CHAPITRE V
JUNDIAHT. — ARRIVEE A S. PAUL.
La ville de Jundiahy ; population de son termo; production de ses alentours. — Yisite au capilào môr de Jundiahy ; comment s'organisent les caravanes qui vont de S. Paul à Goyaz et à Matogrosso. — Les goitreux de Jundiahy. — Le ferrador, — Rancho do Feliz. — Végétation et aspect de la campagne entre ce lieu et le rancho do Capâo das Pombas, — Le Morro de Jaraguâ ,• un paysage brésilien décrit par un Anglo-Américain ; les mines de Jaraguâ. — Le pays charmant situé au delà du rancho das Pombas. — Le Rio Tielé. — Arrivée à S. Paul. — L'auberge de Bexiga, — De nouveaux arrangements pris avec José Marianno. — M. Grellet. — L'auteur s'établit dans une maison de campagne voisine de la ville.
Jundiahy, que je visitai bientôt, est situé par les 23^ 2' latit. sud (1), près de la rive gauche d'une petite rivière du même nom . Celle-ci , qui se jette dans le Tieté, a été appelée Bio Jundiahy ^ à cause de la grande quantité de jundiâ (espèce de poisson) que l'on trouve dans son lit (2). C'est en 4656 que furent jetés les premiers fondements de
(1) Piz., Mem. hUt, VIII, 302.
(2) M. Francisco dos Prazeres Maranhào, qui a publié, dans l'ouvrage intitulé Revista trimensal (I, 75, seg. ser.), un morceau intéressant sur les étymologies brésiliennes, croit que Jundiaky yieni de jandyyÇt
2i6 VOYAGE DAMS LES PROTINGES
Jundiahy; on les attribue au comte de Monsanto, qui s'était fait reconnaître comme héritier du premier donataire de la capitainerie de S. Vincente (1).
La ville de Jundiahy a fort peu d'étendue; ses rues ne sont pas très-larges; ses maisons, serrées les unes contre les autres comme dans nos villes, sont généralement basses et petites. Outre l'église paroissiale consacrée' à Notre- Dame de l'Exil (Nossa Senhora do Desterro), il y en a encore, à Jundiahy, deux autres, dont une est celle d'un petit couvent de bénédictins (hospicio) (2).
Comme à Campinas et à Mogi , les fonctions judiciaires étaient autrefois exercées, dans \etermo de Jundiahy, par des juges ordinaires {juizes ordinarios).
Dans tout ce termo^ qui probablement n'est pas beaucoup plus grand que celui de Campinas, on comptait, lors de mon voyage, de 5 à 6,000 âmes, et la population ne paraît pas avoir beaucoup augmenté, puisqu'on 1838 on la portait encore à 5,885 individus (3). Il est éyidept que
rivière de Chuile. Jandy, dans la lingoa gérai ou le dialecte de la côte, signifie, à la vérité, huile (Dicctonarto porluguez e brasiliano, 18); mais ce n'est pas jandi qui entre dans La composition du mot dont il s^agit ici , c'est jundiâ, et, s'il est peu naturel de donner à un courant d'eau le nom de rivière de rhuile, il Test extrêmement d'appeler rivière des Jundias celle où Ton trouve un grand nombre de ces poissons. — J'ai déposé un individu de cette espèce au muséum de Paris ; M. YalencienDCS Ta reconnu pour appartenir au genre Plalyslome de la famille des Sisuroïdes, et Ta nommé Platystoma emarginaCum {Pois., XV, 19).
(1) Piz., Mem. /iî5^., VU, 302.
(2) En portugais le mot hospicio se prend dans le sens qu'il avait jautrefois chez nous ; il désigne de petits monastères ou Ton reeevait les religieux en voyage.
(3) Pedro Miill., Ensaio, tab. 5.
les causes qui Tout empêchée de s'accroitre d'une manière sensible sont celles qui ont amené le même résultat que dans le termo de Campinas y et que j'ai signalées plus haut (1).
Les habitants de Jundiahy sont , pour la plupart , des agriculteurs qui n'y viennent que le dimanche. Je passai un jour ouvrable dans cette ville ; les maisons étaient toutes fermées; une fête survint, elles s'ouvrirent, et les rues se remplirent de monde.
Pendant longtemps on ne cultiva , dans les environs de Jundiahy, que le riz, les haricots, le maïs et d'autres denrées de même nature, qu'on allait vendre à S. Paul ou que Ton débitait sur les lieux ; mais , depuis un certain nombre d'années, la culture de la canne à sucre s'est introduite dans ce canton. Les terres ne sont pas, à beaucoup près, aussi favorables à la canne que celles de Campinas ; cependant on la plante aussi avec beaucoup de succès au pied de la Serra de Japi (2), chaîne de montagnes qui s'étend vers le sud de la ville (3).
Jundiahy fournit aux caravanes qui se rendent à Goyaz.et à Matogrosso encore plus de camaradas (serviteurs libres) que Mogimirim (4), et, assure-t-on, on
(1) Page 209.
(2) Peat-être poar iape, massue (iod.).
(3) Luiz d'Aliacoart dit {Mem. viaj.^ 30) qu'eu 1818 on comptait près de quarante sucreries dans le lermo de Jundiahy, y compris les distilleries, et en 1838 Pedro MiiUer {Ens., tab. 4) n'iudique que deux distilleries et vingt-neuf sucreries où Ton faisait à la fois du sucre et du tafia. Il ne me semble pas vraisemblable que le nombre des sucreries ait été en diminuant de 1818 à 1838 ; par conséquent, il y aurait , sans doute, quelque erreur dans Tune ou Tautre des deux évaluations.
