‹ Voyage dans les provinces de Saint-Paul et de Sainte-CatherineChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

COHHBIfCEHEirr DD VOTAGE DANS LA PROVINCE DE S. PAUL. — tE VILLAGE DE FRAKCA, AUJODRD'hDI VILLE Et CBEF-LIEU DE COHARCA.

Esqaisse rapide da voyage de la frontière de Goyai k la ville de S. Panl. Tae doQt oq joait sur les bords da Rio Grande. — Aspect de la campafae après les premières plaies. ~~ Le hameau du Rio dat Ptdrat; slnpidiU, malpropreté et apathie de ses habiiants. — La maisoDBette de Pouio j4llOi ses habitaols ; fertilité da pa js ; aa oaragan ; le Ai' beirâo do Infemo el sa cascade ; an oooveaa servîtenr. — La vég^ tation des qwinattai. — La rivière appelée Bifteirôo CorrenU. — Le hameaa do roèine nom; Duuvais glle; hnmenr biiarre de Joai HariaiiDO. — Le village de Fronça ; son histoire ; il devieat ville et cbef'Ueu de eomareaf habitudes et mteors de ses habitaots. — José Harianno morda par xm serpeat.

Ed terminant mon voyage* à Goyaz, j'ai dit qii'aprèi avoir passé le Rio Grande, limite de la province de S. Fsul, j'avais commencé, le 24 septembre 1819, à parcourir celle immense province.

Pour me rendre à sa capitale, je fis 86 Ugoas (1), en suivant la route directe, celle que parcourent les caravanes

(1) Luii d'Alinconrl en compte 89 1/3 {Mem. viaj., 113), et Antooto JnaipilTii (ta Costa Gavia6, 88 (in Hattos, ttineTwrio).

DE SâINT-PâUL et de SAINTE-CATflERIIfE. 149

qui vont à Goyaz et à Matogrosso. Je mis treote-six jours dans ce voyage, fort contrarié par les pluies et par les mauvais gites.

Cette route s'étend à peu près parallèlement à la frontière occidentale de Minas Geraes jusqu'à Pirapitingui ; elle ne s'en éloigne pas de plus ^' un degré» et en certains endroits elle en est fort rapprochée.

Par l'esquisse rapide que j'ai déjà tracée de ce voyage (i), on sait qu'entre le Rio Grande et S. Paul je traversai les trois villages de Franca, Casa Branca (2) et Mogiguaçu, puis les trois villes de Mogirim , de S. Carlos et de Jundiahy ; qu'environ jusqu'à Mogi, dans un espace de 50 à 55 legoas, les campagnes sont peu habitées, presque sans culture, et que les colons, établis de loin en loin sur les bords de la route, sont généralement des hommes grossiers, ignorants et stupides (3). Au delà de Mogi, le pays est plus vivant et plus peuplé ; sans cesse on rencontre des mulets chargés de marchandises européennes ou de denrées coloniales ; les habitations deviennent beaucoup moins rares; Ton reconnaît qu'on se raiH)roche d'une grande ville. D'un autre côté, quelques différences dans les habitudes des colons, dans leur physionomie, leur costume, leur langage disent assez au voyageur qu'il n'est plus à Goyaz ou à Minas Geraes. L'aspect du pays éprouve aussi des

(1) Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de Goyaz, n, 170.

(2) On verra plus tard qu*à une époque assez récente Franca et Casa Brtnca ont été érigés en villes.

(a) « A mesure qu'on s*é}oigne dos villes, dît Ltiiz d^Alincoart (JV em. « iHaj., 54), qui 6e rendait de S. Paul à Goyaz, les habitants des cam- ^ pos deviennent de plus en plus sauvages. »

modifications; ce n'est pas seulement parce que, à environ 20 legoas de S. Paul, les forêts succèdent aui campos ou pays découvert, mais parce qu'en général, depuis le Rio Grande, la végétation devient moins brillante et moins variée : on s'aperçoit que bientôt on sortira des tropiques ; la nature prélude à une autre Flore.

Le jour même de mon arrivée sur les bords du Rio Grande (1), je le traversai, et couchai sous un grand rancho (2) couvert en tuiles, ouvert de tous les côtés. La nuit fut très-froide. Le lendemain matin, avant le lever du soleil, un brouillard épais me dérobait la vue des objets environnants ; mais bientôt il se dissipa, et je pus jouir de la beauté du paysage.

