais la lumière fuyait devant moi -, je me mis à courir, elle redoubla de vi tesse; cependant je parvins à m' approcher assez près pour découvrir au centre du disque un point plus brillant, et pour me convaincre que cette lumière était due à un très -petit insecte qui, après avoir été long-temps poursuivi, passa sous la porte d'un jardin et m'échappa. Ceux qui forment des collections ont porté en Europe la plupart des insectes qui appartiennent au littoral du Brésil -, on en a formé des cadres arrangés avec plus ou moins d'ordre -, on les a classés avec art d'après leur organisation -.mais personne n'a songé jusqu'ici à étudier leurs mœurs si variées, leurs ruses, leurs amours, et l'Amérique attend encore un Réaumur ou un Degeer. Cependant, parmi ces insectes, il en est qui sont pour l'homme une source d'incommodités. A mon arrivée à Rio de Janeiro , j'avais eu les pieds rongés par les puces pénétrantes qui, comme les autres insectes malfaisans, attaquent surtout les Européens nouvellement débarqués. Elles sont principalement communes dans les bâtimens récemment construits et dans les rez-de-chaussée-, et c'était précisément celui d'une maison bâtie depuis peu de temps que j'habitais alors. Souvent l'on m'enlevait quelques-uns de ces insectes 5 et, un jour, l'on m'en tira dix -sept d'un seul pied. Ces animaux ont la même couleur que la puce ordinaire, mais ils en diffèrent par plusieurs caractères importai^ ils sont en outre plus petits, plus alongés : ils courent peut-être plus vite et sautent avec moins de vivacité. La puce pénétrante s'enfonce entièrement

dans la peau , et ne laisse apercevoir, en dehors du trou qu'elle s'est formé , que les deux ou trois derniers anneaux de son abdomen : la nourriture qu'elle prend à son gré lui dilate le tube intestinal d'une manière extraordinaire; à peine est -elle entrée dans la chair, qu'elle n'en peut déjà plus sortir par l'ouverture qu'elle s'était ménagée, et elle acquiert très-promptement le volume d'un grain de chenevis ou même d'un petit pois. Dans cet état , l'insecte a pris une figure entièrement différente, et serait incapable de changer de place-, c'est alors un globule blanchâtre, aplati, qui présente sur chacune de ses faces une petite proéminence brunâtre : celle de la face supérieure est formée par les derniers anneaux de l'abdomen , et la proéminence de la face inférieure par la tête et le corselet, qui n'éprouvent aucune dilatation. Une légère démangeaison avertit de la présence de l'insecte -, la chair s'enflamme un peu autour du point où il a pénétré, et il pourrait causer des accidens, si on le laissait séjourner long-temps dans la peau. Les nègres et les mulâtres ont une dextérité particulière pour enlever les bichos do pé ( c'est le nom que les Brésiliens donnent aux puces pénétrantes ) ; ils se servent pour cela d'une épingle, ou plus ordinairement encore de la pointe d'un couteau, et souvent ils ne causent pas la douleur la plus légère.

Dans les parties les plus humides et les plus récemmentbâlies de la ville de Rio de Janeiro, les moustiques1

1 Mosquitos.

pullulent bien plus encore que tous les autres insectes nuisibles. Pendant le jour elles se tiennent cachées derrière les meubles et clans les endroits obscurs ; mais quand le soir vient, elles quittent leurs retraites et commencent leurs persécutions. L'oreille est fatiguée de leur bourdonnement aigu, et leur piqûre, sans produire de boutons, cause une démangeaison brûlante qui prive du sommeil.

