‹ Voyage dans les provinces méridionales de l'IndeChapitre 16 sur 21 · Teintées en blanc sur le plan de la page · texte numérisé non relu

Teintées en blanc sur le plan de la page

tre la conservation de ces possessions ridicules et la reprise de l'île de Maurice. Lord Gastlereagh offrit positivement ce marché à notre ministre des affaires étrangères. « Lequel, s'écrie Victor Jacquemont {Journal, vol. I, p. 179), était le plus inepte, de celui qui le proposait, ou de celui qui, maître de son choix, abandonnait Maurice ? »

Alfred GtrandidieR.

Mandapam de Chillaiiibarain. — Dessin de E. Tlierond d'après une photographie de l'album de M. Gruudidier.

PAP. M. \I.l l:i:h (lltANDIMER'.

Chillamliaram. — Cotnbaconum. — Tanjore.

La distance entre Pondichéry et Ghillambaram ou, suivant la prononciation locale, Chellumbram, est de trente-neuf milles.

A partir de Mundjicopam, la route est sablonneuse et difficile; elle devient même impraticable en de certains endroits à l'époque îles pluies. Les Yo\ageiirs doivent rendre grâces au ciel qui ne déverse pas autant d'eau sur la cote sud-est de l'In.'e que sur celle de Bombay; autrement, comment ferait-on avec les chariots à l ii ufs, seul moyen de transport usité dans le Deccan? Jusque-là, blotti dans un palanquin comme une tortue sous sa carapace, j'avais joui de presque

tout ce qui est nécessaire au confort de l'homme cmlisé, abri impénétrable, vivres variés, journaux de toutes sortes; de plus, je n'avais pas alors ;ï me préoccuper de l'effondrement des routes, de l'escarpement des montagnes ou de l'impétuosité des torrents déhordés ; aussi, après avoir été si bien, regret tai-je plus d'une fois, dans cette partie de mon voyage, d'être contraint de faire appel à ma philosophie pour supporter les affreux cahots de mon véhicule traîné par deux zébus.

(Ghillambaram est un grand village percé de larges rues que bordent des avenues de cocotiers. La piiii'ipale pagode, consacrée à Ç.iva, s'élève au centre même des habitations. Oualre gopurams ou portes puamidales en briques donnent entrée dans la première en-

Si

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ceinte dont le mur extérieur est flanqué de huttes malpropres et de boutiques de pauvre apparence. Ces gopurams, hauts de sept étages, sont les plus anciens de tous ceux qui ornent les diverses pagodes du Deccan. Une épaisse végétation de cryptogames, dont les nombreuses ramifications s'étendent en tous sens à leur surface comme autant de taches noires, leur donne une apparence de vétusté remarquable. Celui de l'est est entièrement dépourvu de cette armée de statues et de ces mille sculptures dont tous les autres sont couverts ; une restauration récente a peu contribué à l'embellir aux yeux de l'archéologue ou du touriste ; pour mon compte, j'aurais, je l'avoue, préféré la vue d'une antique ruine noircie par le temps et à demi dégradée à celle de briques neuves dont la couleur rouge uniforme n'a rien de poétique.

Les trois autres portes sont entièrement couvertes de statues nues faites en chauman, sorte de chaux d'un grain très-fin ; ces statues sont alignées les unes contre les autres comme un régiment sous les armes. La porte du sud-est est la plus curieuse ; les têtes de Cobra Capelle (serpent à lunettes) qui sont sculptées en grand nombre sur toute sa surface contribuent à lui donner une élégance qui manque aux autres.

L'élévation de ces gopurams n'est pas en rapport avec leur base massive; ce même défaut existe également, quoique à un moindre degré, dans toutes les grandes pagodes du Deccan bâties postérieurement. Ce n'est pas précisément que les proportions générales soient mauvaises; mais, à voir ces hautes pyramides, si distantes l'une de l'autre et reliées entre elles par un mur noirci el sans ornements, on pourrait se croire au milieu des débris d'anciens monuments disparus de la surface du sol à la suite de quelque grand cataclysme. On dirait quatre tours perdues dans un désert; car l'œil ne voit ni le but, ni l'utilité de ces immenses amas de briques qui donnent accès à un sanctuaire invisible du dehors. Il n'en est pas de même à l'intérieur, où ce qu'il y a de choquant dans cet extérieur, si triste d'apparence, est atténué en partie par la colonnade adossée au mur et par les nombreux sanctuaires, mandapams et étangs disséminés çà et là dans l'enceinte et dont la réunion forme un ensemble agréable à l'œil.

Les quatre piliers du gopuram de l'ouest sont une merveille de sculpture, et quelques-unes des pierres sont couvertes d'anciennes inscriptions. Je bornerai à ce qui précède mes observations sur la pagode de Glrllambaram, qui a été, dans ce recueil même, l'objet d'une monographie très-étudiée et illustrée de belles planches très-exactes1.

Je visitai ce monument le 3 lévrier 1863; c'était jour de grande fête. La cour du temple était encombrée d'hommes et de femmes portant dans leurs cheveux, en signe d'allégresse, les fleurs jaunes du Champa, plante très-odoriférante consacrée à Krichna, le

1 Voy. Tour du Monde, t. XVI , p. 33.

dieu noir (les Indiens ont un goût tout particulier pour le mélange du jaune et du noir) ; des saints au visage blanchi par une épaisse couche de chaux se prosternaient à l'envi devant l'entrée du sanctuaire, le corps contre terre; après avoir tourné plusieurs fois la tête à droite et à gauche, ces pieux personnages se relevaient en joignant les mains au-dessus de l'occiput. 11 serait trop long d'énumérer toutes les absurdes grimaces qu'une aveugle superstition inspire à ces pauvres fanatiques.

La trompette sacrée, destinée aux fêtes des dieux principaux, faisait entendre par intervalle ses sons aigus et discordants. Il faut observer que dans ce pays de distinctions subtiles on a établi des différences jusque dans la forme des instruments. Ainsi la trompette de cuivre affecte un nombre considérable de formes variables par la grandeur et par le dessin, non-seulement suivant les castes , mais aussi suivant l'usage auquel elle est employée : culte des grands dieux, fêtes des dieux inférieurs, mariages, funérailles, etc.