A cette époque de Tannée, c'est-à-dire à la fin du temps de la sécheresse, la rivière avait à peu près la même largeur que la Seine devant le jardin des plantes, et par conséquent , dans la saison des pluies , elle doit présenter l'aspect le plus imposant. Elle coule avec lenteur et décrit de larges sinuosités ; ses bords, peu élevés , sont couverts de bois au milieu desquels un grand nombre d'arbres étaient, lors de mon passage, entièrement dépouillés de

(1) Itioéraire approiimatif des bords du Rio Grande à la yiUe de Fraoca :

Legoas.

Des bords du Rio Grande au Rio das Pedras, hameau. 3

Du R. das P. à Pouso Alto, sitio 4/

De P. A. à Ribeirâo Correote, hameau 5

De R. C. à Fraoca, ville 4

16 legoas.

(2) Les ranchos sont des hangars sous lesquels le voyageur trouve un abri {Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, I, 64).

feuilles, tandis que d'autres se couvraient d'une verdure naissante; une ile, dont on aperçoit Textrémité quand on est au lieu du péage, contribue à embellir la vue eu y répandant une agréable variété.

Au delà du Rio Grande, le pays est très-plat. Dans un espace d'environ 2 legoas, je traversai un eampo (1) parsemé d'arbres rabougris. Les pluies des jours précédents, quoique peu abondantes, les avaient déjà fait reverdir. La teinte de leur feuillage était d'une eitréme fraîcheur et me parut moins mêlée de jaune que celle des feuilles qui, au printemps, se mojitrent sur nos peupliers, nos saules ou nos chênes.

Après avoir fait 2 legoas, je passai devant une misérable chaumière construite avec des perches rapprochées les unes des autres. J'entrai ensuite dans un bouquet de bois (copâo), qui (2) me parut le plus étendu que j'eusse traversé depuis le Mato Grosso de Goyaz (3), et j'y fis 1 lieue.

Je m'arrêtai, pour y passer la nuit, au JRto dos Pedras (rivière des pierres) , espèce de petit hameau formé de quelques maisonnettes, qui toutes annonçaient la dernière indigence et étaient habitées par plusieurs frères et par

(1) On donne le nom de campos à des espèces de prairies on sayanes sèches, qui tantôt se composent uniquement d'herbe et de sous-arbrisseaux, et tantôt présentent, au milieu des herbes, des arbres épars çà et * là, presque toujours tortueux et rabougris (voyez mes trois relations précédentes).

(2) Dans la plupart des campos, on voit des bouquets de bois d'une étendue plus ou moins considérable ; on leur donne le nom de capao, d'un mot indien qui signifie île {Voyage dans la province de Rio de Janeiro, etc., II, 98).

(3) Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de fïoyaz, II, 53, 174.

des agregados (i). Le rancho sous lequel je pris place était en meilleur état que ces chaumières ; mais il parait qu'on ne se donnait jamais la peine de le balayer, car les chiques {pulex penetrans) nous y dévoraient.

Pendant que j'écrivais et que j'analysais des plantes, un homme vint s'établir sous le manchoy et passa plusieurs heures à me regarder sans proférer une seule parole. Depuis Yilla Boa jusqu'au Rio das Pedras, j'avais peut-être eu cent exemples de cette indolence stupide. Ces hommes , abrutis par l'ignorance, par l'oisiveté, l'éloignement de leurs semblables, et probablement par des jouissances prématurées, ne pensent pas ; ils végètent comme l'arbre, comme l'herbe des champs.

Forcé, par le vent, de quitter le ranchoy j'allai chercher un asile dans la principale des chaumières, et je fus frappé du désordre et de la malpropreté qui régnaient dans cette misérable demeure. Une foule d'hommes, de femmes, d'enfants m'entourèrent bientôt ; les premiers ne portaient qu'un caleçon et une chemise de toile de coton grossière, les femmes une chemise avec une simple jupe. Les Goyanais et même les Mineiros (2) d'une classe inférieure sont souvent habillés avec aussi peu de magnificence, mais du moins ils sont propres ; les vêtements des pauvres colons du Rio das Pedras n'étaient pas moins sales que leurs chaumières. Au premier coup d'œil, la plupart d'entre eux semblaient être des blancs; mais la largeur

(1) Les agregados sout des hommes qui ne possèdent rien et s'établissent sur le terrain d'autrui {Voyage dans la orovincede Rio de Janeiro^ I, '^3).

