‹ Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas GeraesChapitre 8 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DEPART POUR LA PROVINCE DE MINAS GERAES , ROUTE DE MO DE JANEIRO JUSQU'A L'ENTRÉE DE CETTE PROVINCE.

Départ de Rio de Janeiro avec MM. Langsdorff et Antonio Ildefonso Gomez. — Aspect charmant des alentours de Rio de Janeiro. — Paroisse d' Inhuma; étymologie de ce nom. — Comparaison des paroisses des environs de la capitale avec celles de l'intérieur. — Irajd. — Rencontre des Coroados. — Végétation des haies. — Chacaras. -—S. Antonio da Jacutinga. — Portrait des propriétaires de sucreries. — Bem(ica. — Peaux d'animaux sauvages. — Visite à Ubâ. — Chemin d'Ubâ au Parahyba. — Rivière du Parahyba; réflexions sur le peu de population de ce pays, i — fassoura , plante mucilagineuse. — Ranchos. — Tableau des vendas ou tavernes. — Composition des caravanes ; leurs usages. — Tableau des plateaux et bassins du Brésil méridional.' — Des routes en général , et en particulier de celle de Rio de Janeiro à Pailla Rica; causes principales du peu de ressources qu'offre cette route , quoiqu'elle soit très-fréquentée.— Farinha. — Hameau de Paiol. — Aspect d'une forêt de montagnes. — Parahybuna , rivière qui divise la province de Rio de Janeiro et celle de Minas Geraes.

Voulant m'accoutumer par degrés à la chaleur du pays, j'avais formé le projet de commencer mes voyages par la province de Rio Grande -, mais M. Antonio Ildefonso Gomez , jeune Brésilien avec lequel je m'étais lié , et qui cultivait la botanique avec succès , m'engagea à aller passer quelques mois chez son père

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dans la province des Mines , et je me rendis à ses instances.

Ce jeune homme , M. Langsdorff , consul de Russie, et moi , nous partîmes de Rio de Janeiro, le 7 décembre 18 16, accompagnés de mon domestique, d'un jeune Indien Botocudo , qui servait M. LangsdofT, enfin d'un nègre et d'un mulâtre qui appartenaient à M. Ildefonso , et auxquels nous confiâmes le soin de nos mulets.

En quittant Rio de Janeiro , nous prîmes le chemin de terre, celui dont j'ai déjà parlé. Dans un espace de quelques lieues , ce chemin , quoique sablonneux , est beau, assez égal, et peut être suivi par les voitures. Bientôt nous passâmes devant le palais de Saint-Christophe. A droite nous étions à peu de distance de la baie dont nous avions quelquefois des échappées délicieuses 5 à gauche nous découvrions une vallée parsemée de collines et couverte de maisons de campagne entre lesquelles sont des pâturages et des terrains cultivés -, au - delà nous apercevions les hautes montagnes de Tijuca , dont les flancs sont revêtus de bois vierges. Rien au monde n'est aussi beau peut-être que les environs de Rio de Janeiro. En été le ciel est d'un azur foncé, en hiver ses teintes se radoucissent et offrent ce bleu tendre qu'on admire chez nous dans les belles journées d'automne. Là jamais la végétation ne se repose, et, dans tous les mois de l'année, les bois et les campagnes sont ornés de fleurs brillantes. Des forêts vierges aussi anciennes que le monde étalent leur pompe presque aux portes de la ville, et forment

un contraste ravissant avec les ouvrages des hommes. Les maisons de campagne qu'on aperçoit de tous côtés n'ont aucune magnificence -, on y a peu suivi les règles de l'art ; mais l'originalité de leur construction contribue à rendre le paysage plus pittoresque. Qui pourrait retracer les beautés que présente la baie de Rio de Janeiro , cette baie qui , suivant un de nos amiraux les plus instruits , contiendrait tous les ports de l'Europe ? qui pourrait peindre les îles si différentes entre elles dont elle est parsemée, cette foule d'anses qui dessinent ses contours , ces montagnes majestueuses qui la bordent, cette végétation si riche et si variée qui embellit ses rivages ?