(4) Voir plus haut.
218 VOYAGE DANS LES PROTOfCES
n'en trouve de meillears dans aucun des districts voisins. Depuis que le tocador Pedro m'avait quitté (i), j'avais formé le projet de lui donner un successeur à Jundiahy, et de m'adresser, pour cela, au capitao m6r du district de cette ville^ qui s'occupait spécialement de procurer des camaradas aux caravanes. Il était à sa fazenda, située à 1 lieue et demie de la ville. Guidé par un nègre qui connaissait bien tout ce canton, je traversai un pays montueux, presque partout couvert de bois. En quelques endroits pierreux, il n'y avait cependant que des arbrisseaux; dans d'autres, où les arbres avaient été coupés et br&lés, on voyait d'humbles capoeiras; d'autres où les bestiaux paissaient souvent étaient devenus des pâturages ; enfin quelques espaces bas et humides n'avaient jamais dû ofirir que des plantes herbacées. Le captiao môr de Jundiahy m'accueillit à merveille; je trouvai en lui un excellent homme; il paraissait doué d'une complaisance extrême, et se montra entièrement disposé à faire tout ce qui pouvait m' obliger. Quelque temps auparavant, il avait reçu dans sa maison deux Prussiens fort distingués, M. Sellow, dont je parlerai plus tard, et M. d'Olfers, homme également instruit et spirituel , qui , après avoir rempli des missions diplomatiques au Brésil et en Portugal, est devenu directeur des musées de Berlin. C'est le capitào môr de Jundiahy qui , plus anciennement, avait réorganisé la caravane des savants Spix et Martius, lorsque la fuite de leur arrieiro leur avait fait craindre de ne pouvoir continuer leur voyage (2).
(1) Voir plus haut.
<2)Spix, Mart., ReUe, 1, 289.
Bresque tout le pays que j'avais parcouru pour me rendre du rancho de Ponte chez le capitào môr de Jundiahy appartenait à ce magistrat, et c'est chez lui que s'organisaient la plupart des caravanes qui allaient de S. Paul à Guyabé et à Goyaz. Pour la saison des voyages, il achetait un millier de mulets, ou même davantage, à la ville voisine de Sorocâba , qui est l'entrepôt de ce genre de commerce ; ensuite il revendait ces animaux, par parties, aui chefs des caravanes, et en même temps il procurait à ces derniers des provisions et des camaradas. Chaque caravane trouvait chez lui une certaine étendue de terrain où pouvaient paître les mulets dont elle était composée, et un rancho séparé, près duquel était un grand espace planté de longs bàtôns disposés en quinconce. C'était là que l'on réunissait les marchandises destinées à être transportées, que l'on préparait les bâts des bêtes de somme, que l'on ferrait ces dernières et qu'on les chargeait au moment du départ. Le rancho et les pâturages où se forment ainsi les caravanes portent le nom d'invernadas (1).
Pendant leur séjour dans cette partie de la province, MM. Spix et Martius, me dit le capitào môr de Jundiahy, avaient fait usage du magnétisme animal pour guérir un homme menacé d'hydropisie; deux années s'étaient écoulées, et il ne s'était encore manifesté chez cet homme aucun
(1) Le mot invernada signifie , à proprement parler, ce qai se passe pendant l'hiver (V. Mor., Dicc, port., II, 3» éd.), et ne pourrait, ce me semble, être traduit que très-imparfaitement par notre mot hivernage. Il est fort naturel qu'au Brésil on Tait appliqué à ces espèces d'asiles dans lesquels les carayanes peuvent se retirer ou se former avant qu'arrive la siison des voyages.
symptôme de la maladie qui lui avait donné des craintes pour ses jours (1).
Je ne dois pas oublier de dire que les goitres^ malheureusement beaucoup trop communs dans certaines parties de la province de S. Paul y le sont peut-être encore davantage à Jundiahy ou dans ses alentours, et que Ton désigne même les habitants de cette ville par le sobriquet de papudos de Jundiahy (les goitreux de Jundiahy). Comme Tont très-bien fait observer MM. Spix et Martius, cette maladie n'est point, chez les Brésiliens, accompagnée de r idiotisme conoiplet qui caractérise les goitreux des vallées suisses, et si ceux de certains cantons de la province de S. Paul, du pays, par exemple, qui se trouve situé entre Hytù et Itapéva, sont apathiques et peu intelligents, leurs voisins sans goitres ne sont ni plus spirituels ni plus actifs (2).
(1) Les deux savants bavarois rendent compte , dans lear relation de voyage, de ce qn'ils ont fait à cet égard, et arrivent aux conclusions les plus curieuses {Reise, l, 258).
(2) On peut consulter, sur les goitres des Brésiliens, ce qu'ont écrit MM. Sigaud, Faivre et Freire Alleniâo {Du climat et des maladies du Brésil, 162; — Analyse des eaux de Caldas; — Memoria sofnre o papo que ataca no Brazil os uomens e os animaes). MM. Spix et Martius, et M. Kidder (Reise, l, 211 ; — Sketches, I, 271), disent que, dans )a province de S. Paul, on fait boire, aux personnes afOigées d'un goitre, de Teau dans laquelle on a laissé tremper des morceaux d'habitations de fourmis blanches , et qu'eu même temps Ton applique, sur la partie malade, des cataplasmes faits, d'après le dernier de ces auteurs, avec la terre des mêmes habitations, et, d'après les premiers, avec de la citrouille. — M. Kidder, en parlant des goitres, a cru devoir donner la traduction portugaise de ce mot ; mais celui qu'il indique a une tout autre signification, comme il aurait pu s'en assurer par la lecture du chapitre de Pison, De lue venered; il aura, sans doute, été induit eu
Après avoir quitté le rancho de Ponte (le 27 octobre), je passai d'abord par la ville de Jundiahy, et je traversai les montagnes qui environnent cette ville.