AUba, il n'y avait point de moustiques, comme en général dans les endroits qui ne sont pas très-bas et où les eaux ont un cours rapide ; mais j'avais à me plaindre de quelques autres insectes malfaisans : je me contenterai de dire ici deux mots des borrachudos , espèce que je ne crois pas avoir vue ailleurs que dans la province de Rio de Janeiro. C'est un taon d'une petitesse extrême , et dont le corps est très-ramassé. Cet insecte se pose légèrement sur les mains ou sur le visage -, il va , vient, et hésite long-temps avant de choisir l'endroit où il doit s'arrêter. Il pique sans qu'on s'en aperçoive 5 il attire le sang sous l'épiderme , et il y forme une petite plaque rouge, qui brunit, se dessèche, et finit par tomber. La démangeaison, qui avertit de la piqûre, est d'abord légère -, mais pour peu qu'on se frotte elle augmente , et la partie piquée s'enflamme d'une manière assez sensible.

Je revenais un soir d'une de mes promenades accoutumées, lorsqu'on vint me dire que mon hôte m'attendait dans la sucrerie ; je m'y rendis avec empressement, et ne fus pas médiocrement surpris en le voyant entouré d'hommes que je ne pus méconnaître pour des

indigènes. Ils appartenaient à la peuplade la plus disgraciée de la nature que j'aie rencontrée pendant mon séjour au Brésil \ Aux traits de la race américaine , si différente de la nôtre, ils joignaient une laideur particulière à leur nation : ils étaient d'une petite taille ; leur tête , aplatie au sommet et d'une grosseur énorme, s'enfonçait dans de larges épaules 5 une nudité presque complète mettait à découvert leur dégoûtante malpropreté ; de longs cheveux noirs pendaient en désordre sur leurs épaules; leur peau, d'un bistre terne , était ça et là barbouillée de roucou -, l'on entrevoyait dans leur physionomie quelque chose d'ignoble , que je n'ai point observé chez les autres Indiens 7 et enfin une sorte d'embarras stupide trahissait l'idée qu'ils avaient eux - mêmes de leur infériorité. Cet ensemble vraiment hideux me frappa beaucoup plus que je ne m'y étais attendu , et fit naître en moi un sentiment de pitié et d'humiliation. Je ne tardai pas à savoir que ces Indiens étaient du nombre de ceux que les Portugais appellent Coroados, et qui habitent les forêts voisines du Rio Bonito. Mon hôte avait remarqué que je désirais ardemment voir des sauvages, et par l'espoir d'une récompense, il avait décidé quelques-uns de ces hommes à se rendre à son habitation. A peine fus -je au milieu d'eux , qu'on les pria de danser; mais ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'ils y consentirent; et, pour les y déterminer, il

1 Voyez l'Introduction à mon Histoire des plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay.

fallut leur promettre du tafia , liqueur dont on leur avait déjà distribué une ample ration. Ils se rangèrent sur deux files, les hommes devant et les femmes derrière : les premiers tenaient leur arc et leurs flèches dans une position verticale, et celles des femmes qui étaient nourrices, gardèrent leurs enfans entre leurs bras. Ainsi disposés, ils se mirent à chanter sur un ton lugubre et monotone, et en même temps ils commencèrent leur danse. Ils avançaient à la suite les uns des autres en se portant gravement et en mesure , tantôt sur un pied et tantôt sur l'autre; de cette manière ils faisaient en ligne droite une douzaine de pas -, toute la file se retournait ensuite; ceux qui avaient été devant se trouvaient derrière , et l'on recommençait en sens contraire. A cette première danse en succéda une autre qui avait pour objet, nous dirent nos Indiens , de célébrer la défaite du jaguar, et qui était accompagnée d'un chant un peu moins lamentable. Ils s'avançaient de même sur deux rangs dans un très -petit espace-, mais au lieu d'avoir le corps droit ils le courbaient en avant, tenaient un de leurs poings sur leur hanche, et sautaient avec un peu plus de vivacité. Quand ils eurent fini de danser, on leur apporta des haricots et du maïs. Les femmes en prirent à poignée autant que leurs mains pouvaient en contenir, et mangèrent avec leurs doigts. Les hommes cherchèrent des écales de bois , et s'en servirent en guise de cuillère, en mangeant ensemble à la gamelle. Quand ils eurent terminé leur repas , le plus ancien de la petite troupe, celui qui paraissait en être le chef, vint s'asseoir aux

