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CHAPITRE XI

LA VILLE D ITAPITININGA.

Tableaa général da pays situé entre Sorocàba et Itapitininga ; ses habitants. — Le sitio de Pedro Antunes; marais ; invernâdas» — Bizarrerie de José Marianno. — Pays situé entre Pedro Antnnes et le Rio Sarapuhû, — Pays situé entre cette rivière et la venda de Lambari, — Arrivée de Fauteur à Itapitininga. — Description de cette ville ; commerce ; pierres à fusil. — Disette. — Le district d*Itapitininga; ses productions ; sa population.

Depuis mon départ de S. Paul, j'avais fait des détours et m'étais beaucoup écarté de la route qui conduit directement au Sud {estrada real) (1); j'y rentrai en arrivant à Sorocàba, et la suivis toujours jusqu'au Rio Jaguariaiha.

Je me rendis d'abord à la petite ville â! Itapitininga, éloignée de 12 lieues de celle de Sorocàba, du côté du sud-ouest. Ici nous ne sommes point dans un désert; mais nous sortons des districts riches et florissants où l'on cul-

(1) Itinéraire approximatif de Soroc&ba à Itapitininga :

Legoas.

De Sorocàba à Pedro Antunes, sitio 3

De Pedro Antunes au Rio Sarapuhû 3

Du Rio Sarapuhû à Lambari, venda 3

De Lambari à Itapitinioga, ville 3

12 legoas.

tive la eanne à sucre , et nous entrons dans une contrée misérable et peu civilisée (1820).

Le pays que je traversai jusqu'à Itapitîninga , tantôt plat, tantôt ondulé ou même montueux» présente une alternative de bois et de campos. Excepté aux environs de Sorocâba, où ces derniers , dans un petit espace, sont parsemés d'arbres rabougris, ils ne présentent généralement que des graminées à touffes écartées , parmi lesquelles on ne voit pas un grand nombre d'autres plantes. Cependant, auprès de Pedro Autunes^ et plus loin, dans un espace de 3 Kenes, entre le Rio Sarapuhû et la forêt de Lambarf [Mato de Lambart)y les touffes de graminées sont toutes entremêlées de nombreux palmiers à feuilles toutes radicales ; c'est l'espèce que l'on connaît dans le pays sous le nom d'Endayay et qui produit un fruit dont l'intérieur est bon à manger (i).

Nulle part il n'existe de vastes fazendas; mais partout on voit 9 éparses dans la campagne , des maisons qui , mal entretenues y d'une petitesse extrême , n'annoncent que l'indigence. Les habitants de ces tristes maisonnettes paraissent être des blancs, et légalement on les traite comme tels, mais leur physionomie trahit sufGsamment un mélange originaire de sang indien. Aux caractères qui indiquent ce mélange , et que j'ai déjà signalés, s'enjoignent souvent d'autres, que je recommande à l'attention particulière des anthropologistes et des naturalistes en gé-

(1) Cette espèce est très -probablement différente de VAndaia de Mi-

.nas et de Goyaz {Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro, etc., I,

103; — Voyage dans la province de Goyaz, II, 27). 11 paraît que le

nom d*Andaia, Indaia, Endaia s'applique h plusieurs palmiers; telle

est aussi Topinion de M. le prince de Neuwied {Brasilien, 70).

néral, ceux du teint et des cheveux. Tandis que les Portugais de race pure ont une peau brune avec des yeux noirs, et que les Indiennes ont des yeux et des cheveux noirs avec une peau bistrée^ les individus de ce pays qui doivent leur origine aux deux races se font fréquemment reconnaître par leur teint blafard et des cheveux blonds» caractères que j'avais déjà observés^ à de légères différences près y chez les métis de Caracatinga. Peut-être y a-t-il là une sorte d'albinisme (1), dont la cause serait complexe et ne devrait pas être attribuée au seul mélange des deux races.

