‹ Voyage dans les provinces de Saint-Paul et de Sainte-CatherineChapitre 7 sur 14 · DESCRIPTION DE LA VILLE DE S. PAUL · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA VILLE DE S. PAUL

Histoire de la ville de S. Paul. — Sa population et celle de son district.

— Les diverses classçs qui composent cette population. — Le nombre des maisons. — Position de la ville. — Les différentes vues que Ton découvre en en faisant le tour. — Rues. — Places publiques. >— Maisons. — Ameublement. — Églises ; couvents ; palais épiscopal. -> L'hôtel de ville et la prison. — Le palais du gouverneur. — Hôpitaux.

— Ponts. — Le jardin public. — Commerce ; boutiques ; banque. — La manufacture d'armes. — Climat; salubrité. — Médecins ; pharmaciens ; sages-femmes. — Société ; politesse. — Les prostituées. — Comparaison des habitants de la ville avec ceux de la campagne S. Paul et à Ouro Preto. — Prononciation des campagnards paulistes.

— Explication du mot caipira.

Les jésuites étaient à peine arrivés au Brésil qu'ils fondèrent un collège dans la ville de S. Vincent nouvellement fondée; mais cette ville était habitée par les Portugais, et les pères de la compagnie de Jésus avaient pour but principal de travailler à la conversion des indigènes. Ils résolurent donc de s'établir au milieu de ces derniers > et ayant découvert un site admirable à Touest de la chaîne maritime, dans la vaste plaine de Piratininga, ils y construisi-

rent une chaumière. Tel fut le commencement de la ville dont les habitants devaient jouer un si grand rôle dans rhistoire du Brésil.

Une petite chapelle couverte avec des feuilles de palmier (1) s'éleva bientôt près de la chaumière qui abritait les religieux européens avec leurs néophytes ; la première messe y fut célébrée le 25 janvier 1553, jour de la conversion de S. Paul, et Ton donna à la nouvelle colonie le nom de S. Paulo da Piratininga, dont on n'a conservé que là première partie (2) .

Tebyreça , cacique des Guaianazes , abandonna Tancienne aidée de Piratininga oà avaient vécu ses pères; avec tous les Indiens qui lui étaient soumis, il vint habiter l'aidée des jésuites, et une des rues de S. Paul, celle de 5. BentOf a même porté longtemps en l'honneur de ce chef les noms de Martim Affonso , qu'il avait reçus à son baptême. L'exemple de Tebyreça fut suivi par le vénérable cacique Cayobig et par plusieurs autres, qui tous habitaient la plaine de Piratininga (3) ; mais la population de S. Paul éprouva surtout une augmentation sensible, lorsque le gouverneur général, Mem de Sa, y adjoignit celle de S. André, petite ville dont il avait ordonné la destruction. Jusqu'à cette époque S. Paul n'avait été encore qu'une humble aidée ; 6n lui accorda le titre de ville avec les privilèges qui y étaient attachés, et, comme signe de son nou-

(1) Diogo de Toledo Lara Ordoftez» ^dnotaliones in Notic, ullram,, 1, 165.

(2) Voir le premier chapitre de cet ouvrage.

(3) Gaspar da Madré de Deos, Noticia dos annos em que se deseobra o Brasil, etc., in Revist, trim,, II, 432. — Id., Mem. S. Vicenk,

veau rang, on planta devant la maison des jésuites le poteau de justice qui avait été enlevé à S. André.

On aurait alors vainement cherché dans les campagnes voisines de S. Paul et dans la ville elle-même cette douce tranquillité dont on y jouit de nos jours. Les habitants avaient sans cesse à redouter les attaques des sauvages; quelquefois ils entendaient dans les halliers les rugissements du lion d'Amérique (Felis concoloVy S.]; de nombreux jaguars les tenaient dans une anxiété continuelle, et poussaient souvent la hardiesse jusqu'à enlever des hommes endormis au milieu de leurs compagnons ; partout pullulaient des serpents venimeux ; le voyageur ne pouvait traverser la campagne sans courir le danger d'être mordu par ces reptiles (1).

A la même époque, les maisons des Paulistes étaient probablement construites avec de la terre et des bâtons croisés, ou différaient moins encore de celles des sauvages. Cependant nous apprenons, par une lettre du vénérable Joséde Anchieta, écrite, en 1563, au général de son ordre, le P. Lainez, que, dans ce temps-là, S. Paul avait une porte et que, pour défendre cette ville contre les Indiens ennemis, les Portugais l'avaient entourée de palissades. Alors les jésuites y possédaient un jardin potager; les campagnes des alentours commençaient à être cultivées, et déjà de nombreux troupeaux de vaches paissaient dans les pâturages (2).

Peu à peu les Paulistes, par les guerres qu'ils ne cessaient de faire aux Indiens sauvages , les rendirent moins redoutables ; à l'aide de nombreux esclaves ils étendirent

(1) José de Anchieta, EpistoL in Notic, Ultramar.^ 1, 146, 148.

(2) José de Anchieta, Car ta de S. Vicente, para o P. mestre IHogo Lainez in Revist, trim.y I, 538.

leurs cultures, ils construisirent des sucreries et acquirent quelques richesses. Pendant que ces choses se passaient, la yille de S. Vincent, qui était peu favorablement située et à laquelle Santos avait enlevé tous ses avantages, s'appauvrissait (1); on jugea qu'elle ne méritait plus le titre de chef-lieu de la capitainerie, et en 1581 on le transféra à S. Paulo da Paratinînga (2).

La population de S. Paul diminua cependant beaucoup^ lorsque , vers 1 570, les Goyacazes se retirèrent (3) ; on ne comptait même dans la ville, en 1585, qu'environ 120 habitants, non compris les Indiens esclaves (4). Cette même population diminua sans doute encore à l'époque de l'expulsion des jésuites (1640) ; mais ce qui dut surtout en arrêter les progrès, ce furent ces excursions lointaines que firent les Paulistes pendant environ un siècle et demi pour réduire des Indiens en esclavage et pour trouver de l'or. Tandis .que les habitants de la capitainerie de S. Paul parcouraient les déserts, les femmes restaient seules dans leurs maisons, et un grand nombre d'entre elles ne reyirent jamais leurs maris.

(1) s. Vincent, la yiUe de Martim Affonso de Souza, est aujoard'hoi tombé dans une entière décadence. Son port et le canal qui séparait de la terre ferme Ftle où est sitaée cette ville sont presque comblés ; en 1838 sa population ne s^élevait pas au-dessus de 745 habitants; ses maisons sont à demi ruinées, son hôtel de ville ferait à peine, en Angleterre, une école de village, et, si elle a encore un peu de vie, elle le doit à des habitants de S. Paul et de Santos qui viennent y prendre des bains de mer, attirés par sa plage doucement inclinée (Piz., Mem. hisL, YUI, 308; — Dan. Ped. Mûller, Ensaio, 63 ; — Kidd., Sket., 306).

(2) Diogo de Toledo Ordonez, Adnotationes in NoUc, uUramar., I^

(3) Gasp. da Madré de Deos, Mem», 112.

(4) Fernâo Cardim, Narrativa epistolaVr 102.

Vers le commencement du xvii^ siècle, il n'y avait, à S.Paul, que 200 habitants, environ cent maisons, une église paroissiale, un couvent de bénédictins , un couvent de carmes et rétablissement des jésuites (1). A la fin du même siècle, la population avait augmenté d'une manière très-notable, sans doute; cependant elle ne s'élevait pas au delà de 700 individus. Mais, comme le fait très-bien observer un historien, « il fallait que les campagnes envice ronnantes fussent très-peuplées; sans cela, le pays n'aua rait pu fournir ces bandes d'aventuriers qui portèrent la « dévastation dans le Paraguay et explorèrent le centre du « continent américain (2). » S. Paul devait ressembler alors à ces villes de Minas Geraes et de Goyaz qui restent désertes pendant la semaine, et se peuplent seulement lorsque l'obligation d'assister au service divin y appelle les cultivateurs du voisinage.

A difiérentes époques, les souverains du Portugal accordèrent des privilèges à la ville de S. Paul ou adressèrent des lettres à ses principaux citoyens pour les remercier des importantes découvertes qu'ils avaient faites dans l'intérieur des terres.

Lorsqu'en 1712 la province de S. Paul commença à former un gouvernement particulier, sa capitale fut choisie pour être la résidence des capitaines généraux ou gouverneurs, et reçut le titre de cité. Pendant longtemps elle avait été soumise, comme le reste de la capitainerie, à la juridiction des évéques de Rio de Janeiro ; en 1 746 , elle devint elle-même le chef-lieu d'un évêché (3). Cependant , il

(1) Lart., Orb. N<yo,, 580.

(2) Southey, Hist,, H, 668.

(3) Je dois dire que les auteurs ne sont point d*accord sur les deux

faut le dire, quoiqu'elle eût reitrème avantage de réubir dans son sein les principales autorités du pays, elle n'acquit une véritable importance que vers la fin du siècle dernier, quand la culture des terres eut pris, dans les cantons circonvoisins, une extension sensible, et que les sucreries s'y furent multipliées; je tiens d'un officier supérieur,^ qui était venu s'y établir en l'année 1772, qu'alors on n'y voyait pas plus de six maisons qui, outre le rez-de-chaussée, eussent encore un étage.