Tout le pays que je parcourus dans un espace de 4 legoas est montagneux et couvert de bois (1). Presque partout les grands arbres ont été coupés des deux côtés de la route, et Ton ne voit plus à droite et à gauche que des ar-
erreur par <][aelqQe mauvais plaisant d'une classe inférieure. Les voyageurs qui parcourent le Brésil , surtout quand ils savent mal la langue du pays , ne devraient accepter qu'avec beaucoup de précaution les renseignements que leur donnent les guides , les muletiers , les vadioê et les camaradas. C'est bien certainement à des loustics de cette classe que nous devons l'histoire des Brésiliens qui se font un scrupule religieux de manger de la volaille le dimanche, celle des pygmées habitants des forêts de Minas, des fruits de Solanum lycocarpum, A. S. H., roulant par les chemins, gros comme des têtes d'enfants, des fourmis blanches prises pour des oiseaux, des nègres dévorés, sans qu'ils s'en doutassent, par des chauves-souris, etc. Quant à l'histoire d'un touriste qui monte à cheval sur un caïman, il faut, je n'en doute pas, l'attribuer à une autre cause, aussi bien que le récit suivant : Un voyageur traversant un bois vierge entend des bruits qui lui rappellent les villes manufacturières de son pays ; des feux complètent l'iUusion par leur ressemblance avec ceux des usines européennes ; il se croit dans sa patrie^ son cœur tressaille, il s'approche : le bruit des forges, c'est le coassement de quelques batraciens ; les feux, c'est la lueur jetée par quelques lampyres. — On peut lire , à propos de tout ceci, ce qu'a écrit le véridique Gardner sur les contes que les Européens établis à Rio de Janeiro font souvent aux nouveaux débarqués (Travels in the interior of Brazil, 14).
(1) Itinéraire approximatif de la ville de Jundiahy à celle de S. Paul :
Legoas.
De Jundiahy au rancho do Feliz 4
Du R. do Feliz au rancho do CapSo das Pombas. 3 1/2 Du R. do C. das P. h S. Paul 3
10 1/2 legoas.
brisseaux au milieu desquels la grande fougère croit en abondance. Pendant longtemps le chemin s'étend audessus d'une vallée étroite et profonde, sur le penchant des montagnes qui la bornent. Depuis que j'avais commencé à voyager dans les bois, j'avais le plaisir d'entendre encore, comme dans les forêts de Minas et de Rio de Janeiro, Varaponga ou ferrador [Casmarhynchos nudicollis)^ qui, tandis qu'il fait retentir l'air de ses chants alternativement semblables au bruit de la lime et à celui du marteau, reste presque immobile au sommet d'un arbre dépouillé de ses feuilles.
Ce jour-là, je passai devant quelques maisons et plusieurs ranchos. Je rencontrai un grand nombre de caravanes qui revenaient du port de Santos, où elles avaient transporté des sucres ; les unes allaient à vide , les autres étaient chargées de sel.
Je fis halte sous un hangar royal appelé rancho do Felis, construit encore de la même manière que celui de Capivarhy, et également sale, mais où les chiques étaient un peu moins communes. Plusieurs caravanes y avaient déjà déchargé leurs marchandises; les sacs de sel et les paniers de sucre étaient disposés avec ordre dans un coin du rancho ; des feux avaient été allumés çà et là ; la fumée et la poussière remplissaient le rancho, et il était fort difficile d'y travailler.
Le lendemain matin, de bonne heure, nous quittâmes ce hangar ; l'atmosphère était chargée de vapeurs , mais elles se dissipèrent bientôt et me laissèrent admirer toute la beauté du ciel, qui, dans cette saison, est brillant et d'un azur foncé. Pendant longtemps nous éprouvâmes une
fîratcheur délicieuse, et, lorsque le soleil commença à prendre de la force, il se couvrit de nuages; la journée fut extrêmement agréable.
Le pays, toujours montagneux, que je parcourus est Tun des plus anciennement peuplés de tout le Brésil méridional, et par conséquent on ne doit pas être surpris que les forêts qui le couvraient jadis aient été détruites. C'est la grande fougère (Pteris caudata) qui en a pris la place; ses anciennes feuilles persistent très-longtemps après s'être desséchées, et, comme elles sont plus nombreuses que les nouvelles, elles donnent à la campagne un aspect triste et grisâtre.
Du sommet de plusieurs mornes on jouit d'une vue très-détendue, et au milieu des campagnes aujourd'hui dépouillées de leur antique parure on ne découvre plus (1819) que quelques bouquets de bois épars çà et là, qui ont échappé au fer et à la flamme. De tous les mornes que Ton aperçoit , le plus élevé est celui de Jaraguâ [morro de Jaraguâ) (1), qui de loin présente l'aspect d'une esr pèce de cône divisé en deux pointes.
Pendant cette journée, je rencontrai encore beaucoup de caravanes, les unes, chargées de sucre, se rendant à Santos, les autres revenant à vide. Je vis aussi dans le chemin deux ou trois chars qui étaient partis de France pour S. Paul, chargés de denrées et traînés par des bœufs.
(1) Le nom de Jaraguâ est également celai d'une petite ville de la province de Goyaz, et signifie eau qui murmure (voir mon Voyage dans la province de Goyaz, U, 49). On le retrouve encore dans la province des Alagoas et dans ceUe de Sainte-Catherine (BfiU. et Lop. de Mour., Dice., I). C'est certainement à tort que d'Alincourt appelle Jaraguay le morne de la province de S. Paul.
