TOME I
voit ainsi se vérifier ce proverbe répété chez les Brésiliens : O paitaberneiro ; ojilko cavalheiro ; o ncto mendicante (le père cabaretier 5 le fils chevalier ^ le petit-fils mendiant).
Les seuls mulets sont employés au transport des marchandises qui sortent de la province des Mines et de celles que les habitans de cette province tirent de la capitale. On donne le nom de tropeiros aux hommes qui conduisent les troupes de mulets destinés à faire ces voyages et d'autres semblables. Les caravanes un peu considérables sont divisées en lots de sept mulets, et chaque lot est confié à la conduite d'un nègre ou d'un mulâtre qui, marchant derrière les animaux dont il est chargé, les excite et les dirige par ses cris ou par un sifflement assez doux. On a coutume de faire porter aux mulets huit arobes (environ ^4o liv.) 5 et, pour ne les pas blesser, on égalise leur charge avec le plus grand soin. Chaque caravane qui arrive sous un rancho y prend sa place *, les mulets sont bientôt déchargés ; on range les marchandises avec ordre 5 chaque bête reçoit sa ration de maïs } on les mène au pâturage ; on raccommode leurs bâts , et l'on redresse les clous destinés à les ferrer. Pendant ce temps, le plus jeune de la troupe va chercher de l'eau et du bois , allume du feu , il plante autour trois bâtons qui se rencontrent à leur sommet , il les, attache , y suspend une marmite , et fait cuire les haricots noirs destinés au souper du jour et au déjeûuer du lendemain. Les muletiers des différentes caravanes se rapprochent, se racontent leurs voyages , leurs aventures
amoureuses, et quelquefois l'un J'entre eux charme le travail de ses voisins en jouant de la guitare et en chantant quelques - uns de ces airs brésiliens qui ont tant de grâce et de douceur. Tout se passe avec ordre -, on se dispute rarement, et Ton se parle. avec une politesse inconnue chez nous parmi les hommes d'une classe inférieure. Le lendemain on se lève de bonne heure 5 on donne aux mulets une nouvelle ration de maïs. En quittant le rancho, on salue les muletiers qui y sont encore ; l'on fait trois à quatre lieues , et Ton arrive à une autre station sur les deux ou trois heures du soir.
Lorsque nous eûmes soupe sous le rancho du Parahyba, mes compagnons de voyage s'endormirent. A la lueur d'une bougie que le vent agitait sans cesse , je me mis à écrire mon journal , et j'esquissai le tableau qui s'offrait à mes yeux : je vais le retracer ici pour faire mieux connaître ce que c'est qu'un rancho. Comme nous voulions partir le lendemain de bonne heure, nous avions fait attacher nos mulefs à une des extrémités du rancho, et ils y mangeaient tranquillement l'herbe verte qu'on leur avait donnée. Mon hamac venait ensuite, suspendu entre deux poteaux ; tout auprès étaient entassés nos selles et tout le menu bagage*, un peu plus loin, le feu qui avait servi à faire cuire notre souper jetait encore quelque lueur, et nos gens dormaient autour sur des peaux de bœufs , tandis que mes deux compagnons de voyage reposaient de leur côté étendus sur nos malles et enveloppés dans une couverture de coton. Plus loin était une autre cara-
vane. Ses bagages avaient été rangés , sous le hangar, en deux longues files transversales. Des nègres accroupis se chauffaient autour d'un feu au-dessus duquel était suspendue leur marmite, et l'un deux faisait répéter le catéchisme à des compagnons d'esclavage nouvellement achetés. Attirées par la présence de nos mulets, des chauves -souris traversaient le rancho d'un vol rapide et incertain, pendant que des pourceaux y cherchaient les restes du repas des caravanes.
Je passai une fort mauvaise nuit ; le froid se fil sentir d'une manière assez vive, et j'étais étouffé par la fumée de notre feu que les nègres rallumèrent pour se réchauffer.
