‹ Voyage dans les provinces de Saint-Paul et de Sainte-CatherineChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

SÉJOUR DE l'auteur A S. PAUL. — r QUELQUES MOTS SUR LA VILLE DE SANTOS ET LE CHEMIN DU GUBATÂO.

Portrait da gouyernear Joâo Carlos d'Qeypl^aasen. — Un dtner officiel.

— Le spectacle. — Les voyageurs qai ayant moi étaient yenus à S. Paul. — * William Hopkins. — Un camarade. — Des lettres de France; incertitudes. — Je me décida à aller par terre jusqu'à Rio Grande do Sul. — Difficulté d'ayoir des malles ; les ouyri^rs de S. Paul. — - Le yillage de Nossa Senhpra da Penha ; le chemin gui y conduit. — Les vendas des enyirons de S. Paul. — Productions des enyirons de cette yille. — Les maisons de campagne. — Celle du i^énéral de brigade Bauman. — Celle de M. Joaquinoi Roberto ^ C^ryalbo. — Le nègre Manoel. — Hydrpgraphie générale ide }' embouchure du Rio Cubatâo.

— Description de la yille de Santos; les ^ands hommes qui y ont pris naissance ; son commerce. — Histoire du chemin qui conduit de Santos à S. P^l ; état actuel de ce chemin.

Dès le lendemain de mon arrivée à S. Paul , j'allai présenter au capitaine général, M. Joâo Carlos Augusto d'Oeynhausen, mes passe-ports, et une lettre de recommandation que le gouverneur de Goyaz, M . Fernando Delgado, m'avait donnée pour lui. Il me reçut parfaitement , m'offrit ses services de la manière la plus aimable, et me 0t dîner avec plusieurs ofBciers qui, à son exemple, furent pour moi d'une honnêteté extrême.

278 VOYAGE DANS LES PRaTINCBS

M. Joào Carlos d'Oeynhausen (1) était fils d'un comte allemand , et d'une dame portugaise renommée pour son esprit. Il gouverna d'abord le Cearâ, ensuite Cuiabâ et Matogrosso, et en6n il fut nommé, le 4 juillet 1817, au gou^ vernement de S. Paul, dont il prit possession le 25 avril 1819 (2). Ses traits et sa tournure indiquaient assez son origine allemande. Il était plein d'activité et homme de bonne compagnie. Sa mise et ses manières étaient trèssimples; peut-être même aurait-on pu lui reprocher un peu de brusquerie et de négligence de sa personne. Il parlait parfaitement le français, causait bien, et montrait de l'esprit et de l'instruction. Dans les difiérents pays où j'avais passé, je n'avais vu personne dont on s'accordât aussi généralement à dire du bien que de Joâo Carlos d'Oeyohausen. Il était resté longtemps à Matogrosso^ et tous les habitants de ce pays ne parlent de lui qu'avec les plus vifs regrets. Depuis qu'il était à S. Paul, il avait porté l'ordre dans toutes les parties de l'administration; il avait congédié des hommes qui vexaient le peuple , pris des mesures contre les fainéants et les vagabonds, et à des époques fixes il se faisait rendre, par les capitaes môreSj un compte exact de ce qui se passait; il recevait tous les plans qui lui étaient présentés, il conciliait les hommes qui avaient entre eux des difiTérends , et les empêchait de plaider ; enfin il se montrait en toute chose le père de ses administrés {5).

(1) Gomme je possède la signature de ce gouyerneur, je suis bien sûr de Texactitude da nom que j'écris ici, et par conséquent je dois m'empresser de reconnaître qu*à tort j'ai aiUeurs écrit d'Oyenhausen.

(2) Piz., Mem, hisL, VIII, 291.

(3) Le maréchal de camp Francisco de Paaia Magessi Tavares de Caryalho, qui remplaça, à Matogrosso, Joào Carlos d'Oeynhausen, fit amèrement regretter son prédécesseur. Cet homme, qui devait son éléiratioD

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Le soir du jour où je m'étais présenté chez le capitaine général 9 je fus conduit par M. Grellet chez Vouvidor. Ce magistrat m'accueillit avec beaucoup de politesse, et m' engagea à prendre le thé avec lui. Il savait bien le français»

à la famille de LiDhares , convoitait le gouvernement de Matogrosso et le sollicitait avec persévérance du roi Jeaq VI. Celui-ci , auquel il répugnait de conférer à un tel personnage un poste aussi important et qui éprouvait un extrême embarras toutes les fois qu'il s'agissait de prononcer un refus, s'avisa un jour de demander à l'importun solliciteur s'il était marié. Magessi vivait en concubinage ; il ne répondit rien, et s'esquiva. Charmé d'avoir trouvé un moyen de se débarrasser de lui, le roi ne manquait jamais de répéter sa question lorsque le gouvernement de Matogrosso revenait sur le tapis. Magessi prit enfin un grand parti; il épousa sa maîtresse, et, quand le roi lui fit la question accoutumée, il répondit qu'il était marié. Jean VI n'osa pas réconduire plus longtemps; il lui accorda le gouvernement de Matogrosso. A cette époque, j'avais le projet de visiter cette province ; je me présentai, à Rio de Janeiro, chez le nouveau gouverneur. C'était un homme colossal, dont la tête énorme et presque ronde était portée sur un cou fort court, et dont la figure, sans avoir rien de désagréable, manquait totalement d'eipression. Dans le cours de la conversation , il me dit que la province de Matogrosso était fort riche en quinquinas ; j'exprimai quelques doutes, alors il alla chercher une carte manuscrite où le quinquina rouge était indiqué par des marques rouges, et le jaune par des signes de cette couleur. U est clair qu'il n'y avait rien à répondre à une preuve aussi convaincante ; je gardai un silence respectueux^ Avant de partir de Rio de Janeiro, Magessi prit à sa suite un ramas de vils aventuriers, et s'avança avec eux dans l'intérieur des terres. Je voyageais sur les traces de cette bande ; partout on me racontait avec effroi ses monstrueux excès ( Voyage dans le* provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, I, 356). Arrivé à Goyaz, le nouveau gouverneur fut reçu par Fernando Delgado, et séjourna un certain temps à Villa Boa; sa femme ne voulut point laisser échapper une si heureuse occasion de gagner de l'argent ; elle faisait vendre dans les jrues de la ville les petites marchandises qu'elle avait apportées de Rio de Janeiro. Magessi se fit détester dans son gouvernement, et, lorsque survint l'heureuse révolution qui dota le Brésil d'une entière indépendance, cet homme fut chassé honteusement.

quoiqu'il ne le parlât pas, et dans notre conversation il fut sans cesse question de la France et des événements •extraordinaires qui s'y étaient passés depuis trente ans. L'otivtdor professait une grande estime pour nos prétendus philosophes du siècle dernier ; je lui montrai suffisamment que je ne partageais pas sa façon de penser^ mais j'eus soin d'éviter toute discussion. La plupart des hom^l^ qui, parmi les Portugais et les Brésiliens, avaient foit quelques études étaient, k cette époque, grands admirateurs des livres, aujourd'hui à peu près oubliés^ qui^ chez nous« ont été les précurseurs de tant d'horribles catastrophes; mais, ce qui est assez remarquable, je n' entendis jamais ces mè- ^es hommes appliquer à leur propre pays les principes dont leur esprit était imbu. Était-ce prudence ? était-ce la conséquence de ce respect qu'avaient alors pour l'autorité tous les sujets de la monarchie portugaise et qu'ils suçaient, pour ainsi dire, avec le lait? C'est cette dernière opinion que je serais tenté d'adopter. A cette époque , les habitants des parties éloignées du Brésil ne croyaient point que le roi fût placé sur le trône pour ses sujets, mais ils croyaient que les sujets étaient faits pour le roi; ils le considéraient comme le représentant de Dieu sur la terre, comme un être supérieur à eux , et ils étaient persuadés qu'il leur aurait rendu justice, s'il avait connu les vexations dont ils étaient trop souvent les victimes.

Le jour de la S. Charles [4 novembre) était celui de la fête de la reine, qui s'appelait Carlota. Le général donna un grand dîner, et j'y fus invité. Je me rendis au palais sur les trois heures, et j'y trouvai réunis les principales autorités du pays, ainsi que plusieurs officiers de la ligne et de la garde nationale, tous en grande tenue. En attendant

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le dîner» le général fit nue partie de whist ; après la soupe, il se leva, porta la santé du roi, et la musique du régiment, qui était à la porte de la salle, fit entendre un air guerrier.