Fatigué de toutes ces puériles cérémonies auxquelles je n'avais déjà que trop souvent assisté, je regagnai mon char stationné devant le gopuram du nord, et je repris paisiblement ma route vers le sud.

A moins d'un mille de Chillambaram, mon attention fut attirée sur une petite hutte en feuillage autour de laquelle se pressait une foule compacte. Un miracle s'était récemment accompli en ce lieu ; un brahmane, de mœurs austères et d'une vie irréprochable, était mort sous ce modeste abri huit jours auparavant ; son corps avait quitté la terre qui s'était entr'ouverte pour recevoir ce précieux dépôt. Certes le cadavre avait quitté la cabane ; mais qui avait été témoin de son enterrement insolite? C'est vainement que j'adressai des questions à ce sujet, et personne ne put me fournir les renseignements que je demandais. Les brahmanes ne reculent devant aucune supercherie, quelque grossière qu'elle soit, quand il s'agit d'entretenir l'ardeur de la foi chez leurs coreligionnaires, et d'exploiter leur crédulité.

De Chillambaram à Combaconum, j'avais quarantesept milles à parcourir; la route est belle et agréablement ombragée de multipliants et de palmiers. Toutefois mes zébus de louage ne faisaient pas en moyenne plus de un mille et demi à deux milles par heure; rarement j'ai obtenu une vitesse de trois milles; ces animaux ne peuvent fournir au trot une longue carrière, cinq à six mille au plus, et la rapidité de leur marche est même ralentie lorsqu'on est obligé, comme moi, d'avoir recours à des zébus fournis par ordre du gouvernement et recrutés de force chez les cultivateurs, conformément à la grande maxime si prônée des Anglais : Respect à la propriété individuelle.

Combaconum est à une distance de deux milles du bungalow des voyageurs; c'est une petite ville peuplée de nombreuses pagodes. Au sommet du grand gopuram du temple principal, on jouit d'une vue magnifique sur le delta du Cavery ; le regard plane au loin sur de

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belles et vertes rizières, couples çà et là de bouquets de palmiers. Une plaine présente rarement un aspect pittoresque ; je ne me i appelle pas cependant avoir joui, pendant le cours de mes longs voyages, d'un coup d'oeil plus magique que celui de cet boiïzon sans bornes où les bois de cocotiers, les champs couverts d'une riche verdure, les temples avec leur ceinture de tours massives et de colonnades de toutes sortes composent un ensemble plein de charme et d'harmonie.

La pagode principale de Combaconum est consacrée à Sarangabani, un des noms multiples de Rama. Un petit dais en pierre, supporté par quatre piliers, précède le temple, ainsi que nous l'avons déjà fait obseiver à Mahapalibourani et à Condjéveram G est là qu'à certaines fêtes on allume le feu sacré dont l'adoration est recommandée parles Védas ; on place en même temps un autre feu à l'étage supérieur des gopurams, afin que les fidèles puissent l'apercevoir de loin.

Auprès de ce mandapam, sous un vaste toit de chaume conique, est abrité un antique char de bois aux roues massives ; les sculptures dont il est couvert disparaissent sous une couche épaisse de fumée et de poussière. Ge lourd véhicule est destiné à promener de temps en temps le dieu Sarangabani au milieu de son peuple d'adorateurs.

Le temple de Rama, à Combaconum, n'a qu un seul gopuram composé de onze étages et surmonté de onze boules; les diverses faces de cette tour pyramidale sont enlièrement couvertes de statues : les unes, celles du premier élage, sont de grandeur naturelle, les autres diminuent de taille avec l'élévation des étages. C'est une armée de cariatides supportant les diverses assis s. Cà et là, on remarque des scènes telles que les aime l'imagination dévergondée du peuple indou.

Ce gopuram, par la grandeur de ses dimensions et le nombre incalculable des stalues qui le décorent, attire l'attention du voyageur; mais si nous pénétrons dans l'enceinte, nous n'y trouvons rien de remarquable. L'espace y est plus restreint que d'ordinaire : à gauche, s'élève un petil mandapam où l'on ne compte même pas une cenia ne de colonnes d'une ornementation grûSHtère. Le saint des saints est fort simple, ainsi que dans la plupart des pagodes du Deccan

An premier abord il semble bizarre que le sanctuaire où est précieusement déposée 1 idole, objet de vénération pour des millions d'ado ateurs, n'orne rien de remarquable, tandis que les chouliries, les mandapain-*, les étangs, les gopurams, sont surchargés à linliiii des ornements les plus divers et les plus riches. C'est rpic tout est combiné pour frapper la vue au dehors. Ainsi que l'a lait observer, avec raison, M. l'Yrgnsson. ces sanctuaires que nous voyons aujourd'hui entoures de plusieurs enceintes concentriques, OÙ sont enta-s.es pèle-mèle tant de constructions remarquables, ont dù leurs embellissements successifs ii uni' réputation particulière de sainteté. Les lidèl- s ne voulaient ni n'osaient toucher à un temple rfsaml

I entre tous à leurs yeux ; et ils se contentaient d'élever autour de l'objet de leur superstition des édifues plus

: ou moins vastes et plus ou moins surchargés d'ornements, suivant leur fortune et les moyens dont ils disposaient.

A gauche de la pagode de Sarangabani , regardée comme la plus importante à cause de son immense gopuram et du nombre considérable d'adorateurs qui viennent adresser leurs prières à son dieu . s'élève une autre porte pyramidale donnant accès à un temple de Çiva. Derrière les enceintes de ces deux sanctuaires est un bel étang çivaïte où, tous les douze ans, à un jour marqué, les Indous prennent des bains ayant la précieuse faculté de purifier leur âme de tout péché, même de ceux commis pendant leurs existences antérieures. Cet étang porte le nom de Maha-Kolam. De l'autre côté est un second temple de Çiva, dont les gopurams sont moins hauts et moins ornés que celui du temple de Rama , mais il est entouré d'un beau mur surmonté de nandous (taureaux); il couvre une vaste étendue de terrain et il semble aussi mieux entretenu. Son sanctuaire est orienté de telle sorte qu'une seule fois, à un jour donné de l'année, les rayons du soleil pénétrant jusqu'au fond de la longue et sombre galerie qui précède l'autel, viennent tomber sur l'image du dieu.