Ces animaux avaient été dételés; sous les voitures étaient des femmes qui mangeaient ou faisaient leur toilette. J'avais déjà rencontré sur la route plusieurs de ces chars, qui souvent viennent de fort loin et à Taide desquels les colons transportent leurs denrées à la capitale de la province (1). Les maîtres de ces voitures s'en servent comme de tentes ou de ranchos; ils se mettent dessous pour dormir et pour se garantir de la pluie, exemple que je suivis moi'-mème lorsque, plus tard, je voyageai avec une immense charrette dans la province de Rio Grande, la campagne de Montevideo et le pays des Missions.
Je m'arrêtai devant quelques chaumières pour prendre des renseignements et demander à boire ; mais je fus accueilli avec cette rusticité qui , dans toute cette partie de la province de S. Paul , parait être Tapanage des hommes d'une classe inférieure. Comme je l'ai déjà dit, on ne peut guère s'attendre à trouver beaucoup de politesse sur une route aussi fréquentée et où passent sans cesse un si grand nombre de muletiers et de nègres.
Je m'arrêtai , pour y passer la nuit , au hangar royal appelé rancho do Capâo dos Pombas (le hangar du bouquet de bois des colombes). C'était le plus grand de tous ceux où j'avais fait haite jusqu'alors. Il avait 59 pas de longueur et 16 de large; ses murs, où l'on avait ménagé trois grandes ouvertures, étaient construits en pisé comme ceux des autres ranchos royaux; il était, comme eux,
(1) On a vu plus haut, au chapitre intitulé Commencement du voyage dans la province de S. Paul, etc., qu'il y a des colons voisins du Rio Grande qui transportent leur lard et leur coton dans des chars à bœufs jusqu'à S. Paul, et mettent trois mois à faire ce voyage, qui est de 158 le* goas pour l'aller et le retour.
couvert en tuiles et avait une assez belle charpente. J'étais arrivé de bonne heure à ce ranchoy et, comme je n'avais trouvé que deux plantes en fleur au milieu des fougères et des baccharis ( alerim do campo) qui couvrent la campagne, j'allai faire une herborisation au Morro de Jaragui, dont j'ai déjà parlé et qui est à peine à un demiquart de lieue du rancho. On avait entouré ce morne de fossés et de haies sèches pour en faire un vaste pflturage ; je franchis cette clôture et commençai à monter. Presque partout croissent, sur le flanc du morne, de grandes fougères {Pteris caudata)y auxquelles on met le feu de temps en temps pour permettre à une herbe plus tendre et plus utile de se développer; en quelques endroits sont encore des bouquets de bois, dans d'autres le rocher se montre à découvert. La montagne qui, avant que j'y arrivasse, m'avait paru, comme je l'ai dit , terminée par deux pointes a véritablement quatre sommets principaux. Traversant toujours des terrains ou les fougères avaient été brûlées, j'arrivai sur le sommet le moins élevé, et de là je me dirigeai vers le plus haut. Avant d'y parvenir, je vis disparaître l'ambitieuse cryptogame qui forme presque toute la végétation de ce pays; mais, lorsqu'on avait brûlé les individus de cette espèce qui se trouvaient plus bas, le feu s'était étendu jusqu'au sommet du morne ; il avait tout consumé, et je ne trouvai pas , dans toute cette promenade» une seule plante en fleur. Sur le sommet le plus élevé est un trou profond dans lequel gisaient un très-grand nombre de fourmis ailées, engourdies probablement par l'humidité ; en m'approchant, je fis lever au fond du trou une perdrix probablement occupée à se nourrir de ces insectes. L'excavation dont il s'agit doit être, comme le pense un
voyageur anglo-américain , Touvrage des anciens chercheurs d'or; mais, ajoute le même auteur, les gens du pays assurent que c'était en cet endroit que les Indiens enterraient leurs morts (1).
Jusqu'à ces derniers temps, tous les voyageurs qui ont cherché à nous peindre le Brésil étaient des Européens, et c'est constamment avec l'Europe qu'ils le comparent. Il ne sera peut-être pas sans intérêt de savoir quelles impressions fit naître la vue des campagnes voisines de Jaraguâ chez un homme qui n'avait point visité l'ancien monde et qui ne connaissait que les États-Unis, terre encore plus neuve que le Brésil. Je laisserai parler ici M. Kidder : « La (( vue dont je jouis sur le sommet du Jaraguà était, dit-il, K tellement variée, tellement belle, qu'il me serait im- « possible de la décrire ; elle me dédommagea cent fois « des fatigues que mon ascension m'avait causées. A peu (( de distance, on découvre des lavages d'or où la terre a <( été bouleversée et dépouillée de verdure par les anciens
(1) Kidd., Sket., 1, 237. — M. Kidder dit, à cette occasion, que les indigènes choisissaient pour lieux de sépulture les points les plus élevés. Je n'ai jamais entendu parler de cette tradition. Si le même auteur indique comme fort pénible la promenade du Morro de Jaraguâ, c'est que probablement il n'avait pas l'habitude de parcourir les pays de montagnes; je crois qu'il n'est pas beaucoup plus dijfficile d'arriver au sommet du Jaraguâ qu'il ne l'aurait été de parvenir au haut de la montagne de Montihéry ou de la butte de Montmartre, avant qu'on y eût tracé des chemins. Il est très-vrai que Texcellent botaniste français, M. Guillemin, dont j'aurai bientôt occasion de parler avec quelque détail, refusa de suivre M. Kidder dans son excursion au sommet du Jaraguâ; il avait herborisé dans les Alpes , et par conséquent il ne pouvait pas craindre une promenade aussi facile; mais il fut* retenu au pied de la montagne par les atteintes du mal qui, bien peu de temps après, l'enleva à ses amis.