On but successivement à la santé de Tinfant D. Sebas- Tilo (1), né à pareil jour quelques années plus tôt; on but à celles de la princesse de Beira , sa mère , des Pau- Kstes, du capitaine général et des diverses autorités lo^ cales. Ce fut, pour ainsi dire, par hasard que Ton se souvint de la reine en l'honneur de laquelle se célébrait la fête; il ne faut point s'en étonner, elle n'était pas en fa-

(1) D. Sebastiâo est fils d'an infant d'Espagne et de la princesse de Beira, fille aînée du roi Jean VI, qai resta veuve de très-bonne heure, et qu'on appelait généralement à Rio de Janeiro a princeza viuva. On sait que cette princesse a épousé en secondes noces le frère de Ferdinand VII, D. Carlos, qui a longtemps prétendu à la couronne d'Espagne. EUe était la fille chérie de Jean VI, et elle ressemblait h la fois à ce prince et à don Pedro, qui est devenu empereur du Brésil. A l'exception de ce dernier, aucun des enfants du roi n'avait autant de tête et de caractère que la princesse veuve ; voyant avec regret combien l'éducation de ses frères avait été négligée, elle déclara qu'il n'en serait pas de même de celle de son fils, et en effet elle le confia, dès l'âge le plus tendre, à une personne de beaucoup de mérite, fille d'un ancien consul d'Angleterre à Lisbonne. Au milieu de la cour corrompue de Rio de Janeiro, l'institutrice de l'infant D. Sebastiâo savait conserver toute sa dignité, et repoussait avec fermeté les plaisanteries inconvenantes dont ne cessait de la poursuivre le jeune infant D. Miguel, oncle de son élève. Quand Ifi roi se promenait, il emmenait souvent son petit^fils seul dans sa calèche. L'enfant n'avait rien de remarquable dans sa toilette, l'ha* billement de l'aïeul était encore plus simple, pour ne dire rien de plus, et la voiture é^it telle, qu'aucun habitant riche de Rio de Janeiro n'eût voulu s'en servir. Si les finances du Portugal ont été mal administrées sous le règne de Jean VI, ce n'est pas du moins pouf les dépenses perc sonnelles de ce prince que son pays s'est endetté.

veur (1). Les convives aussi se portèrent réciproqaemeBt des santés. Cet usage, tel qu'il se pratiquait alors au Brésil , était, comme je F ai dit ailleurs , un des plus incommodes qu'on eût jamais imaginés. Il fallait savoir le nom de tous les convives, n'en oublier aucun , épier, pour proclamer leur nom, l'instant où ils n'étaient occupés ni à manger ni à causer avec leurs voisins , observer avec soin les préséances, crier à tue-tète d'un bout de la table à l'autre, et être sans cesse sur le qui-vive, pour répondre, par un salut, à ceux qui vous proclamaient. Je demandai au capitaine général la permission de porter un toast à l'u* nion éternelle du Portugal et de la France; j'avais parlé en français ; le général se leva et traduisit le toast en portugais. On but aussi à la santé du roi Louis XVIII ; ensuite tout le monde se rassit, et le général , en me regardant , porta en français un toast au triomphe de la bonne cause; il avait vécu à Lisbonne, au milieu des émigrés français les plus distingués, il connaissait parfaitement l'histoire dé notre révolution, et savait même par cœur tous les termes d'argot du parti dit aristocratique. Au mi-

(1) On sait qu'à cette époque la reine D. Carlota ne vivait point ayee son mari , qui avait eu beaucoup à se plaindre d'eUe. £Ue était réduite à une telle simplicité, qu'elle-même, à Tépoque de mon arrivée à Rio de Janeiro, reconduisit, un bougeoir à la main, le bon abbé Renaud, aumônier de VHermione, qui Pavait connue plus anciennement et qui était allé lui rendre ses hommages. Lorsque la constitution fut proclamée à Rio de Janeiro , elle se montra favorable au nouvel ordre de choses , «lie se rapprocha de son mari, et, quand il saluait le peuple, eUe TobU* geait à s'incliner plus profondément. Arrivé à Lisbonne, Jean VI embrassa le parti constitutionnel; alors D. Carlota changea d'opinion, et se inèla à toutes les intrigues des royalistes.

lieu da dtner, un colonel de la garde nationale se leva, et prononça d'un ton d'inspiré un discours en vers à ta louange de la reine; cet homme-là n'était pas courtisan. Quelques instants après, il lut l'éloge de l'infant D. Sebastiâo, et enfin une ode aux Paulistes. Je ne pus saisir parfaitement le sens de tous ces vers ; mais ce que j'en compris me parut plein de cette emphase qu'on trouve dans les épitres dédicatoires écrites du temps de Louis XIII, et dont les Portugais ne sentaient pas encore tout le ridicule. Je dois le dire cependant, l'ode aux Paulistes présentait quelques traits originaux qui faîsai^t honneur au poëte. Son exemple et un excelleut vin de Porto animèrent la verve des convives, et cinq à six personnes se mirent à improviser des vers en l'honneur du général et de sa mère; on répon<^ dit et l'on riposta à qui mieux mieux, ce qui tend à prouver que ces vers n'étaient point préparés : l'harmonie naturelle à la langue portugaise, le petit nombre de désinences qui lui sont propres rendent, au reste, un tel jeu trèsfacile. Le repas se passa avec gaieté, mais en même temps avec décence, et les convives se mon trient constamment gens de bonne compagnie.

Un jour que j'avais diné chez le général, il m'invita à assister au spectacle dans sa loge , et sur les huit heures du soir je me rendis au palais. C'est en face de cet édifice qu'était la salle de spectacle. Rien ne l'annonçait à l'extérieur; on ne voyait qu'une petite maison à un seul étage, basse, étroite, sans aucun ornement, peinte en rouge avec trois larges fenêtres à volets noirs ; les maisons des particuliers tant soit peu aisés avaient plus d'apparence. L'intérieur avait été moins négligé, mais il était extrêmement petit. On entrait d'abord dans un vestibule étroit d'où l'on

se rendait aux loges et au parterre. La salle, assez jolie et à trois raegs de loges, était éclairée par un assez beau lustre, et par des chandelles placées entre les loges; quant aux peintures du plafond , de la toile et des décorations , on en voyait de beaucoup moins mauvaises chez de simples particuliers. Il n'y avait au parterre que des hommes, tous assis sur des bancs. Au milieu du second rang de loges , était celle du général, qui faisait face au théâtre, et était étroite et allongée ; on y arrivait par une espèce de foyer Bssez joli , et Ton s'asseyait sur des chaises rangées des deux côtés. Lorsque nous arrivâmes, le public était déjà rassemblé. Le général salua de droite et de gauche : à F instant même, les hommes qui étaient au parterre se levèrent et se tournèrent de son côté; ils s'assirent ensuite quand la pièce commença , puis se tinrent debout dans tous les entr'actes. On joua V Avare et une petite farce. Les auteurs étaient des artisans, la plupart mulâtres ; les actrices, des femmes publiques. Le talent de ces dernières était dans une harmonie parfaite avec leur moralité; on aurait dit des marionnettes que Ton faisait mouvoir avec un fil. La plupart des hommes n'étaient pas de meilleurs comédiens; cependant il était impossible de ne pas reconnaître que qudques-uns étaient nés avec des dispositions naturelles pour la scène.

Sans parler des Portugais, il s'en fallait que je fusse le premier des Européens qui visitât S. Paul. Le voisinage de la côte, la douceur du climat, les agréments de la situation avaient attiré plus d'étrangers qu'il n'en était allé dans les villes qui ne sont point des ports de mer. John Mawe l'avait visitée même avant l'arrivée du roi Jean VI au Brésil, et elle l'avait été depuis par M. Woodfortd, riche Anglais^

aiiiateur déplantes, à qui l'on doit la connaissance du PaS'* siflùfa racemosa (1) ; par le comte de Pahlen , ministre de Russie; M. de Schwertzkoff, homme aimable, conseiller de la même cour; le prince Taxis; MM. Spix et Martius; M. d'OIfers , alors secrétaire de la légation prussienne ^ depuis directeur des musées de Berlin , etc. Lorsque j détail» à S. Paul, il s'y trouvait plusieurs Anglais et quelque» Français ; mais tous étaient des honnnes d'une classe infé-^ rieure. Parmi les premiers, j'eus cependant le plaisir de retrouver une ancienne connaissance; c'était le nommé Williams Hopkins, domestique de M. Woodfortd, que son maître m'avait recommandé lors de mon passage à Lis-' bonne, et auquel le duc de Luxembourg avait accordé, sur ma demande, la permission de faire, avec nous, le voyage du Brésil , à bord de YHermione. Ce brave homme était retourné à S. Paul pour revoir une femme qu'il y avait connue; il l'avait épousée, s'était établi, et exerçait, avecavan^ tage , l'état de ferblantier. William ( Guilherme ) et sa femme croyaient me devoir le bonheur dont ils jouissaient ; ils me rendirent , avec le plus grand zèle , les petits servie ces qui dépendaient d'eux , et firent tous leurs efforts pour me témoigner leur reconnaissance. Ce sentiment n'est pas assez commun pour qu'on oublie ceux qui en ont fait preuve.