Les ouTrages que j'ai pu consulter n'indiquent point quels ont été, dans le courant du xyiii*^ siècle, les chifires successifs de la population de S. Paul ; mais il est évident que c'est surtout à l'époque ou le roi Jean VI arriva au Brésil qu'elle a dû éprouver de l'augmeritation. Il paraîtrait qu^en 1807 la ville et son district (1) ne comprenaient que 15 à 20,000 habitants ; dans l'une et l'autre on coibp-' tait, en 1817, 23,760 individus (2); en 1822, la population de la ville et de son district se montait à 25,682 personnes, réparties en 13 paroisses; en 1839, on n'indiquait, il est vrai, que 21,953 âmes, mais le district tout entier, y compris la ville, avait été réduit à 9 paroisses et une

dates que j'indique. Pizarro assure que le premier capitaine générai dcf S. Paul fut nomnaé le 23 novembre 1709, et prit possession le 18 juiUet de Tannée suivante. Il ajoute que Tévèché de S. Paul fut détaché de celui de Rio de Janeiro en 1746, mais que le premier évêque avait déjà été nommé par le roi antérieurement à cette époque et fut confirmé, en 1745, par le souverain pontife {Hem., hist., VIU, 280, 318, 319). Le même auteur s'étonne de ce que la nomination de Tévêque précéda la création de Tévêché ; cette anomalie s'est répétée dans l'Église de France à une époque assez moderne, et les faits Pont facilement expliquée.

(1) John Mawe, Travels, 68.

(2) CazaI, Corog. Braz., I, 235.

succursale (1). La population de la ville seule de S. Paul et de ses faubourgs, partagée entre 3 paroisses, la cathé-^ drale, Santa Iphigeniay Bom Jésus do Braz, s'élevait, en 1839, à 9,991 individus; 5,668 sur la première de ces paroisses, 3,664 sur la seconde, 659 sur la troisième (2). Dans le nombre total , il y avait 33 personnes libres et 8 esclaves âgées de 80 à 90 ans, et 2 personnes âgées de 90 à 100 ans, Tune libre, l'autre privée de la liberté.

Il y a tant de vague dans les documents que Ton possède jusqu'ici sur la population de S. Paul, et ils laissent tant de doutes, que je n'oserais indiquer d'une manière précise les rapports numériques des différentes castes qui la composent; cependant je crois pouvoir dire qu'en 1839 le nombre

(1) Je jsois forcé de répéter ici qu'il est résulté de grandes confusions de remploi des mots termo et dUtrito. Ainsi Millier indique le lermo de la Yille de S. Paul comme comprenant, outre les 8 paroisses de Sainte* Iphigénie, Bom Jésus de Braz, Conceiçâo dos Garulhos, N. S. do 0» Cutia, N. S. da Penha, S. Bernardo, Juquiri, les deux villes de Santo Amaro eit Paranahyba (£m., tab. 1); et ailleurs (1. c, cont» do append, a lab. 5), ce ne sont plus que les 8 paroisses ci-dessus nommées qui , avec la cathédrale, forment le termo. Je crois que la première indication est «xacte, que la seconde ne Fest pas, et que les 9 paroisses seules ne for^ ment que le district compris dans le termo^ et enfin que les villes de Santo Amaro ont chacune leur district.

(2) Ces chiffres sont extraits du tableau de VEnsaio estatislicOf où Fauteur, D. P. MuUer, présente, classée en individus mariés, veufs ou non mariés, la population de la province tout entière. Je crois devoir faire observer, cependant, que ce tableau ne s'accorde nullement avec celui de VEnsaio^ où la même population se trouve classée par -castes; car ce dernier ne nous donne, pour les 3 paroisses de la viile dp S. Paul, que 9,401 habitants au lieu de 9,991. Si nous avons préféré le dernier de ces chiffres, c'est que, sauf une faute évidente de copiste, il est le ^ème que celui des Skelches de Kidder, publiés en 1845, et que le tableau dont il est tiré admettait moins facilement des erreurs que le tableau par castes, divisé en un très-grand nombre d'articles.

des blancs égalait à peine les 4/5 de celui des hommes de couleur, nègres et mulâtres ; qu'il fallait considérer à peu près comme nul celui des Indiens; que le nombre des femmes libres, blanches mulâtresses et noires, l'emportait d'une manière sensible sur celui des hommes libres appartenant aux mêmes races ; enfin que les esclaves ne formaient guère qu'un tiers de la population totale. Selon Dan. Pedro Millier (1), il y aurait eu, en 1838, sur le chifire 9,991, indiquant la population des trois paroisses de la ville de S. Paul, 52 mariages entre personnes libres et 7 individus esclaves; 448 naissances, dont 311 parmi les hommes libres et 137 chez les individus privés de leur liberté; enfin 464 décès parmi les individus libres, 156 parmi les esclaves.

Je ne saurais dire quel est le nombre des maisons de la ville de S. Paul ; mais Spix et Martius nous apprennent (2) qu'en 1815, lorsque le district dont cette ville est le cheflieu comprenait encore 12 paroisses, elles contenaient ensemble4,142 feux ; suivant d'Eschwege (3), il y aurait eu, en 1820, 4,017 feux dans ce même district, réduit à 11 paroisses ; enfin, d'après Daniel Pedro Millier (4), les 9 paroisses et la succursale dont se composait le district en 1839 auraient présenté un total de 4,168. D'Eschwege, croyant que le nombre qu'il indique pour le district tout entier est celui de la ville de S. Paul prise isolément, trouve qu'il existe dans cette ville 6 personnes par maison; mais il est bien clair qu'on ne saurait tirer aucun

(1) Ensaio estât. , tab. 6.

(2) Reise, I, 238.

(3) Jour, von Bras. y If, 69.

(4) Ensaio estât., tab. 5, coq t.

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résultat significatif d'éléments aussi hétérogènes que le chiffre d'une population urbaine confondue avec ceux de la population des paroisses rurales qui en sont éloignées de 1 à 7 lieues (1).

Des employés de tous les rangs, des ouvriers de différents états, un grand nombre de marchands , des propriétaires de maisons, des propriétaires de biens ruraux qui, fort différents de ceux de Minas Geraes, n'habitent point leurs fazendas, composent la population de la ville de S. Paul, et Ton y compte aussi quelques personnes vivant des produits des légumes et du fruit qu'elles cultivent dans leurs maisons de campagne.

Cette ville est située, comme je l'ai dit, par les 25""

(1) D*£schvege n*est pas le seul auteur qui ait pris la population de tout le termo de S. Paul pour celle de cette ville en particulier. La même faute a été commise par d'autres, et de là résulte une confusion souyent presque inextricable. Kidder reproche {Sket.f l, 350) à John Mawe d*a?oir beaucoup exagéré la population de S. Paul ; le tort de ce dernier a été de donner, pour le chiffre de cette population, celui qui exprimait le nombre des habitants du termo tout entier. Les auteurs de Tindispensable ouvrage intitulé Diccionario geographico do Brazil n'ont pas commis une méprise semblable, quand ils ont indiqué (vol. U, 612) le nombre 22,032 pour Tannée 1845, car ils disent clairement que ce nombre désigne la population des différentes paroisses du district de la cité de S. Paul^ et il est certainement eiact , puisqu'il concorde, eu tenant compte d'une différence de sept années, avec celui que donne Daniel Pedro Millier pour l'année 1839. Comment expliquer cependant le chiffre 40,000 que les auteurs du Diccionario^ une page plus bas, attribuent à la même population? Le chiffre 22,032 s'appliquerait, à la vérité, comme celui de Pedro Millier, à 9 paroisses et 1 succursale, et celai de 40,000, toujours suivant nos auteurs, s'applique à 14 paroisses , mais le district ne peut, à la même époque, avoir été composé de 9 et de 14 paroisses, et d'ailleurs une annexion de 5 paroisses à 9 ne sau-

rait, ce me^emble, avoir produit sur la population une différence du double.

33' 10" lat. sud, sur une éminence qui termine la plaine élevée que Ton parcourt quand on vient des montagnes de Jaraguà, et qui ne se rattache à cette plaine que d'un seul côté (1). Au-dessous s'étendent de vastes terrains plats et marécageux (varzea) ; elle est fort irrégulière dans ses contours, d'une forme un peu allongée, et elle occupe le delta formé par les ruisseaux Uinhangabahu et Tamandatahy (â) qui, après s'être réunis au pied de Féminence sur laquelle elle a été construite, vont se jeter dans le Tieté.

Si, pour avoir une idée juste de l'étendue et de la position de la ville de S. Paul, on prend la peine d'en faire le tour, on verra que, du côté du nord, l'horizon est borné, à peu près de l'ouest à l'est (3), par une chaîne de petites montagnes; au milieu de celles-ci , on distinguera le pic

(1) Fried. Varnhageo in Esch^., Journ. von Bras,, U, 235.