Ces métis sont bien loin d'avoir l'intelligence des mulâtres , et diffèrent surtout des fazmdeiros blancs de la partie la plus civilisée de Minas Geraes. Ceux-ci sont des hommes plus ou moins aisés, qui possèdent des esclaves et ne cultivent point la terre de leurs mains; dans les colons blancs» au contraire» ou prétendus blancs» de la partie de la province de S. Paul qui nous occupe » on ne peut voir que de véritables paysans ; ils ne possèdent point de nègres ; ce sont eux-mêmes qui plantent et qui recueillent » et ils vivent généralement dans une extrême pauvreté. Ils ont toute la niaiserie et les manières grossières de nos paysans» et n'ont ni leur gaieté ni leur activité. Qu'une

(1) On sait qae ralbinisme n'est pas rare chez les Indiens. M. Roalis a observé chez ceux du Meiiqne toutes les nuances de cette aberration singulière chez des métis de blancs et d'Indiennes. J'ai yn, sur les bords du Jiquitinhonha , des Botocudos presque blancs, et Firmiano, fils d'un chef que les Portugais nommaient capitao hranco, avait la peau blafarde, les cheveux d'un châtain clair, et clignait souvent des yeux. M. le prince de Neuwied a aussi rencontré des Indiens presque entièrement blancs. Enfin Cazal dit que les Parexis avaient cette couleur, et que l'on trouve quelques hommes blancs parmi les Bugres qui habitent le pays voisin de celui que je décris dans ce moment.

quinzaine de paysans français soient rénnis un jour de dimanche y ils chantent , ils rient , ils se disputent ; ceux-là parlent à peine, ne chantent point, ne rient pas davantage, et sont aussi tristes après avoir bu le cachaça qu'ils Tétaient auparavant. Je me trouvai, le dimanche, dans une venda voisine du Mato de Lambari ; un assez grand nombre de cultivateurs y étaient réunis. Ces hommes m'entouraient comme on m'entourait à Minas ; mais là on me faisait mille questions , on se perdait en conjectures sur le but de mon travail ; ici on me regardait et l'on ne proférait pas une parole.

Ces paysans ont tous à peu près le même costume ; ils laissent entièrement nus leurs jambes et leurs pieds ; sur leur tète est un chapeau à bord étroit et à forme très-haute; ils portent un caleçon (ceroulas) de toile de coton, et une chemise de même tissu, dont les p^ns flottent par-dessus le caleçon ; ils ont un chapelet au cou, et autour de leur corps est une ceinture de cuir ou de lisière qui retient un grand couteau enfoncé dans une gsane de cuir. Les moins pauvres portent un gilet de drap blçu, et le poncho, objet de toutes les ambitions.

J'ai à peine besoin de dire que les maisons de ces campagnards ne sont pas plus magnifiques à l'intérieur qu'an dehors; toutes se ressemblent, à quelques nuances près : pour les faire connaître, il me suffira de donner ici la description de celle où je couchai sur le bord de Rio Sarapuhû, limite du district de Sorocâba.

Cette maison était construite avec de la terre et des bâtons croisés ; elle se composait de trois petites pièces sans fenêtres, et par conséquent fort obscures. Celle où on me reçut était un peu mieux éclairée que les autres, parce

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qu'elle donnait sur le quintal, et que, de ce côté, il n'y avait d'autre muraille que des bâtons rapprochés et enfoncés dans la terre. Comme on a coutume d'allumer le feu sur des pierres , au milieu de la chambre, les murs et le toit étaient noirs comme du charbon. Tout l'ameublement consistait en un girao, une couple de bancs, et des mortiers destinés à. piler le maïs pour en faire de la farine.

Il ne faudrait pas croire que la population dont je viens de faire connaître les demeures, le caractère et le costume soit limitée aux 12 lieues qui séparent Sorocaba d'Itapitininga ; je retrouvai à peu près les mêmes hommes avec leur apathie , et peut-être encore plus de misère , entre cette dernière ville et les Campos Geraes, dans un espace de près de 30 lieues.

Un seul trait achèvera de peindre ces malheureux. Depuis Soroc&ba jusqu'à Morongava, on ne peut guère compter moins de 40 lieues; je n'en faisais que 2 ou 3 par jour ; je m'arrêtais aux maisons les meilleures, et je n'en trouvai pas plus de deux où l'eau ne tombât de tous les côtés. On ne peut pas se passer de maisons , on est forcé d'en construire ; mais on a trop de paresse pour les entretenir. L'eau tombe dans un endroit, on retire ses effets, . on 16s met ailleurs, et l'on se réfugie ainsi d'un coin dans un autre , jusqu'à ce que la maison tombe entièrement en ruine.