Les routes voisines de la capitale du Brésil sont aujourd'hui aussi vivantes que celles qui conduisent aux plus grandes villes d'Europe. Pendant une couple de lieues , nous ne cessâmes de rencontrer des hommes à pied et à cheval ; des nègres ramenaient à vide les mulets que le matin ils avaient conduits à la ville chargés de provisions ^ des troupeaux de bœufs et de pourceaux touchés par des Mineiros s'avançaient lentement en faisant voler des tourbillons de poussière , et à chaque instant nos oreilles étaient frappées du bruit confus que faisaient dans les vendas les esclaves confondus avec des hommes libres d'une classe inférieure \

Après avoir marché pendant deux lieues, nous trouvâmes l'église paroissiale iïlnhauma ou S. Tiago

1 Tableau tracé en 1822.

iïlnhauma, petit édifice construit isolément sur une plate-forme d'où Ton découvre une vue très -agréable.

Le nom cYInhauma n'est probablement qu'une corruption de celui à" Inhuma x que l'on donne , au Brésil, à l'oiseau singulier que les naturalistes appellent palamedea cornuta. Comme beaucoup d'endroits portent le nom $ Inhuma ou as Inhumas, il est probable que cet oiseau, aujourd'hui extrêmement rare, était autrefois très - commun -, mais on l'aura détruit pour se procurer cette espèce de corne qu'il porte sur sa tête et à laquelle on attribue une foule de vertus imaginaires \

Dans l'intérieur du Brésil on fait quelquefois soixante lieues et davantage sur le territoire d'une paroisse où il existe à peine un millier ou deux d'habitans. Mais ce qui prouve combien les environs de Rio de Janeiro sont déjà peuplés , c'est que sur la paroisse d1 Inhauma , qui n'a pas un rayon de plus d'une demi -lieue, on compte deux cents feux et seize cents adultes3.

Cette paroisse, comme plusieurs de celles qui avoisinent Rio de Janeiro, n'est point formée par un village proprement dit , mais elle se compose uniquement de maisons éparses dans la campagne. Au

1 S'il faut en croire Marcgraff , on l'appelait de son temps anhima.

2 Peut-être recherche -t- on plutôt les éperons dont ses ailes son* armées.

3 YoyezMemorias historicas de Rio de Janeiro, vol. VIII , p. 2da, p. 3s.

contraire , dans les parties reculées de l'intérieur , il n'y a pas de paroisse sans village, et la raison de cette différence peut être, ce me semble, indiquée d'une manière plausible. Autour de Rio de Janeiro les terres se sont divisées plus que partout ailleurs; chaque portion de terrain a eu ses habitans, et lorsque dans un canton il s'en est trouvé un nombre suffisant, on y a formé une paroisse. Mais personne n'était assez éloigné de l'église pour ne pouvoir pas s'y rendre en peu de temps, et comme les vendus où l'on s'approvisionne des denrées les plus nécessaires sont dispersées sur le bord de tous les chemins, chaque propriétaire en a toujours quelqu'une à sa portée-, par conséquent il n'y avait aucune raison pour qu'il se formât un groupe de maisons autour de l'église plutôt que partout ailleurs. Il n'en a pas été de même dans les provinces centrales , où les habitations sont très -éloignées les unes des autres. Outre sa demeure ordinaire, chaque cultivateur a voulu avoir près de l'église une maison dans laquelle sa famille pût se reposer de la longue course qu'elle a faite pour assister au service divin, où il pût recevoir ses amis, et enfin traiter d'affaires avec ses voisins rassemblés. Les ouvriers, les marchands, les cabaretiers, ont dû naturellement chercher à se rapprocher du lieu où se réunissaient les propriétaires, et c'est ainsi que se sont formés , pour la plupart , ceux des villages de l'intérieur qui ne doivent pas leur origine à la présence de l'or. jy Inhauma nous allâmes coucher à Irajâ, autre

paroisse encore plus importante, puisque dans un rayon de près de deux lieues, elle comprend une population d'environ quatre mille six cents communians et trois cent cinquante feux1.

Il faisait déjà nuit quand nous arrivâmes à Iraja, et je remarquai une maison qui était illuminée par un très-grand nombre de lanternes de papier rangées sur la même ligne. On me dit que le maître de cette maison avait chez lui un petit oratoire consacré à la Vierge, pour laquelle il professait une dévotion particulière, et que, comme c'était le lendemain la Conception , il avait voulu fêter sa patronne.