(( mineurs. Du côté opposé est située la capitale de la pro- (( vince qui s'étend sur le terrain qu'on appelait jadis la (( plaine de Piratininga. Je pouvais reconnaître les villes « de Campinas, Hytû^ Sorocâba et Mogi das Cruzes. L'as- (( pect général du pays a de la ressemblance avec celui (( des campagnes de T Amérique boréale; à l'exception de « quelques plantes qui croissaient sur les précipices les (( plus voisins, l'éloignement ne me permettait pas de dis- « tinguer parfaitement les objets, et je pouvais croire, (( pour la première fois depuis que j'étais au Brésil , que « les paysages qui s'offraient à mes regards appartenaient « à nos États-Unis. Lorsque cette espèce d'association se (( forma dans mon esprit , elle y fit une iqapression que « je n'oublierai jamais. Je me trouvais alors à l'extrémité (( méridionale de la zone torride , et depuis l'équateur je « n'avais peut-être pas aperçu un seul objet qui me rap- (( pelât ma patrie. Ici la proximité des régions tempérées (( du sud et la séparation momentanée des choses que « j'avais laissées au-dessous de moi ravivaient dans mon (( esprit le souvenir d'autres temps et d'autres lieux. La « nécessité de descendre de la montagne allait malheu- « reusement dissiper des illusions si douces [SkeicheSy (( I, 239). »
La montagne proprement dite de Jaraguâ et les mornes voisins peuvent, ce me semble, être considérés comme formant l'extrémité méridionale de la longue chaîne connue sous .le nom de Serra da Mantiqueira (1). Le principal pic a si peu d'élévation, que dans le pays on ne lui donne pas d'autre nom que celui de morne [Morro de Jaraguâ). Ce-
(1) Pedro Millier, Ensaio^ 10.
2!^ toyâge Dans les provinces
pendant ces petites montagnes ont , dans l'histoire du Bré^ sil f quelque célébrité, parce qu elles contiennent des mines d'or dont l'exploitation remonte à une époque extrêmement ancienne. Leur découverte eut lieu , dit-on , en 1590, et est due à un nommé Affonso Sardinha, qui, la même année, aurait aussi reconnu l'existence du fer dans la montagne A' Arrasoiâba (1). Pendant la durée du XYii" siècle, on tira des quantités d'or considérables des mines de Jaraguà, et elles furent surnommées, à ce qu'on assure, le Pérou du Brésil. Elles étaient encore en exploitation lorsque l'Anglais Mawe les visita vers le commencement de l'année 1808, et, quoiqu'en 1859 M. Kidder n'y ait vu aucun travailleur, il ne parait pas qu'à cette époque elles fussent entièrement abandonnées (2).
Les mines de Jaraguà et le pic du même nom dépendent d'une fazenda fort importante qui a appartenu', vers le commencement du siècle, au gouverneur de la province, Antonio José da Franca e Horta, et où il avait introduit quelques améliorations (3). En 1839, elle était entre les mains d'une dame veuve appelée Senhoba dona Gebtrude, qui la faisait valoir avec une grande intelligence, et accueillit de la manière la plus aimable le voyageur anglo-américain Kidder (4), ainsi que le naturaliste
{!) Mawe, Kidder et d'Eschwege considèrent les mines de Jaraguà comme celles qui furent le plus anciennement connues dans Tempire du Brésil {TravelSf 77; — PluL Bras., 4; — Sket., I, 235) ; mais celles de Paranaguà sont plus anciennes encore , car Pizarro, qui a constamment puisé aux sources originales , fait remonter leur découverte h Tannée 1578 {Mem. hist., VIU. 265).
(2) Sketches, I, 237.
(3) Mawe, Travels, 81.
(4) Sket., I, 236, 247.
DE SAiNT-PÂUL ET DE SAINTE-CATHERINE. 229
français Guillemin (1), et M. Houlet, jardinier sous-chef des serres chaudes du muséum de Paris.
A mesure que Ton s'éloigne du pic de Jaraguà et du Capâo das Pombas, le pays devient moins inégal , et il finit par n'être plus qu'une vaste plaine ondulée, bornée» du côté du nord, par les montagnes que Ton vient de franchir. Cette plaine oflre de petits bouquets de bois peu élevés , d'une étendue peu considérable , très-rapprochés les uns des autres, qui souvent se touchent par quelque point et sont disséminés au milieu d'une pelouse presque rase. Il est difficile de déterminer s'il y a plus de terrain couvert de bois qu'il n'y a de pâturages, ou si la quantité des pâturages l'emporte sur celle des bois. C'est une sorte de marqueterie de deux nuances de vert bien différentes et
(1) Antoine Guillemin était né à Poailly-sur-SAone, dans le département de la Côte-d'Or, le 20 janvier 1796, et est mort, à Montpellier, le 15 janvier 1842. Il fat Fan des disciples favoris de Tillustre de €andoUe, et on Ini doit divers écrits sur plusieurs branches de la botanique. En 1838, le ministre de Tagriculture et du commerce le chargea d'aller étudier au Brésil la culture du thé, et de rapporter de ce pays des plantes qu*on voulait essayer de naturaliser en France. Après avoir passé quelques mois dans la capitale du Brésil , il s'embarqua pour S. Paul, y visita les principales plantations de thé, alla voir, en retournant à Rio de Janeiro, celles d'Ubatùba, où s*est formée une petite colonie française, et enfin parcourut la Serra dos Orgaos si intéressante pour les botanistes. De retour en France , il publia sur sa mission un rapport oîi il parle de lui-même avec une modestie beaucoup trop rare, et des résultats de son voyage avec une sincérité plus rare encore. La figure ouverte de M. Guillemin annonçait la franchise de son caractère et Tégalité de son humeur. On ne le vit jamais avare de son érudition botanique dont tant d'antres se seraient montrés jaloux ; il tendait une main généreuse aux jeunes gens qui débutaient, il s'opposait vivement à l'injustice, et a été regretté de tous les hommes aux yeux desquels la science a plus de prix encore quand elle est unie à des qualités aimables et à un noble cœur.