La suite de mon itinéraire achèvera de faire connaître ce pays.

Je sortis de Sorocéba par le chemin qui mène aux forges, et je jouis encore de la vue de cette ville ; celle-ci s'étend, comme on l'a vu, sur le penchant d'une colline; tout entière elle est dominée par la tour de l'église paroissiale :

des groupes d'orangers et de bananiers sont épars entre les maisons» et contrastent» par leur verdure foncée» avec la blancheur du crépi des murailles et la couleur rouge des tuiles qui couvrent les toits. Le pays environnant» inégal et coupé de bois et de pâturages» est borné» du côté de Test» par des montagnes; au-dessous de la ville, la vue s'arrête avec plaisir sur une échappée de la rivière qui serpente entre deux lisières de bois.

Entre Soroc&ba et le lieu où je fis halte» j'eus toujours devant moi» en tirant un peu sur la droite» le Morro d'Araçoiaba qui répand de la variété dans le paysage.

J'ai dit qu'auprès de Sorocéba j'avais traversé une petite portion de pâturage parsemée d'arbres rabougris : ces arbres appartenaient aux espèces qui croissent dans les campos bien plus septentrionaux de Goyaz et de Minas ; c'était la Guttifère appelée pinhao [Kielmeyera insignis) , A. S. H.» Juss.» Camb. (1) ; c'était le même Qualea à grande fleurs» etc.

Le palmier Endaia» dont j'ai déjà dit quelque chose» se trouve dans les portions de campos où le terrain est sablonneux.

A 3 legoas de Soroeâba» je fis halte au Sitio de Pedro Antunesd*oii dépendait un moulin à sucre. Le propriétaire possédait quelques esclaves; cependant sa maison» comme toutes celles de ce district» était d'une extrême petitesse.

Pendant la nuit que je passai au sitio de Pedro Antùnes, mes mulets s'écartèrent dans les pâturages ; le lendemain il était fort tard quand on les retrouva» et je ne pus partir.

(1) On verra pins tard qu'un peu plus au sud, à une journée d*Itapéva, j'ai encore trouvé des individus nains de ia même plante.

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Je profitai de mon séjour en cet endroit, pour faire de longues herborisations; mais, quoique j'eusse parcouru des marais» je rapportai peu de plantes. En général, ni dans ce canton, ni dans les autres parties du Brésil que j'avais parcourues jusqu'alors, les lieux marécageux n' offrent une aussi grande variété de plantes qu'en Europe. Je retrouvai dans les endroits humides et fangeux voisins de Pedro Â.ntunes ces bouquets de bois qui ordinairement occupent la partie basse des marais , et forment presque toujours une lisière allongée. Ici, comme à Minas (1), ils offrent un épais fourré d'arbrisseaux et d'arbres à tige grêle et élancée, souvent rameuse dès la base. S'ils poussent ordinairement dans la partie la plus basse des marais , c'est , sans doute , parce que la plus grande portion de terre végétale s'y rassemble. Dans ce pays, les -bouquets de bois de cette nature portent le nom de restinga^ que , sur la côte, au nord de Rio de Janeiro, on applique aux langues de terre sablonneuse couvertes d'arbrisseaux à tige buissonnante (2j . Je ne crois pas que, dans les Mines, on donne un nom particulier aux restingas analogues à celles de la province de S. Paul (3).

Pendant que j'herborisais, je trouvai sur le bord d'un ruisseau quelques baraques de feuilles de palmier à peine hautes de S pieds et entourées d'une haie sèche. Un jeune homme m'invita très-poliment à entrer dans l'une d'elles.

(1) Voir mon Voyage aux sources du Rio de S. Francisco, etc., I, 177,

(2) Voyage dans le district des Diamants et sur le littoral du Brésil, l,SSl; II, il.

(3) Dans le langage ordinaire, reslinga est un terme de marine qui signifie écueil, bas-fond, banc de sable.