J'ai dit, ailleurs, qu'étant auprès de Marianna (2) je m'étais trouvé dans une habitation avec un homme qu'à sa manière de s'exprimer j'avais reconnu pour un élève de

(1) Cette plante, aajoard'hai cultivée dans dos serres, fat communiquée par M. Woodfortd à Broteiro, qui Ta décrite dans les TraiMoctions of linnean Society j XII, t. 6.

(2) Voir mon Voyage dans le district des Diamants, etc. 1, 187.

la maison d'éducation fondée , près de Lisbonne , par D. Marquet, ancien supérieur du collège de Pontlevoy. Je Gs à S. Paul une rencontre à peu près semblable. Dînant au palais» j'y vis un officier qui parlait parfaitement notre langue ; c'était aussi un ancien élève de D. Marquet. Mon éducation avait été commencée à Pontlevoy , cet officier était presque mon camarade ; sa vue réveilla en moi les souvenirs de l'enfance et de la patrie, j'éprouvai un instant de bonheur, et les traits de cet homme sont restés profondément gravés dans ma mén^oire.

On a vu qu'à mon arrivée à S. Paul j'avais été vivement afBigé de n'y pas trouver les lettres de ma famille que j'attendais avec tant d'impatience. Je m'étais empressé d'écrire à mes amis de Rio de Janeiro pour les prier de m'envoyer celles qu'ils pouvaient avoir reçues pour moi. Tous les dix jours , il partait un convoi à pied de la capitale du Brésil pour S. Paul; après vingt jours d'attente, je reçus enfin un paquet assez volumineux de lettres de France. On m'y donnait à la fois d'heureuses nouvelles et des détails sur la perte cruelle que j'avais faite au commencement de ce voyage, celle de M"* de Salvert, mon inimitable sœur. Les divers sentiments que ces nouvelles firent naître en moi me bouleversèrent; j'avais à peine la tête à moi. Je condamnais le nouveau voyage que j'avais pris la résolution d'entreprendre, et je n'avais pas le courage d'y renoncer, ou, pour mieux dire, j'avais celui de n'y pas renoncer. Aimé comme je l'étais dans ma famille, il me fallait de la force pour m'en éloigner encore, pour m'enfoncer, encore une fois, dans des pays presque inhabités » surtout avec les hommes qui' m'entouraient ; mais je pouvais à peine deviner moi-même quels motifs me portaient à

prolonger mon exil. Des récompenses^ je n'en espérais aucune ; de l'enthousiasme , je n'en avais plus ; celui qui transportait mon imagination s'était refroidi devant les longues et fatigantes journées que j'avais passées à parcourir seuli dans un profond silence, les plages brûlantes d'EspiritoSantOy et les déserts deGoyaz et de Minas Geraes. Je ne crois pas non plus que le soin de ma réputation me fît agir; j'étais entraîné par une sorte d'entètement; je voulais achever, parce que j'avais commencé; peut-être même continuerais-je , parce qu' il m'en a toujours coûté pour finir.

Je ne savais trop d'abord si je devais m'embarquer pour la province de Rio Grande do Sul , que j'avais l'intention de visiter, ou si je ne ferais pas mieux de m'y rendre par terre. En m' embarquant je serais arrivé beaucoup plus vite ; mais je serais resté quelque temps sans pouvoir faire aucune observation, et je courais la chance d'être pris par les pirates espagnols, qui, disait-on, devenaient, chaque jour, plus audacieux. Je me décidai à voyager par terre*

Lorsque j'étais arrivé à S. Paul, je commençais à manquer de tout; mais je trouvai facilement à acheter dans les boutiques, généralement bien garnies, les objets dont j'avais besoin. Ce n'était pas tout; les dix-huit malles avec lesquelles j' avais voyagé dans la province de Goyaz étaient remplies, et il fallait que j'en eusse d'autres. Dès le premier jour de mon arrivée, j'en commandai une paire à un menuisier (1) ; sur sa demande je lui avançai de l'argent;

(1) Oq compte les maUes {canastras) par paire, parce qu'il en faut nécessairement deui pour charger chaque mulet, une de chaque côté. Gomme il p'y à point encore au Brésil (1816-1822) de bahutiers proprement dits, oà y fflfit faire l6s malles par les menuisiers.

288 TOTACT DANS LES PROTINCES

mais les malle» ne furent prêtes qu'au bout d'une couple de semaines , et probablement je ne les aurais pas obtenues sitAt, si mon hôte^ le colonel Francisco Alves, n'avait menacé l'ouvrier de la prison. Cet bomme promit de continuer à travailler pour moi ; mais bientôt il vint me dire qu'il ne pouvait rien faire parce qu'il n'avait pas de bois^ M. Grellet et mfoi nous nous adressâmes aux diflféreirtes personnes de notre connaissance et en particulier à l'ouvidor, en les priant de nous procurer un menuisier prompt et habile, sur les promesses duquel on piit compter. Tout le monde nous répondit qu'il y avait à S. Paul de bons ouvriers, mais qu'il n'en existait pas un qui travaillât pron^ptement et fût homme de parole. M. Grellet pensa à un ouvrier qu'on employait alors à la manufacture de fusils ; nous le fîmes exempter de son travail par ses chefs, il prit la mesure des malles, mais, quelques heures après, il m'annonça qu'il avait inutilement cherché du bois dans toute la ville. Le colonel Francisco Âlves me dit qu'il était fort pos-^ sible que cet homme ne m'eût point trompé , mais que lui-même ferait tous ses efforts pour trouver quelques planches.

D'après ce qui m'était raconté par* tout le monde et ce que j'éprouvais moi-même, il parait que nulle part les ouvriers n'étaient aussi paresseux, aussi peu exacts et peutêtre même aussi peu honnêtes que ceux de S. Paul. Ces hommes n'avaient point pour excuse une chaleur excessive , mais leurs besoins étaient, comme je l'ai dit, fort peu nombreux, et ils pouvaient les satisfaire facilement, car les vivres et les loyers étaient à très-bas prix. Descendants, pour la plupart, des Mamalucos, ils avaient, d'ailleurs, conservé toute l'insouciance de la race indienne, et les

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nouveaux venus adoptaient bientôt les mœurs de tous tes autres. Quand un ouvrier avait gagné quelques patacas (320 reîs, 2 fr.), il se reposait jusqu'à ce qu'elles fussent mangées. A peine possédait-il les outils les plus nécessaires à son état, et presque jamais il n'était pourvu des matières qu'il devait mettre en œuvre. Ainsi il fallait fournir du cuir au cordonnier, du fil au tailleur, du bois au menuisier; on leur avançait de l'argent pour acheter ces objets, mais presque toujours ils dépensaient l'argent, et l'ouvrage ne se faisait pas ou ne se faisait qu'après un temps considérable. Celui qui avait la moindre chose à commander aux ouvriers était obligé de s'y prendre fort longtemps d'avance. Supposons, par exemple, que ce fût un ouvrage de menuiserie, il était d'abord nécessaire d^emiployer des amis pour se procurer, à la campagne, le bois dont on avait besoin ; il fallait ensuite envoyer cent fois chez l'ouvrier, le menacer, et souvent, en définitive, on n'en obtenait rien. Je demandais à un homme honorable établi à S. Paul comment il s'y prenait quand il avait besoin d'une paire de souliers. Je les commande, me dit-il, à plusieurs cordonniers à la fois , et dans le nombre il s'en trouve ordinairement un qui, pressé par le manque d'argent, se résigne à la faire. Les officiers de la garde nationale, Vouvidor même, malgré tout le pouvoir dont il était revêtu, ne pouvaient triompher de cette extrême apa-^ thie.