Lorsque je sortis, le jour suivant, de la chambre où j'avais couché, je fus très-surpris de trouver à la porte de la maison une troupe de douze ou quinze Coroados, femmes et hommes , parmi lesquels étaient la plupart de ceux que j'avais vus à Uba. Quoique j'eusse passé un jour entier avec eux, il y avait à peine un mois , que je leur eusse fait beaucoup de petits présens , et que mon costume et mes questions multipliées eussent dû laisser quelques traces dans leur souvenir, ils ne parurent point me reconnaître, et me regardèrent à peine. Ils allaient, disaient-ils, à Rio de Janeiro pour réclamer du roi une lieue carrée de terrain où ils voulaient s'établir, et d'où l'on prétendait les chasser. Je ne sais ce qu'ils devinrent, mais il

1 Voyez Memorias historicas de Rio de Janeiro. C'est cet Irajâ qui a été indiqué dans le Flora Brasilia, etc. , comme situé dans les campos de Minas, .

n'est guère vraisemblable que personne ait fait attention à leurs plaintes.

Après Iraja le chemin devient moins égal , et dans quelques endroits , il traverse des terrains marécageux où fleurissent plusieurs pontederia, une belle sagittaire et un rhexia orné de jolies fleurs roses.

Dans les capoeiras l un peu humides, j'observai l'espèce de ôignonée qu'on appelle vulgairement ipé. C'est un grand arbre qui perd ses feuilles tous les ans et fleurit avant que les nouvelles feuilles repoussent : il était alors couvert d'une immense quantité de belles fleurs jaunes qui le faisaient distinguer au loin. Les branches de Vipé commencent assez bas 2 et forment une tête irrégulière et alongée. Son bois , d'un blanc jaunâtre et d'une extrême dureté, est très -recherché par les habitans du pays : on l'emploie dans la charpente et le charonnage, et l'on en fait aussi des bâtons et d'excellens manches d'outils.

Si auprès de Rio de Janeiro on peut se croire dans les environs d'une des plus grandes villes d'Europe, cette illusion se dissipe bientôt. A mesure qu'on s'éloigne d'Inhauma on voit moins de maisons, les vendas sont plus rares , on trouve moins de terrains en culture, les bois deviennent plus communs, et comme on se rapproche davantage des montagnes, l'aspect du pays prend un caractère plus grave. Jus-

1 On donne ce nom , comme on le verra ailleurs , aux bois qui poussent après la destruction des forêts vierges.

2 Ce caractère est- il constant?

qu'à Inhauma, le chemin est bordé de haies artificielles, formées de cette mimose charmante qui est aujourd'hui si répandue autour de Rio de Janeiro. Depuis Inhauma, ces haies sont déjà composées de plantes du pays -, ce sont les espèces les plus communes, celles sans doute qui ont échappé à la destruction des bois vierges , principalement diverses espèces de bignonées, des bauhi?îia, un* cordia à odeur fétide ( cordia hircina , Aug. de Saint -Hil. ), et le pittangueira , myrtée qui caractérise les terrains sablonneux et voisins de la mer.

A une couple de lieues de Rio de Janeiro cessent les çhacaras% ou maisons de campagne, et commencent les sucreries. A peine en compte-t-on cinq sur la paroisse d'Inhauma, et déjà il en existe douze sur celle d'Iraja , et onze sur celle de S. Antonio da Jacutinga'1, paroisse qui vient après Iraja, et dont les terres basses et humides conviennent parfaitement à la culture de la canne à sucre. Elle y donne trois coupes consécutives, et ensuite on laisse reposer les terres pendant quatre ans, à moins qu'on n'y mette du fumier, ce que commencent à faire les cultivateurs qui ont peu de terrain.