Il étendit un cuir par terre, mit son poncho par-dessus et me fit asseoir. Nous nous mimes à causer , et il m'apprit qu il était camarada d'une troupe de mulets indomptés qui venait de la petite ville de Faxina. Quand une troupe arrive, on la laisse dans les environs de Sorocéba; les camaradas construisent des baraques près du lieu où passent les mulets, et ils y restent jusqu'à ce que la troupe soit rendue« Cest ce qu'on appelle invemada; et en général od (ionne ce nom à tous les lieux où les caravanes s'arrêtent pendant un certain temps.

Tandis que j'étais au sitio de Pedro intunes, José Marianno me donna une nouvelle preuve de sa bizarrerie. Il n'avait pas mangé avant de partir de Soroc&ba ; en arrivant, il alla à la diasse et ne revint qu'à la nuit. Firmiano et le nègre Manoel avaient soupe sans lui ; mais ils avaient laissé sa portion devant le feu. Tl arrive, arrange son lit et se couche; puis tout à coup il fait une sortie, parce qu'on ne l'avait pas attendu , déclarant qu'il s'en irait , si Ton continuait à avoir pour lui aussi peu d'égards. A trois heures après midi , le thermomètre de Réaumur n'avait pas indiqué moins de ^k> degrés; il était impossible que cet homme, qui, par une aussi forte chaleur, était monté à cheval et avait passé une partie de la journée à la chasse, toujours sans manger, n'eût pas les nerfs extrêmement irrités, et je m'attendais à essuyer le lenden^ain matin quelque scène nouvelle. A son lever, il avait un air sombre; il allait, il venait sans rien dire, et ce fut seulement au bout de trente-six heures qu'il prit quelque nourriture. Depuis ce moment, il fut plus supportable, et le soir il devint d'une gaieté folle.

Entre Sorocâba et Pedro Antunes, le pays, coupé de bou-

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quels (le bois et de campos, est seulement inégal. Au delà de Pedro Antunes, il devient montueux, et reste tel dans un espace de 3 legoeis jusqu'au Rio Sarapuhû. Ce sont alors les bois qui dominent : ils (i) sont à peine entremêlés de quelques campoSy et, pendant la dernière lieue que Ton fait avant le Sarapuhû, on parcourt sans interruption un bois où le chemin est très-mauvais. Arrivé à Textrémité de cette petite forêt, on traverse, sur un pont en bots étroit et sans garde-fou , le Rio Sarapuhû, qui a peu de largeur. Cest cette rivière qui sépare le termo de Sorocâba de celui dltapitininga.

Je fis halte, sur sa rive gauche, a une maisonnette en fort mauvais état dont j'ai déjà donné la description.

Au delà du Sarapuhû, dans l'espace de 3 legoasy jusqu'à l'entrée de la petite forêt de Lambari, le pays est ondulé. On aperçoit çà et là des bouquets de bois ; mais le chemin traverse, sans interruption, un immense campo ou les touffes de Graminées sont , comme je l'ai dit , entremêlées de nombreux palmiers à feuilles radicales. Dans quelques endroits bas s'élèvent de petits arbres, parmi lesquels je reconnus beaucoup de Myrsinées ; je vis, au milieu de ces campagnes, des plantes qui m'étaient inconnues, mais j'en retrouvai davantage encore qui appartenaient à tous les eampos. Quand on se rapproche de la petite forêt de Lambari (Mato de Lambari), le pays devient plus boisé.

(1) L*orthographe que j*admets ici est conforme à ia prononciation admise dans le pays ; mais probablement on se rapprocherait davantage de Tétymologie en écrivant Sarapuhy, comme a fait MiiUer {Ensaio , 52), car ce mot parait venir des mots guaranis caraptMy court et large, et yg, eau (la rivière courte et large). Avec Sarapuhy ^ on trouve encore dans V Ensaio (51) Sarapiû,

Pendant tout le voyage, j'avais vu des maisonnettes dispersées dans la campagne; près du bois de Lambarf, elles sont encore plus communes. Je fis halte à la dernière de celles qui précèdent le bois ; c'était une venda à laquelle ce dernier donne son nom {venda de Lambati), comme lui-même emprunte le sien d'un ruisseau voisin. y

Le bois de Lambari, qui a environ 1 lieue d'étendue/ présente une très-belle végétation ; après en être sorti, on trouve des campos où il ne crott que des Graminées, quelques autres herbes et peu de sous-arbrisseaux. Le terrain est très-plat dans le bois de Larobari (1), et l'est également dans le campo qui vient ensuite.