4o VOYAGE

pieds de M. d'Almeida-, alors le plus jeune, nommé Burè, s'avança vers ce dernier, et se tenant debout il lui adressa le discours suivant en mauvais portugais : « Cette terre est à nous , et ce sont les blancs qui la couvrent. Depuis la mort de notre grand capitaine, on nous chasse de tous côtés, et nous n'avons pas même assez de place pour pouvoir reposer notre tête. Dites au roi que les blancs nous traitent comme des chiens , et priez-le de nous faire donner du terrain pour que nous y puissions bâtir un village. » Cette petite harangue , qui n'était que l'expression trop fidèle de la vérité , fut prononcée d'un ton fort timide , mais en même temps avec une espèce de solennité qui la rendait plus frappante encore.

Excités peut-être par l'exemple des sauvages , les nègres de l'habitation demandèrent à leur maître la permission de danser à leur tour; elle leur fut accordée, et nous ne tardâmes pas à les aller voir prendre ce plaisir. Les nègres créoles dansaient des batuques1 , pendant que l'un d'eux jouait d'une espèce de tambour de basque, et qu'un autre, glissant avec rapidité un petit morceau de bois arrondi sur les coches transversales d'un gros bâton , produisait en même temps un bruit à peu près semblable à celui d'une crécelle. Dans un autre coin de la cour , des nègres de Mozambique formaient un rond au milieu duquel s'assirent deux ou trois

1 Danse indécente fort en usage chez les Brésiliens. C'est à tort qu'en Allemagne on a écrit baducas.'

musiciens qui commencèrent à frapper en mesure sur de petits tambours peu sonores. Les danseurs les accompagnaient de leurs chants; ils sautaient en tournant toujours dans le même sens, et à chaque tour leurs mouvemens s'animaient davantage. Le jarret plié , le poing fermé , l'avant - bras dans une position verticale, chacun d'eux s'avançait en trépignant du pied , et donnait à tous ses membres une sorte d'agitation convulsive qui devait être extrêmement fatigante pour des hommes qui avaient travaillé pendant toute la durée du jour. Mais cet état violent leur procurait cet oubli d'eux-mêmes qui fait tout le bonheur de la race africaine , et ce ne fut qu'avec le plus vif regret qu'ils virent arriver l'instant marqué pour leur repos.

Le lendemain matin, je m'empressai d'aller rendre visite à nos Coroados, et je passai la journée au milieu d'eux. Ayant traversé deux fois leur pays pendant le cours de mes voyages , j'ai eu occasion d'ajouter d'autres renseignemens à ceux que me procura leur séjour à Uba , et je réunirai ici ce que j'ai appris sur ces sauvages.

Les Coroados du Rio Bonito se composent de deux hordes mélangées, les Tampruns et les Sasaricons \ Le nom de Coroados % que les Portugais donnent ?