En parcourant la région sud-est de l'Inde, j'étais étonné de voir tant de constructions colossales dans un pays dont la population, il est vrai, est nombreuse et l'a été encore davantage aulrefo s, mais qui n'a jamais eu une grande importance politique. >iude part en effet dans le u onde on ne trouverait autant de temples, ; et beaucoup d'entre eux par leur grandeur, par la 1 masse de leur construction, par le travail, rivalisent avec les plus grands monuments de l'Egypte.

Il serait fort intéressant de pouvoir consulter des annales authentiques où serait re atée en détail l'histoire du Dece.an. Il en est malheureusement de celte partie de llnde comme des provinces gang •'•tiques : pour établir les chronologies de tous les pays indiens, si l'on en excepte l'île de Cevlan et le royaume de Cachemire, on est réduit à l'élude loi gue el pénible de rares inscriptions déeouverles sous des ruines séculaires ainsi qu'à la comparaison fastidieuse des plaques de cuivre sur lesquelles les souverains consignaient les concessions de terre faites à leurs sujets.

D'après les plus anciennes traditions et les plus vraisemblables, la nation tamoule, qui peut compter aujourd'hui de sept à huit i il î 1 1 ï .ns d'habitants, et qui occupe le sud-est de la grande péninsule det ramenne, l iait jadis divisée en trois Etats distincts, el portant d'après leur dynastie régnante, les noms de Cholas, de l'andyas, el de Chevas ; ces Etals, plusieurs siècles avant l'i re chrétienne, étaient déjà prospères et civilisés, comme on peut le déduire des annales véridiques de Ceylan.

Le royaume pandvan (Pandionis regio de Ptolémée

doit Min nom à une branche des l'andhavas du noid de

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l'Inde; c'est le plus méridional de tous; il s'étendait de la rivière Kavéry au cap Comorin ; il s'est maintenu dans sps limites jusqu'à la conquête anglaise. Sa période de splendeur paraît remonter aux premiers siècles de l'ère chrétienne. En décrivant les monuments si renommés de Madoura, nous aurons occasion d'en parler de nouveau.

Le royaume chola comprenait le pays situé au nord du précèdent jusqu'aux environs de Madras. C'est du dixième au douzième siècle qu'il semble avoir atteint le plus haut degré de puissance. Les Gholas agrandirent, à cette époque, leur territoire et poussèrent, dit-on, leurs conquêtes jusqu'à Ellora; mais ils ne tardèrent pas à subir la suprématie des Musulmans, puis

des Mahrattes. C'est à la dynastie chola qu'il faut attribuer l'édification de la pagode de Chillambaram, qu remonte environ à .'an luOO après Jésus-Christ.

Quant aux Cheras, ils ont de tout temps été inférieurs à leurs voisins en puissance et en nombre ; conquis vers le dixième siècle par les Cholas, ils tombèrent ensuite sous la domination des rajahs de Maïsour. Ils occupaient la portion de pays située à l'ouest de Madoura.

De Combaconum de Tanjore, on franchit vingt-trois milles à travers une contrée fertile ; partout de belles rizières et des champs cultivés avec soin. La province de Tanjore est célèbre par la variété de ses productions.

Sur la route, je me croisai avec un pèlerin porteur

Brahmane taisant sa prière. — LKbsin ae Émili Bayara d'a^r^s une pnoto^raphie.

d'un caoudi, sorte de ballot formé par deux demi-cercles éloignés l'un de l'autre de quinze à vingt centimètres et recouvert d'une étoffe rouge ornée de fleurs et de clochettes; aux extrémités du bambou qui servait à porter ce précieux ex-voto, se trouvaient suspendus deux pots pleins de lait que le pèlerin avait fait vœu de porter à Samimalé, j. élite ville des environs de Combaconum, pour les verser sur le dieu de la pagode. On voit souvent, dit-on, des dévots marcher plusieurs jours chargés de caoudis et, pendant le trajet, le lait ne doit ni tourner ni diminuer de quantité, lors même qu'il en tomberait une partie. Il faut de plus que le pèlerin fasse le voyage sans manger, la bouche

bourrée de chiffons ; toutelois il ne lui est pas défendu de boire. Si le miracle ne s'accomplit pas, c'est que son âme a été souillée par quelque mauvaise pensée; et, pour se punir, il doit so couper la langue avec les dents et la déposer humblement aux pieds de l'idole en expiation de son péché. Mais, ô miracle! après être resté huit jours la bouche close, il trouve sa langue repoussée en récompense de son repentir sincère et de son offrande agréable à la divinité. C'est là encore une de ces habiles jongleries par laquelle les pieux brahmanes exploitent la crédule superstition des classes inférieures et s'attirent des offrandes de toutes sortes dont ils savent, croyez-le, lecteurs, tirer bon parti.

L'Inde est la terre classique de toutes les supercheries ; elles y réussissent merveilleusement et les prêtres n'y laissent échapper aucune occasion favorable pour spéculer sur la bourse des pauvres fanatiques.

A Tanjore, je descendis chez le révérend père Cravan, missionnaire apostolique, qui m'accueillit avec toute la bienveillance et toute la simplicité des anciens patriarches. Dans tous mes vojages, en Amérique, en Asie, en Afrique, c'est toujours avec plaisir et -jamais sans une certaine émotion que j'ai rencontré, loin des pays civdisés, ces chrétiens généreux et dévoués qui les premiers vont porter le flambeau du progrès au milieu des nations sauvages et travaillent de toutes leurs forces à déraciner les superstitions absurdes que l'ignorance a accréditées dans le monde. Ce sont ces apôtres désintéressés qui préparent la voie à la civilisation ; honneur et gloire à eux !

