‹ Voyage dans les provinces méridionales de l'IndeChapitre 12 sur 21 · PONDICHERY · texte numérisé non relu

PONDICHERY

Graxi chez ErliAX i u r Duguty Itou

et je me rendis avec empressement au lieu du rendezvous.

Des centaines d'éléphants, couverts de leurs draperies rouges à bordure d'or, an front artistement peint d'un croissant vert ou d antres emblèmes de l'islam et portant sur leurs dos des oumrahs vêtus de magnifiques robes de soie, formaient un curieux spectacle pour un Européen. Devant chaque animal courait une

troupe de soldats armés de mousquets, la mèclie allumée à la main , criant les titres de leur maître et agitant des torches. Plus loin, des voitures de forme bizarre ornées île belles draperies, renfermaient îles hayadères qui pliaient sous le poids des bijoux, et chaulaient gaiement au son des tambours et des cymbales. Ailleurs c'étaient des palanquins, des chameaux, des piétons qui encombraient la voie. Toutes les maisons étaient illumi-

VOYAGE DANS L'INDE

nées avec des lanternes de papier, ce qui ajoutait à la physionomie tout orientale que présentait cette cohue bariolée et bruyante. J'étais tout d'abord étonné de voir les éléphants traverser cette foule compacte sans y causer le moindre accident. Quelqu'un n'avançait-il pas assez vite, l'animal allongeait délicatement sa trompe pour le prévenir de sa présence en lui frappant familièrement sur l'épaule, ou au besoin pour l'écarter de son chemin, mais sans s'arrêter.

Ce soir-là, j'assistai à de nombreuses natchs ou danses de bayadères. La danse des pays orientaux est toute différente de celle de nos contrées. C'est une simple mimique accompagnée le plus souvent de chants dont le rhythme est monotone et tramant.

Trois hommes, avec un tambour et des cymbales, accompagnent les mouvements de la danseuse , tandis que ses compagnes accroupies sur le sol battent des mains en cadence et chantent en chœur. Une seule d'ordinaire est en scène ; frappant la terre avec ses pieds surchargés de grelots, elle se contente, en tournant sur ellemême, d'imprimer à ses bras et à tout son corps un mouvement d'ondulation en réalité plus étrange qu'harmonieux. Les chants sont en général un simple récitatif dans lequel de temps en temps la chanteuse lance des notes aiguës qui semblent s'élever dans les airs comme l'alouette lorsque , sortant de son sillon, elle

s'envole droit vers le soleil. Assurément l'Européen , nouveau débarqué dans l'Inde, qui a si souvent entendu parler des bayadères comme d'enchanteresses irrésistibles, est étonné et même . désappointé à la vue de ces danses, à l'ouïe de ces chants qui ne répondent nullement à ce qu'avait caressé son imagination sur la foi de récits trompeurs.

Le costume des bayadères est riche, il est fort décent, plus décent même que celui des femmes qui sortent dans la rue.

Salar-Jung, premier ministre du Nizam. — Dessin de A. de Neuville d'après l'album photographique de M. Grandidier.

Il faut avouer toutefois que dans un pays chaud où le corps et l'esprit cherchent avant tout le calme et la tranquillité, rien ne serait moins conforme à la commodité de la vie que les danses agitées et la musique savante de nos contrées. Chez nous , le plaisir luimême est un travail, tandis que les représentations données par les bayadères ne causent aucune fatigue ; à demi plongé dans une douce somnolence, on n'éprouve aucune lassitude de corps ni d'esprit, à se laisser mollement bercer par les récits poétiques d'amour, sujet ordinaire de tous les spectacles de genre. Je

ne saurais le nier, c'était avec un certain plaisir que j'assistais à ces représentations originales, surtout après quelque temps de résidence en Orient, alors que, sous l'influence de la fumée de mon houka, la mimique et la voix des bayadères, sans me préoccuper d'une manière fatigante, m 'apparaissaient comme les visions d'un rêve.

Pendant la soirée, des serviteurs ne cessaient d'arroser le visage des assistants avec de l'eau de rose contenue dans des aiguières d'argent damasquinées d'or. Cette aspersion parfumée, en s'évaporant, rafraîchit agréablement la figure. On passait aussi à chaque instant des plateaux d'argent chargés de cornets de bétel1, de sirops et de sucreries.

Lorsque la soirée fut suffisamment avancée, je me retirai, et escaladant les six échelons qui me conduisaient au siège placé sur le dos de mon éléphant, je repris le chemin du bungalow, d'où je devais le lendemain partir de grand matin pour Madras.

Alfred Grandidier.

1 . On étale un peu de chaux délayée sur une feuille de poivre bétel ; on la roule en cornet et on y introduit quelques fragments de noix d'arèque, des clous de girofle, etc. Pour les grands seigneurs, la chaux est préparée en petites perles calcinées.

iZébu de charge. — Dessin de Émile Bayard daprés l'album photographique de M. Grandidier.

PAR M. ALFRED GRANDIDIER '

De Golconrte à Madras. — Condjeveram.

En quittant Haïderabad , je fis route vers le sud. Divers chemins conduisent des États du Nizam à Madras ; je choisis celui qui passe par Kurnaoul et Cuddapafa ; j'avais le désir de visiter les anciennes raines de diamants qui se trouvent sur les bords de la rivière Pennar, et qui jadis ont joui, à juste titre, d'une grande célébrité.

Depuis Haïderabad jusqu'à Kurnaoul, le terrain est plat et stérile ; plus loin , le pays est mieux arrosé et commence à devenir moins monotone. Dans le voisinage de Cuddapab surtout, les champs sont couverts de cultures de coton.

Au sortir de Kurnaoul, je remarquai, non sans surprise, au milieu d'un petit village un temple encore neuf dont la divinité était renversée. Je m'informai du motif qui avait pu décider les Indous, d'ordinaire si dévots, à maltraiter ainsi leur pauvre idole; j'appris que c'était pour la punir d'avoir laissé brûler deux fois de suite le village qu'elle était tenue de protéger ; sa négligence lui avait coûté l'estime publique. Le peuple du village avait fait cet exemple pour apprendre aux dieux à ne plus être à l'avenir aussi insou-

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