(2) Je ne crois pas qu'il faiUe, avec MM. Spix et Martius, écrire Inhagabahy (Reise, 1 , 2t9)^ ni Anhangabau avec D. P. Millier ( Ensaio , 35). Go ne doit pas non plus , comme ce dernier, écrire Tamanduatehy ; cependant cette orthographe nous conduit à la yéritahle étymologie de Tamandatahy, qui me parait venir des mots de la lingoa ge^ rai, tamandua, elé, yg (rivière du fourmilier véritable).

(3) Au milieu des fables qu'ils ont débitées sur Torigine, le gouvernement et les mœurs des anciens Paulistes, le P. Charlevoixet le pseudonyme François Correal ont dit aussi quelque chose de la position de S. Paul. Le premier prétend que « cette ville est enfermée de tous côtés par des montagnes inaccessibles (Voyage aux Indes occidentales., l, 249) ; » le second, qu'elle « est située sur la cime d'un rocher, et ne peut être soumise que par la faim {Histoire du Paraguay, I, 308). » S. Paul est aujourd'hui trop bien connu pour qu'il soit nécessaire de relever ces assertions ; mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer combien le Brésil était peu connu à l'époque où je commençai mon voyage ; les étranges récits des auteurs que je viens de citer ont, en effet, été reproduits encore, en 1816, dans la réimpression de V Abrégé de Vhistoire générale des voyages de la Harpe, vol. XII, p. 143 et suiv.

de laragué» qui donne son nom à toute la chaîne; plus haut que les mornes voisins, ce pic laisse d'un côté un intervalle sensible entre eux et lui , et dans le lointain il semble terminé par une large croupe arrondie, à l'extrémité de laquelle s'élèverait une petite pointe. Du côté de Test, le terrain» plus bas que la ville, s'étend, sans aucune inégalité, jusqu'au village de Nossa Senhora da Penha, qu'on aperçoit à l'horizon ; ailleurs il offre des mouvements plus ou moins sensibles, et vers le sud et l'ouest il s'élève bientôt au-dessus de la ville. La campagne offre iine alternative charmante de bouquets de bois et de pâturages presque ras ; de jolies maisons sont éparses de tous les côtés; des Àraiœarias , quelques palmiers s'élèvent au-dessus des bocages, et de tout cet ensemble il résulte des points de vue extrêmement agréables. L'Hinhangabahu , simple filet d'eau, se jette, au-dessous du couvent des bénédictins, dans le Tamandatahy; celui-ci serpente ensuite au milieu des pâturages humides, et il achève de répandre de la variété dans le paysage.

Non-seulement la situation de S. Paul est charmante, mais on y respire un air pur ; on y voit un grand nombre de jolies maisons ; les rues ne sont point désertes comme celles de Villa Rica (Ouro Preto) ; les édifices publics sont bien entretenus, et l'on n'a point à chaque pas, comme dans une grande partie des villes et des villages de Minas Geraes, les regards affligés par l'aspect de l'abandon et des ruines.

Celles des rues de la ville qui sont placées sur le flanc de la colline et par lesquelles on se rend dans la campagne sont les seules qui vont en descendant ; les autres s'éten-

3d0 VOYAGE DANS LES PROVINCES

dent sur un terrain égal. Toutes sont larges (1), assez droites, et les voitures peuvent y circuler ; les plus jolies sont la rue Droite {rua Direita) et celle d'^ln^omo Luiz. Quelques-unes sont pavées, mais elles le sont mal (â); d'autres le sont seulement devant les maisons.

Il existe dans S. Paul plusieurs places publiques, celles, par exemple, du Palais, de la Cathédrale, de ia Maison-de- Ville; mais elles sont petites, et aucune n'est parfaitement régulière. A peu près en dehors de la ville , on en voit pourtant une très-grande, celle appelée Corro , dont le nom, qui signifie T arène où se donnent les combats de taureaux, indique assez la destination. Cette place est environnée de murs appartenant à des enclos; tout autour a été plantée une rangée de cedros, espèce d'arbre qui végète avec une extrême promptitude et donne beaucoup d'ombre ; dans le lointain on découvre une très-belle vue, celle des montagnes qui bornent l'horizon. Sur cette place se voyait, lors de mon voyage, l'amphithéâtre proprement dit ; il était en bois : il me parut construit avec goût et était dû aux soins de l'ingénieur Dan. Pedro Miiller, auteur de VEnsaio estalistico. De ce qu'il existe à S. Paul un lieu destiné aux combats de taureaux, il ne faudrait pas

(1) Kidder prétend qu'elles sont étroites {SkeL, I, 229) ; SpU et Martius affirment qu'eUes sont très-larges (Reise, I, 219). Je crois qae la vérité est entre ces deux assertions.

(2) Dans le rapport présenté le 7 janvier 1845 {Relalorio a presentadOy etc) par le président Manoel da Fonseca Lima e Silva, ce magistrat dit que c'est à peine si le mauvais système de pavage suivi anciennement s'est un peu perfectionné, et il en accuse principalement le manque d'ouvriers spéciaux, celui d'outils indispensables et la mauvaise qualité des pierres.

croire, je dois le dire en passant, que ce genre de spectacle soit commun au Brésil, et dans les goûts ordinaires de ses habitants ; je n'ai pas eu occasion de voir un seul combat de taureaux pendant le long séjour que j'ai fait dans cette contrée (1).

Les maisons, bâties en pisé très-solide, sont toutes blanchies et couvertes en tuiles creuses ; aucune n'annonce la grandeur et la magnificence, mais on en voit un grand nombre qui, outre le rez-de-chaussée, ont encore un étage, et se font remarquer par un air de gaieté et de propreté. Les toits n'avancent pas démesurément au delà des maisons, mais assez pour donner de l'ombre et garantir les murailles de la pluie. Les fenêtres ne sont point serrées les unes contre les autres, comme cela a souvent lieu à Rio de Janeiro. Celles des maisons à un étage ont presque toutes des carreaux de vitre , et sont garnies de balcons et de volets peints en vert. Les autres maisons ont des jalousies qui se lèvent, comme ailleurs, de bas en haut, et qui sont formées de bâtons obliquement croisés.

J'ai trouvé les demeures des principaux habitants de S* Paul aussi jolies en dedans qu'en dehors. Partout on est reçu dans un salon très-propre , meublé avec goût. Les murs sont peints avec des couleurs très-fraiches ; sur ceux des maisons anciennes on voit des figures et de grandes arabesques ; dans les nouvelles, c'est un fond uni avec des bordures et des lambris, à l'imitation de nos papiers-ten-

(1) Pendant le peu de temps que MM. Spii et Martias restèrent à S. Paul, ils eurent cependant occasion d'assister à un de ces combats, lis disent que les taureaux ne leur parurent pas avoir beaucoup de courage, et que les mcUadores ne leur semblèrent ni aussi eiercés ni aussi vaillants que ceui d'Espagne (Ret^e, I, 225).

Cures. Comme on n'a point de cheminée, on place sur des tables les objets d'ornement, tels que des chandeliers, des bocaux, des pendules. Souvent aussi les salons sont ornés de gravures ; mais c'est presque toujours le rebut de nos boutiques, et l'on avait, lors de mon voyage, si peu d'idée des arts, qu'on ne manquait jamais de me faire admirer ces chefs-d'œuvre.

De 1818 à 1820, il n'y avait encore à S. Paul que deux paroisses, la cathédrale, et S. Iphigenia bâtie dans le faubourg du même nom qui s'étend sur la rive gauche de i'Hinhangabahu; à une époque plus récente , on a ajouté une troisième paroisse aux deux premières, celle de Bom Jésus do Braz (1). Outre les trois églises paroissiales, on voit encore à S. Paul plusieurs chapelles.

De 1819 à 1822, on comptait, dans cette ville, deux maisons de recluses [recolhimentos) (2) et trois couvents d'hommes, celui des bénédictins fondé en 1598, celui des carmes déchaussés fondé en 1596, et enfin celui des franciscains (3). Les trois couvents d'hommes ont été construits dans les positions les plus favorables, assez éloignés les uns des autres , sur les limites de la plate-forme qui termine la colline, et de chacun d'eux on découvre une vaste portion de la plaine. L'église du couvent des

(1) Daa. Pedro MâUer, Ensaio estât, y^.

(2) Gazai, Corog, Braz,, I, 234.

(3) Gaspar da Madré de Deos, Noticia dos annos, etc., io Revist, trim.y II, 435, 439. — A la date indiquée par Millier pour la fondation du monastère de S. Bento (Ensaio, tab. 19), j'ai dû préférer celle qu'admet le P. Gaspar da Madré de Deos, qui avait soigneusement compulsé les archives de la province de S. Paul , et qui, appartenant à l'ordre des bénédictins, devait connaître surtout l'histoire de ob^ ordre.

DE SAmt-PAÛL ET DE SAINTE-CATHERINE. 259f

carmes est fort jolie, ornée avec assez de goût et enrichie de beaucoup de dorures. Outre le maître-autel , elle en a, de chaque côté, trois autres, où sont représentés les événements les plus remarquables de la Passion ; cette église m'a paru très-supérieure à la cathédrale. Le couvent de» franciscains est aujourd'hui occupé par l'école de droit (1).