Leurs efforts ne sont malheureusement pas toujours récompensés comme ils mériteraient de l'être. Depuis longtemps un grand nombre d'Indous sont catholiques ou du moins ils le disent; mais ils sont peu fervents, et, tout en adressant leurs prières au Dieu des chrétiens, ils conservent toujours au fond du cœur un reste d'attachement pour les idoles du panthéon brahmanique. Dans leur pensée, Jésus-Christ est un Dieu au même rang que Vichnou, Çiva, Kali et autres divinités de leurs ancêtres. Que de fois d'ailleurs ne voiton pas les païéns eux-mêmes se prosterner et prier dans les églises catholiques, lorsque leur idole favorite n'a pas exaucé leurs demandes ! Quant aux conversions, il faut avouer, à notre grand regret, qu'elles sont fort rares ; la moralité des missionnaires des diverses sectes chrétiennes et l'aménité de leur caractère leur attirent l'estime générale, mais leur influence sur, le pays et les idées du peuple est malheureusement presque nulle. La religion catholique, grâce à la pompe de ses belles cérémonies, a toutefois, on peut l'affirmer, plus de chances de succès que de le froid anglicanisme. « A quoi vous sert-il de nous prêcher votre religion? disait un Indou à un missionnaire, d'autres sont venus avant vous et nous ont fait entendre lefe mêmes paroles que vous. Avons-nous abandonné nos idoles? non! Nous savons qu'elles ne nous sont pas de grande utilité; mais la voix du monde, monsieur, la voix du monde ! » Les missionnaires reçoivent souvent des réclamations contre le gouvernement, dont on les considère comme des agents, chargés de surveiller le pays. Les Indous hors caste se font plus volontiers chrétiens que les autres indigènes ; quoiqu'ils perdent moins au changement que les classes supérieures, ils n'ont plus cependant à compter sur l'am tié ni sur le soutien de leurs anciens coiéligionnaires, ils ne p auvent plus participer aux rites sacrés, ils n'ont plus le droit de se mêler aux fêtes ni aux amusements licencieux , si communs dans le culte brahmanique; et pourquoi changer de religion? pour un dieu inconnu, qui ordonne des pratiques austères et dont les ministres ne peuvent empêcher les maladies.

Ceux qui abjurent les erreurs du paganisme n'y consentent malheureusement que pour obtenir des récompenses ou une protection.

On a souvent parlé des conversions opérées par saint Thomas sur la côte de Coromandel ; l'histoire ne rapporte pas comme un fait certain la venue de l'apôtre du Christ dans l'Inde; on a prétendu que la prédication attribuée jusqu'ici à saint Thomas était l'œuvre d'un certain négociant du nom de Knaï Thomas, qui vint chez les Tamouls au neuvième siècle, et obtint d'un des rois Pai^as des privilèges pour l'église chrétienne. D'autre part, il est avéré que les actes du concile de Nicée attestent l'existence d'un Johannes, évêque de l'Inde, dès l'an àib; et il est indubitable, que saint François Xavier, à son passage dans l'Inde, ne fit que raffermir dans notre foi des pêcheurs de perles déjà convertis.

C'est encore dans le sud de la côte de Coromandel qu'habitent aujourd'hui presque tous les Indous catholiques; ils sont même relativement assez nombreux, beaucoup plus toutefois dans cette partie du pays que les anglicans et les wesleyens. Car, outre les missionnaires catholiques qui vivent modestement d'aumônes et de modiques dons envoyés par l'établissement des Missions étrangères de Paris, on rencontre aussi des ministres anglais que le gouvernement protège puissamment, et des wesleyens qui reçoivent de nombreux subsides des sociétés évangéliques, établies à Londres et aux États-Unis pour la propagation du christianisme ; ils travaillent l'Inde en tous sens, mais sans grand succès.

Je fus heureux de pouvoir visiter la petite église catholique où se rassemble journellement un certain nombre de fidèles. C'est un édifice bien simple, pauvre même d'aspect. Une clôture sépare l'espace réservé aux gens de caste de celui où s'entassent pêle-mêle les Parias ; car les missionnaires sont obligés de faire plus d'une concession aux préjugés indigènes, pour conserver leur autorité.

Le R. P. Cravan eut l'obligeance de m'accompagne r dans ma visite au fort de Tanjore, et il me fournit beaucoup de renseignements intéressants sur le pays. Il me raconta, entre autres choses, avoir été récemment témoin, dans un voyage à Poudoucottah, d'un phénomène fort extraordinaire dont je m'empressai de prendre note. C'était vers le milieu du jour; le ciel jusque-là pur et serein s'était tout à coup obscurci, et des nuages noirs et épais le dérobaient presque entièrement aux regards. Le révérend père perdit, ainsi que les personnes de sa suite , la notion des couleurs ; feuilles, fleurs, troncs d'arbres, hommes, pierres, animaux, tout avait revêtu une teinte uniforme d'un beau jaune d'ambre. Le phénomène ne dura que quelques minutes ; une pluie de gros grêlons vint à tomber et aussitôt les nuages se dissipèrent. Ces grê ons, agissant sur la lumière solaire à la manière d un prisme, la décomposaient et ne laissaient parvenir que les rayons jaunes du spectre solaire aux yeux des spectateurs. Il est vraisemblable que si ceux-ci se fussent

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trouvés dans une autre position, la coloration générale leur eût paru ditl'érente.

Dans le sud du Deccan, on assiste quelquefois à ces pluies, appelées pluies de feu et de sang, qui étonnaient ou plutôt effrayaient au plus haut degré les esprits superstitieux de nos ancêtres. L'illusion est complète : je puis raconter le fait à titre de témoin oculaire. Le soleil se coucha t à l'horizon que de légers nuages voilaient à peine; à Test, des nuées épaisses et sombres obscurcissaient le ciel, qui avait conservé au zénith toute sa pureté azurée. L'orage ayant tout à coup éclaté, je vis d'abord comme une pluie de feu; il me semblait que des étincelles allaient embraser la terre. Dès que le soleil eut disparu derrière l'horizon, cet éclat scintillant et igné des gouttes d'eau se transforma en un rouge intense ayant toute l'apparence du sang. Ce phénomène, considéré par les anciens comme le présage de malheurs terribles, est dû à la réflexion sous un certain angle d'incidence des rayons de la lumière solaire.