1 La finale du premier de ces deux mots se prononce comme la syllabe un des Portugais , et le second comme leur ào.

2 Les Portugais ne prononcent point coroatos , comme on l'a écrit en Allemagne.

ces Indiens , comme à plusieurs autres peuplades ' , signifie couronnés, et doit, à ce quil paraît, son origine à l'usage qu'avaient autrefois un grand nombre | d'indigènes , soit de se couper les cheveux sur le milieu de la tête, à la manière de nos prêtres 2 , soit plutôt de ne conserver qu'une calotte de cheveux, comme font encore aujourd'hui les Botocudos. M. Jozé Rodriguez fut le premier qui s'occupa de la civilisation des Coroados du Rio Bonito. Ses soins ne se bornaient point à ceux des environs d'Uba et de Pao Grande : il fit faire une percée qui allait duParahyba au Rio Preto. A une époque où ce pays n'était point encore habité par des hommes de notre race, il traversait seul ou presque seul les forêts les plus épaisses ^ il portait aux Indiens des vivres , des instrumens de fer et des remèdes ; il entrait dans leurs huttes et profitait, pour leur donner le baptême, de la confiance qu'il leur avait inspirée. Il poussait si loin le désir de leur plaire, qu'un jour il mangea avec eux du maïs qu'ils lui présentèrent pour le régaler, et qui, auparavant, avait été mâché par de vieilles femmes. Après la mort de cet homme bienfaisant, le gouvernement confia la surveillance des Coroados à un directeur auquel on accordait cent mille reis par an (environ 625 fr.) ; mais on ne tarda pas à se lasser de cette dépense, et actuellement on ne s'oc-

1 Les Portugais appliquent ce nom , même à des Indiens qui habitent l'extrémité méridionale de la province de Saint- Paul.

3 Telle est l'opinion de M. le baron d'Eschwege.

cupe plus des Coroados. On les avait d'abord établis ikns une aldea l , à environ neuf à dix lieues d'Uba , de l'autre côté du Parahyba. Aujourd'hui ils errent au nombre de cinq à six cents dans les bois des alentours, ne conservant point d'habitations durables, et vivant la plupart du temps de leur chasse. Pour satisfaire la passion qu'ils ont pour l'eau-de-vie, ils se décident quelquefois à travailler dans les habitations portugaises 5 mais à peine ont -ils gagné de quoi s'enivrer, qu'ils se reposent. Ils font, avec assez d'art, des arcs et des flèches 5 ils savent tirer de l'étoupe des jeunes rameaux du cecropia (embauba), et ils en fabriquent des hamacs et un tissu croisé très -fort, mais grossier, dont ils font des jupes qui descendent à peine jusqu'aux genoux : c'est là que se borne toute leur industrie. Leurs huttes ne sont autre chose qu'une espèce de berceau assez mal construit, haut d'environ quatre pieds, et couvert de feuilles de palmier. Parmi eux il en est peu qui restent nus : la plupart portent de mauvaises hardes que les Portugais leur donnent gratuitement ou en échange de leur travail.

Quelques-uns ont recule baptême : d'ailleurs ils sont absolument étrangers à la religion chrétienne; et, à trente ou quarante lieues de la capitale, on laisse errer quelques centaines d'Indiens au milieu des forêts, sans que personne songe à les élever à ce faible degré de civilisation dont ils seraient susceptibles.

1 Ce mot , qui signifie proprement village en portugais , ne s'applique au Brésil qu'à eeux des Indiens.

Les Coroados reconnaissent un chef pris au milieu d'eux -, mais son autorité sur des hommes qui vivent dispersés dans les bois , doit nécessairement être extrêmement bornée.

Ils peuvent changer de femme quand bon leur semble, et l'on assure que la polygamie est en usage parmi eux. La femme suit son mari à la chasse, et c'est elle qui porte le petit bagage, comme cela a généralement lieu chez les peuplades sauvages.

Il paraît qu'avant de se mêler parmi les Portugais , les Coroados mettaient dans leurs amours aussi peu de mystère que les animaux : ils sont aujourd'hui plus réservés. Cependant il ne faudrait pas croire que leurs mœurs se soient réellement épurées depuis qu'ils ont eu des communications avec des hommes de notre race : les femmes coroados ne s' eiïarou client point des gestes , souvent fort indécens , que les blancs se permettent devant elles1, et il est bien rare qu'elles résistent aux moindres sollicitations. La pudeur, il est vrai, était autrefois inconnue à ce peuple, et les individus des deux sexes se rapprochaient pour satisfaire un besoin, comme ils buvaient lorsqu'ils avaient soif; mais en donnant à ces hommes l'idée de la décence, les Portugais leur ont appris à la mépriser, et on les a corrompus avant de les civiliser.