(2) Les Mineiros sont les habitants de la province de Minas Geraes. Dans quelques cantons on dit aussi Geralistas,

de leur visage et la proéminence des os de leurs joues trahissaient bientôt le sang indien qui coulait dans leurs veines mêlé à celui de la race caucasique. Ces hommes, qui avaient l'air aussi malsain que les habitants des bords du Rio Grande (1), me dirent que leur pays était fort marécageux» et qu'ils avaient beaucoup à souffrir des fièvres intermittentes. A peu de distance de ce canton si peu salubre» ils auraient trouvé des terres fertiles et sans maîtres , ils auraient pu respirer l'air le plus sain de la terre ; mais les métis d'Indiennes et de blancs ont à peu près autant d'imprévoyance que leurs ancêtres maternels et peut-être plus d'apathie. On peut ajouter encore qu'à la nonchalance ces hommes joignent, en général, la niaiserie et l'impolitesse; cependant ils ne montrent ni l'arrogance ni la méchanceté qu'on trouve trop souvent chez l'habitant de nos campagnes ; ils ont quelque ressemblance avec les paysans de la Sologne, tels qu'ils étaient à la même époque, mais ils sont encore plus indolents, et en même temps beaucoup moins lourds et moins embarrassés (â).

Au delà du Rio das Pedras, je traversai, dans un espace de 4 legoaSj des campos où la végétation n'avait pas encore fait les mêmes progrès que dans ceux où j'avais passé la veille. Le pays est plat, et, comme dans d'autres parties du Rrésil, la terre est d'un rouge très-foncé. Une poussière épaisse s'élève à mesure qu'on avance ; elle salit les

(1) Voyage daiM la prùvincedeGoyaz, U, 311.

(2) Les Solognots, mieux nourris et mieux vêtus , sont peut-être aujourd'hui moins lourds et plus actifs ; mais, depuis qu'ils se civilisent, ils deviennent égoïstes, ne respectent plus autant la foi de leurs pères, et méconnaissent cette fraternité admirable qui caractérisait ces derniers.

vêtements, et, mêlée avec la sueur, elle barbouille le visage et les mains.

Je fis halte à une maisonnette appelée Poti^o ÂltOf près de laquelle on avait construit un hangar pour les voyageurs {rancho). Les hommes que je vis à mon arrivée étaient encore des descendants de blancs et d'Indiennes, aussi apathiques que les habitants du Rio das Pedras ; mais je sus bientôt que la chaumière ne leur appartenait pas, qu'ils demeuraient dans le voisinage, et que le propriétaire était un cultivateur, véritablement blanc, né à Minas Geraes. Celui-ei, au reste, avait adopté les habitudes du canton où il s'était fixé, car je trouvai sa maison tout aussi sale que celle où j'avais couché la veille. «

Cet homme me dit que les terres du voisinage de Pouso Alto se font remarquer par leur fertilité , comme aussi celles du Rio Grande et du Rio das Pedras. Il vendait son maïs aux voyageurs ; une fois l'année, il se rendait à la ville de S. Paul avec un char à bœufs chargé de lard et de coton, et il en rapportait du sel et du fer. C'était , pour l'aller et le retour, un voyage de i S8 legoas, qui ne pouvait guère prendre moins de trois mois.

Pendant que j'étais à Pouso Alto, le temps devint trèsmauvais ; mes mulets prirent la fuite ; José Marianno , mon muletier, fut atteint d'une fluxion, et je me vis forcé de rester trois jours dans ce triste lieu. Il ne se trouvait aux alentours aucune plante en fleur, je ne pouvais converser avec qui que ce fût ; je périssais d'ennui.

Le lendemain.de mon arrivée, j'essuyai un des ouragans les plus terribles que j'eusse jamais éprouvés. Des tourbillons d'une poussière rouge foncé nous enveloppèrent au milieu du rancho , et couvrirent nos malles et nos

effets. Mes papiers, et les cuirs que Ton a coutume de mettre sur la charge des mulets pour la retenir, furent emportés par le vent, et, quoique fermées à clef, mes malles se remplirent de poussière. La grêle se mêla à Fouragan ; au bout de quelques instants la pluie lui succéda; des torrents d'eau inondèrent le rancho , et nous eûmes beaucoup de peine à empêcher que nos effets ne fussent mouillés. Vers le soir, la pluie cessa; mais Feau avait délayé la poussière rouge, et nous ne pouvions toucher quoi que ce soit sans le salir ou sans en être sali.