Quoi qu'il en soit, le colonel Francisco Alves vint m' annoncer que ses recherches n'avaient pas été infructueuses; qu'enfin il avait découvert un menuisier qui avait du bois et pouvait me faire des malles. Cet homme vint effectivement chez moi , prit ses mesures, et m'assura qu'il allait

2dO VOYAGE DANS LES PROtlNGES

se mettre à l'ouvrage; mais j'étais payé pour n'être pas crédule. Je ferai remarquer, en passant , qu'à cette épo-^ que les ouvriers brésiliens, du moins dans l'intérieur, n'avaient nulle part de mesure fixe : ils se servaient du premier morceau de bois qui se présentait, ou tout simplement de leurs mains ; aussi leurs ouvrages étaient-ils généralement plus longs ou plus courts qu'on ne les avait demandés. Je laissai passer quelques jours, et j'allai chez l'ouvrier qui m'avait fait de si belles promesses; il m'annonça, comme les autres, qu'il renonçait à faire l'ouvrage. Je me fâchai contre cet homme, je le traitai durement, tout cela ne produisit pas le plus léger effet. A cette époque, les Brésiliens d'une classe subalterne écoutaient, en souriant, les vérités les plus mortifiantes^ quand elles étaient dites par un supérieur, et ils ne changeaient pas la moindre chose à leur conduite.

Ce jour-là mème^ f allai diner au palais. Le général me demanda quand je comptais partir. Je suis charmé, me dit-il, de vous voir ici ; mais nous sommes dans la saison des pluies, et, si vous tardez davantage à vous mettre en route , vous trouverez des chemins impraticables. Je le sais bien, répondis-je, et je m'en désespère; mais vos ouvriers ne veulent pas absolument gagner mon argent ; puis je lui racontai l'histoire de mes malles, ajoutant que je me voyais presque dans la nécessité de renoncer à continuer mon voyage. Comment, me dit le général, il y a plus de trois ans que vous êtes au Brésil, et vous ne savez pas encore comment on doit s'y conduire! il fallait vous adresser à moi. Pour des choses d'aussi peu d'importance, lui répondis-je, je n'aurais jamais osé importuner le gouverneur d'un pays aussi grand que la France. II appela un aide

de camp : Allez, lui dit-il, chez tel menuisier ; vous lui direz de faire sous tant de jours les malles dont M. de Saint-Hilaire a besoin; monsieur les payera au prix le plus élevé ; il comptera d'avance la moitié de la somme due, et vous mettrez unsoldatchez Touvrier.La présencedu soldat eût été, en ellemême, fort indifférente à ce dernier; mais c'était comme une sorte de glas qui lui disait sans cesse : si tu ne travailles pas, tu iras en prison ; et les descendants des vieux Indiens , qui aimaient tant leur indépendance , craignent encore plus que nous, Européens, d'être privés de la liberté. Joâo Carlos d'Oeynbausen s'était, dans cette circonstance, conduit avec un despotisme qui répugne à nos mœurs, et que je ne prétendrai certainement pas justifier entièrement. Cependant, lorsque la paresse est devenue un vice général y n'est-il pas nécessaire que le magistrat emploie quelquefois la rigueur pour la foire cesser? n'est-il pas juste que l'ouvrier, qui ne peut entièrement se passer des autres, travaille, à son tour, pour ceux qui ont besoin de ses services, et sont tout disposés à le payer grassement? Je profitai de mon séjour à S. Paul pour aller herboriser au village de Nossa Senhora da Penha, situé à 2 lieues de la ville, sur une éolline qui termine, du côté de l'est, la vaste plaine dont j'ai déjà parlé. Vue dans le lointain, son église semble entourée d'arbres touffus, et borne l'horizon 4'une manière pittoresque. Pour arriver au village il faut suivre la route de Rio de Janeiro. Cette route parcourt la plaine et commence , du côté de S. Paul , par une belle chaussée, longue d'environ 400 pas, jetée au milieu des marais dont est bordé le Tamandatahy. La plaine tout entière est parfaitement égale, et, comme j'ai déjà eu occasion de le dire, elle présente une agréable alternative de

pâturages presque ras et de bouquets de bois peu élevés ; les habitants de S. Paul lui donnent le nom de mrgèmy qui s'ap][)lique, en général, à toute plaine humide. Dans les parties les plus mouillées, le terrain est parsemé de mottes couvertes de touffes épaisses de gazon, et il offre absolument le même aspect que les pâturages marécageux de la Sologne. Je suis persuadé que, parcourue avec soin dans toutes les saisons de Tannée, la vargem fournira ait botaniste de précieuses récoltes ; j'y trouvai , entre autres; deux espèces dont les formes appartiennent à la Flore européenne , et pouvaient me faire un instant illusion sur rénorme distance qui me séparait de ma patrie, la Violette délicate, quej'ai appelée Viola graciïlimay eiVVtricularia oligospermaj qui ressemble tant à l'iJtriculaire commune des marais voisina de Paris (i).

Nossa Senhora da Penhuy ou simplement Penha (Notre- Dame du Rocher) (2), où j'arrivai bientôt, forme une paroisse qui fait partie du district de S. Paul. De la colline qui couronne ce village et au-dessous dé laquelle serpente le Tieté, on découvre une vue délicieuse ; toute la plaine , lès montagnes qui la bornent, la ville de S. Paul avec son palais et ses clochers. Le village lui-même se compose d'un petit nombre de maisons; mais beaucoup d'habitations p^lus ou moins considérables et de maisons de campagne (fazendaSy sitios, chacarâs) en dépendent. L'église, bâtie

(1) Voyez mon ouvrage intitulé. Histoire des plantes les plus remarquables du Brésil, p. 275, tab. 261, et mon Voyage dans le district des Diamants, etc. , II, 427.

(2) Et non Notre-Dame de la Douleur (Our Ladp ofPain), comme Vst cru un Anglo-Américain (Kidd., Sket., I, 253). Ce n*est pas seulement dans la province de S. Paul, mais dans beaucoup d'autres qu'on trouve des paroisses consacrées à iV. S. da Penhà,

au milieu du village, est fort grande, et si, lorsqu'on la découvre de la ville, elle semble entourée de bois épais, ce n'est que par Teffet de la perspective, qui rapproche les bois voisins, et de Téloignement, qui empêche d'apercevoir les maisons.

J'allai faire ma visite au curé de Penha ; quoique je ne fusse pas connu de lui, il me reçut très-bien, (Bt me donna plusieurs renseignements qui m'intéressèrent. Sa maison était grande, bien meublée, et cependant les curés de S. Paul étaient, comme je l'ai dit, beaucoup inoins riches que ceux de Minas Geraes.

Sur la route de S. Paul à Penha se voient un grand nombre de maisonnettes où l'on a établi des vendas ; mais tandis que, dans la province des Mines et ailleurs, ces espèces de cabarets sont ouverts à tout venant (1), ici on n'entre point dans la pièce où se trouvent les comestibles ,et l'eau-de-vîe de sucre; de V intérieur, le débitant passe la marchandise par un guichet qui ouvre sur le dehors. Cet usage remonte probablement aux premiers temps de la découverte. Les marchands devaient naturellement prendre des précautions contre la gourmandise des Indiens et la rapacité des Mamalucos, qui^ sans doute, n'avaient pas des idées beaucoup plus justes du tien et du mien que les Indiens eux-mêmes.

Le district de S. Paul passe pour un des moins fertiles de la province (2); cependant il produit, avec plus ou moins d'abondance , du riz , des haricots , du maïs , de

(1) Voir moD Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes f I.

(2) Piz., il/cm. hisl., l, 297; — Mill. et Lop. de Mour., Diec, H,

la farine de manioc. On y recueille du thé, un peu de café, un peu de coton et de tabac, beaucoup de légumes et de fruits; on y fait de Teau-de-vie de sucre ; on y élève des bètes à cornes, des cochons, des mulets, des bêtes à laine, et surtout des chevaux (1 ) . Les bananiers et la canne à sucre y réussissent mal, à cause de l'élévation du sol et du peu d'intensité de la chaleur moyenne. Si les habitations très-riches [fazendas) ne sont pas aussi communes dans ce district que dans la plupart des autres, du moins compte-t-on autour de la ville un grand nombre de maisons de campagne ( chacarâs). Excepté auprès de Rio de Janeiro j'en avais fort peu vu dans tout le cours de mes voyages; mais aux environs de S. Paul on en a bâti de tous les côtés, et elles contribuent singulièrement à embellir le paysage. Plusieurs d'entre elles ont de très-grands enclos où se voient des plantations symétriques de caféiers , et des allées régulières d'orangers, de jabuticabeiras et d'autres arbres. Pendant mon séjour à S. Paul, j'allai faire une visite au général de brigade [brigadeiro) Bauman (2], qui ha-

(1) Voici la statistique des productions du district de S. Paul, telle qu'elle a été indiquée, pour l'année 1S38, par Dan. Ped. MiiUer : 2,197 c<inadas de cachaça ou eau-de-vie de sucre, 879 arrobes de café, 2,096 alqueires de farine de manioc, 4,368 de haricots, 45,583 de maïs, 540 arrobes de tabac , 540 arrobes de coton en laine (algodâo em rama) , 191 cochons, 1,617 chevaux, 264 mulets, 901 vaches, 494 moutons {Ensaio estât., tab. 3). Le même auteur dit encore qu'en 1838 on comptait, dans le district de S. Paul, quelques petites distilleries d'eau-devie de sucre, 3 fazendas (habitations) où Ton recueillait du café, 24 où l'on faisait des élèves de chevaux et de bétail. J'ajouterai, pour l'intelligence de cette statistique, que, suivant Freycinet, la canada vaut 4 litres 180, l'alqueire 40 litres, l'arrobe 14 kilogr. 785.