J'ai vu Burè , ce Coroado dont j'ai parlé plus haut, réjouir ses camarades par ses gestes grossiers, tandis qu'un jeune Indien, qui jusqu'alors avait vécu

1 C'est du moins ce que j'ai vu à Ubâ.

loin des habitations portugaises, le regardait de l'œil le plus indifférent. L'indécence fait rougir la vertu, et elle excite le rire de celui qui , connaissant la pudeur, ne craint pas de la blesser. Dans l'état de pure nature, on ne doit concevoir ni le rire de l'un ni la rougeur

de l'autre.

En peignant l'impression que fit sur moi la vue des Coroados, la première fois que j'en aperçus quelques-uns, j'ai déjà parlé de l'infériorité de cette peuplade. Je n'en ai point en effet-rencontre de plus désagréable ni de plus stupide. Autant, par exemple, les Botocudos sont vifs, gais, ouverts et affectueux, autant les Coroados sont indifférens , tristes et apathiques-, ils regardent à peine, ainsi que je l'ai dit ailleurs, celui qui les caresse ou leur fait des présens \ et leurs manières rappellent celles des individus de notre race qui sont tombés dans l'imbécillité. Tantôt ils montrent une sorte de timidité niaise, et quand on leur parle, ils baissent la tête comme des enfans 5 tantôt ils poussent de grands éclats de rire , sans qu'il soit possible d'en deviner la raison.

Parmi les bagatelles que je donnai à ceux qui étaient venus à Uba, rien ne parut leur plaire autant que les épingles. J'avais cru leur faire un très -grand plaisir en leur offrant un miroir ; mais les hommes le regardèrent à peine , et les femmes , auxquelles il donnait sans doute le sentiment de leur infériorité , se cachè-

1 Voyez l'Introduction à mon Histoire des plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay.

rent le visage avec les mains aussitôt qu'elles l'aperçurent. Une d'elles, cependant, qui avait eu plus de rapports avec les Portugais, finit par l'accepter, mais ce fut pour s'en servir dans l'instant même en guise de couteau.

Voulant écrire quelques mots de la langue des Coroados sous la dictée de ceux qui étaient venus à Uba, je tirai de ma poche une plume et de l'encre; mais à l'instant même tous me quittèrent brusquement et allèrent se promener dans la campagne. Cependant ils revinrent vers le soir, et je sus qu'ils avaient craint que je ne les emmenasse par force à Rio de Janeiro, parce que, peu de temps auparavant, ils avaient vu des militaires qui avaient saisi des déserteurs au milieu d'eux, porter également une écritoire.

Ce fut avec une peine extrême qu'à l'époque où je passai dans le pays de ces Indiens , je décidai ceux que j'allai visiter, à m'enseigner quelques mots de leur langue; pour obtenir un terme de plus il fallait de longues supplications, des caresses et toujours quelque présent.

Voici les mots qu'ils me communiquèrent-, je les écrivis tels qu'ils doivent se prononcer d'après l'orthographe portugaise, qui s'écarte moins que la nôtre de la représentation exacte des sons : Dieu, Tupan; eau, nhuman; feu, motè; soleil, copé; tête, kè; lune , pergran; homme, cuaiman; femme, boiman; enfant, spona {a fermé)-, père, seleua; mère, ioua; fils, smeiua; main, juparé; bras, nhat; doigt, tupié; pied, jupareuan; yeux, murim; nez, n'hua ; bou-

che, chori ; langue, tâo; arbre, bô; oiseau , proono.

A peu près comme tous les Indiens , les Coroados parlent la bouche presque fermée et poussent les sons avec effort du' fond de leur gosier. Quelque abrégé que soit le vocabulaire que je viens de citer, il suffit pour faire voir que la langue des Coroados, comme beaucoup d'autres langues américaines, a l'avantage d'admettre des termes composés -, ainsi jupcireuan ( le pied ) , est un composé de juparé ( la main ) ; cuaiman et boiman sont évidemment des composés , et il en est de même de seleua, loua, smeiua.