Le palais épiscopal est une maison assez grande, mai» fort vilaine, et dont le crépi était, à l'époque de mon voyage, presque entièrement tombé.

L'hôtel de ville (casa da camara) forme un des côlés^ d'une place carrée. C'est un joli bâtiment à un étage, que décore un fronton, et qui a environ soixante-dix-sept pas de long sur vingt de large et neuf croisées de face. La prison occupe le côté droit du rez-de-chaussée et une partie du même côté dans l'étage supérieur. Je ferai remarquer que c'est un avantage pour les prisons d'être placées dans les maisons de ville; la régularité exige qu'elles aient des fenêtres semblables à celles du reste du bâtiment, et il en résulte qu'elles sont bien aérées. A S. Paul , comme ailleurs, les prisonniers peuvent se mettre à leurs croisées et causer avec les passants (2).

(1) D. p. Muller, Ensaio, 3i. — Kidd., Sketches, h 255.

(2) Le président de la province pour Tannée 1843, M. José Carlos Pereira d'Almeida Torres, trouvant la prison trop petite , avait eu Fidée de prendre Thôtel de ville tout entier pour les prisonniers , et de donner un autre bâtiment au sénat municipal {Discurso recitado, etc.); mais il parait que ce projet a été abandonné par les présidents qui sont venus plus tard. Dans tous les pays où le pouvoir reste peu de temps dans les mêmes mains, chaque nouveau venu tient h honneur de faire des pt'ojets, et repousse ceux de ses prédécesseurs ; les plans s'accumulent, et rien ne s'exécute. A S. Paul cependant on a commencé , depuis plusieurs années, une maison de correction pour les condamnés {casa de correcçao) ; mais cet ouvrage avance lentement et n'était pas encore achevé

C'est dans rancien couvent des jésuites que les capitaines généraux faisaient leur résidence ; cet édiflce, depuis qu'il a cessé d'être occupé par des religieux, a pris le nom de palais [palacio), mais n'a réellement d'autre apparence que celle d'un monastère. Le palais, puisqu'il faut lui donner ce nom, est un grand bâtiment à un étage formé par deux corps de logis qui se rencontrent à angle droit et dont l'un est terminé par l'église. Dans ce dernier, les fenêtres sont très-rapprochées ; celles de l'autre corps de logis, au contraire, sont fort écartées les unes des autres, ce qui produit un disparate. D'ailleurs la position du palais est aussi heureusement choisie que celle de tous les édifices élevés au Brésil par les jésuites. Construit à une des extrémités de la ville, il se rattache à celle-ci par sa façade, qui forme deux des côtés d'une petite place carrée; le derrière du bâtiment regarde la campagne. L'intérieur est distribué comme il convenait à un couvent ; ce sont quelques pièces très- vastes, des cellules et un grand nombre de corridors. Les murs des appartements ont été peints avec assez de goût ; les meubles sont peu multipliés, comme cela a généralement lieu dans les maisoQS portugaises; mais, lors de mon voyage, il régnait partout une trèsgrande propreté. L'administration des finances (conladoria) avait, en 1819, ses bureaux au rez-de-chaussée du palais, et peut-être y sont-ils encore aujourd'hui. C'est dans

en 1847 {Disc, récit, pelo présidente no dia 7 dejan. 1847). L'administration de la province a hésité sur le système qu'eUe adopterait pour diriger et moraliser les condamnés. Dans une matière aussi grave et •aussi difficile, Fhésitation est un sujet d*éloges ; mais ce qui doit un peu surprendre, c'est que le bÂtiment ait été commencé ayant qu'on se fût fermement décidé pour aucun système (Disc, récit, pelo presid. no dia 7 dejan. 1844; —id., 1845).

une des salles de cet édifice que se tiennent actuellement les séances de rassemblée provinciale (i).

Quand on se place aux fenêtres du palais» du côté qui regarde la campagne^ on jouit d'une vue délicieuse, celle de la plaine que j'ai déjà décrite. Au-dessous de la ville, CD voit le Tamandatahj, qui coule en serpentaat dans une prairie en partie couverte d'eau (novembre), et au delà de laquelle s'étendent des pâturages parsemés de touffes de bois peu élevées. Sur la gauche, du côté du nord-ouest, l'horizon est borné par les montagnes de Jaraguà, qui décrivent un demi-cercle. Sur la droite, la plaine s'étend au loin ; le chemin de Rio de Janeiro la traverse et est bordé de maisons de campagne ; des bestiaux paissent dans la prairie, et le paysage est encore animé par les caravanes qui arrivent à la ville, celles qui en sortent, et par le grand nombre de femmes qui lavent leur linge sur le bord de la rivière. A droite du chemin , qnelques vieux Araucaria attirent les regards ; on admire leur taille gigantesque, et surtout leurs branches, qui, nées à différentes hauteurs et s'élevant en manière de candélabres, s'arrêtent toutes au même point pour former un plateau parfaitement égal. Des groupes de palmiers élancés contrastent avec la rigidité de ces conifères par leurs longues feuilles molles, qui retombent sur la tige et sont balancées par le vent. La verdure est plus belle peut-être, plus fortement nuancée que celle de nos campagnes d'Europe au commencement du printemps, et l'on assure qu'elle conserve toujours h peu près la même fraîcheur.

Après avoir décrit cette vue ravissante, il m'est pénible

(1) Kidd., Sket., I, 295.

d'avoir à parler des tristes asiles consacrés aux misères dé notre espèce. Ce mélange est l'image de notre vie, celle de la société tout entière.

Lors de mon voyage, Thôpital militaire était situé dans le quartier de Sainte-Iphigénie. On y montait par un perron, et au milieu du bâtiment était une cour carrée. Dans la pharmacie , dont une porte ouvrait sur le dehors , on vendait des remèdes au public pour le compte de rbôpital. Cette pharmacie était grande , très-propre , parfaitement tenue, et Ton trouvait un assortiment très-complet de mé^ dicaments.

Il existe à S. Paul un hospice [lazareth) pour les infortunés atteints de la morfea {i ), cette hideuse maladie que la charité seule peut empêcher de regarder sans horreur. Mais, quoiqu'elle soit malheureusement trop commune en certains lieux voisins de la route de S. Paul à la frontière de Rio de Janeiro, F hôpital peut à peine contenir vingt-^ quatre personnes, et cependant un grand nombre de lépreux errent de village en village, vivant du pain de l'aumône (2).

L'hospice des lépreux dépend de la confrérie delà Misé* ricorde (a sancta casa da Misericordia)^ qui a pour but de venir au secours des indigents et principalement des ma^ lades pauvres. Cette confrérie se retrouve dans plusieurs villes du Brésil, et y a fait beaucoup de bien; mais ses

(1) Voir mon Voyage dans la province de Rio de Janeiro, etc,, vol. I, 185 , II , 370 , et mon Voyage dans la province de Goyaz , 1 , 151 , U , 217. — Voyez aussi le mémoire de M. Faiyre intitulé, Analyse des eaux thermales de Caldas Novas.

(2) Diseur so récit, pelo presid. Manœl Machado Nunez no dia 7 de Janeiro 1840, p. 40. — Discurso récit, pelo presid, Man. Felisardo

de Souxa e Mello no dia 7 dejan. 1844, p. 15.

moyens ne correspondent malheureusement pas toujours aux œuvres dont elle est chargée. A S. Paul la Miséricorde possède quelques propriétés foncières au revenu desquelles se joignent les aumônes des fidèles et une certaine somme que chaque confrère paye tous les ans; en 1819 on voulait aussi appliquer à cet établissement une partie des produits du théâtre. Actuellement la confrérie de S. Paul a pour ses malades un hospice particulier; mais, à Tépoque de mon voyage, elle les faisait traiter dans Thôpital militaire, et payait une certaine somme par jour à Tadministration de cet établissement.

II y a à S. Paul trois ponts principaux, deux sur THinhangabahû, et le troisième sur le Tamandatahy : ils sont en pierre, fort petits, à une seule arche, et mériteraient à peine d'être remarqués ailleurs qu'au Brésil ; mais jusqu'à la fin de 1819 je n'en avais pas vu, dans Tintérieur de cette contrée, qui fussent construits avec plus d'art (1). Celui du Tamandatahy, qui porte le nom de Ponte do Ferrâo (pont de la pointe de fer) et qu'on voit à l'entrée du chemin de Rio de Janeiro , a environ 57 pas de long sur 7 de large, et des parapets accompagnés de bancs en pierre. Le pont de Lorenay sur l'Hinhangabahû (2), peut avoir 12 pas de large et 95 de long; il est presque plat et garni de parapets sans ornements ; c'est lui qui établit une communication entre la ville et les chemins de Sorocéba et de Jundiahy. Le plus joli des trois ponts est celui par lequel

(1) Ce que je dis ici explique Fépithète de magnifique que Gazai donne aut trois ponts de pierre dont il s'agit (Corog. Braz., l, 234) ; nos jugements ne sont que des comparaisons.