La possession d'une sucrerie établit parmi les cultivateurs des environs de Rio de Janeiro une sorte

1 Les Indiens désignaient sous ce nom les faibles espaces de terrain qu'ils mettaient en culture : les Brésiliens ont appliqué ce mot à leurs maisons de campagne.

a Memorias historicas , etc.

de noblesse. On ne parle qu'avec considération d'un senhor d'ingenho (propriétaire d'un moulin à sucre), et le devenir est l'ambition de tous. Un senhor d'ingenho a ordinairement un embonpoint qui prouve qu'il se nourrit bien et qu'il travaille peu. Lorsqu'il est avec des inférieurs, et même avec ses égaux, il se rengorge, tient la tête élevée, et parle avec cette voix forte et ce ton impérieux qui indique l'homme accoutumé à commander à un grand nombre d'esclaves. Quand il est chez lui, il porte une veste d'indieune, des galoches, et un pantalon ordinairement mal attaché; il n'a point de cravate, et toute sa toilette indique qu'il est ennemi de la gêne; mais s'il monte à cheval , il faut que sa mise annonce sa dignité , et alors le frac, les bottes luisantes, les éperons d'argent, une selle très -propre, un page noir en espèce de livrée, sont pour lui de rigueur.

Je passai pour la seconde fois par Aguassû, et je couchai encore à l'auberge de Bemfica, dont le propriétaire nous montra des peaux de jaguars, de chats sauvages, de macacos vermelhos (espèce de singe), de cerfs, de coatis, etc. , qu'il achète des chasseurs de la montagne, et qu'il revend à la ville après les avoir fait tanner. Les peaux de cerfs nous étonnèrent par leur épaisseur-, celles de coatis nous parurent également très -épaisses relativement à la grosseur de l'animal; elles sont flexibles, et Ton peut en faire de très -bonnes empeignes.

Nous montâmes la grande Cordilière, nous entrâmes dans le bassin du Parahyba , et , parvenus au chemin

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qui conduit à l'habitation d'Uba, nous nous y rendîmes , M. Langsdorff et moi , laissant notre caravane suivre la route ordinaire.

Après avoir passé un jour à Uba, nous en partîmes de très -bonne heure pour aller rejoindre nos compagnons de voyage, qui étaient convenus de nous attendre sur les bords du Parahyba. Nous suivîmes d'abord, au milieu des bois vierges, un chemin de traverse qui ne sert qu'aux habitans du voisinage. Bientôt ce chemin n'est plus qu'un sentier étroit, formé par le lit d'un ruisseau qui coule encaissé entre deux bords assez élevés et entièrement à pic j des arbres touffus étendent leurs branches au-dessus du ruisseau -, ils arrêtent les rayons du soleil et protègent des bégonia, des aroïdes , de nombreuses fougères et d'autres plantes qui n'aiment que l'ombre et la fraîcheur. Nous fûmes obligés de passer sous un vieux tronc d'arbre qui, en tombant, avait formé au-dessus du chemin une espèce de pont : ce tronc avait perdu son feuillage, mais il s'était paré d'une verdure étrangère; des plantes parasites , pressées les unes contre les autres , couvraient sa surface supérieure, et, de droite et de gauche, ils laissaient pendre leurs racines au-dessus de nos têtes.

Sur toute la route d'Uba au Parahyba , on ne fait guère un quart de lieue sans rencontrer quelque demeure , mais en général ce ne sont que des chaumières. Une habitation n'offre bien rarement qu'une maison isolée ; presque toujours elle se compose d'une réunion de petits bâtimens construits sans ordre , mais

6o VOYAGE

dont l'ensemble est souvent fort pittoresque. Cette multiplicité de petites constructions semble pouvoir s'expliquer d'une manière assez plausible par la nature des établissements ruraux. L'homme qui commence est ordinairement très-pauvre-, il bâtit une humble chaumière : mais si peu à peu sa culture augmente , il achète un nègre, puis un autre, et à mesure que ses besoins l'exigent , il doit élever une nouvelle chaumière auprès des anciennes.

A l'endroit aippeïgEncrusiada (embranchement), le grand chemin dans lequel nous étions rentrés tombe dans la véritable route de la province des Mines. Nous avions fait environ cinq lieues depuis Uba , lorsque les sons argentins d'une cloche qui retentissaient dans le silence des bois, nous avertirent du voisinage d'une église 5 et en effet, au bout de quelques instans, nous nous trouvâmes sur le bord du Parahyba , en face du rezistro, nom que l'on donne aux lieux où l'on acquitte les droits dus à l'État et où l'on demande les passe-ports.