M. d' Almeida ne passa que quinze jours à son habitation 5 mais il me permit d'y rester encore après son départ, et en me quittant, il pourvut à tous les moyens de rendre mon séjour chez lui aussi agréable qu'il pouvait l'être encore en son absence.

Aux collections que j'avais commencées, j'ajoutai quelques mammifères que j'envoyai au Muséum de Paris immédiatement après mon retour à Rio de Janeiro.

C'était principalement quand il avait plu que les chasseurs de M. cl' Almeida tuaient le plus de gibier. Je les questionnai à ce sujet, et ils me répondirent qu'à la suite d'une pluie leurs pas se faisaient beaucoup moins entendre que quand leurs pieds broyaient à chaque instant des feuilles ou des branches desséchées 5 ils ajoutèrent même que, pendant la sécheresse, le jaguar, disait -on, léchait sans cesse ses pattes afin de faire moins de bruit et de ne point effrayer sa proie.

On m'apporta un matin une sarigue femelle que l'on

avait tuée d'un coup de fusil. Ses huit petits, qui n'avaient reçu aucune blessure , demeurèrent attachés pendant tout le reste du jour aux mamelles de leur mère-, je les en arrachai le lendemain , mais ils les reprirent presque aussitôt. Le troisième jour tous étaient encore vivans, à l'exception d'un seul; les autres, détachés de la mère pour la seconde fois et jetés par la fenêtre , ne moururent qu'au bout de quelques heures ; enfin, la vie est tellement tenace chez cette espèce, qu'un des petits, auquel un domestique avait fendu la peau du ventre dans toute sa longueur, survécut assez long- temps à cette opération cruelle. Nous nous sommes accoutumés à voir dans la sarigue un symbole intéressant de l'amour maternel; mais il ne faut pas s'étonner si les Brésiliens ont peu de pitié de ces animaux : non -seulement la sarigue a des formes désagréables et répand une mauvaise odeur, mais les cultivateurs la regardent comme un fléau , parce que , beaucoup plus petite que le renard, elle ne fait guère moins de ravage parmi les poules.

Après avoir passé un mois à Uba je songeai à retourner à Rio de Janeiro , et l'administrateur de l'habitation m'annonça, par ordre du propriétaire , que je ne partirais point sans emporter des vivres. Un mulâtre que M. d'Almeida avait eu la bonté de laisser à la campagne pour me servir, devait être mon guide et conduire le mulet porteur des provisions. Ne sachant point encore ce que sont les esclaves , et surtout ceux de sang mélangé, je m'abandonnai entièrement au bon Antonio. Il me fit dîner à Pao Grande, chez les amis

de M. d'Almeida. Le soir je parlai des provisions ; Antonio me répondit qu'elles avaient été oubliées , et que le mulet était uniquement chargé d'effets appartenant à son maître -, je le crus sur parole, et soupai médiocrement à l'auberge de Bemfica. Je repartis le lendemain après un déjeûner assez léger, mais le mulâtre m'assura que je serais amplement dédommagé par un dîner qu'il me ferait faire chez un colonel ami de M. d'Almeida. Cependant nous nous rapprochions de plus en plus de la ville , la maison du colonel ne se présentait pas, et la faim commençait à se faire vivement sentir; elle finit par m'inspirer quelque défiance, et , malgré la résistance de l'honnête Antonio, je visitai le mulet et le trouvai chargé de provisions plus abondantes qu'il n'en eût fallu pour dix personnes. Je me promis de profiter de l'expérience que je venais d'acquérir, et ne voulus point trahir le bon Antonio ; mais les nègres qui conduisaient mes collections , et qui étaient restés en arrière , ne furent pas aussi discrets que moi , et le fidèle mulâtre fut châtié pour son larcin.

Page 1