bien tranchées, celui du gazon d'une couleur tendre, celui des bois d'une teinte foncée. Telles sont les campagnes charmantes que les premiers habitants du pays désignèrent, avec les Indiens, sous le nom de plaine de Piratininga, et qu'ils appelaient aussi le paradis terrestre ou les champs Élysées du Brésil. Ce nom de Piratininga n'est plus en usage ; mais les campagnes qui le portèrent n'ont rien perdu de leur beauté, et aujourd'hui elles sont animées par la présence d'un grand nombre de mulets, de chevaui et de bètes à cornes qui paissent, de tous les côtés, dans des espèces de grands parcs entourés de fossés creusés profondément (1). Si tous les témoignages historiques ne
(1) Le nom de Piratinga ou Piratinim est , suivant le P. Gaspar da Madré de Deos , celui d'un ruisseau qui se jette dans le Tieté {Mem. S. Vicente, 106). J'ajouterai qu'on le retrouve dans la province de Rio Grande do Sul, et qu'on peut lui attribuer» comme on va le voir, deux étymologies différentes. Suivant Diogo de Toledo Lara Ordoûes , l'annotateur de la lettre du P. Anchieta sur l'histoire natureUe de S. Vicente {Kol. ultram,, 1, 167), ce mot signifierait pot^^on sec, et il aurait été donné aux campos voisins de S. Paul, parce que, à la suite des inondations du Tamaudatahy, des poissons restaient autrefois dans la campagne, et y étaient bientôt desséchés par l'ardeur du soleil. Dans ce cas, Piratininga, ou plutôt Piratinim, viendr4it des mots pirâ, poisson, et linî, sec (Ruiz da Montoya, Te. leng. guar., 391 bis). C'est cette même étymologie que j'avais admise il y a déjà longtemps ( Voyance lUtotal, I, 302) et qu'a adoptée M. Francisco dos Prazeres Maranhâo, faisant dériver Piratininga, nom d'un lac de la province de Rio de Janeiro (Revista trimensal, l, 78, seg. ser.), de pirâ, poisson, tening, sécher; et effectivement on trouve, dans le Diccionario porluguez brasiliano , motining pour sécher, et tining pour sécheresse. Mais ud Espagnol-Américain fort versé dans la langue guarani traduisait Piratinim, Paralinim ou, plus eiactement, Piratiny par ces mots, rivière du poisson qui fait du bruit {de pirâ, poisson, et linyni, bruit, tintement, ex Montoya), et je serais d'autant plus porté à adopter aujourd'hui celte dernière rtymologie, que P/rafminflfa ou Piratinim aétô
se réunissaient pour peindre la végétation de cette plaine à répoque de la découverte telle qu'elle est aujourd'hui (1)» j'aurais cru, je Tavoue, d'après les données que m'a fouroies mon expérience, que jadis elle était couverte de bois ; la possibilité de commettre une telle erreur prouve combien il est essentiel de constater, ainsi que je Tai toujours fait , la nature de la végétation primitive dans les lieux où elle n'a point encore été détruite. Quoi qu'il en soit, si dans son aspect général la végétation des campos de Piratininga n'a pas éprouvé d'altération très-sensible depuis le temps de la découverte, l'observateur attentif concevra, au premier coup d'œil , qu'une différence réelle a dû s'y établir par la succession des années. Les gazons ras qu'on voit aujourd'hui dans ces campos ne sauraient avoir appartenu à la végétation primitive ; bien certainement ils sont le résultat de la présence continuelle des mulets et des chevaux, et l'on peut dire, je crois, sans crainte de se tromper, qu'avant l'arrivée des Portugais une herbe plus haute croissait ici entre les bouquets de bois. La province de Minas présente, suivant l'élévation de ses diverses parties et leur éloignement de la ligne équinoxiale, des différences de végétation assez nombreuses et souvent fort tranchées ; mais je ne me rappelle pas d'y avoir vu aucun
d'abord, comme je Fai dit plus haut, le nom d'uo ruisseau, qu'il n'est guère vraisemblable qu'où se soit avisé d'appeler uu ruisseau poisson sec. Dans tous les cas, il est bien évident que Piratininga ne peut pas signifier paradis terrestre^ explication que l'on trouve dans l'estimable Biccionario do Brazil^ vol. II, p. 328.
(1) Josephi de Anchieta Epistola in Noi, uUramarim, I^ ViQ, — Gaspar da Madré de Deos, Memorias para a Hisloria da cap. de S. VicenUf 105..— Joào Mansel Pereira da Silva, Plutarco brasilciro, I, 3i.
canton qui , pour Vaspect, puisse être exactement comparé à la plaine de Piratininga.