(3) Le nom de Lorena est celui d'un capitaine général qui gouvernait la proTince en 1788.

on va de la ville proprement dite à Sainte-Iphigénie ; je lui ai trouvé à peu près 150 pas de longueur sur 16 de large; la moitié la plus voisine de la ville s'étend en pente, l'autre moitié est presque plate; les parapets ne sont point sans élégance.

Lorsque j'étais à S. Paul, on avait à regretter de n'y point trouver de promenade publique. L'administration provinciale a fini par sentir que ce genre d'établissement est indispensable aux habitants des villes, pour qu'ils puissent quelquefois respirer un air plus pur que celui de leurs marchés et de leurs rues , se livrer à une récréation salutaire et ne pas perdre entièrement le goût des plaisirs purs; elle a donc formé, vers 1825, une promenade qu'on appelle jardin public ou jardin de botanique [passeio publiœ, jardim de botanica) , et qui avait déjà été ébauchée en 1779 (1). Voici comment s'exprime, sur cet établissement, un voyageur qui l'a visité en 1839 : « Dans une des positions les plus agréables, tout près de la ville, est le jardin botanique, formé il y a environ dix ans. On y voit un bassin d'une eau pure. Les allées ont été dessinées avec goût, elles décrivent d'agréables courbures et procurent aux promeneurs un délicieux ombrage. Ce jardin est vaste, et deviendrait charmant , si on lui donnait les soins convenables; mais la pauvreté du trésor provincial l'a malheureusement fait négliger (2). » A une époque plus récente, le président de la province pour l'année 1844, Manoel Felisardo de Souza e Mello, prononçait les paroles suivantes devant l'assemblée législative : « Dessiné sur un terrain

(1) MûUer, Ensaio, tab. 21.

(2) Kidd., Sketches, l, 232.

vaste et parfaitement uni, orné de délicieuses allées d'arbres fruitiers, rempli d'une foule d'autres arbres tant exotiques qu'indigènes, et d'une grande variété d'arbustes et de fleurs, le jardin public offre aux habitants de notre capitale un lieu de délassement, où ils apprennent à sentir tout le prix des beautés de la nature. » Après cet éloge, le président engage les députés à faire quelques sacrifices pour Tembellissement du jardin, et il ajoute, avec beaucoup de raison , qu'il serait important d'y établir une pépinière d'arbres et autres plantes exotiques, que l'on répartirait ensuite entre les cultivateurs (1).

La ville de S. Paul possède, comme l'on voit, divers édifices publics, et tout le monde convient qu'elle est jolie et agréablement située ; mais il serait inexact de dire que sa position est très-favorable pour le commerce. Il n'y a pas, il est vrai, plus de 9 à 12 lieues entre elle et la mer; cependant, quand on part de Sautos, le port le plus voisin, on ne peut faire le voyage en moins de deux jours, obligé que l'on est de gravir la partie extrêmement escarpée de la chaîne maritime, qui porte le nom de Serra do Cubatao. La ville de S. Paul n'est qu'un lieu de dépôt pour les marchandises d'Europe et un lieu de transit pour les produits du pays; elle a un besoin indispensable du port de Santos, et ce dernier pourrait, à la rigueur, se passer d'elle. S. Paul n'aurait certainement jamais été plus florissant que Santos, s'il n'était devenu le chef-lieu de la province et la résidence de toutes les autorités civiles et ecclésiastiques.

(1) Diseurso recitado, etc-t no dia 7 de Janeiro 1844.

On voit dans cette ville une foule de boutiques bien garnies et assez bien arrangées, ou Ton trouve une variété d'objets presque aussi grande que dans celles de Rio de Janeiro. Les marchands obtiennent de ceux de la capitale une remise d'environ 25 pour 100 sur les prix de détail, et ils ne vendent pas beaucoup plus cher qu'eux; mais, comme ils alimentent une bonne partie des petites villes de la province, leurs bénéfices se répètent souvent, et d'ailleurs les dépenses sont ici beaucoup moindres qu'à Rio de Janeiro.

Il y a dans S. Paul quelques maisons véritablement riches; mais, en général, les fortunes n'y sont pas trèsconsidérables. Beaucoup trop souvent les propriétaires de sucreries vivent dans un état de gène presque continuel. Le possesseur d'une sucrerie laisse, en mourant, un certain nombre de nègres qui sont partagés entre ses fils ; chacun d'eux tient à honneur d'être senhor d*engenho (seigneur d'un moulin à sucre), comme l'était son père, et il achète des esclaves à crédit. Il peut, sans doute, gagner de quoi les payer au bout d'un certain temps; mais, dans l'intervalle, il en perd souvent quelques-uns soit par des maladies, soit par défaut de soins et de mauvais traitements ; il l les remplace en achetant encore à crédit^ et il passe sa vie ^ devant toujours. «^

Lors de mon voyage, on venait de former, sous le nom de banco de S. Pauloy un établissement qui avait pour ob*jet principal d'escompter les effets à échéance éloignée et ^ de procurer aux marchands du papier sur la capitale. Cette % banque, qui pouvait devenir fort utile pour le commerce, était une sorte de succursale de celle de Rio de Janeiro, i^

OU, pour mieux dire, elle en dépendait entièrement (1). On ne rencontre point à S. Paul de nègres parcourant les rues, comme à Rio de Janeiro, avec des marchandises sur leurs tètes. Les légumes et les menues denrées sont vendus par des négresses qui se tiennent accroupies dans la rue à laquelle ce commerce a fait donner le nom de rua da Quitanda. Quant aux comestibles indispensables, tels que la farine , le lard , le riz , le maïs , la viande sèche (carne seca), les marchands qui les débitent sont, pour la plupart, réunis dans une même rue que l'on appelle rua dos Casinhm (rue des maisonnettes), parce qu'effectivement chaque boutique forme une petite maison séparée. Ce n'est pas dans ces boutiques qu'il faudrait chercher la propreté et Tordre : elles sont obscures et enfumées. Le lard, les grains , la viande y sont jetés pêlemêle, et FoQ y est encore prodigieusement loin de cet art avec lequel nos marchands de Paris (2) savent donner un

(1) le ne saurais dire quel a été le sort de cet établissement, ni s'il a eu une longue durée. En 1842, le gouyernement provincial rendit une loi pour en créer un du même genre sous le nom de banco paulistano; les fonds de cette nouvelle banque devaient être formés par Texcédant, alors existant, des revenus sur les dépenses, par celui qu'on espérait obtenir les années suivantes, par les bénéfices capitalisés, et enfin les divir Clendes qui devaient revenir à la caisse provinciale pour sa part dans la dette nationale. Cette loi était à peine rendue, qu'éclata une révolte qui faillit avoir des suites funestes ; on fut obligé d'appliquer au payement Cles troupes les fonds destinés à la banque, et en 1844 elle était encore en projet {Disc, récit, pelo presid. José Carlos Pereira d'Almeida Torres, Janeiro 1843; — Disc, récit, pelo presid, Manoel Felisardo de Seuza e Mello^jan, 1844).

(2) Je pourrais, au reste, citer, dans le midi de la France, tel chef^ lieu de département où, bien longtemps après mon voyage à S. Paul, je ne trouvai pas les boutiques de comestibles beaucoup mieux arrangées qu'elles ne l'étaient, de 1818 à 1822, dans cette dernière yill«.

air appétissant aux aliments les plus grossiers. Il n'y a point à S . Paul de rue aussi fréquentée que celle des Casinbas. Les gens de la campagne y vendent leurs denrées aux marchands, et les consommateurs vont les acheter entre les mains de ces derniers. Pendant le jour c'est un encombrement de nègres, de campagnards, de mulets, de muletiers; le soir, la scène change : les bètes de somme et les acheteurs font place à des nuées de prostituées d'un ordre inférieur, attirées par les çamaradas (serviteurs libres] et les gens de la campagne, qu'elles cherchent à prendre dans leurs filets.

J'ai montré ailleurs que le Brésil doit rester encore simplement agricole, et qu'il n'est pas arrivé à l'époque où il y aura de l'avantage à y former de grandes manufactures; mais, quand le moment sera venu, c'est peut-être à S. Paul qu'il faudra commencer. Le climat n'y est point énervant comme dans le nord du Brésil ; les vivres s'y vendent à des prix modérés, et les mœurs du pays s'opposent moins que celles de la province de Rio Grande de S. Pedro do Sul aux habitudes d'un travail sédentaire. Il parait, comme on va le voir, que ces considérations n'avaient pas entièrement échappé à l'ancienne administration. Après la bataille d'Iéna, le gouvernement portugais, voulant établir à Lisbonne une fabrique d'armes, principalement de fusils, fit venir des ouvriers de la manufacture royale de Spandau, qui alors se trouvaient sans occupation. Lorsque Jean YI s'établit au Brésil, on les y transporta ; ils restèrent quelques années h Rio de Janeiro à peu près sans rien faire, et enfin on les fit venir à S. Paul, où, à l'époque de mon voyage, ils étaient depuis trois ans. La marche extrêmeinent lente de l'administration portugaise, le peu de con-