Auprès de Pouso Alto coule une rivière qu'on appelait autrefois Ribeirào do infemo, mais dont les habitants s'efforcent de changer le triste nom contre celui de Riheirâo de Nossa Senhora do Carmo (torrent de Notre- Dame-du-Mont-Carmel). Cette rivière, m'a-t-on dit, prend sa source à 1 lieue portugaise du village de Franca, dont je parlerai bientôt, et après un cours de peu d'étendue elle se jette dans le Rio Grande.

A un quart de lieue de Pouso Alto, elle forme une cascade que j'allai voir. Au-dessus de l'endroit où la rivière se précipite, elle peut avoir cinquante pas de large ; elle tombe d'une hauteur d'environ 3 à 4 mètres, mais elle ne présente, dans sa chute, rien de remarquable.

Je cherchais un tocador ( 1 ) pour remplacer celui qui m'avait quitté quelques jours auparavant (2). A peine

(1) Le tocador .(toucheur) est celui qui, sous la directioa du muletier principal (arrieiro ou arreiador), fait avancer les mulets, va les chercher dans la campagne, etc. (vey^z mes r^lcUiom précédentes).

(2) Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de Goyaz, U, 306.

étais-je arrivé à Pouso Alto, qa'un jeune blanc vint m'of* frir ses services, et je m'empressai de les accepter. J'ai montré ailleurs combien on a de peine pour se procurer, au Brésil, des serviteurs libres ; je ne connaissais personne dans ce canton, je n*y étais connu de personne, je ne pouvais mieux faire que de prendre le premier qui se présentait. C'était un garçon qui paraissait alerte et disposé à tout faire ; je convins avec lui qu'il serait pajé à raison de 3,000 reis par-mois (18 fr. 75 c).

Au delà de Pouso Alto, le pays est ondulé et présente, dans un espace de 5 legoas^ une alternative de campos parsemés d'arbres rabougris, de bouquets de bois et de terrains marécageux de peu d'étendue où il ne croit que de l'herbe. La verdure des queimadas (1) variait suivant l'époque où on y avait mis le feu : les plus anciennes présentaient l'image du printemps de l'Europe ; les Graminées qui croissaient sous les arbres formaient un tapis charmant, et, si les feuilles de ces derniers n'étaient pas encore très- nombreuses , elles avaient une extrême fraîcheur; d'autres queimadas offraient des arbres moins feuilles et des gazons plus ras ; enfin, dans les plus nouvelles , on voyait à peine une herbe naissante , et lés arbres n'avaient encore que des boutons.

Nous passâmes devant deux misérables sitios. Près du premier appelé MonjoUnho, coule une petite rivière qui, après un cours d'une quinzaine de legoas , se jette dans le Rio Grande, et qu'on nomme Ribeirào Corrente (torrent qui coule).

(1) chaque année, on met le feu aui pâturages pour prOénrer au bétail de rberbe fraîche, et Ton donne le nom de queimadas à ceux qui ont été récemment incendiés (voir mes relaiicms précédentes).

Je retroQvai cette rivière à T endroit où je fis halte. C'était une espèce de petit hameau également connu sous le nom de Ribeirào Correntê^ qui se composait de plusieurs diaiiinières éparseis, habitées pat différentes familles. Ces maisonnettes n'annonçaient nullement l'opulence; mais j'y fus bien accueilli, ce qui me fit penser que les habitants étaient des Mineiros ; car les Paulistes, fort hospitaliers en plusieurs cantons, le sont très-peu dans celui que je traversais alors.