Le Parahyba est la seule rivière considérable qui coule dans la province de Rio de Janeiro. Il prend sa source à peu de distance de la ville de Paraty, et à environ vingt-huit lieues de la capitale. Il coule entre la grande Cordilière et la chaîne occidentale qui lui est parallèle , et il va se jeter à la mer à l'extrémité de la province , au - dessous de la ville de S. Salvador de Campos de Goytacares.

La vue que nous découvrîmes en arrivant au bord du Parahyba est assez riante et d'un caractère étranger

à l'Europe. Le fleuve coule avec rapidité au milieu des rochers qui s'élèvent au-dessus de ses eaux. Sur la rive opposée à celle où nous étions s'avance la maison du rezistro , bâtie sur des poteaux -, quelques pas plus loin est le rancho ou hangar destiné à recevoir les voyageurs , et qui fait face au lit du fleuve 5 une vingtaine de chaumières presque Carrées sont éparses ça et là; enfin, derrière le hangar, s'élève un petit coteau sur le penchant duquel nous découvrions une église à travers le feuillage de quelques arbres touffus, tandis que du côté opposé une plantation de bananiers se laissait apercevoir entre les poteaux du hangar.

On traverse la rivière sur un bac qui est très -bien construit , et peut recevoir à la fois une douzaine de mulets ; cependant ce mode de passage présente , il faut en convenir, des inconvéniens très -graves. On est souvent obligé de décharger les mulets avant de les faire entrer dans le bac ; quelquefois ces animaux s'effraient, ce qui n'est pas sans danger ; enfin le courant ne permet d'avancer qu'avec une lenteur extrême , et quand plusieurs caravanes arrivent à peu près ensemble sur le bord de la rivière , la dernière est obligée d'attendre fort long- temps avant d'avoir son tour.

La route qui conduit de Rio de Janeiro à Villa-Rica n'est pas moins fréquentée peut-être que celle de Paris à Toulouse, et il serait bien à désirer que l'on jetât un pont sur le Parahyba. Mais les Brésiliens sont encore presque étrangers à ce genre de construction1. D'ailleurs

1 Je n'ai vu au Brésil que des ponts de peu d'étendue.

pour songer à une pareille entreprise, l'ancienne administration avait des idées trop bornées et trop fiscales. Elle n'aurait pas fait construire un pont à ses fr'is, parce qu'un bac lui coûtait beaucoup moins, et jamais elle n'aurait pu se persuader qu'un pont, facilitant les communications , lui procurât un jour de plus grands avantages ; d'un autre côté elle n'aurait pas consenti non plus à laisser construire le pont par une compagnie , s'il eût été possible d'en former une , parce qu'il eût fallu , du moins pendant quelque temps, abandonner à cette compagnie le revenu du péage.

Arrivés de l'autre côté du Parahyba , nous présen- I tâmes nos papiers au commandant du rezistro, qui I nous reçut avec politesse. On confie ordinairement ce I poste à un lieutenant * qui a sous ses ordres un déta- I cbement de quatre à dix hommes appartenant à la province de Rio de Janeiro. La visite des passe-ports est le principal devoir du commandant du rezistro; mais ce n'est pas entre ses mains que l'on paie le passage de la rivière, on l'acquitte plus loin au rezistro du Parahybuna. Après avoir quitté le commandant, nous allâmes visiter l'église que nous avions aperçue, lorsque nous étions encore de l'autre côté de la rivière. Elle est construite sur une petite plate -forme qui

1 II est évident que le commandant d'un poste aussi secondaire n'a jamais porté le titre de gouverneur que lui donne un voyageur anglais. J'avoue aussi que je ne trouve rien qui s'accorde avec les mœurs brésiliennes dans les aventures que le même voyageur dit lui être arrivées au Parahyba et au Parahybuna.

domine le fleuve et est environnée d'arbres. Tout autour règne une galerie soutenue par des poteaux 5 d'ailleurs elle n'a rien qui puisse attirer l'attention.