Voulant passer la nuit dans la ville d'Itapitininga, je m'étais fait précéder par José Marianno, afin qu'avant mon arrivée il remit au capitâo môr la lettre de recommandation que le capitaine général de la province m'avait donnée pour lui. Ma caravane m'avait laissé en arrière; j'entrai seul dans la ville, et, trouvant toutes les maisons fermées, j'eus de la peine à découvrir où mes gens avaient fait halte. J'appris enfin qu'ils étaient dans une chétive auberge , et fus un peu étonné que la puissante recommandation dont j'étais porteur ne m'eût pas valu un meilleur gîte. José Marianne me dit que le capitao môr était à sa fazenda, qu'un capitaine de milice (garde nationale), auquel il avait présenté la lettre du gouverneur de la province, avait refusé de l'ouvrir, et qu'il n'avait trouvé, pour la décacheter, qu'un sergent, qui lui avait indiqué l'auberge où il

(1) Le nom de Lambari est emprunté à une très-petite espèce de poisson (voir mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro el de Minas GeraeSy U, 27).

s'était arrêté. Sur le soir, ce sergent vint me rendre visite, et me fit beaucoup d'excuses de ne m'avoir pas logé chez lui. Il me dit qu'il avait envoyé la lettre du gouverneur au capitào mÔTy mais que celui-ci ne viendrait probablement pas me voir, parce qu'il était absent de sa fazenda. Sur les neuf heures, cependant, je reçus sa visite.

Les capitàes môres étaient toujours choisis parmi les hommes les plus considérables de leur canton, et jusqu'à un certain point il était permis de juger, par eux, du pays qu'ils étaient chargés d'administrer : l'accoutrement de celui d'Itapitininga ne pouvait que me confirmer dans la triste idée que j'avais déjà de son district, car il se présenta chez moi les coudes percés ; d'ailleurs je n'eus qu'à me louer des égards et des complaisances qu'il ne cessa d'avoir pour moi.

Tout à la fois chef-lieu d'un district et d'un termOy la ville d'Itapitininga, qui, à Minas, n'aurait été, de mon temps, qu' un chétif village, est située à 30 lieues de S. Paul, 12 de Sorocâba, autant de Porto Feliz et 18 d'Itapéva, par le 23* degré 30' de lat. australe et le 329* degré 53' 18" long, à partir du méridien de l'ile de Fer (1). Elle doit son nom aux mots indiens itapéti ny, pierre qui rend un son ; elle a été fondée, en 1770, par le gouverneur de la province de S. Paul, D. Luiz Antonio de Souza (2), et sous l'ancien gouvernement elle était administrée par un sénat municipal et deux juges ordinaires {juizes ordinarios). Le chemin du sud passe par cette ville. Elle termine une belle

(1) Ces indications sont dues à Pizarro {Mem. hisl.j VIII , 298) ; mais oo verra, dans le chapitre suivant, lorsque je traiterai de la viUe d'Itapéva, qu'elles peuvent faire nattre quelques doutes.

(2) Piz., Mem, hisL, VUl, 298.

plaine uniquement couverte de pâturages; au-dessous d'elle coule un grand ruisseau qui porte le nom de Ribeirào dltapittninga, et de l'autre côté de ce ruisseau on voit des bois qui répandent de la variété dans le paysage. La forme de cette ville est à peu près carrée. Le nombre des maisons qui la composaient, lors de mon voyage, n'allait guère au delà de soixante ; celles-ci sont petites, en assez mauvais état et construites en pisé. L'église, dédiée à Notre-Dame des Grâces (Nossa Senhora dos Merces) (1 ), s'élève sur une petite place; elle n'a ni clocher nî tours; les cloches sont suspendues, à côté du bâtiment, sous un petit toit séparé.