(2) Après la proclamation de l'indépendance du Brésil , M. Bauman fut nommé gouverneur militaire {govemador dos armas) de la province de Goyart il est mort subitement dans la capitale de cette pro-

DE SAINT-PAUL ET DE SAlNTErCATHE^INE. 295

bitait une maison de campagne située à une demi-lieue de la ville, audelàdeSainte-Iphigénie. Cette maison, où j'arrivai après avoir passé devant un grandnombre d'enclos fermés par des murs en terre, était parfaitement tenue. Je vis, dans le jardin, beaucoup de pêchers dont Iqs fruits avaient (29 novembre) la grosseur d'un <Buf de pigeon ; j'y vis aussi des abricotiers, des pruniers, des pommiers, des poiriers, des châtaigniers, des noyers, de fort belles treilles qui portaient des grappes , les unes en fleur, les autres déjà nouées , et le propriétaire m'assura que ces difiTérents végétaux produisaient tous des fruits. M. Bauman cultivait aussi une grande quantité d' œillets, des pavots, des pois de senteur (Lathyrus odoratusy L.), des boutons d'or (JRantinctdiÂS acriSf L.) à fleurs doubles, des scabieuses, des soucis, des œillets d'Inde, etc., plantes qui, lors de ma visite, étaient toutes en fleur.

J'avais connu à Rio de Janeiro M. Froe, qui habitait cette ville et appartenait , comme son oncle,. ^'excellent sargento m6r^ Alexandre Pereira e Castro, à la noble famille du courageux Pauliste auquel on doit la découverte de Paracatù (1). Quand je partis pour faire le voyage dont je publie actuellement la relation, M. Froe m'avait remis une lettre de recommandation pour M. Joaquim Roberto de Carvalho, riche particulier qui habitait une fort belle maison de campagne [chacarâ da Agua Branca^ maison de campagne de l'eau blanche) aux environs de S. Paul. A mon arrivée dans cette ville , je me présentai chez ce der-

viace, postérieurement à 1826 (Raimuodo José da Gunha Mattos, Jtinerario, H, 319, 340).

(1) Voir mon Voyage aux sources du Rio de S, Francisco et dans la province de Goyax^ 1.

nier, qui me reçut parfaitement et m'autorisa à faire mettre mes mulets dans ses pâturages ; chaque propriétaire de chacarâ a soin , en effet, d'avoir des pâturages entourés de fossés, parce que, dans le voisinage fort habité d'une ville considérable, il ne serait pas prudent de laisser paître librement dans la campagne les chevaux, et les bètes de somme. La maison de M. Joaquim Roberto était bâtie au fond d' une grande cour ou l' on entrait par une grille en bois , et qui était environnée de murs. Le bâtiment du maître n'avait que le rez-de-chaussée ; sur le devant était une large galerie [varwdàjj qui, d'un côté, se terminait par une jolie chapelle, et, de l'autre, par un petit salon. L'enclos était fort grand; j'y vis des allées d'orangers, beaucoup de pêchers, de pitangueiras [Eugenia MkheUi, Lam.], d'ananas, et surtout une prodigieuse quantité dejabuticabeiras [Myrtus cauliflora^ Mart.). Pendant que j'étais à S. Paul, les fruits de ce dernier arbre étaient en pleine maturité, et on les vendait d^ans les rues de la ville. Lesjabuticabas (1) l'emportent Ciertaiuement sur tous les fruits indigènes auBrésil ; elles sont sucrées sans être fades, agréablement mucilagineuses, d'une extrême fraîcheur (2). C'était aussi l'époque de la maturité des pitangas : celles-ci, fort inférieures àiixjabuticabas, ont un goût résineux: qui, .au reste, se retrouve plus ou moins dans les différents fruits du groupe des Myrtées ; cependant elles sont fort bonnes en confltures, tout en conservant encore quelque jchose de leur saveur primitive. Je ferai remarquer, à cette occasion, que, si la plupart des fruits comestibles naturels au

(t) Je n*ai pas besoin de dire que les jabuUcabas sont les fruits da jcLbulicabeira, comme les pitangas ceux du pitangueira. (2) Voir mon Voyage dans le district des Diamants, etc., I.

Brésil ne sont pas produits, comme ceux qu'on cultive en Europe^ par la famille des Rosacées (Juss.)> ils appartiennent à un groupe très-voisin, celui des Myrtacées.

Pendant que j'allais et venais dans S. Paul et ses alentours, le menuisier auquel le général avait commandé les malles dont j'avais besoin travaillait sérieusement, et il ne tarda pas à me livrer son ouvrage. Je m'occupai alors à faire les préparatifs de mon voyage , et je pris congé des différentes personnes dont j'avais reçu des politesses, particulièrement du capitaine général Joâo Carlos Augusto d'Oeynhausen. Celui-ci n'avait cessé de me combler de bontés ; non-seulement il me donna un passe-port général (fiortaria) où il invitait les autorités à me prêter main-forte et à me fournir des vivres et des chevaux , mais encore il me remit des lettres de recommandation pour tous les capitaes môres des lieux par où je devais passer. Je ne manr quai pas de présenter les lettres; mais je ne crus pas devoir faire usage du passe-port, si ce n'est dans les cas, fort rares, 4'iuie nécessite absolue.

J'emmenais avec moi quatre personnes : le bon Laruotte; José Marianne, qui, comme je l'ai dit, devait ferrer les mulets , soigner les bâts , aller à la chasse et préparer les oiseaux; un serviteur libre {camarada)^ appelé Manoel, que m'avait envoyé le capitào mor de Jundiahy, et dont les fonctions étaient d'aller chercher les mulets au pâturage, de les charger et de les décharger; enfin l'Indien Firmiano, qui devait faire cuire les haricots et aider Manoel.

J'ai fait connaître, ailleurs, trois de ces hommes ; je dirai quelques mots du quatrième. Manoel , nègre créole et afi'ranchi , faisait assez bien son service ; mais il poussait le goût du libertinage plus loin que tous les serviteurs

(camaradas) que j'avais eus jusqu'alors, et certes ce n'est pas peu dire. A peine étais -je arrivé dans quelque village où je devais séjourner, que je voyais cet homme changer de linge, et mettre un certain gilet rouge destiné, sans doute, à relever la couleur noire de sa peau : il s'en allait aussitôt à la recherche des aventures, et ne reparaissait plus que pour le départ. Fier de sa dignité d'homme libre, il avait le plus profond mépris pour les travaux que Ton considère comme l'apanage de l'esclave, et c'était le Botocudo Firmiano, étranger à tous les préjugés de caste, qui allait chercher l'eau et le bois dont nous avions besoin. Le digne Manœl eut un jour la dyssenterie; arrivé à la halte, je l'engageai à boire de l'eau de riz, et j'allai herboriser. Je lui demandai , à mon retour, s'il avait suivi mon ordonnance. Il n'y avait pas d'eau , me répondit-il. Un ruisseau coulait à quatre ou cinq pas de nous, mais Firmiano s'était absenté. Je pris une cafetière, je la remplis et je la donnai au nègre. Cet homme resta tout ébahi; mais je doute fort qu'il comprit la leçon. Profondément imbu de fâcheux préjugés, il ne vit probablement que de la bassesse ou de l'extravagance dans l'action d'un homme blanc qui allait chercher de l'eau pour la donner à un homme noir. Un des plus tristes résultats de l'admission de l'esclavage est l'avilissement du travail. Comme l'existence de S. Paul et celle de Santos sont essentiellement liées Tune à l'autre, et que Ton peut considérer la seconde de ces villes comme le port de la première, je dois regretter de ne l'avoir pas visitée. Pour ne point laisser une trop grande lacune dans cette relation , je réunirai ici quelques détails épars dans divers ouvrages qui n'ont point été traduits en français, détails que j'ai soumis à l'examen le plus attentif, mais

dont je ne puis cependant être responsable , comme si je les avais recueillis moi-même.