Il est encore un autre phénomène d'optique fréquent sur certaines routes sablonneuses de l'Inde. Les piétons paraissent enveloppés de flammes, tels qu'on représente les pauvres âmes du purgatoire. Le nuage de poussière jaune très-tenue qu'ils soulèvent en marchant produit aux rayons du soleil, par un singulier jeu de lumière, cette illusion bizarre. On pourrait se figurer alors que, compagnon du .Dante dans son expédition téméraire, on est descendu au fond des enfers pour assister au supplice des malheureux condamnés au feu éternel.

En chemin de fer reliait déjà en 1863, lors de mon passage, Négapatam à Tanjore et Trichinopoly, multipliant dans tous ces pays les communications, les échanges et la richesse. Négapatam est devenu aujourd'hui une rade importante : on y voit chaque jour arriver bon nombre de dhoneys ou bateaux indiens chargés des productions les plus diverses; ce port fait un commerce actif avec la côte de Coromandel et la côte de Malabar. Les Tamouls sont bons marins, différant sous ce rapport des autres peuples de la côte orientale de l'Inde et surtout des Cinghalais, leurs voisins. Lorsque j'ai assisté à la pèche aux perles à Ceylan, j'ai été surpris de ne trouver engagé dans cette spéculation lucrative aucun baleau du pays; hommes el dhoneys venaient des divers ports du continent opposé depuis Négapatam jusqu'au cap Comorin.

Il y a à Négapatam une caste de pécheurs qui \it presque exclusivement de crabes et de riz. La manière dont ils prennent les crustacés est assez curieuse pour mériter une mention particulière. Armés d'un long bàliin au bout duquel est attaché un chapelet de coquilles, ils secouent cet engin primitif à l'entrée des trous où ces animaux se tiennent cachés : le bruit les attire et ils s'empressent de sortir pour voir d'où il provient. Mal leur en prend; car les pécheurs mettent à profil celte imprudente curiosité pour les piquer avec

un croc pointu, jxmrvu en même temps d'une sorte de pince.

La station de Tanjore est établie au delà de la vill anglaise, à plus d'un mille du fort indigène. Ce fort, dont la construction remonte à la dynastie nayakare des anciens rois de Tanjore , et qui postérieurement a été agrandi par les conquérants Mahrattes. se compose de deux enceintes de murailles : la première, exclusivement en pierre, est basse et crénelée: la seconde, revêtue intérieurement de remparts en terre, est percée d'ouvertures pour les canons. L'enceinte extérieure est entourée d'un large fossé plein d'eau dans lequel nagent quelques gros crocodiles jadis nourris avec soin par les rajahs, qui les regardaient comme les gardiens incorruptibles de la ville.

Dans un des bastions de la seconde enceinte un canon attira mon attention par ses proportions colossales ; il ne mesure pas moins de sept mètres cinquante centimètres de long sur trois mètres de circonférence ; le diamètre de la bouche est de soixantetrois centimètres. Il est formé de lames de fer soudées ensemble et consolidées par des anneaux de cuivre. Les Indous lui donnent le nom de Rajah Gopala (un des noms du dieu bleu ou Vichnou) ; à certaines époques de l'année, ils l'adorent comme le génie tutélaire du fort. Il est à craindre toutefois que ce dieu ne soit moins redoutable pour les ennemis que pour ceux qui, mettant en lui leur confiance, chercheraient à en faire usage. Eue fois, dit-on, il a servi, mais l'expérience a démontré qu'il était prudent de ne pas renouveler cette tentative, et un énorme boulet de pierre abandonné près du canon témoigne de la nature des projectiles lancés par Rajah Gopala.

Plus de vingt mille habitants résident dans l'enceinte même du fort. On y distingue le palais du roi, immense assemblage de constructions diverses reliées entre elles par des couloirs étroits, et la pagode que le dernier souverain se plaisait à ensanglanter de sacrifices humains.

A côté du fort principal, dont il est isolé, un autre plus petit a été construit en 1777 par un ingénieur français; il renferme dans ses murs la grande pagode pyramidale si célèbre dans tout le Deccan. Ce second fort s'appelle Sevinguy Cuttay : Sevingin est Le nom d'un des étangs intérieurs et Cottay signilie citadelle.

On pénètre par deux gopurams en briques dans la grande pagode qui est consacrée à Vrihatisvaran le maître tout-puissant', un des noms de Çiva. Des boules couronnent le sommet de ces portes : elles sont au nombre de cinq connue les syllabes contenues dans la formule sacrée. Shaviyii iiaina, salut à Çiva. La seconde porte est flanquée de statues à tète grotesque, ayant quatre bras, dont deux semblent inviter les fidèles à entrer dans l'enceinte sacrée, tandis que les deux

autres recommandent de prendre une attitude recueillie conforme à la sainteté du lieu; la pose el l'expicssion générale de ces gardien* du leuiple rappellent involontairement à l'Européen ces ;>//yn ou salliinban-

ques qui, du haut de l'estrade donnant accès à leur théâtre forain, orientaux passants : « Entrez, entrez; venez admirer les merveilles incomparables »

Ces gopurams ont peu d'élévation ; ils sont décorés de demi-cercles en forme d'éventail , ornementés de rosaces, de fleurs de lotus, de coquilles et de figures, mais, en somme, ils n'offrent rien de remarquable sous le rapport de la masse , de la matière , du dessin ou du travail.

A l'entrée, devant la grande pagode, se présente un petit mandapam dont les colonnes monolithes sont blanchies au chounam suivant la coutume absurde des Indous, qui croient embellir leurs monuments en dis-

simulant la pierre sous des enduits de couleurs diverses ; sur ces colonnes sont sculptés en ronde bosse des monstres prêts à s'élancer de leur piédestal pour protéger leur dieu contre tout attouchement profane. Ce dieu est un taureau colossal, nonchalamment couché la tète tournée vers le saint des saints ; c'est le plus grand et le plus beau spécimen de Nandou existant dans l'Inde : il est taillé dans un bloc de syénite. Cet animal, malgré les nombreuses controverses agitées à ce sujet, a réellement quatre pattes, comme est tenu d'en avoir tout honnête quadrupède ; trois sont bien visibles, quant à la quatrième, on n'en distingue que le sabot qui apparaît sous le ventre. S'il

Palais des rajahs de Tanjore. — Dessin de H. Clerget d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

n'avait que trois pattes, comme je l'ai lu, je ne sais dans quel écrit, comment irait-il chaque soir paître dans les prairies plantureuses qui entourent Tanjore? Aucun Indou çivaïte ne met en doute les promenades nocturnes du Nandou, malgré la facilité avec laquelle ils pourraient vérifier l'exactitude ou la fausseté du fait. Ils aiment mieux croire que d'aller voir.