Presque tous cultivateurs , les habitants d'Itapitininga n'y viennent que le dimanche; ce qui explique pourquoi, lorsque j'arrivai dans cette ville, je la trouvai presque déserte. On y voit cependant plusieurs vendas et quelques boutiques ; mais les premières surtout étaient fort mai garnies. Je payai les objets que j'eus occasion d'acheter avec une augmentation de 100 pour 100 sur les prix de S. Paul : cette dernière ville n'est éloignée, à la vérité, que de 30 legoas; mais les chemins sont difficiles, les transports, qui se font toujours à dos de mulet, sont extrêmement lents, et la concurrence est presque nulle.

A l'époque de mon voyage, Itapitininga était en possession d'un pejtit commerce qui, depuis, sera certainement tombé. On y vendait des pierres à fusil que l'on taillait dans son voisinage, principalement à Sambas. «Ces pierres, « écrivait Friedrich Varnhagen, vers 1814, sont trèsce bonnes et d'une couleur plus foncée que celles qui

( 1) Cazal et Millier écrivent {Corog. Braz., I, 244; — Ens. eskUisl., 51) Nossa Senhora dos tierces ; mais, selon Pi2arro. ce serait iV. S. dos Prazeres (1. c).

<c viennent de la France et de la Suisse. De pauvres gens <c les taillent à F aide de petits marteaux de fer plats qui « ont 6 pouces de long, 1 pouce de large, 1/4 dé pouce « d*épaisseury et sont fixés à un manche de bois court. Un « ouvrier en fait par jour jusqu'à deux cents , et chaque (( cent se paye 8 vintem (1 fr.). On vend en grande quan- « tité les pierres à fusil dltapitininga, et on les transporte ce jusque dans Ips ports de mer, où elles sont plus estimées c( que celles qui viennent de l'étranger (i). »

Pour la première fois depuis Sorocàba, je trouvai à Itapitininga du maïs pour mes mulets. Je demandai inutilement, dans toutes les vendas, du lard, seule substance qui, au Brésil, remplace le beurre ou Thuile ; j'aurais été obligé de m'en passer, si le capit^o m6r n'en avait envoyé chercher à sa fazenda une petite provision de quelques livres. Ces faits suffisent pour montrer combien , en cette année, la disette était grande; car ce pays est essentiellement agricole, et il parait que tous les comestibles y sont habituellement fort abondants.

A l'époque où je me trouvais à Itapitininga, son district et sa paroisse, dont les limites sont les mêmes, s'étendaient, de l'est à l'ouest, dans un espace d'environ 14 legoas, depuis le Rio Sarapuhû, qui les séparait de celui de Sorocéba, jusqu'au Rio Paranapanema , où commençait le territoire d'Itapéva. Du nord au sud, les frontières étaient encore incertaines ; vers la mer, qui n'est guère qu'à 20 legoas de la ville d' Itapitininga, on rencontrait bientôt de vastes

(1) Beobachtungen uber eines Theil dei- CapUanie S. Paulo ; vorzuglieh in geognoslischer HensicM, in Eschw., Journ., II, 257.

forêts presque inhabitées, et du côté opposé, où sont des campas y on s'était également peu étendu, pour ne pas se rencontrer avec des Indiens encore sauvages qui inspiraient une très-grande terreur. En 1839, les limites du district étaient encore les mêmes, mais la paroisse, autrefois unique, avait été divisée, et, outre celle qui dépendait de Féglise de la ville, on en comptait encore deux autres, celle de Tatuhy et celle de Paranapanema (i), situées toutes les deux au sud d'Itapitininga, entre cette ville et l'Océan, ou, si l'on veut, le petit port àUguapé. Enfin, par les lois provinciales de 1842 et 1844, Tatufay, déjà paroisse depuis douze ans, a été détaché du territoire d'Itapitininga et érigé en ville (2).