A environ 1 lieue de la ville de S. Paul , on passe sur un pont en bois (1819) la rivière de Tieté, qui , dans cet endroit, n'a pas une largeur considérable, mais qui coule avec rapidité. Presque sur ses bords on voyait, lors de mon voyage, une jolie maison de campagne qu'ombrageait le sombre Araucaria (1), et près de laquelle étaient des plantations de café disposées en quinconce. Depuis que j'avais quitté la chacara du curé de Santa Luzia à Goyaz (2), c'est-à-dire depuis le commencement de juin , et nous étions alors à la fin d'octobre, je n'avais pas encore vu une seule maison de campagne. Une régularité qui annonce la présence de l'homme industrieux ne saurait manquer de charmer le voyageur dont les regards ont été attristés, durant plusieurs mois, par l'aspect des déserts, de l'indolence et de la pauvreté.
Ici je crois devoir donner quelques détails sur le Tieté, rivière dont je viens de parler et qui jouit d'une grande célébrité dans l'histoire de la province de S. Paul. Originairement il fut appelé Rio Grande et Anhamhi (5) ; mais, dans des temps moins anciens, on changea ces noms en celui de Tieté^ qui se compose des mots guaranis ti^ eau, et étéy bon, véritable (bonne eau) (4).
(1) Voir mon Voyage aux sources du Rio de S. Francisco, etc. , I ,
(2) L. c, II, 17.
(3) Gaspar da Madré de Deos, Mem. S. Vicentey 105. — Dans VOrbis novus de Van Laez, imprimé en 1630, on trouve constammânt Injambi»
(4) Ruiz da Montoya, Tes. leng. guar., 386, 126. — Il est bien éyi-
DE SlINT-PAUL ET DE SAirrTE-GATHERINE. 283
Cette rivière prend sa source à environ SO legoas de S. Paul , entre la Serra do Mar et la Serra da Mantiqueira ; elle coule d'abord vers Touest, presque parallèlement à la première de ces chaînes qui la repousse , puis elle se dirige à peu près vers le nord-ouest ; elle reçoit les eaux d'un grand nombre d'affluents^ décrit mille sinuosités^ est interrompue par une longue suite de rapides et des cascades , et après un cours approximatif de 180 à 200 lieues se jette dans le Parannà, qui , réuni à l'Uruguay et au Paraguay , finit par devenir le Rio de la Plata (1). Ainsi , comme l'observe Frédéric Varnhagen, le Tieté, qui prend sa source à 8 ou 10 lieues de l'Océan , fait presque un millier de lieues avant de s'y jeter, tandis que le Parahyba y arrive après un cours d'environ 200 lieues, et, comme, vers leurs commencements, les deux fleuves se rencontrent presque au lieu appelé Nossa Senhora da Escada^ élevé de 2,000 pieds anglais au-dessus du niveau de la mer (un peu plus de 200 mètres), il est bien clair que le premier doit avoir, dans son ensemble, beaucoup moins de rapidité que le second (2). Plusieurs aidées s'étaient formées jadis sur les bords du Tieté; on n'en voit plus la trace ; les indigènes qui y faisaient leur demeure sont morts ou se sont dispersés. Celle A'Arariguâba existe encore, il est vrai; mais elle s'appelle aujourd'hui Porto Felizy et est devenue une petite ville, uniquement habitée par les enfants des Portugais. Dans cet endroit s'embar-
dent, d'après Tétymologie indiquée ici, qu'il ne faut pas Thyeté et encore moins Tiéti^ comme a écrit F Anglais Mawe.
(1) Pour plus de détails sur le cours du Tieté, on peut consulter la Corographia de F abbé Manoel Ayres de Gazai, I, 210.
(2) F. Yarnb. in Escbw., Journ, von Brasilien, II, 239.
quaient les Paulistes qui, à travers mille dangers, descendaient le Tieté jusqu'au Parannà, et de là, toujours par eau , se rendaient à Cuyabà pour en rapporter de Vor (1).
A mesure que Ton s'éloigne du Tieté et qu'on se rapproche de S. Paul, les maisons deviennent plus communes; mais on n'en voit point de considérables (1819). Environ à une demi-lieue de la ville est encore un rancho royal, celui d'Agua Branca (eau blanche), extrêmement commode pour les voyageurs , qui à S. Paul ont autant de peine pour trouver à se loger que dans les autres villes de l'intérieur du Brésil (2).
On m'avait indiqué l'auberge d'un certain Bexiga (3), qui avait, dans S. Paul même, de vastes pftturages ; ce fut vers cette hôtellerie que je me dirigeai. Nous entrées dans la ville (le 29 octobre 1819) par une rue large, bordée de maisons petites , mais bien entretenues , et après avoir passé devant une fontaine assez jolie, après avoir ensuite traversé sur le pont de Lorena, construit en pierres, le ruisseau i* Hynhangabahu, nous arrivâmes chez l'honnête Bexiga. On fit entrer mes mulets dans une cour fangeuse, entourée d'un côté par un fossé, et des deux autres côtés par de petits bâtiments dont les nombreuses
Voir plas bas le chapitre intitulé , La ville d'Hylû ; celle de Porto Feliz : la navigation du Tieté.
(1) Depuis quelques années, on a ouvert, entre Jundiahy et S. Pan], une percée un peu plus courte que le chemin que j'ai suivi. Cette percée est destinée à devenir une route nouvelle, qui était déjà commencée en 1847 {Diseur 80 recitado pelo présidente da provincia de S, Paulo no dia 7 de Janeiro de 1847).