naissance qu'avaient les Allemands de la langue du pays et la nécessité de former des ouvriers subalternes furent d'abord autant d'obstacles à l'entière organisation de la nouvelle fabrique. Lors de mon voyage, elle était cependant en activité; mais, depuis son établissement, on n'y avait encore fabriqué que six cents fusils. Us étaient faits sur le modèle des fusils prussiens et fort bien travaillés ; le fer qu'on employait venait des forges d'Ypanéma, dont je parlerai plus tard ; les crosses étaient faites avec le bois oleo ou pau d'oleo. La manufacture d'armes avait été placée dans un des côtés de la caserne , et, comme Teau y manquait entièrement, on n'avait pu établir des mécaniques qui auraient économisé la main-d'œuvre; c'était à bras que l'on forait les canons dç fusil. On occupait dans cet établissement 60 ouvriers environ, dont iO maîtres allemands qui recevaient chacun, par jour, 2,000 reis(12fr. 50). Cette somme était exorbitante, sans doute ; mais il avait peut-être été indispensable de faire ce sacrifice pour retenir loin de leur pays des hommes qui le regrettaient, et qui, depuis la conclusion de la paix générale, auraient pu y trouver de l'ouvrage. Au reste, s'ils avaient rendu des services, c'était bien moins par leur travail personnel que parce qu'ils avaient formé des apprentis, et que par là ils avaient mis l'administration en état de pouvoir bientôt se passer des étrangers. La plupart des maîtres allemands étaient même déjà devenus presque inutiles ; pouvant disposer, tous les jours, d'une somme assez forte et acheter de l'eau-de-vie de sucre à très-bon marché, ils s'étaient abandonnés à l'ivrognerie, vice qui, dans ce pays , a trop souvent perdu les Européens d'une classe inférieure ; on les voyait dans un état d'ivresse continuel, et l'on songeait déjà à se débarrasser d'eux.

Mais, si l'administration avait de graves reproches à faire aux étrangers qu'elle employait, elle n'avait pas moins à se plaindre des ouvriers du pays, qu'on ne pouvait faire travailler d'une manière régulière et qu'il fallait punir sans cesse pour les contraindre à ne point abandonner leur ouvrage. Les gens de métier, comme j'aurai occasion de le dire plus tard, ont ici fort peu de besoins; ils peuvent se vêtir presque pour rien ; leur nourriture n'est pas beaucoup plus chère que leur habillement ; ils ne connaissent pas l' usage des meubles, ils n'ont pas même de lits véritables, et pour quelqjues sous ils peuvent s'enivrer à leur aise. La manufacture d'armes de S. Paul existait encore à la fin de raqnée 1830 (1), soutenue par la volonté ferme du capitaine général et par l'argent du trésor royal ; mais, comme on vient de le voir, elle n'avait pas en elle-même de conditions de durée, et, si elle avait été fondée par un simple particulier, elle n'aurait pas tardé à causer sa ruine.

« A peu près situé sous le tropique du Capricorne et à (( une hauteur assez considérable au-dessus du niveau de « la mer, S. Paul, disent MM.Spix et Martius, jouit de « toutes les beautés d'un ciel tropical, et l'on n'y éprouve

« point les désagréments d'une très-forte chaleur La

« température moyenne de l'année ne s'y élève pas, selon <( Dan. Pedro Miiller, au-dessus de 22 à 25 degrés du « thermomètre centigrade. L'hiver et l'été présentent une « difiFérence de température bien plus sensible qu'au nord « du Brésil... Dans les grandes plaines qui s'étendent au « sud de la ville , on remarque un rapport régulier entre (( les vents et la position du soleil; tant qu'il reste dans

(1) Eschw., Journ, von Bras, y II, 67.

« rhémisphère boréal, régnent les vents du sad-sud-ouest « et du sud-est; lorsqu'il passe dans l'hémisphère austral, c( ils n*ont plus la même constance [Reise, l, 233) (1). »

Ainsi qu'on Ta vu, j'étais à S. Paul dans la saison des pluies. Pendant une grande partie du temps que j'y séjournai, le ciel resta presque toujours couvert. Quelquefois le soleil se montrait entre les nuages , et alors nous éprouvions une forte chaleur ; lorsqu'il se cachait, la température était modérée, et en général il faisait froid la nuit et l6 matin (S). D'après ce qu'on m'a dit, il gèle tous les ans dans les mois de juin et de juillet ; aussi cultive-t-on autour de S. Paul peu de sucre et de café, tandis que ces plantes réussissent parfaitement à Campinas , Hytû, Jundîahy, lieux qui certainement sont beaucoup moins élevés, comme le prouve suffisamment la direction que suit le Tieté.

« Il faut, a dit un des présidents de la province de « S. Paul, que le climat de notre ville soit bien salubre, (c puisque, pendant six mois, elle reste, pour ainsi dire, (( au milieu d'un lac dû aux eau^ débordées du Tieté et

(1) Ces observations ne peuvent appartenir à MM. Spix et Martias euxmêmes, puisqu'ils ne sont restés qu'une semaine à S. Paul ; elles leur ont, sans doute, été communiquées par Pedro Miiller, et c'est ce qui fait que je n'hésite pas à les citer ici.

(2) Xohn Mawe, qui était à S. Paul en 1807, dans la même saison que moi, s*exprime comme ijl suit : « Le froid devenait souvent si vif penti dant la soirée, que j'étais obligé de fermer les portes et les fenêtres, « de me vêtir plus chaudement et d'avoir dans ma chambre une terrine a pleine de braise allumée (Travels, 67). » MM. Spix etMartius, qui passèrent à S. Paul les huit premiers jours de Tannée 1818, disent aussi que, pendant ce temps , ils virent souvent dans les matinées un brouillard épais et très-froid couvrir les collines voisines de la ville (Reise, \f 232).

« du Tamandatahy, et que cependant la santé de nos con- « citoyens n'en est nullement altérée (1). » Il est incontestable que la position élevée de S. Paul et les vents qai y régnent préservent ses habitants des fièvres et autres maladies endémiques que de pareilles inondations font nattre en beaucoup d'autres endroits ; cependant j'aurais quelque peine à croire que celles qu'on voit ici se renouveler chaque année soient absolument sans aucune influence sur la santé publique. Je m'étais imaginé, d'après ce qui m'avait été dit de la situation de S. Paul et de son climat, que j'y verrais seulement des hommes robustes et bien portants, mais il n'en fut pas ainsi. Il s'en faut que les habitants de la ville même de S. Paul soient aussi beaux et aussi bien faits que ceux d'une grande partie de la province de Minas Geraes ou de la comarca de Curitiba. Il en 1 est même parmi eux qui ont un teint jaune et un air lan-

guissant. Les maladies cutanées de diverses espèces sont extrêmement communes à S. Paul , principalement une sorte de gale qui se montre sous la forme de petits boutons, et qu'il est, dit-on, fort dangereux de vouloir guérir par des remèdes extérieurs autres que les bains de mer (2). Rien n'est aussi plus ordinaire, dans ce pays, que les maladies vénériennes, et c'est à peine si les gens d'une classe inférieure y font quelque attention. On demandait à une ISlle publique si elle était atteinte de la syphilis : qui est-ce qui ne l'est pas? répondit-elle. Il est fort à croire que cette maladie, en faisant d'aussi grands progrès, contribue beau- Ci) Disc, récit, pelo près, Manoel Felisardo de Sonza e Mello no dia 7 dejan, 1844,

(2) C'est probablement Fespèce qoe M. le docteur Sigand a décrite ep «luelques mots sous le nom de sarna miuda (Du climat, ete,, 397).

coup plus que toute autre cause à altérer la santé publique (1). En 1585, en effet, le pays était considéré comme extrêmement sain ; la ville de S. Paul ne comprenait encore, comme je l'ai dit, que 120 habitants, et parmi eux OD comptait plusieurs centenaires; les âges de ces hommes, étant additionnés, ne formaient pas moins de cinq cents ans (2).

A l'époque de mon voyage, la plus grande partie des forces militaires de la province de S. Paul se trouvaient dans la province de Rio Grande, alors en guerre contre Artigas, et j'aurai occasion de dire, par la suite, combien les soldats paulistes se distinguèrent par leur constance, leur valeur, leur intelligence et leur discipline; les militaires que je vis pendant mon séjour dans la ville de S. Paul ne devaient donc être considérés que comme une sorte de réserve ou de dépôt composé des hommes les moins valides, et je dois dire que, généralement rabougris et rachitiques, ils auraient certainement été repoussés de nos régiments. D'un autre côté, j'ajouterai aussi que, dans la capitainerie de S. Paul , on ne briguait point, comme à Minas et même à Goyaz, l'honneur de porter l'habit militaire ; les soldats étaient des hommes pris par force, et l'on sait qu'en pareil cas ce ne sont pas toujours les moins vigoureux qui échappent (3).

(1) « Presque toutes les maladies que nous obseryâmes à S. Paul et « dans les alentours, disent les docteurs Spii et Martius , avaient une « origine syphilitique, etc. {Reise, 1, 257). » M. d'Eschwege, dans le récit d'un Toyage qu'il fît de Rio de Janeiro à S. Paul, entre, sur ce triste sujet, dan^ des détails qui, probablement, ne sont que trop vrais, mais que les convenances et le bon goût ne permettent pas de citer.