On ne rencontre aux environs de Tanjore, même dans un périmètre de cent lieues, aucune roche de la nature de celle employée pour sculpter le taureau sacré ; aussi la tradition indoue, toujours avide de merveilles , rapporte que l'animal a été amené dans le temple, en bas âge, étant encore fort petit; mais il prit

un développement si rapide que les brahmanes, effrayés des dimensions colossales qu'il menaçait d'atteindre, lui enfoncèrent un clou dans la tête afin d'arrêter sa croissance. Ils craignaient d'avoir à construire un nouveau mandapam dans des proportions plus grandes ; ce qui eût nécessité des dépenses auxquelles ils préféraient se soustraire. L'animal n'en jouit pas moins toujours d'une, santé excellente, comme tout croyant peut s'en convaincre de ses propres yeux.

Ce Nandou est d'une belle exécution ; il est malheureusement toujours oint d'une épaisse couche de ghie (beurre clarifié) ou d'huile de coco : car les images de pierres, les lingams et les autres fétiches, sont trai-

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tés comme s'ils ressentaient les besoins de la vie ; or, il est bon de constater ici qu'entre tous les principes d'hygiène adoptés par les Indous il n'en est pas de plus généralement suivi ni peut-être de plus salutaire que celui de s'oindre le corps , après les ablutions , d'une matière grasse qui puisse suppléer aux sécrétions naturelles de l'épiderme.

Au mur d'enceinte de la pagode, du côté gauche et vers le fond, est adossée une petite galerie que supportent des colonnes et renfermant la plus nombreuse collection de lingams que j'ai jamais vue dans aucun temple; c'est un vrai régiment de bornes rangé en ordre de bataille. D'espace en espace, cette galerie est coupée par de petits sanctuaires au fond desquels sont sculptés des bas-reliefs qui représentent quelque dieu couvert de l'huile dont l'arrose sans relâche la piété fervente de ses adorateurs.

Entre le petit mandapam qui abrite le Nandou et le sanctuaire, s'élève le mât garni de petites clochettes au son desquelles les brahmanes officiants appellent le peuple des dévots aux prières publiques et aux cérémonies.

La pagode, située au centre de l'enceinte, est précédée d'un couloir sombre dont la toiture plate est soutenue par des piliers; sur une base cubique de pierre, dont l'architecture est plus simple et plus pure que dans le reste de l'édifice, s'élève l'immense pyramide composée de quatorze assises : le temple de Tanjore a un aspect particulier qui le distingue de toutes les pagodes du Deccan. Le soubassement mesure environ vingt-neuf mètres et demi de côté ; la tour atteint une hauteur de quatre-vingt-huit mètres : ces dimensions sont calculées de manière que l'ombre du sommet de la pyramide ne se projette jamais au delà de sa base, fait auquel les Indiens attachent, paraît-il, une grande importance. La clef de voûte est un énorme bloc de granit qui fut pris, dit-on, dans le jardin d'une bergère du village Vaellour Sarapollum à trois milles de Tanjore, sur la route de Gombaconum; il fut placé à la hauteur prodigieuse où il se trouve au moyen d'un plan incliné fait avec des bambous liés entre eux, de manière à former un tablier d'une solidité éprouvée sur lequel on fit glisser la roche ; les Indous prétendent que ce plan incliné avait sa base au lieu même où la pierre fut trouvée et aboutissait au sommet de la tour; mais, sans nous arrêter à la légende fabuleuse, nous croyons plus vraisemblable de penser qu'elle fut transportée auprès du temple sur un de ces anciens chars aux roues massives que traînait la foule des fanatiques et qu'elle fut hissée ensuite à la place qu'elle occupe sur un plan d'une inclinaison convenable. Ce moyen d'élever les grosses pierres à une grande hauteur est encore en usage de nos jours dans l'Inde. (On sait par Hérodote que les anciens Égyptiens employaient une méthode semblable dans la construction de leurs monuments. ) Sur le bloc de granit a été maçonnée une sphère de briques que surmonte une boule de cuivre.

Tous les ornements dont sont revêtues les faces de la pyramide sont en chounam1 ; toutes les statues sont peintes ou plutôt bariolées des couleurs les plus vives, preuve manifeste du goût éclairé dont était doué le dernier roi qui les a fait exécuter ; les formes et la pose en sont du reste extravagantes, et elles n'ont rien de gracieux.

Malgré les végétations qui commencent à couvrir de taches noires la tour elle-même et à cacher les détails peu artistiques des sculptures2, on aperçoit encore, cà et là, les teintes rouges des briques, ce qui produit un effet désagréable à l'œil.

Parmi les sculptures des portes d'entrée, je signalerai des gardiens semblables à ceux qui décorent la façade du second gopuram.

Autour du soubassement de pierre, sur une moulure arrondie, est gravée une inscription en ancien tamoul, dont les caractères ont assez d'analogie avec ceux de l'alphabet telougou; quelques brahmanes érudits affirment qu'elle se rapporte à l'histoire de Tanjore et de ses rois.

S'il faut croire la tradition, cet édifice daterait du quatorzième siècle et aurait été bâti sous le règne de Kadu-vettiya-Soran, un des monarques de Kanchipouram (non tamoule de Gondjeveram). C'était probablement au début un temple vichnouvite, qui a été subséquemment modifié pour satisfaire aux exigences du culte de Çiva.

Derrière la grande pyramide, sur la droite, se trouve un des plus jolis spécimens de temple tamoul que j'aie vus; il est placé sous l'invocation du Soubramanya ou le dieu-paon, le dieu de la guerre des Indiens. Gomme dans beaucoup de sanctuaires du Deccan, un couloir long et obscur, soutenu par des pilastres, donne accès au saint des saints que surmonte la tour pyramidale ordinaire. A l'entrée du vestibule, on voit deux piliers sur chacun desquels un artiste indou a sculpté un être humain à pieds onguiculés, portant barbiche et moustache.