Devant F embouchure de la rivière de Cubatâo, qui descend de la Serra do Mar, sont , comme je Tai dit ailleurs, deux îles, celle de S. Amaro ou Guahybédn côté de Test, celle de S. Vicente ou Enguaguaçu à l'occident. La première, marécageuse, malsaine et à peine peuplée, est séparée du continent par le canal, peu navigable, appelé Barra da Bertioga, à Feutrée duquel on avait jadis construit un établissement (armaçâo) pour la pèche de la baleine , alors très-abondante dans ces parages. Je ne dirai rien du canal de S. VicentSy qui se trouve entre Fîle du même nom et la terre ferme, et n'est guère navigable que pour les pirogues. Un seul des trois canaux (1) formés par les deux îles a une véritable importance , c'est celui qui les sépare l'une de l'autre, et qu'on nomme Barra Grande, Barra do Meio, Barra ou Rio de Santos; il peut avoir environ 1 ,000 pas de longueur. Son entrée est défendue par quelques forts, et il donne passage aux plus grands vaisseaux, qui ensuite trouvent un abri parfait dans le port de Santos.

La ville à laquelle appartient ce port , et qui a reçu le même nom, est située au nord de l'île de S. Vincent, et adossée à une montagne isolée qu'on appelle Monserrate^ à cause d'une chapelle dédiée à Notre-Dame du Montserrat. Ce fut le capitaine Braz Cubas, délégué (Loco-Tenente)

(1) La géographie de la province de S. Paul a les obligations les pins grandes à D. P. Millier; mais ce n'est pas dans son Ensaio eslatislico qu'il faut étudier la position des trois canaux dont il s'agit ici : pour s'en faire une idée exacte, il suffira de jeter les yeux sur la carte de M. Villiers de rile-Adam.

de rniustra Martim Affonso, qui fonda Santos (i). Cette ville acquit bientôt une importance commerciale trèsgrande pour le pays, et cependant, vers 1650, elle ne renfermait encore que 200 habitants , probablement sans compter les esclaves; depuis cette époque, sa population a pris un accroissement fort sensible, puisqu'elle s'élevait, en 1838, à 5,836 individus, et elle ne peut qu'augmenter encore, car, s'il est permis d'en juger par cette même année 1838, le nombre des naissances surpasse de beaucoup celui des décès , et plusieurs maisons étrangères , dit M. Kidder, se sont assez récemment établies dans le pays. Les chiflFres que je viens de citer se rapportent, je ne l'ignore point, au district tout entier; mais celui-ci ne comprend que le versant oriental de la Serra do Cubatâo , la partie septentrionale de l'île de Vicente, toute la petite île de S. Amaro , et hors de la ville on ne compte pas un très-grand nombre d'habitants. D'un autre côté, on assure, il est vrai, que le pays, bas, marécageux, couvert en partie de mangliers, est fort malsain ; cependant, si les chiffres indiqués par Pedro Miiller sont exacts, et que sur 5,836 individus il y en avait réellement, comme le dit cet au- ;teur, 25 de 80 à 90 ans et 13 de 90 à 100 ans, il est très-vraisemblable que la ville, habitée depuis longtemps, ne participe pas a l'insalubrité des alentours.

A peine Braz Cubas eut-il fondé Santos, qu'il obtint, pour sa nouvelle colonie , le titre de ville , et plus tard on y

(1) John Mawe dit (Travelê, 59) que Santos, comme S. Paul, doit sa fondation au premier naufrage qui a eu lieu dans File de S. Vincent. Il faudrait encore plus de sagacité pour deviner cette énigme que pour retrouver nie de s. Amaro dans celle de S. Omar, dont parle le même auteur (1. c, 89).

DE SAINT-PAUL ET DE SAINTE-CATHERINE. SOt

établit un juiz de fora chargé de présider le sénaf principal et de rendre la justice en première instance; depuis que le Brésil s'est complètement séparé du Portugal , Santos a reçu le titré de cité (cidade) réservé jadis pour les sièges épiscopaux.

Cette ville n'a rien de bien remarquable. Ses maisons sont bâties en pierre, ses murs ont peu de largeur; ses édifices publics sont F église paroissiale , quelques chapelles , le couvent des franciscains , celui des carmes , celui des bénédictins, la maison de ville, la douane, Farsenal de la marine. La confrérie de la Miséricorde, établie par le fondateur de la ville , Braz Cubas , est la plus ancienne de toutes celles du même genre qui se sont formées au Brésil ; elle possède une église et un hôpital. Après Texpulsion des jésuites, leur maison devint un hôpital militaire; depuis un certain temps on en a fait, dit Kidder, un palais qu'occupe le président de la province quand il visite la ville.

Santos a donné naissance à trois des hommes dont le Brésil s'honore le plus, José Bonifagio de Andrada e SiLVA, Alexandre de Gusmâo, et le frère de ce dernier, Bartholomeu Lourenço de Gusmâo.^On sait que le premier^ poëte, savant distingué , homme d'Etat , a contribué plus puissamment que personne à rendre le Brésil indépendant; le second fut un diplomate habile que ses lettres ont rendu célèbre ; le troisième , prêtre séculier, frère du précédenty eut la gloire de concevoir, avant les savants français, l'idée des aérostats , et en fit exécuter un à Lisbonne dès l'an^ née 4709 (4).

(1) M. Emilio Joaquim da Silva Maia a pablié, dan» le recueil intitulé Bwista trimensal de historia^ etc, {segunda séria, I, 116), uu éloge de José Bonifacio de Andrada e Silva, et, précédemment, M. le docteur

On plante la canne à sucre dans les environs de Santos, mais uniquement pour faire du tafia [cachaça) destiné à la consommation du pays ; on y cultive aussi un peu de café, un peu de manioc et beaucoup de riz ( 1 ). En 1839 il existait dans la ville même une raffinerie de sitcrci la première probablement qui ait été établie dans le midi du Brésil.

On compte à Santos un assez grand nombre d'ouvriers libres appartenant surtout aux professions que nécessite indispensablement la réparation des navires : des charpentiersy des serruriers et des calfats. Il est à remarquer que,

Sigaiid avait déjà consacré à cet homme d*£tat une' notice nécrologiqae {Écho français, n' 9) ; sa biographie a aussi été tracée par M. J. M. Pereira da Silva, dans le Plutarco Brasiliense (U, 112). Ce dernier onyrage contient également la biographie d'Alexandre de Gusm3o, qui, ainsi que celle de Bar tholomeu Lourenço de Gusmâo, a été offerte un peu pins andénuement au public par M. José Feliciano Fernandes Pinheiro, baron de S. LeopoMo, dans un écrit intitulé, Vida e feiioê de A lexandre de Gtismào e de Bartholomeu Lourenço de Gusmao. Plusieurs écrivains anglais, I

induits en erreur par le titre de padre qu'on donne, en portugais, aux prêtres séculiers, ont fait un moine de Bartholomeu Lourenço de GusmSo ; mais ils lui ont rendu toute justice. Si Fauteur de Farticle de Barthelemi de GtumàOy dans Isl Biographie universelle (vol. XIX, p. 21S), s'est trompé en disant que ce personnage était né à Lisbonne et appartenait à la compagnie de Jésus , il n'en est pas moins vrai qu'il le reconnaît, comme les Anglais, pour le véritable inventeur des aérostats, car il s'exprime ainsi : « U paraît certain que Ton doit au P. Gusmâo les « premières expériences du ballon aérostatique» renouvelées avec un si « grand succès soixante ans après sa mort. » M. Ferdinand Denis, qni possède des documents si précieux sur l'histoire du Brésil, a entA les mains la figure de l'aérostat de Bartholomeu Lourenço de Gusmâo et se I

propose de la publier un jour.

(1) Suivant D. P. Millier {Ensaio, tab. 3), on recueillit, en 1S38, dans le district de Santos, 150 arrobes de café, 3,386 alqueires de riz, 130 al- ^

queires de farine de manioc, et on y fit 434 canadas de tafia (voir, pour la valeur de ces mesures, la note de ia page 29).