Nous nous remîmes en route le lendemain de fort bonne heure 5 mais avant de continuer le récit de mon voyage , il me paraît nécessaire de faire connaître en peu de mots l'ensemble du pays que j'avais à parcourir. J'ai déjà dit qu'une chaîne de montagnes se prolongeait le long de la mer dans une grande partie du Brésil, et qu'elle était couverte de bois vierges. Une autre chaîne à peu près parallèle à la première , mais plus élevée, s'avance vers le nord-est de la province de Saint-Paul, ne laissant guère qu'une distance de trente à soixante lieues entre elle et la Cordilière maritime : elle sépare toute la province des Mines en deux parties fort inégales , divise les eaux du Rio Doce et du Rio de S. Francisco , et va se perdre dans le nord du Brésil \ L'espace compris entre les deux chaî-
1 Kvyez l'ouvrage du baron d'Eschewege sur le gisement
nés est coupé par d'autres montagnes qui assez généralement se dirigent de Test à l'ouest et laissent entre elles de profondes vallées. Si l'on excepte certaines parties moins inégales , situées dans la province de Saint-Paul et le district de Minas Novas , le pays qui s'étend d'une chaîne à l'autre est entièrement couvert de bois comme la Cordilière maritime , ou il le fut jadis, avant que la main des hommes les eût détruits. A l'ouest de la chaîne occidentale, tout change d'aspect 5 aux montagnes succèdent des collines , les forets vierges disparaissent, et d'immenses pâturages s'offrent aux yeux des voyageurs. Le terrain s'abaisse peu à peu jusqu'au Rio de S. Francisco 5 mais à l'ouest de ce fleuve, le sol s'élève pour la deuxième fois, et Ton arrive à un plateau qui divise les eaux de la même rivière et celles du Parana. Quelques points de ce plateau présentent de véritables montagnes , telles que la Serra da Canastra et la Serra dos Pyreneos ; mais d'ailleurs il est trop généralement égal pour pouvoir porter le nom de chaîne. Comme la route de Rio de Janeiro à Villa Rica décrit difFérens détours , il faut faire environ vingt et une lieues pour arriver du Parahyba au point de la chaîne orientale où commencent les pâturages naturels, et d'après ce que j'ai dit plus haut , on sait déjà que cet intervalle est montagueux et couvert de bois. Tout en montant et descendant sans cesse, on s'élève graduellement, etlavégé-
des diamans et mon Introduction à Y Histoire des plantes les plus remarquables .
tation devient peu à peu moins vigoureuse et moins variée.
Chez nous, un espace de vingt et une lieues se franchit en quelques heures; mais au Brésil où Ton voyage accompagné de mulets chargés , qui vont au pas , on ne saurait , comme je l'ai déjà dit , faire plus de trois, quatre , ou tout au plus cinq lieues par jour , et comme la route des Mines est souvent fort difficile, la marche y est , s'il est possible , encore plus lente qu'ailleurs. Après des pluies un peu abondantes , on y trouve , dans les endroits bas , des trous profonds où les bêtes de somme enfoncent jusqu'aux genoux dans une boue tenace, et d'où elles ne se tirent qu'avec une peine extrême. Ce sont les particuliers qui ont des propriétés sur les bords des chemins qui sont obligés de dégager ceux-ci des branches d'arbres qui peuvent les embarrasser, et d'y faire les réparations nécessaires ' ; mais pour rendre moins impraticables les endroits fangeux, ils ne connaissent guère d'autre moyen que d'y mettre en travers les unes à côté des autres des bûches arrondies sur lesquelles les mulets ont la plus grande difficulté à se tenir. D'ailleurs la route de Rio de Janeiro à Villa Rica est généralement assez large , et de droite et de gauche, on a soin presque partout de couper les arbres qui pourraient arrêter les rayons du soleil
1 Les propriétaires des bords de la route de Villa Rica à Rio de Janeiro ont encore une obligation à remplir, celle de tenir un cheval toujours prêt pour les militaires porteurs des ordres du gouvernement.
et Jes empêcher de sécher la terre. Dans ces espaces ainsi dégarnis, croissent les plantes basses qui ont coutume de succéder bientôt aux bois vierges, et la route se trouve bordée, presque dans toute son étendue, de cette verbenacée qu'on appelle gervâo (verbena ja~ maicensis, L.), de la malvacée à laquelle on donne le nom vulgaire de vassoura (sida carpinifolia, L. F.) , et enfin d'un spertnacoce (spermacoce viarum, N.) haut d'environ un pied à un pied et demi , dont les tiges sont ligneuses, les fleurs blanches et verticillées , et qui , par la réunion de ses ram eaux , forme une espèce de boule. Je n'oublierai pas non plus la composée nommée carque]a, dont la tige et les rameaux, dépourvus de feuilles, se dilatent en formant trois ailes et prêtent aux gazons un aspect particulier.
Entre le Parahyba et les cominencemens des pâturages naturels, on ne rencontre aucun village proprement dit; cependant on voit quelques églises, et l'on traverse plusieurs paroisses.