A Ribeirào Corrente, je passai la nuit sous un petit rancho ouvert de tous côtés; nous étions dans un endroit bas, sur le bord d'un ruisseau ; le froid fut extrêmement vif et me priva de sommeil. Lorsque je me levai, fêtais profondément découragé, et le muletier José Marianne vint augmenter ma tristesse par son humeur bizarre. Sans aucune raison, il se mit en fureur contre mon domestique fran- (ais, le bon Laruotte, qui avait toujours été pour lui plein de complaisance, et il le menaça. Quand nous fûmes en route, il coucha en joue^ toujours sans raison, l'Indien Fîrmiano; mais celui-ci, qui ne manquait ni de courage ni de sang-froid, l'ajusta également, et il devint plus traitable (1). Je savais que cet homme, inconstant comme tous les métis, était capable de me laisser au milieu d'un diemin au premier reproche que je lui adresserais , et, comme il m'aurait été impossible de le remplacer, je m'armais de patience.

Au delà du Ribeirào Corrente, le pays , toujours plat,

(1) Mes trois relations précédentes ont fait connaître Firmiano, qui appartenait à la nation des Botoctidos. Qnant au muletier José Marianne, j*ai tracé son portrait dans mon Voyage aux sources du Rio de S. Francisco, etc,j 1, 20.

présente encore, dans un espace de 2 legoasy des campos parsemés d'arbres rabougris ; mais la terre, après avoir été longtemps d'un rouge foncé, devient un peu sablonneuse, et alors la campagne n'offre plus que d'excellents pâturages uniquement composés d'herbe et entremêlés de nombreux bouquets de bois.

Le village de Franca , où je fis halte , est agréablement situé au milieu de vastes pâturages, dans un pays découvert, parsemé de bouquets de bois et coupé de vallées peu profondes. Il occupe le milieu d'une croupe large et arrondie, baignée, de chaque côté, par un petit ruisseau (1). On n'y comptait pas, lors de mon voyage, plus d'une cinquantaine de maisons ; mais on avait déjà indiqué la place d'un grand nombre d'autres, et il était facile de voir que Franca ne tarderait pas à acquérir une grande importance.

Lorsque je séjournai dans ce village, il était entièrement habité par des Mineiros qui, vers l'année 1804, en avaient bâti les premières maisons. Les uns se trouvant trop à l'étroit dans leur patrie , les autres fuyant les poursuites de la justice ou celles de leurs créanciers, s'étaient avancés vers l'ouest ; ils étaient arrivés à un pays entièrement désert, mais où ils avaient trouvé des terres fertiles et d'excellents pâturages, et ils en avaient pris possession. Ce pays ne dépendait pas de la capitainerie de Minas Geraes, il ap->

(1) Le ruisseau de Fouest s'appelle, dit d'Alincourt, Ribeiro de Hambé,et celui de Test Ribeiro do vigario (Mem, viag., 59). Suivant Tntile ouvrage intitulé , DiccUmario geographico do Brcuil (1, 375), Franca serait siltié sur la rive gauche du Rio M agi ; j'avoue que je ne comprend» pas bien cette phrase, qui, du reste, n'est peut- être que le résultat d'une faute de copiste.

partenait à celle de S. Paal ; les émigrants allèrent se mettre sous la protection d' Antonio José da Franca e HoRTA, qui gouvernait cette dernière, et ils donnèrent son nom au village dont ils avaient jeté les premiers fondements (i).

De nouveaux colons vinrent se joindre aux plus anciens, et avant r époque démon voyage (1819) Franca était déjà devenu le chef-lieu d'une paroisse dont les limites étaient, d'un côté, celles de la province elle-même, et, de l'autre, la paroisse de Batataes. En 1824, ce village fut érigé en ville sous le nom de Villa Franca do Imperador (2), et en 1839 la ville nouvelle devint le chef-lieu de la septième comarca de la province de S. Paul (3). De 1818 à 1823, la paroisse de Franca comprenait environ 3,000 individus en âge de se confesser (4) ; en 1838, on en comptait, dans tout le termo, 10,664 de tout âge, dont 9,149 libres et 1 ,51 5 esclaves (5); la ville seule a aujourd'hui, dit-on (6), 5,000 habitants.

Dans l'origine, les meurtres et une foule d'autres crimes se multiplièrent d'une manière effrayante au sein de la nouvelle colonie, qui , parmi ses habitants, comptait, comme

(1) Je crois que Luiz d'Aliacourt se trompe quand il assure (Mem. viag,, 59) que Franca a été ainsi appelé parce qu'il s'y était établi, dans l'origine, des gens de toute sorte et de tout pays.