En 1820, presque tous les habitants du district étaient des agriculteurs. Ils cultivaient le maïs, le riz, les haricots, et envoyaient ces denrées à Sorocâba, où le séjour des caravanes du sud et de celles de Minas occasionnait une consommation pour laquelle les récoltes du pays même n'étaient pas suffisantes. Dans les parties du district où la gelée Qe se faisait pas sentir, telles que les vallons, on plantait des cotonniers, et l'on fabriquait, avec leurs produits, des tissus grossiers qu'on expédiait, ainsi que ceux des environs de SorocÂba, pour Rio Grande do Sul et pour Coritiba. Comme il existe, dans les alentours d'Itapitininga, une très-grande étendue d'excellents pâturages, plusieurs colons s'occupèrent uniquement de l'éducation des bestiaux, et vendaient leurs élèves pour S. Paul et même Rio de Janeiro.

(1) D. p. Millier, Ens. estalisL, 51.

(2) Relatorio a presentado, elc, pelo présidente Manoel da Fonseca Lima e Silva^ jan. 1845, p. 5.

Il y avait encore, dans le district d'Itapitininga, quelques sucreries; mais plus loin on n'en trouvait plus, et le Rio Paranapanema pourrait être considéré comme formant, sur le plateau, la limite de la culture de la canne à sucre. La vigne, et surtout les pêchers, réussissent bien, dit-on (1), dans ce district. Entre Itapitininga et TOcéan, il existe, dans les bois, des terrains aurifères; mais Tor n'y est pas abondant, et est abandonné à quelques pauvres faiscadores (2).

Depuis 1820, la population dltapitininga a beaucoup augmenté ; les forêts qui s'élèvent au midi de cette ville sont devenues moins désertes, et la culture, surtout celle de la canne, a pris plus d'extension. En 1837 ou 1858, on a recueilli dans le district d'Itapitininga 5,500 arrobes de sucre, 1,280 alqueires de haricots, un peu de riz, un peu de maïs, et on y a élevé 800 bêtes à cornes et 120 mulets (3).

A l'époque de mon voyage, on comptait, dans le district d'Itapitininga, de 5 à 6,000 âmes; en 1838, lorsque la ville actuelle de Tatuhy en faisait encore partie, sa population s'élevait déjà à 11,510 individus. Le tableau suivant montrera avec détail quels accroissements cette population a éprouvés de 1815 à 1858, et des comparaisons qu'il nous fournira nous tirerons des conséquences qui contribueront à nous donner du pays une connaissance plus parfaite.

(1) Cazal, Coroflf., I.

(2) Les faiscadores sont des chercheurs d'or pauvres, qui ne peuvent se livrer h aucun travail important et se bornent à laver le sable des rivières ou les terres qui les avoisiuent {Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes^ I, 257 et suiv.).

(3) Miill., Ens. eslalisl., (ab. 3.

Blancs des deux sexes. . . .

Mulâtres libres des deux sexes.

Nègres libres des deux sexes. .

MalAtres esclaves des deux sexes.

Nègres esclaves des deux sexes. .

4,950 indtv. libres.

440 esclaves.

Total 5,390 individas.

Blancs des deux sexes. . . .

Mulâtres libres des deux sexes.

Nègres libres des deux sexes. .

Mulâtres esclaves des deux sexes Nègres esclaves des deux sexes.

Total.

1,097/ 8,810indiv. libres.

291) 511) 2 I89I ^* esclaves.

11,510 individ.(l).

l"" II est bien évident que la population blanche ne peut avoir triplé en vingt-trois ans ; par conséquent, des immigrations considérables ont dû avoir lieu, encouragées par la fertilité des terres et la vaste étendue de celles qui étaient encore désertes. 2° Il est impossible que le chifTre des mulâtres ait diminué de moitié en vingt-trois années ; il est donc à «roire qu'on avait primitivement rangé, parmi eux, des métis de blancs et d'Indiennes, dont les traits rappelaient évidemment Torigine. Les enfants de ces métis, moins Indiens que leurs pères, auront été mis, par une génération plus indulgente, au nombre des hommes de notre race, et ils auront contribué à augmenter le chiffre de ces derniers. 5" Celui des esclaves s*est tellement accru, qu'il est

(1) Spix et Martius, Reise, I, 238 ; — Mùll., Ens, eslalisl, coniin, do qpp. a tab, 5.