(2) Fernâo Cardim, Narrativa epislolar^ 104.

f3) Voici comment s'exprimait, en 1817, mon regrettable ami M. d'Es-

En i839 il y avait à S. Paul cinq médecins, quatre chirurgiens, sept pharmaciens (1), et il est impossible que parmi eux il ne se trouvât pas quelques hommes habiles, car des médecins de toutes les nations se sont, depuis un certain nombre d'années, rendus au Brésil , et il s* est formé à Rio une école où enseignent des professeurs fort instruits. A Tépoque de mon voyage , on ne jouissait pas encore de ces avantages. Tous ceux qui alors exerçaient la chirurgie dans la ville de S. Paul et les alentours étaient des hommes sans éducation et sans étude , et il y avait chez

crayoolles, qui a passé teate sa vie aa senrioe da Portugal et da Brésil, et était également distingué par son esprit et les sentiments d'honneur qui ranimaient. « La loi de recrutement veut, à la vérité, qu'on ne lève « aucun individu au-dessous de dix-huit ans, aucun qui ne soit parfai- « tement sain let qui n'ait une taUle d'au moins 5 pieds 2 pouces. Mais a les commandants de district, chargés du recrutement, ont soin d'é- « carter tous ceui qui, par leur fortune ou leur position sociale, leur « paraissent capables de reconnaître cette faveur. De pauvres miséra- « blés, malingres ou mal conformés , sont seuls jugés dignes de porter « les armes (d'Escr., in Freyc, Voyage hist,, I, 317). » — Voyez aussi sur le recrutement, tel qu'il était encore en 1834, l'ouvrage intitulé, Viagens e observaçôes, etc., p. 41, qui, au milieu d'exagérations évidentes, contient pourtant des vérités.

(1) J'emprunte ces chijBTres à D. P. Mûller (Ensaio, 37). Excepté dans les grandes villes, les pharmaciens, au temps de mon voyage, étaient encore rares au BrésU; mais, en plusieurs endroits, les marchands d'étoffes et de mercerie vendaient quelques remèdes. C'est ce qui, en 1818 , avait lieu, en particulier, dans la cité {cidade) du Gabo Frio, et il en était encore de même vers 1820 ; car Pizarro dit, en parlant de cette ville» qu'on n'y vit jamais de pharmaciens avec boutique ouverte {Pro^ (essores de pharmacia nunca esMHcidos na cidade com. casa aberla, Mem. hist,, II, 153). U me semble, d'après ce qu'a écrit récemment M. le prince de Neuwied (BrasiHen)^ que nous sommes aujourd'hui à peu près d'accord sur ce point, auquel j'ai eu tort, je l'avoue» d'attacher quelque importance ( Voyage dans le district des Diamants, et€,f n, 44).

les sages-femmes plus d'ignorance encore. M. le docteur Francisco de Mello Franco, fils d'un médecin célèbre, et qui lui-même était alors médecin du régiment de S. Paul, m'assura que, pour accoucher une femme, on la faisait asseoir sur la mesure carrée qu'on appelle demi-alqueire, que plusieurs personnes la tenaient pendant que la sagefemme recevait l'enfant, et que l'on avait soin de secouer la mère, dans l'intention de rendre l'accouchement plus facile.

Il paraît qu'en 1819 et 1820 il n'y avait pas à S. Paul beaucoup plus de société que dans les autres villes de l'intérieur du Brésil, et que les femmes ne s'y montraient pas davantage. Pendant mon séjour dans cette ville, je vis les principales autorités du pays; beaucoup de personnes me firent des visites, et je les rendis ; mais, d'ailleurs, je ne fus invité par qui que ce fût soit à des soirées, soit à des repas, et je ne vis point les dames. J'étais allé chez un des personnages les plus distingués de la ville : comme il était sur le point de se mettre à table, il m'engagea à diner avec lui, et j'acceptai ; mais nous mangeâmes seuls, sa femme ne se \

montra point (1). r

(1) a Oa m'a dit, dans S. Paul même, écrivait d'E^chwege en 1820, « que tout y est mort, comme dans les antres villes de Tintérieur du « Brésil, lorsque les gouverneurs ne cherchent point à répandre un peu a de vie autour d'eui... Aussitôt que le capitaine général s'absente de « Villa Rica, la danse et le jeu disparaissent avec lui, et, m'a-tron assuré, « il en est de même de S. Paul, quoiqu'il y ait dans cette viUe beaucoup a plus de maisons riches que dans la capitale des Mines (Jour, von « Bras, , U^ 81). » John Mawe raconte, à la vérité^ que,, pendant qu'il était à S. Paul, il vit les dames paulistes dont il fait l'éloge, et fut souvent invité à dîner {Travels, 82); mais il faut se rappeler que ce voyageur était au Brésil en 1807, que le gouverneur de la capitainerie de S. Paul» Antonio José da Fraoca e Horta (et non Orte, comme écrit Mawe), était

De ce que je viens de dire il faudrait bien se garder de conclure que les hommes des classes élevées fussent, à S. Paul, étrangers aux formes de la bonne compagnie ; ils avaient, au contraire, des manières excellentes, et la politesse s'étendait jusqu'aux classes inférieures.

marié, qu'il recevait les dames dans le palais, les inTitait à des bals, et animait la société par son exemple. A cette époque, d'ailleurs, le roi Jean VI n'était pas encore au Brésil ; après son arrivée, les habitants de Rio de Janeiro, blessés par les mépris des Portugais, mirent, comme on sait, plus de réserve dans leur conduite, et devinrent moins communicatifs et moins hospitaliers ; il ne serait pas extraordinaire que le contrecoup de cette espèce de révolution se fût ressenti à S. Paul, qui a de fréquentes relations avec la capitale, et où, sans doute, arrivèrent aussi beaucoup d'Européens. On trouve, dans l'intéressante relation du voyage de MM. Spix et Martius, un portrait curieux des dames de S. Paul ; mais, comme ce portrait a été tracé après un séjour d'une semaine seulement, il est impossible qu'il appartienne entièrement aux deux naturalistes bavarois. Je ne le crois pas inexact en tout point ; cependant c'est sans en accepter la responsabilité que je vais en donner ici la traduction. « Un « esprit jovial, du naturel, de la vivacité , le goût d'une douce plaisante terie, voilà ce qui caractérise la société de S. Paul. Les femmes a comme les hommes ont en partage de la simplicité et un bon cœur. « C'est à tort que l'on a accusé les premières de trop de légèreté. Il est « très-vrai que, dans leur conversation, rien ne rappeUe le langage dé- « licat des Européennes, auxquelles l'usage et les convenances défen- « dent d'exprimer sans contrainte ce qu'elles sentent ; mais dans une « province où, plus qu'en aucune autre partie du Brésil, se sont conser- « vés le goût de l'indépendance et l'éloignement de tout artifice, on ne « doit pas s'étonner de trouver chez les femmes une gaieté dépourvue « d'apprêt. Les dames de S. Paul, sans être minces, sont cependant ^ •« d'une taUle élancée ; leurs mouvements sont agréables, et dans les « traits de leurs visages, agréablement arrondis, on découvre un mé- « lange charmant de franchise et de bonne humeur. Leur teint est <t moins pâle que celui de la plupart des Brésiliennes, et on les con- « sidère comme les plus belles femmes de l'empire [Reise in Brasi- « lien^ I, 222). » Si je comprends les phrases qui précèdent, elles cachent sous de grands éloges un blÂme que je ne croirais pas dépourvu de fondement.

Les gens bien mis se saluaient lors même qu'ils ne se connaissaient pas, et les hommes appartenant aux classes subalternes ne manquaient jamais d'ôter leurs chapeaux à une personne bien mise; mais, comme Ton voit, ces marques de déférence s'adressaient bien moins à la personne qu'au rang. Quand j'étais en uniforme, tout le monde me saluait; avec un habit bourgeois j'étais un peu moins salué, assez encore, cependant, pour trouver fort incommode une politesse qui me forçait de découvrir la tète à chaque minute.