(2) Les auteurs du Diccionario do Brasil indiquent (I, p. 375) la date de 1836 ; j'ai préféré celle qu'a admise Pedro Millier {Ensaio, 43)» qui habitait la province de S. Paul, et qui, par sa position, était plus en état que qui que ce fût de savoir ce qui s'y passait.

(3) P. MùU., Eus. e$L, 43.

(4) D'Aline, Vlem. viag., 60.

(5) P. MiilL, Éns. est., append., tabelL 5.

(6) Mill. et Lop. de Mour., Bicc. Braz.y 1, 375.

je Tai dit , un grand nombre d'aventuriers et d'hommes poursuiyis par la justice. A Fépoque de mon voyage, Tétat des choses n'avait pas encore beaucoup changé; Franca était toujours considéré comme un repaire d'hommes dangereux et mal famés ; mais le gouverneur de la province, JoAO Carlos Augusto n'OETNHAtsEN, venait de prendre des mesures sévères pour empêcher de nouveaux désordres. Peut-être eurent-elles momentanément un heureux résultat ; mais si, après des siècles et une longue série de révolutions, chaque peuple conserve edcore quelque empreinte de son origine, comment les mœurs des pères ne se retrouveraient-elles pas, à la seconde ou à la troisième génération, chez une population extrêmement peu nombreuse, qui, jetée au milieu d'un désert, n'a aucune occasion de se retremper, et sur laquelle les lois et la police ne peuvent exercer qu' une action très-faible. En 1858, Franca devint le théfttre d'une révolte excitée par un nommé Anselmo Ferreira DE Barcellos (1) ; des atrocités furent commises , les gens de bien prirent la fuite , et le crime triompha. La sédition finit cependant par être apaisée , et ee fut alors que l'on fit de Franca le chef-lieu d'une comarca et la résidence d'un juiz de direito, genre de magistrats d'un ordre supérieur, qui, étrangers au pays, formés à l'étude des lois et habitués à rendre la justice, sont plus capables d'imposer aux malfaiteurs que les autorités locales, faciles à intimider ou même à entraîner dans la complicité la plus dangereuse. Les rebelles de la ville de Franca furent traduits devant un jury qui, sans doute, redoutant leur haine, les déclara innocents à l'u-

(1) Mill. et Lop. de Mottr., IHcc. Brax.y I, 373.

nanimité. Dans son discours à l'assemblée législative provinciale de janvier 1840, le président Manoel Maghado NuNBS gémit de ce que rautorité est impuissante pour faire régner Tordre dans ces lieux éloignés, a II aurait « fallu^ dit-il, que les auteurs des atrocités que nous avons « à déplorer fussent punis d'une manière exemplaire, « que la terreur se fût dissipée, que les fugitifs eussent « pu retourner tranquillement chez eux, et que les gens a de bien eussent voulu accepter les emplois publics ; il « n'en a pas été ainsi...; la sédition a obtenu le triomphe « le plus complet, et il est à craindre que des habi- « tudes de désordre et d'insubordination ne s'enracinent «c de plus en plus dans cette partie reculée de la pro- « vince (1). »

Pour être juste, je dois dire, cependant, que je trouvai chez les habitants de Franca plus de politesse et beaucoup moins de sauvagerie que parmi les colons plus anciens des bords de la route de Goyaz à S. Paul.

A Texcepiion d'un petit nombre, ouvriers et marchands de comestibles, ces hommes étaient tous des agriculteurs qui, suivant l'usage, n'avaient de maison au chef-lieu de la paroisse que pour y passer le dimanche^ et qui, pendant la semaine, restaient dans leurs habitations. Ils cultivaient la terre, fabriquaient, dans leurs demeures, des tissus de coton et de laine (2), et s'appliquaient surtout à élever du bétail, des porcs et des moutons. Leurs occupations n'ont point changé depuis l'époque de mon voyage (3); mais

(1) Diseur 80 recilado no dia 7 de Janeiro de 1840 por occcuiao da ttbertara da cusemblea legishitiva pravineialf 2, 3.

(2) P«., Mem. hisL, Vffl , 303.