(2) Il existe à S. Paul un pont que Ton appelle Ponte do Bexiga et qui, peut-être, doit son nom h cet aubergiste ou à Tun de ses prédécesseurs.
portes ouvraient sur la cour; c'étaient celles d'autant de petites chambres destinées aux voyageurs. Bexiga donnait à ceux-ci la permission de placer leurs mulets dans ses pâturages moyennant 1 vintem (12 centimes) par nuit pour chaque bête, et le voyageur était logé par-dessus le marché. Lorsqu'on ne paye point, on n'a pas le droit d'être difficile ; cependant je ne pus m'empêcher de frémir lorsque je me vis dans un cabinet humide, infect, d'une saleté dégoûtante, sans plafond, sans fenêtre, et si étroit, que, quoique nos malles fussent empilées les unes sur les autres, il ne nous restait pas assez de place pour nous retourner (1). Cet obscur réduit me fit regretter du fond de mon âme le rancho du désert ; mais José Marianne eut encore moins de philosophie que Je n'en avais, et ce fut sur moi, qui, certes, n'y pouvais rien, que tomba toute sa mauvaise humeur. Je suis bien aise, s'écria-t-il au milieu de la cour de Bexiga , d'être enfin arrivé à S. Paul ; des deux choses dont j'ai été chargé jusqu'à présent, je ne veux plus en faire qu'une : ou je soignerai les mulets, ou je prépa-
(1) M. Kidder dit qu'en 1839 il y avait à S. Paul une auberge française, mais que le respectable Guillemin eut beaucoup de peine à s*y faire recevoir parce qu'il n'apportait pas de lettre de recommandation pour rhôte; et, en attendant qu'on eût fléchi ce dernier, Texcelletit naturaliste ne trouva d'autre asile qu'un cabaret rempli d'ordures où l'eau tombait par torrents {SkeL, 1, 222). En 1846, M"« Ida Pfeiffer frappa inutUement à la porte de trois auberges, l'une allemande, l'autre française, la troisième portugaise ; on ne la reçut nulle part, par la même raison qui avait fait repousser Guillemin ; elle n'avait pas de lettre de recommandation {eine Frauenfahrt um die Welt , 1, 116). La précaution que prennent les aubergistes de S. Paul ne prouve pas que, depuis mon voyage, le Brésil ait été visité par des hommes extrêmement honorables.
rerai les oiseaux. Depuis longtemps j'avais quelque envie de décharger cet homme des soins de la caravane, afin de lui laisser plus de temps pour la chasse, et lui ôter l'occasion de me témoigner aussi souvent sa mauvaise humeur ; mais je me contentai de lui répondre que ce n'était pas le lieu de parler de toutes ces choses, que nous en traiterions dans un moment plus opportun.
Aussitôt que les malles furent déchargées, je m'empres* sai de me rendre chez un Suisse appelé Grellet, qui vendait des marchandises françaises pour le compte d'une maison établie à Rio de Janeiro, et auquel on avait dû adresser toutes mes lettres. Je ne trouvai point M. Grellet qui était en voyage, mais seulement un jeune commis, qui me parut sans ordre et sans expérience, et qui, après avoir cherché dans tous les coins du magasin, me remit deux lettres dont la date remontait à un an. Je m'étais attendu à recevoir des nouvelles récentes des personnes qui m'étaient chères ; je tombai dans le découragement, et je fus un moment tenté de retourner à Rio de Janeiro.
Le lendemain matin, aussitôt que je fus levé, j'eus une conversation avec José Marianno , et nous convînmes que ses principales occupations seraient, à l'avenir, la chasse et la préparation des animaux ; que cependant il continuerait à raccommoder les bftts (atalhar us cangalhos), ce qui exige une grande habitude , et à ferrer les mulets , mais que, d'ailleurs, tous les soins de la caravane seraient confiés à un serviteur libre que je louerais à cet effet [eamarada).
Après avoir pris ces arrangements , je retournai chez M. Grellet pour savoir si son commis n'avait pas retrouvé
quelque lettre à mon adresse. Il n'en avait découvert aucune ; in^is M. Grellet était arrivé. C'était un homme honnête et complaisant ; il avait su se faire aimer des habitants de S. Paul, et, pendant que j'étais chez lui, les principaux d'entre eui vinrent le féliciter sur son heureux retour. Il me procura une maison de campagne charmante, qui n'était située qu'à quelques portées de fusil de la ville, et où je jouis, pendant mon séjour à S. Paul, de toute la liberté possible.
Je couchai une seconde fois chez Bexiga ; mais, aussitôt après m' être levé, je fis charger mes malles, et me rendis à mon nouveau logement. Je traversai la ville de S. Paul, incontestablement la plus jolie de toutes celles que j* avais visitées depuis que j'étais au Brésil. Arrivé au couvent des Carmes, d'où l'on découvre une très-belle vue, je descendis une rue pavée qui, par une pente assez roide, s'étend jusqu'à la petite rivière de Tamandatahy, et qui est bordée, d'un côté, par de petites maisons, et, de l'autre, par la terrasse du couvent. La rivière coule au-dessous de la ville | et en forme la limite ; on la passe sur un pont en pierre et à une seule arche. Au delà de ce pont on découvre une ' vaste plaine qui , malgré un changement de niveau fort sensible, doit pourtant être considérée comme la continuation de celle de Piratininga, et qui, fort marécageuse dans le voisinage de la rivière, présente plus loin une alternative de pâturages et de bouquets de bois peu élevés. Dans un espace de quelques centaines de pas à partir du pont , le chemin est bordé et embelli par les touffes épaisses d'un grand Séneçon aux fleurs d'un jaune d'or ; puis, au delà de cette partie du chemin, on voit plusieurs maisons de campagne., Celle que je devais ha-
238 YOYAGE DANS LES PROYINGES
biter et qui appartenait à un colonel de milice, M. Francisco Alves, était une des premières. J'y séjournai depuis le 1*"' de novembre jusqu'au 9 de déceDal)re, et ce fut la même maison que j'occupai lorsque , au mois de février 1822, je revins encore à S. Paul.