Les femmes qui jouissaient de quelque fortune, m'a-t-on dit, pendant mon séjour à S. Paul, travaillaient à de petits ouvrages dans l'intérieur de leurs maisons ; elles brodaient, faisaient des fleurs, tandis qu'un grand nombre de femmes pauvres, ajoutait-on, restaient dans Toisiveté pendant toute la durée du jour, et, quand la nuit commençait , elles se répandaient dans la ville pour se livrer au traflc de leurs charmes, devenus leur seule ressource. Il est incontestable qu'aussitôt après le coucher du soleil on voyait dans les rues beaucoup plus de monde que pendant la journée : elles se remplissaient d'hommes et de femmes qui allaient à la recherche des bonnes fortunes. Les individus des deux sexes étaient enveloppés d'une capote de laine à grand collet dans laquelle ils se cachaient la moitié du visage ; les femmes portaient un chapeau de feutre sur le derrière de leur tête , celui des hommes était rabattu sur leurs yeux. Nulle part je n'avais vu un aussi grand nombre de prostituées ; il y en avait de toutes les couleurs, les pavés eu étaient , pour ainsi dire , couverts. Elles se promenaient avec lenteur ou attendaient les chalands dans les carrefours ; mais, il faut le dire, jamais elles n'abordaient per-

sonne. iOn ne les entendait pas non plus injurier les hommes ou s'injurier entre elles; à peine regardaient-elles ceux qui passaient ; elles conservaient une sorte de pudeur extérieure et n'avaient absolument rien de ce dévergondage cynique qui, à la même époque» révoltait si souvent chez les prostituées parisiennes de bas étage. Il est pénible au voyageur honnête de descendre dans de si tristes détails; mais il doit avoir le courage de le faire, lorsque c'est pour lui ime occasion de montrer dans quel état de dégradation peuvent descendre les classes pauvres, si on les abandonne entièrement à elles-mêmes , si on ne leur apprend point que le travail, en les éloignant du mal, les purifie et les honore , si enfin Ton néglige complètement leur instruction morale et religieuse. Les enfants de ces nombreuses femmes qui ne vivaient que par la prostitution étaient à peine nés, qu' ils avaient sous les yeux des exemples de vice; s'ils recevaient quelques leçons, c'étaient celles de l'infamie; et le prêtre, oublieux des préceptes de son divin maître, le prêtre ne s'écriait pas comme lui : Ah! laissez approcher ces enfants jmqu' à mai. Ces pauvres créatures grandissaient et ressemblaient à leurs mères. — Honneur à l'administration actuelle, qui s'occupe avec zèle de l'éducation des enfants des deux sexes ! Longtemps encore elle rencontrera des obstacles de plus d'un genre; mais qu'elle persévère, elle finira par en triompher, et peu à peu, il faut l'espérer, un heureux changement s'opérera dans les habitudes des classes inférieures.

J'ai donné des éloges à la politesse et aux manières des habitants riches de la ville de S. Paul ; j'ajouterai que, si dans la partie orientale de Minas Geraes les cultivateurs sont généralement au-dessus de ceux de la province qui

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m'occupe en ce moment, il règne à S. Paul même un meilleur ton que dans la capitale des Mines (Ouro Preto). Yoiciy je crois, quelle est la raison de cette différence. Méprisés par les blancs de race pure, les anciens Mamalucos ne devaient pas être fort jaloux de rester dans la ville. Sons des chefs audacieux, les uns se répandirent dans les différentes parties du Brésil , et ISrent ces découvertes qui ont immortalisé le nom des Paulistes; d'autres, moins entreprenants, ne voulurent pas, sans doute, s'éloigner beaucoup de leur pays natal, et s'adonnèrent à l'agriculture. Les Mamalucos n'avaient pas hérité uniquement de ce goût de la vie errante qui caractérise les Indiens, ils participaient aussi à leur insouciante paresse , et ce vice dut naturellement être porté à un plus haut degré chez ceux qui n'avaient pas le courage de s'aventurer dans les déserts. Après avoir été élevés par des Indiennes, ces hommes vivaient dans l'isolement, dédaignés de leurs pères ; on ne cherchait point à les tirer de la profonde ignorance où ils étaient. Leurs mœurs furent nécessairement grossières. Divers croisements ont, à la vérité , rapproché de la race caucasique les descendants des premiers métis ; cependant, comme j'ai déjà eu occasion de le dire, on démêle encore,^ dans la physionomie d'un grand nombre de cultivateurs paulistes^ des traits qui appartiennent à la race américaine '^ ils ne s'instruisent point, leurs manières continuent à se ressentir de la rusticité ie leurs aïeux, et ils restent indo-^ lents comme eux. Depuis longtemps, au contraire, la civilisation a été sans cesse entretenue dans la ville de S. Paul par les Européens. Ce ne sont pas seulement des gens pauvres et sans éducation , cherchant à faire fortune, qui

viennent s'y établir ; la douceur du climat, les agréments I. is

de la situation , le voisinage de la côte et la facilité du voyage y ont souvent attiré des hommes d'une classe plus distinguée; des magistrats qui avaient étudié en Europe s'y sont mariés et ont dû nécessairement communiquer à leurs enfants une certaine élégance de manières. Tout s'est passé difiéremment dans la capitainerie des Mines. Elle a été peuplée plus récemment que celle de S. Paul, et principalement par des blancs de race pure qui ne se portèrent pas sur un point seul, mais se répandirent dans la campagne pour y exploiter des mines. Devenus riches en peu de temps, ils firent donner de l'éducation à leurs enfants, et la connaissance des lettres S'est perpétuée dans plusieurs familles de fazendeiros, A la vérité, le noyau le plus considérable de colons s'était porté à Villa Rica (Oura Preto) ; mais, quand les mines des environs de cette ville commencèrent à être moins productives, ceux qui les avaient exploitées allèrent plus loin en chercher d'autres; peut-être aussi plusieurs d'entre eux s'éloignèrent-ils pour ne pas attirer sur leurs richesses l'attention des capitaines généraux, et pour se soustraire plus facilement au despotisme de ces hommes orgueilleux. Les mineurs qui possédaient le plus de fortune et de lumières durent donc se trouver hors du chef -lieu de la capitainerie, et il n'y resta guère que des employés, des marchands, et un grand nombre de mulâtres sans fortune, qui, trop fiers pour cultiver la terre ou en extraire l'or de leurs propres mains, apprirent des métiers. A la vérité, la population blanche de la ville est encore aujourd'hui alimentée par quelques Européens ; mais, comme rien n'attire les hommes aisés dans un pays triste et dont les communications sont difficiles, les nouveaux venus sont, en général, des

hommes aventureux , sans éducation , sans consistance , plus capables d'altérer la civilisation du pays que de lui faire faire des progrès véritables (1816-1822).

D'après tout ce que je viens de dire, il ne faut pas s'étonner si les habitants de la campagne, dans la province de S. Paul, parlent et prononcent fort mal le portugais, tandis que les cultivateurs de Minas, ceux du moins de la partie orientale, ont un langage généralement correct, et une prononciation qui ne diffère de celle des Portugais d'Europe que par un degré de plus d'agrément et de douceur. Au lieu de vossemce, abréviation de vossa merce (votre grâce), par laquelle on désigne la seconde personne, les paysans paulistes disent constamment mece; leur prononciation est lourde et traînante, et ils ont substitué ts au ch des Portugais ; ils diront, par exemple, matso pour macho (mulet, mâle) et atso pour acho (je trouve), etc.

Rien n'est plus facile que de distinguer les véritables habitants de S. Paul de ceux des campagnes voisines. Quand ces derniers parcourent la ville, ils portent un pantalon de toile de coton avec un grand chapeau gris, et toujours le fidèle poncho , si forte que la chaleur puisse être. On démêle dans leurs traits quelques-uns des caractères de la race américaine; leur marche est lourde, leur air niais et embarrassé. Les citadins ont pour eux fort peu de considération, et ils les désignent par le sobriquet injurieux de caïpira, qui vient très-probablement du mot corupiray par lequel les anciens habitants du pays désignaient des démons malfaisants habitants des forêts. Il paraîtrait même que ce dernier mot s'est conservé sans altération et toujours comme une injure dans le haut Paraguay; car, lorsqu'un des petits Guaranis qui appartenaient

à cette contrée et que j'avais malheureusement amenés en France voulait injurier son camarade , il l'appelait coruptra (1).

(1) « Toat le monde sait, dit Fapôtre du Brésil, que Certains démons « appelés eorujHra par les Indiens s'approchent d*eax dans les forêts» « les frappent, les meurtrissent et les tnent (Joseph Anchieta, EpistoUi a in Nûticias ultramarinas, 1, 162).» Le P. JoSo Daniel donne des corupiras à pea près la même idée que le P. Anchieta {parle segunda do Thesùuro discoberlo no Rio Amazones in Revista, II, 481). Selon Tasconcellos, c'étaient les esprits des pensées {Not. cur., II, n*' 14). Roquette, dans son Dictionnaire, indique le mot caipora comme brésilien et signifiant une lumière phosphorescente que Tdn voit dans les bois. Ce qui est assez eitraordinaire, c'est que, dans ces derniers temps, le mot caïpira a été transporté du Brésil en Portugal , et que pendant la guerre des deui frères, D. Pedro et D. Miguel , les partisans du premier en avaient fait un sobriquet injurieux par lequel ils désignaient les soldats de D. Miguel. — En passant dans notre langue un mot rilemand a éprouvé une déviation de sens absolument semblable à celle qui a eu lieu chez les Paulistes pour corupira : « Le mot français drôle est, dit « Ampère, l'ancien mot germanique troll, nom des mauvais génies et « des sorciers ; de là son acception injurieuse, un drôle {Hist, litê. « française au xn* siècle, II, 132). »— Si l'on ne tenait aucun compte de l'application que faisaient mes jeunes Guaranis , Pedro et Diogo, du mot corupira , on pourrait faire dériver caïpira de caapora (habitant des bois), nom que les Indiens civilisés par les jésuites donnaient à leurs compatriotes encore sauvages (le P. Joâo Daniel, parte segunda do fhesouro in Revista H, 481). Caapora est indiqué dans le DiccUmario p(yrlug%iez e brasiliano comme signifiant rustique.

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