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dans aucune ville de la province, sans excepter S. Paul, il n'y a autant de boulangers qu'à Santos, probablement à cause du grand nombre d'étrangers qui y arrivent sans cesse, et ne sont point accoutumés à la farine de mantoc. Cest principalement au commerce que s'adonnent les habitants de cette vilJe. A peu près chaque jour, il y arrive plusieurs centaines de mulets chargés des produits de l'intérieur, et chaque jour il en part un égal nombre qui portent à S. Paul les marchandises fabriquées en Europe ou en d'autres parties du globe. En 1836, deux cent vingtquatre navires de toute grandeur entrèrent dans le port de Santos ; cent quatre-vingt-deux petits bâtiments construits au Brésil furent employés au cabotage ; dix-neuf bâtiments nationaux et trente-neuf étrangers le furent à la navigation de long cours. Dans l'année financière de i83S à 1836, Santos a fait des affaires très-importantes avec Rio dé Janeiro, et a reçu de cette ville pour 1,944,970,140 reis (8,456,392 fr.) (1) de marchandises ; elle a aussi reçu divers articles de neuf autres ports du Brésil. Hambourg lui a fourni du fer travaillé et de l'huile de graine de lin ; Tarragone, du vin et des chaussures ; Porto , du fer travaillé, de l'orfèvrerie, du vin, de la quincaillerie, des tissus, du sel et de la cire; Portsmouth^ de la farine, du sel, des planches de sapin , des chandelles , du goudron et de la morue sèche; les îles du cap Vert, du sel ; la Patagonie, du sel et des drogues; Buenos-Ayres et Montevideo, de la viande sèche, des cuirs, du suif, du savon et des peaux d'animaux sauvages; New -York, de la farine de froment,

(1) Je fais cette réduction au change de 230 reis pour 1 franc, conformément an tableau inséré par Horace Say dans son Histoire des rela'tions commerciales entre ta France et le Brésil.

des étoffes, du vin et de la faïence. Depuis 1836, Satitos a aussi fait des affaires avec Boston , le cap de Bonne-Espérance , Gênes ^ Trieste et Valparaiso. De toutes les villes étrangères avec lesquelles elle a trafiqué de 1855 à 1836, c*est Buenos-Ayres qui lui a fait les envois les plus importants (1). Les objets qu'elle exporte habituellement sont, en première ligne, du sucre, puis du café, du tabac, du lard et de For; pour de moindres valeurs, du riz^ des haricots , de la farine de manioc; pour des valeurs moindres encore, des cuirs , de la graisse et de Teau-de-vie ; enfin une petite quantité de maïs, de cornes de bœuf, de fromages, de confitures, de gomme, de maté, de mélasse, et quelques petits articles sans importance. Ses exportations se sont élevées, dans Tannée de 1835 à 1836^ à 1,714,300,460 reis (7,453,610 fr.), et ses importations à 2,257,025,794 reis (9,813,155 fr.); mais il est à remarquer que les articles fournis par Rio de Janeiro entrent dans cette somme pour près des 9/10, et que ceux qui Tout été par les autres ports du Brésil y entrent pour environ 1/22, tandis que, d'un autre côté, le sucre seul est compté dans les exportations pour une somme de 1,180,115,514 reis, le café pour 266,588,169 reis, et il est évident que ce n'est pas au Brésil qu'est restée la plus grande partie des deux denrées représentées par ces sommes importantes.

(1) John Mawe, qui était à Santos en 1807, dit (Travels, 60) qu'alors les habitants de cette ville avaient beaucoup à se plaindre des Espagnols- Américains, que ceux-ci ne mettaient aucune bonne foi dans leurs rapports avec les Brésiliens, et que, pour ne pas les payer, ils avaient recours à tous les moyens dilatoires et à toutes les ruses qu*ils pouvaient imaginer. Il paraîtrait que, pour éviter ces inconvénients, on s'est accoutumé à ne plus faire d'affaires qu'au comptant avec le Rio de la Plata.

On a reproché aux habitants de Santos de manquer d'hosr^ pitalité ; mais 11 est impossible que, dans un port où arrivent sans cesse des étrangers, on pratique cette vertu, comme on le fait dans les provinces éloignées rarement parcourues par les voyageurs. Il doit nécessairement en être ainsi d'une grande partie du littoral^ et, si quelquefois, sur certains points de la côte rarement visités, on trouve aussi peu d'hospitalité que dans les ports, cela tient au naturel apathique des habitants, dont le sang s'est mêlé à celui des Indiens, et qui sont énervés par une extrême chaleur et une nourriture trop peu substantielle.

D'après tout ce qui a été dit plus haut, il est clair que la ville de Santos trouve dans sa position les plus grands avantages ; mais ils auraient été perdus pour elle , si , comme quelques petits ports de la province, elle était restée san» communication directe avec l'intérieur.

Four se rendre du littoral à la plaine de Piratininga , les Portugais, jusqu'en 4560, n'eurent qu'un chemin affreux infesté par les Tamoyos, leurs ennemis. Ces barbares se cachaient dans les broussailles , à droite et à gauche de la routes ils fondaient à T improviste sur les voyageurs, les dépouillaient, les emmenaient avec eux, et en faisaient d'a-^ bominables festins. Touchés de compassion, les jésuites Luiz de Grum et Nobrega résolurent de mettre un terme à d'affreux malheurs qui se renouvelaient sans cesse et répandaient l'effroi dans la population blanche. Us avaient avec eux deux frères aussi entreprenants qu'industrieux; ceux-ci , favorisés par le gouverneur Mem de Se et aidés par les Indiens néophytes, ouvrirent, au péril de leiïr vie, un nouveau chemin sur une ligne où les barbares n'étaient point à craindre. Les habitants du plateau et ceux du litto^

rai purent enfin communiqtier entre eux sans s'exposer à d'affreux supplices, et témoignèrent une vive reconnaissance aux pères de la compagnie de Jésus et au gouverneur.

Il ne faudrait pas s'imaginer que cette route ressemblât en rien à celles qu'aujourd'hui l'on trace avec tant d'art au milieu des montagnes les plus escarpées. Le P. Vasconcellos, qui y passa cent ans après qu'elle eut été ouverte (1656), assure qu'elle n'avait pas changé, et sa description montre tout à la fois combien elle était difficile et en même temps combien est admirable le pays qu'elle traverse, ce Ce « n'est point, dit-il, en marchant que l'on fait la plus « grande partie de ce voyage; c'est en rampant sur les (( pieds et les mains, en s'accrochant aux racines des arbres, «c au milieu de rochers si aigus, de précipices si affreux, a que ma chair tremblait, je dois l'avouer, quand je regar- « dais en bas. La profondeur de la vallée est effroyable, et (c le nombre des montagnes qui s'élèvent les unes au-dessus « des autres semble ne laisser aucun espoir de parvenir au « but. Lorsque vous croyez être au sommet de l'une d'elles, « vous êtes au pied d'une autre qui n'a* pas moins de haute teur. Mais il est vrai que de temps en temps on est bien (c dédommagé des fatigues de cette ascension. Lorsque j'é- (( tais assis sur un rocher et que je jetais les yeux au-dessous « de moi, il me semblait que je regardais du haut du firc( mament, et que le globe était au-dessous de mes pieds : <( une vue admirable, la terre et la mer, des plaines, des « forêts, des chaînes de montagnes, tout varié à l'iiifini,^ (( délicieux au delà de ce qu'on peut imaginer. »

Au moment où il allait descendre la montagne, en janvier 1859, M. Kidder aperçut, à peu de distance de la route, quatre pierres renversées gisant dans la boue, et^

les ayant nettoyées, il y lut une inscription qui indiquait* avec la date de i 790, que le chemin avait été fait sous le règne de la reine Marie I" et le gouvernement du capitaine général Bernardo José de Lorena (1). Il n'est nullement vraisemblable que le chemin soit resté tel que Ta décrit le P. Limâo de Vasconcellos jusqu'au temps de Marie I"; mais, à cette dernière époque, on l'aura sans doute réparé et mis dans l'état où on l'a vu depuis (2).

Ce chemin se compose de trois parties fort différentes : l'espace très-égal compris entre la ville de Santos et le bas

(1) Voici cette inscription telle qu'elle est rapportée par M. Kidder lui-même (SkeL, I, 212) :

Maria I, Regina, Neste anno 1790.

Omnia vincit amor subditorum.

Fes se este caminho no feiis governo do

111"» e Exell"» Bernardo José de

Lorena gênerai d'esta capitania.