Si les établissemens un peu considérables sont rares sur le bord de la route , assez souvent du moins on passe devant quelque chaumière-, mais, il faut en convenir, les habitans de ces chétives demeures sont bien loin d'avoir cette politesse aimable qui distingue ceux de l'intérieur de la province des Mines 5 on n'observe chez eux qu'une apathie stupide ou une curiosité grossière. En général le voyageur ne trouve sur cette route absolument aucune ressource. Les vendas y sont, il est vrai, très - multipliées ; mais quelques bouteilles d'eau-de-vie de sucre , quelques poteries,
un peu de tabac, composent ordinairement la boutique tout entière ; l'on doit s'estimer heureux lorsqu'on y trouve encore une douzaine de bananes et une couple de fromages.
Il ne faut pas s'étonner, au reste , que les bords d'un chemin si fréquenté n'offrent qu'une population si peu nombreuse et généralement si pauvre. Au préjudice de l'intérêt général, des étendues de terre considérables ont été concédées aux mêmes individus, et il en est qui possèdent trois ou quatre lieues sur le bord de la route. Pour éviter les désagrémens d'un passage continuel , ces propriétaires se fixent à quelque distance du chemin; ils font vendre leur maïs par des hommes peu aisés, et quoiqu'ils ne puissent cultiver qu'une portion de leur terrain infiniment petite, ils souffrent difficilement qu'on vienne s'y établir. Il est arrivé quelquefois que des gens pauvres et sans asile ont construit des chaumières sur des terres incultes et qui paraissaient dédaignées par les propriétaires -, mais ceux-ci ont détruit ces misérables demeures. Quelquefois, à la vérité, ils permettent à un protégé, à un compère, de se fixer sur le bord du chemin, et n'exigent de lui aucune rétribution. Cependant si Y agrégé, c'est le nom que l'on donne au colon qui s'établit de cette manière sur le terrain d'autrui ; si l'agrégé, dis -je, ne rend pas au propriétaire tous les hommages que celui-ci exige, il court le risque d'être chassé, et il s'est trouvé des propriétaires qui ont fait mettre le feu à la maison de leur agrégé.
On trouve sur cette route fort peu de gens de mé-
lier-, cependant il faut excepter les cordonniers et surtout les maréchaux ferrans , qui , réellement plus nécessaires au voyageur que tous les autres ouvriers, sont devenus très -nombreux. Une venda et l'atelier d'un maréchal accompagnent presque tous les ranchos.
Du Parahyba jusqu'à Farinha, qui en est à deux lieues et demie , nous traversâmes des bois vierges , sans rencontrer aucune habitation , et sans apercevoir aucune trace de culture. Je commençais à me plaindre de l'uniformité du pays, lorsque, vers le hameau de Paiol (grange) composé de cinq à six chaumières, les forêts se présentèrent à mes yeux avec une nouvelle majesté. Le chemin se rétrécit-, plusieurs plans de montagnes s'élèvent les uns au-dessus des autres, et de grands arbres semblent se disputer le terrain sur leur flanc taillé presqu'à pic. Ce n'est point cette masse compacte de verdure que l'on découvre quelquefois lorsque , du sommet d'un morne, on jette les yeux sur la forêt qui l'entoure ; chaque arbre presse de sa cime le tronc de celui qui croît au-dessus de lui-, mais il ne peut en cacher que la partie inférieure. Des groupes de palmiers hérissés d'épines noires croissent sur le bord du chemin, et, par la simplicité de leurs formes et la blancheur de leurs feuilles, ils font ressortir la sombre verdure et le feuillage touffu des arbres qui les environnent. Ces beautés austères m'avaient plongé dans un recueillement profond , lorsque je me suis trouvé auprès d'une pelouse qui, à droite du chemin, forme une avance dans la forêt ; et , tel est l'effet des contrastes, ce gazon produisit sur moi l'impression qu'on
éprouve lorsqu'en sortant d'un caveau obscur, on revoit tout à coup la lumière du jour.
Ayant fait cinq lieues , nous parvînmes au bord du Parahjbuna , qui me parut un peu moins large que la Seine au dessous du Pont- Neuf ; il coule avec plus de rapidité que le Parahyba , et, au lieu où on le passe, son lit n'est point embarrassé par des rochers. Dans cet endroit, le Parahybuna divise la province de Rio de Janeiro de celle de Minas Geraes , et, après plusieurs détours, finit par se jeter dans le Parahyba.