De cette église dépend une paroisse d'une assez grande étendue , mais qui ne fait que commencer à se peupler et qui confine avec des terres fertiles habitées par des Indiens sauvages \ Ainsi , tandis qu'à soixante - dix ou quatre - vingts lieues de la mer on trouve des villes assez considérables, un grand nombre de villages , une immense étendue de terrains dégarnis de bois , au contraire il n'existe , à une faible distance de la capitale , qu'une population naissante 5 les forêts vierges s'y montrent encore dans toute leur pompe, et des Indiens y errent en liberté. La raison de cette différence est facile à saisir. Ce ne fut point pour former des établissemens ruraux que les Portugais s'enfoncèrent dans l'intérieur des terres -, ils cherchaient de l'or , et peu de gens voulaient s'arrêter sur une route qui conduisait à la fortune. Depuis que les mines d'or commencent à s'épuiser , 'et que la liberté du commerce a donné une plus grande valeur aux produits coloniaux, les pères de famille tournent leurs vues du côté de l'agriculture , et l'on peut espérer de voir des habitans se multiplier bientôt dans les vastes forêts qui bordent la partie du chemin de Villa - Rica , la plus voisine de Rio de Janeiro.

1 Le village considérable que l'abbé Casai place sur cette paroisse n'existe réellement pas. Voyez Correg.

En cueillant une fleur sur le bord du Parahyba, je fus piqué par une guêpe qui me causa une vive douleur. Un enfant, qui me suivait, mâcha aussitôt quelques feuilles de la malvacée connue dans le pays sous le nom de vassoura (sida carpinifolia, L. F. )•, il en frotta la piqûre, et dans l'instant même la douleur disparut. J'attribuai cette petite cure au mucilage assez abondant que contient la plante dont l'enfant avait fait usage.

Pour la première fois depuis le commencement de mon séjour au Brésil, je couchai sous un rancho. On donne ce nom à. des hangars plus ou moins vastes destinés à recevoir les voyageurs et leurs effets. On en trouve assez généralement dans l'intérieur du Brésil, sur le bord des routes appelées royales, et ils sont trèsrapprochés sur celles que je suivais alors. Ce sont les habitans , dont le terrain avoisine la route , qui les font construire. On n'y paie point sa place-, mais auprès du rancho est une vendu où le propriétaire fait vendre le maïs qui sert de nourriture aux mulets des voyageurs : il se dédommage ainsi très -amplement de la dépense qu'il a faite pour élever son rancho, et l'on m'a cité des propriétaires qui possèdent jusqu'à cinq ranchos sur le bord de la route.

Les vendas ne sont pas , comme nos cabarets , consacrées uniquement à la vente des boissons fortes ; on y débite encore toute sorte de comestibles. Les marchandises sont placées sur des tablettes rangées autour des murailles , ou bien elles sont attachées aux solives. Comme dans toutes les boutiques, le marchand se tient

derrière un comptoir qui fait face à la porte, et c'est sur ce comptoir qu'il distribue aux buveurs le tafia appelé cachaça, dont le goût détestable participe de celui du cuivre et de la fumée. On ne trouve dans les vendas aucun siège, et par conséquent on est obligé de s'y tenir debout. C'est là que les esclaves passent une grande partie des instans de liberté qu'on leur accorde et de ceux qu'ils peuvent dérober à leurs maîtres \ c'est là qu'ils apportent le fruit de leurs larcins, dont les propriétaires de vendas n'ont peut-être été que trop les complices ; c'est là qu'ils achèvent de se corrompre, en se communiquant réciproquement leurs vices, et qu'ils oublient, en buvant, leur esclavage et leurs misères. Rien n'égale le bruit confus et discordant qui règne dans les vendus très-fréquentées : les uns rient, les autres se disputent ; tous parlent avec volubilité : celui - ci , sans remarquer ce qui se passe autour de lui , danse en trépignant des pieds ; celui-là, appuyé nonchalamment contre la muraille, chante d'une voix juste un air barbare, en s'aecompagnant d'un instrument plus barbare encore. C'est en tenant des vendas que beaucoup de Portugais européens , d'une classe inférieure , ont commencé leur fortune. Ces hommes, qui généralement se distinguent par une extrême économie, profitent de l'espèce d'abandon qui caractérise les Américains, et s'enrichissent à leurs dépens, en affectant de les mépriser. Mais les biens de ces parcimonieux Européens ont été trop souvent dissipés par leurs enfans qui , nés en Amérique , prennent les mœurs et l'esprit de leur patrie; et l'on

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