Tout le soubassement du temple de Soubramanya, ou plutôt toute la partie qui est de niveau avec la toiture du vestibule, est formée de beau granit merveilleusement travaillé et orné avec soin. Les statues sont en pierre; le paon caractéristique du dieu est prodigué partout, et ce bel oiseau aux formes élégantes contribue pour une large part à embellir les détails de l'ornementation. J'ajouterai que la pyramide est entièrement recouverte de chounam.

Ce temple est un chef-d'œuvre de grâce ; ses proportions sont élégantes, ses détails harmonieux, ses sculptures artistiques. La teinte rougeâtre des briques dont est formée la pyramide vient seule faire ombre à la beauté du tableau.

1. Ce chounam a souvent le brillant du plus beau stuc, surtout lorsqu'il est lait de madrépores calcines, humectés de lait de coco au lieu d'eau.

2. On remarque surtout beaucoup de ces éventails, dont les Indous sont si prodigues dans l'ornementation des temples.

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A droite, contre le mur du temple de Soubiaraanya, je signalerai un joli bassin de pierre, orné d'un cordon de danseuses, d'une exécution pleine de simplicité et de grâce. Ce bassin reçoit les eaux qui ont servi aux abîmions du dieu; aussi les fidèles recueillent-ils pieusement ce précieux liquide.

Deux cbapelles consacrées à des divinités d'un ordre inférieur sont renfermées dans la même enceinte, mais elles n'offrent aucun intérêt.

Au sortir de la pagode, je vis deux petits éléphants occupés à dévorer du meilleur appétit une montagne de verdure accumulée devant eux; ce sont les gardiens de la porte d'cnirée. Us ont leur rôle marqué dans les processions solennelles . et les brahmanes ne dédaignent pas de les louer aux Indous aisés pour les cérémonies des mariages; c'est une branche de revenu assez lucrative pour eux.

Les Indous visitent aujourd'hui en petit nombre le grand temple de Tanjore. Çiva n'est pas pour le moment en faveur dans cette partie du Deccan. et les brahmanes avec lesquels j'ai eu occasion de converser, tout en se plaignant de l'inconstance des hommes, même en matière de religion, m'ont avoué la crainte qu'ils avaient d'être obligés sous peu de fermer leur temple.

En quittant la pagode, je me rendis à un palais bâti au commencement de ce siècle par un riche Indou et devenu aujourd'hui la propriété des concubines du dernier roi. La distribution générale, qui est la même dans toutes les grandes maisons de 1 Inde, est peu confortable : ce sont de vastes salles voûtées, enduites de counam dont l'aspect rappelle le stuc, et soutenues par des colonnes massives ayant pour chapiteau un anneau peint à la détrempe. Il n'est pas jusqu'au plancher qui ne soit en chounam imitant parfaitement la marbre. La propreté y règne, mais l'ensemble est lourd et disgracieux. Quelques-unes des chambres ont des fenêtres dont les volets sont percés de petits lions, qui permettent de regarder dans la rue et de voir sans être \u. Les mêmes appartements servent à tous les usages physiques, au sommeil, aux repas et à la réception. Outie les fenêtres donnant sur la rue, ces salles ont encore des ouvertures sur une 0 >ur intérieure de forme carrée. En pénétrant vers le fond, on parvient dans une autre cour dont le centre est occupé par un autel destiné aux dévotions des habitants, et qui est entouré de galeries; là se tiennent les femmes : c'est tout à la lois un dortoir et un salon. Une troisième cour est affectée aux serviteurs. Comme toutes les demeures orientales, ce palais offre un eu lieux mélange de beaux appartements, meublés de coussins de soie et splendidement décorés de glaces, et de couloirs sombres et étroits, de chambres sales et mal entretenues, de huttes misérables, à peine couvertes de chaume. Du haut des terrasses, la vue est loit étendue et on jouit d'un coup d'œil magnifique.

Dans une des salles du rez-de-chaussée, j'ai remarqué un bas-relief représentant deux esprits ou anges

1 ailés qui voltigent au-dessus d'un dieu indou. Un artiste chrétien a, sans aucun doute, passé dans le Deccan au dix-huiiième siècle.

J'allai ensuite faire visite à Sakaran Sabib, prince mahratte, deux fois gendre de Sivadji. dernier roi de T njore; à la mort de sa première femme il s'unit à la sœur cadette, aujourd'hui héritière légitime de la dynastie mahratte de Tanjore.

Ce prince, qui élève des prétentions au trône de son beau-père, témoigne hautement sa préférence pour les Fiançais, dans l'espoir, peu fondé du reste, de recevoir des secours de notre gouvernement ; la réception quasi royale que lui a faite un des gouverneurs de Pondichéry l'entretient dans cette illusion. Il m'accueillit avec grande affabilité, et m'appela son vieil ami, pour se conformer aux exigences de la politique. En voyant un touriste parcourir l'Inde au trot de ses deux zébus, il pensait, le pauvre prince, dans son ignorance dechoses de l'Occident, avoir affaire à un des conseillers intimes de Napoléon III! Après m'avoir adressé en anglais quelques mots de bienvenue et m'avoir exprime ses vifs regrets de ne pas connaître notre belle langue française, il s'étendit en éloges pompeux sur son ami le grand Napoléon: après mille détours, il finit par me charger d'une mission toute confidentielle pour S. M. l'empereur des Français. Je lui répondis par mille protestations de dévouement ; jusqu'ici son secrel ;i été bien gardé et risque fort de ne jamais sortir de ma

I bouche.