clair que les immigrants en auront amené avec eux y et que tous n'étaient pas des hommes pauvres; 4"" On n'aurait pas eu besoin d'une augmentation aussi considérable d'esclaves, si les colons se fussent bornés à élever des bestiaux; cette augmentation indique assez qu'ils se sont principalement livrés à l'agriculture , surtout à la plantation de la canne à sucre, et effectivement cette culture, qui , en 4820, n'était, dans le pays, qu'une sorte d'accessoire, a acquis, depuis, une véritable importance, puisqu'en 1858 le nombre des sucreries ne s'élevait pas à moins de dix. Le district d'Itapitininga n'est pas, sans doute, aussi favorablement situé que ceux d^Hytû, Campinas et Jundiahy, beaucoup plus voisins de la capitale de la province et du port le plus fréquenté ; cependant il jouit aussi de trèsgrands avantages. La proximité de Sorocâba lui assure, comme on l'a vu, le débit d'une partie de ses denrées, et d'un autre côté la ville d'Itapitininga n'est pas, en réalité, fort éloignée de la mer. À la vérité, il ne fallait pas, en 1858, moins de quatre journées de chemin par terre et cinq sur le Ribeira dUguâpe pour arriver d'Itapitininga au petit port d'Iguâpe (1 ) ; mais il est à croire que ce temps sera considérablement raccourci quand les chemins commencés de Paranapançma à Xiririca et de la ville même d'Itapitininga au Rio Jaquia (2), afQuent de l'Iguâpe, seront devenus entièrement transitâmes, et alors les denrées du district d'Itapitininga trouveront un débouché

(1) Je cite ces chiffres d*après Millier (Ens, estatisL, 51); mais le raisonnemeot et rinspection de la carte publiée, en 1847, par Villiers peuvent faire croire qu'ils sont exagérés. ^

(2) Voyez les rapports des présidents de la province de S. Paul à rassemblée législative.

très-avantageux au port dlguâpe, qui entretient un commerce de cabotage non-seulement avec le littoral du Brésil » mais encore avec le Rio de la Plata (1).

(1) A peu près à la hauteur de la ville de Cananea commence une lie étroite et allongée, qui peut avoir 6 lieues de long, et, s'étendant du sud-ouest an nord-est, laisse entre eUe et la terre ferme un canal qu'on appeUe Mar Morto ou Pequeno (la mer morte ou la petite mer). C'est tout à fait à l'extrémité septentrionale de ce canal, entre lui, au sud, et le Ribeira d'Iguâpe, au nord, qu'a été bâtie, sur le continent, la petite viUe d'Iguépe. Son port n'a pas beaucoup de fond et n'admet qae des embarcations peu considérables (sumac€U et lanchas). Elle exporte une grande quantité de riz qu'on recueille dans ses alentours ; mais, d'ailleurs , il ne paraît pas que, jusqu'en 1838, elle eût fait des expéditions bien importantes. On y construit des barques de diverses dimensions. Dans son église, consacrée à Notre-Dame des Neiges (iV. S. das Neves), est une image du Sauveur qui attire beaucoup de pèlerins. Son district, dont la population s'élevait, en 1822, à 6,700 habitants, et en 1838 à 9,300, paraît être beaucoup moins malsain que d'autres parties du littoral ; il est fertile et arrosé par un grand nombre de mis* seaux et par le Ribeira d'Iguâpe, appelé, à son origine, Rio Assunguy, la plus importante des rivières qui, dans la province de S. Paul, naissent de la chaîne maritime. On a, dit-on, commencé un canal qui doit établir une communication entre l'embouchure de l'Iguàpe et la ville ; si ce canal est jamais achevé, il donnera à cette dernière une importance notable, surtout quand les produits des districts dltapitininga et de Tatnhy arriveront plus facilement qu'aujourd'hui , au Rio Jaquia et à Xiririca (Cazal, Corog,, II, 228 ; — Piz., Mem. hisL, VHI, 309 ; — Mûll, Ens., 61 ; — MiU. et Lop. de Mour., DicCp I, 450). Dans un écrit fort important, mais un peu gâté par quelques-unes de ces déclamations philosophiques si fort à la mode dans le siècle dernier, l'illustre Martim Francisco Ribeiro de Andrada fait le plus triste tableau des mœurs corrompues des habitants d'Ignâpe {Diario da viagem, ele,, in Bmst. trim,f II, 2* ser., 533).

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