(2) On lit, dans l'utile Diccionario geographico do Brasil (I, 300/, qu'au xviii* siècle les jésuites firent faire une route pavée qui allait de S. Vincent à la plaine de Piratininga ; que Mem de Se, enchanté de la beauté de ce travail, se laissa subjuguer par les pères de la compagnie de Jésus, et que ce fut à cette occasion qu'il détruisit , pour leur plaire, la ville de S. André. 11 est impossible qu'il n'y ait pas, dans ce passage, quelque erreur de copiste ou de typographe ; car, ainsi qu'on peut le voir dans le même ouvrage (II, 611), la ville de S. André fut détruite en 1560 et non dans le xviii* siècle ; les jésuites durent leur faveur auprès de Mem de Sa aux services qu'ils lui avaient rendus dans son expédition contre les Français et les Tamoyos ; enfin Vasconcellos ne dit nullement qu'elle fût pavée, et, si elle l'eût été, le P. FemSo Cardim en 1585, et plus tard le P. Vasconcellos lui-même, n'auraient pas été obligés, pour se rendre à S. Paul, de se tratner snr leurs mains et de s'accrocher aux racines des arbres.

de la montagne (Serra do Cubatâo (1)» jadis Paranapiacaba)» la montagne elle-même, et enfin la partie du plateau qui s*étend depuis cette dernière jusqu'à S. Paul.

Autrefois» lorsqu'on voulait se rendre de Santos à la capitale de la province, on s'embarquait, et après avoir traversé la baie on entrait dans la rivière de Cubatào ( Rio Cubatào ) , qui , étroite , marécageuse , habitée par des caïmans et une foule d'oiseaux aquatiques, serpente lentement au milieu des mangliers. Quand on avait fait environ 3 lieues, on arrivait à un village où est un bureau de douane, et dont le nom est le même que celui de la rivière et de la montagne [Arraial do Cubatào). Là on prenait des mulets pour monter cette dernière ; là aussi on déchargeait les bêtes de somme qui venaient de S. Paul, et on mettait en magasin les marchandises qui avaient été apportées, pour les embarquer ensuite quand la marée devenait favorable. Il n'est personne qui ne sente que ce mode de transport était très - dispendieux et pouvait occasionner des retards préjudiciables au commerce. Pour remédier à ces graves inconvénients , on a fait un chemin très-beau et parfaitement égal, qui se prolonge jusqu'à Santos à l'aide d'une sorte de môle jeté dans la baie et percé d'arches de distance en distance.

Tout près du village de Cubatâo, on commence à monter la Serra. Le chemin qui conduit à son sommet est pavé solidement, mais étroit, et, quoiqu'il forme un zigzag dé cent quatre-vingts angles (Kidder], il a une roideur telle^ que les gens de pied , les chevaux et les mulets peuvent

(1) J'ai à peine besoin de faire observer qu'il ne faut pas, avec Mawe, écrire Cuberton.

DE SAiNT-PAUL £T DE SAINTE-CATHERIIHE. 300

seuls \e parcourir (i). Il a été tracé sur une sorte d'avance que forme la montagne, et de chaque côté un ruisseau se précipite dans un ravin profond (Fr. Varnhagen). £n quelques 'endroits y si vous jetez les yeux au-dessus de votre tète, les rochers projetés en avant, sur lesquels le chemin fait mille détours, vous semblent être une forteresse menaçante; si vous regardez à côté de vous, votre vue se perd dans un effrayant abîme (d'Eschwege). La hauteur de la Serra de Cubatâo est évaluée, pard'Eschwege, à 2,520 pieds anglais (706 mètres) ; il faut environ une heure et demie à deux heures pour parvenir au plateau. Là tout change; le pays devient égal, et « ressemble, selon Ridder, aux prairies éparses au milieu du bois de chênes de l'Amérique du Nord. » c< Le lieu appelé £orda do Campo (limite du pays découvert) a déjà, dit d'Eschwege, T aspect le plus riant (2)...

(1) Mawe loue, entérines pompeux, la coDStruction de ce chemiD {Travels, 63) ; Kidder en parle aussi avec éloge {SkeL, I, 212) ; mais d*£schwege, juge plus compétent, est loin de partager leur opinion, et regrette que l'argent dépensé pour ce chemin n'ait pas été employé à faire une route praticable pour les voitures {Bras., II, 71). Depuis quelques années on en a commencé une nouvelle qui doit présenter cet avantage et qui est déjà en partie transitable; on lui donne le nom de caminho da Majoridade (chemin de la majorité) en Fhonneur de la proclamation anticipée de la majorité de Tempereur Pedro II (voir les rapports des présidents de la province^ de 1844 à 1847). On a aussi ébauché une route qui doit établir des communications directes entre Santos et Mogi das Cruzes, ville dont je parlerai dans ma dernière relation, et qui est siti^ée à environ io lieues N. 0. de S. Paul (voir les mêmes rapports). Quoi qu'il en soit de l'avenir de ces chemins, celui que l'on suivait encore en 1847 pour se rendre de S. Paul à Santos était, s'il faut en croire M°« Ida Pfeiffer, a tout à fait effroyable, rempli de o trous, de fosses et de mares pleines de boue, où les pauvres mulets « enfonçaient souvent jusque par-dessus les genoux {Frauenfahrty I, « 115). »

(2) D'Eschvege, qui a passé par cet endroit à la fm de 1819, en a fait

De là au Rio dos Pedras (ruisseau des pierres) le terrain

s'abaisse un peu ; mais Ponte Àlta^ qui vient ensuite,

parait être le point le plus élevé du plateau. » On passe plusieurs ruisseaux (1), on traverse la f laine à! Ipiranga, où Tempereur Pedro 1" proclama l'indépendance du Brésil, et, après avoir fait environ 8 lieues depuis le

uoe paroisse {Bras., II , 71) ; ce n*en était pas encore une en 1839, et probablement ce n'en est pas une aujourd'hui. Le savant allemand aura confondu, sans doute, Borda do Campo avec une paroisse qui en est très-rapprochée du côté de l'ouest , celle de S. Bernardo, dépendante du district de S. Paul et dont remplacement parait avoir été celui de Tancienne ville de S. André.

(1) (c Après avoir fait 1 lieue à partir du Rio das Pedras, dit Fr. Var- « naghen, on arrive au Rio Pequeno, et 1/2 lieue plus loin on trouve le « Rio Grande, Tous les deui^ bientôt réunis , forment le Rio dos Pi- a nheiros, qui se jette dans le Tieté à 2 lieues de S. Paul du côté de a Touest. Le Rio Pequeno et le Rio Grande sont navigables pour de pe* « tites barques, le Piuheiro en porte de plus grandes, et comme le a Tieté est également navigable dans le voisinage de S. Paul, et que le « Tamandataby, affluent de ce dernier, porte aussi des barques, il est a clair qu'on peut se rendre, par eau, du Rio Pequeno et du Rio Grande « à la capitale de la province. Le chemin par terre est, à la vérité, beau* « coup plus court ; mais on s'est déjà servi de la voie des rivières pour « transporter à S. Paul des objets d'un grand poids , tels que des ca- <( nons et des cloches {Beobachlungen in Eschw., Journal, II, 245). » En parlant des ruisseaui^ que l'on trouve sur le plateau quand on a monté la Serra, Mawe prétend u que tous coulent du côté du sud-ouest , à M une énorme distance de leur source, et que, s'unissant, ils forment « la grande rivière de Corrienles, qui se réunit à la Plata {Travels, « 63). » Le passage de Friedrich Varnhagen, que j'ai cité plus haut, réfute sufGsamment toutes ces assertions. J'ajouterai seulement que, s'il y a, dans le Brésil proprement dit. quelques petites rivières qui s'appellent Correnles ou Correnle, il n'en existe point du nom de Corrientes. Mawe a, sans doute, voulu parler du Parannâ, qui réunit ses eaux à celles de la Plata, et au confluent duquel est située la ville espagnole de Cor rien tes.

coHimencement du plateau , on arrive à S. Paul (i ).

(1) p. Fernao Cardim, Narrativa epislolar, 100. — P. Simâo Vasconcdlos, Chronica, 1, 130; II, 235. — Laet, Orb, Nov., 579. — Gaspar da Madré de Deos, Mem, S\ VicentCf 96 et suiv. — Fried. Varahagen, Beobach,, in Eschw., Joum,, II, 242. — Eschw., Bras., II, 71, 79. — Vil., Mem. hisL, VIU, 306. — Dan. Ped. Mull., Ensaio, 10, 68, tab. 12, 14, 15, 17. — Kidd., Skel,, 511, 214, 306. -^ Mill. el Lop. de Moura, Dicc, II, 523.

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