(3) Ped. Miill., Ensaio, lab. 14.~-Mill..et Lop. de Mour., IHee., 1, 375.

r éducation des bètes à cornes a pris, dans le district de France, une grande extension, et en 4838 ce district était un de ceux qui fournissaient le plus de bètes à cornes. C'est k leur vie d'éleveurs que les habitants de ce pays doivent l'avantage de n'avoir pas besoin d'un grand nombre d'esclaves (1). Ils lui doivent un autre avantage encore ; montant sans cesse à cheval pour courir après les bestiaux daas des campagnes où circule un air généralement pur, ils entretiennent ainsi leur santé, et il paraît qu'aucune autre partie de la province ne présente autant d'exemples de longévité que le district de Franca do Imperador (2).

Pendant que j'étais dans ce village, José Marianno alla chasser. Il revint assez tard, et me dit, en entrant, qu'il avait été mordu par un serpent à sonnettes ; mais je ne crains rien, ajouta-t-il, on m'a préservé [curado) (3), et depuis cette époque j'ai déjà été mordu une fois, sans qu'il en soit résulté aucun mal. Il prononçait ces paroles d'un ton si tranquille, sa figure était si peu altérée , il assurait si positivement qu'il éprouvait à peine un léger engourdissement dans la jambe, que je n'eus d'abord aucune inquiétude; mais, lorsque ensuite je vis l'animal et la morsure qu'il avait faite , je faillis , je l'avoue, tomber sans connaissance. Je me rappelai la perte douloureuse que j'avais éprouvée à S. Joào d'El Rei; dans quelques heures,

(1) Voir plus haut,

(2) Voir mon Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de Goyaz^ etc., I, 98.

(3) £o 1838, on comptait dans ce district, selon Pedro MiiUer, su 10,664 habitents, 34 individus libres et 22 esclaves de 90 à 100 ans {Ensaio^ tab. 5, conlinuaçâo).

Hie disais-je à moi-mènie, je puis perdre encore José Marianno et d'un manière bien plus cruelle encore que Prégent (1); ce voyage me semblait réprouvé par la Providence ; mes yeux se remplirent de larmes. José Marianno me raconta que, lorsqu'il avait été mordu, il traversait un petit bois, qu'il avait mis le pied sur l'animal, que celui-ci, après l'avoir piqué, n'avait point changé de place, et qu'il l'avait fait assommer par Firmiano avec un morceau de bois, parce que celui qui a été préservé ne doit jamais tuer ni faire tuer avec un instrument de fer le serpent par lequel il a été mordu. José avait deux blessures un peu audessus du talon, l'une de la longueur de i ligne, l'autre de la longueur de 3. Les dents de l'animal n'étaient point restées dans ces plaies, et, d'après ce que me raconta Firmiano, il en était sorti un peu de sang. Le malade me dit que la douleur qu'il avait ressentie dans l'instant où il avait élé mordu ne pouvait se comparer qu'à une très-vive brûlure. Je le décidai à prendre de l'alcali; je lui en fis d'abord avaler trois gouttes dans une tasse d'eau, et avec une plume j'en fis couler deux ou trois gouttes sur la plaie. Dans le moment où j'appliquai ce dernier remède, le malade éprouva une douleur très-vive qui, dit-il, s'étendit comme un trait de feu dans toute la longueur de la jambe, mais qui ne fut pas de longue durée. Au bout d'un quart d'heure, je répétai le même traitement. Le malade était pâle et paraissait abattu; je l'engageai à se reposer. Il resta couché pendant une demi-heure environ ; il se leva ensuite, et se mit à préparer des oiseaux et le serpent qui

(1) Vùyage aux sources du Rio de S. Francisco^ ete.,\,93, 103, 105, 113.

l'avait mordu. Il se plaignait d'un engourdissement dans la partie malade ; mais sa jambe n'enfla point, et il soupa comme à l'ordinaire. Le surlendemain, il n'était plus question de rien. Je ne pouvais croire à la science des curan" deiros (ceux qui prétendent préserver des suites de la morsure des serpents) ; j'attribuai à l'alcali la guérison de José Marianno. Cependant, bien longtemps après, Firmiano, dans un moment d'humeur, vint me dire : Vous avez cru que José Marianno avait été mordu par le serpent ; il vous a fait des contes. Je ne répondis rien, pour ne pas encourager les délations ; mais je restai dans le doute. José Marianno était fort capable d'avoir voulu me mystifier; Firmiano ne rétait guère moins d'avoir fait un meni»onge.

Dli SAIKT-PAUL ET DE SAINTE-CATHERINE. 105

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