Notre rusé politique, satisfait de cette conférence diplomatique, me congédia à la mode indoue. « Ma maison est la vôtre, me dit-il avec cette politesse raffinée des Orientaux, et toutes les fois que vous viendrez me voir, je serai votre obligé. » Tout en m'adressantees paroles gracieuses, il me versait sur les doigts quelques gouttes d'altar (essence de rose) et me passait autour du cou une énorme guirlande de 06urs ornée de paillettes métalliques. Sous cet accoutrement groles que, j'aurais assurément rappelé à un Parisien le bœuf gras ou au moins quelqu'un de ces personnages d'un jour qui font partie de son cortège. Plusieurs plateaux chargés de fruits de diverses sortes me furent offerts; je les touchai du doigt et les serviteurs les portèrent aussitôt à ma voiture. Enfin un cornet de bétel Bt quelques morceaux de sucre candi m ayant élé donnés par le rajah, je pris congé. La visite «-tait terminée.

Sur ma demande, quelques esclaves me promenèrent

dans le laineux palais de Tanjore que j'avais le plus grand désir de visiter. On commença par me montrer avec orgueil quelques salles où se trouvaient entassépêle-mêle, delà manière la plus ridicule, meubles d'a- Cajou, porcelaines dorées, verreries communes, manne

«juins (1 • grandeur naturelle affublés d'habits européens et tout au plus (lignes de figurer chez Curlius. Je me crus transporté momentanément à l'hôtel de-

commissaires— priseurs où le hasard rassemble les objets les plus disparates. Il n'y eut pas jusqu'à la boîte à musique sur laquelle il fallut m'exlasin pendant la

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durée du concert qu'un de mes guides, sur la recommandation expresse du rajah, ne manqua pas de me donner au grand complet. Après les cinq premières minutes de ce supplice, j'avais peine à me contenir et je me sentais une folle envie de mordre. Ne pouvant résister au plaisir d'écouter le morceau harmonieux que ses gens exécutaient en mon honneur à tour de bras, le prince vint gracieusement à moi; je me contentai de grincer des dents en forme de sourire. Est-ce ma faute si la mauvaise musique agit sur mon système nerveux comme sur celui de la gent canine? Un indigène, assez privilégié des cieux pour posséder un pareil trésor, se ferait pendre plutôt que de ne pas gratifier ses amis d'une petite sérénade. Alors recommencèrent les poignées de main à la mode anglaise, puis on se renouvela la promesse, la main sur le cœur, de ne jamais s'oublier; il serait trop long d'énumérer les

preuves de tendresse qui sont dépensées dans ces occasions.

Ce jeune homme, d'un beau type mahratte, mène une vie efféminée dans la paresse et l'inaction ; son corps est lourd et épais, et son esprit peu cultivé ; il passe tout son temps à rêver une restauration impossible par des moyens absurdes, et ne sort que rarement de son sérail. Il portait un pantalon de soie étroit, à riches dessins, et un jamah ou robe de fine mousseline sur une autre de soie ; un splendide turban de kinkab, d'un travail exquis, couvrait sa tête. Le kinkab est une étoffe brochée d'or et d'argent.

Je pus alors parcourir le palais ou du moins la partie du palais qu'habite Sakaran Sahib. Il couvre une vaste étendue de terrain et à l'inspection de l'architecture on peut reconnaître qu'il n'a pas été bâti en totalité à la même époque. Il offre, comme tous les édi-

Temp'.e de Soubramanya, à Tanjore (voy. p. 58). — Dessin de E. Thérond d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

fices privés de l'Inde, les contrastes les plus bizarres d'une splendeur royale et d'une misère sordide. Ce fait, qui semble extraordinaire, a besoin d'une explication. Dans l'Inde en effet tout rajah est entouré de milliers de serviteurs qui partagent sa bonne comme sa mauvaise fortune, et aux besoins desquels il doit forcément subvenir ; le maître ne peut pas plus abandonner ses gens que ceux-ci ne peuvent quitter leur maître. De là la nécessité de vastes logements et de grands revenus pour ces suites nombreuses. J'ai souvent entendu les plaintes amères des rajahs expropriés de leurs États par les Anglais qui les subventionnent ; John Bull s'est aperçu un peu tard, sinon pour lui, au moins pour ces pauvres princes, de l'injustice de ses procédés et de l'insuffisance des compensations pécuniaires qu'il accorde à ces souverains déchus. A considérer le chiffre réellement énorme de la pension, ces plaintes au premier abord semblent mal fondées ; mais

elles paraissent justes à ceux qui connaissent la vie des seigneurs indous et les immenses charges qui pèsent sur eux. Avec des millions, le Grand Mogol en était réduit à la mendicité, il mourait de faim; et pour faire face à ses besoins, il lui fallait spéculer sur le désir naturel qu'éprouvaient les étrangers de lui être présentés ; l'audience n'était accordée qu'après payement d'une certaine somme déguisée sous le nom de cadeau; l'usage en Orient est, il est vrai, de n'approcher son supérieur qu'un présent à la main, mais le pauvre Grand Mogol profitait de la coutume pour combler tant bien que mal le déficit toujours croissant de son budget.

Dans le palais de Tanjore, j'eus d'abord à traverser quelques corridors étroits et obscurs avant d'arriver aux appartements officiels du rajah ; ce sont de petites chambres dont les murs sont couverts de peintures brillantes ; çà et là quelques fresques représentent des

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scènes de danse, une chasse aux éléphants, un dieu, le tout selon le mode indien, avec une ignorance complète des formes et de la perspective. Au reste, ces pièces sont à peine meublées; tout le mobilier se compose de nattes et d'un lit garni d'un matelas fort mince. Le plancher est en chounam de couleur.

Extérieurement le palais n"a aucune apparence ; deux portes, dont une très élevée, donnant entrée aux éléphants et une tour à sept étages, curieux spécimen d'architecture indo-musulmane, distinguent seules au dehors la demeure royale des huttes environnantes.

La tour, connue sous le nom persan de Sherza (lion), à cause des masques de lion en stuc qui décoraient autrefois le dessus des fenêtres, a été construite par Serfodji Ier qui, dans un pèlerinage à Kasi (Bénarès), en avait vu une à peu près semblable appartenant à une des bayadères du temple. Il ne fallut pas moins de trente-cinq ans pour la terminer. De loin, il semble qu'elle soit bien conservée, mais de près on s'aperçoit qu'elle tombe en ruine. Des sept étages, cinq sont ornés de balcons.

Quelques grossières figures de bayadères peintes en rouge, aussi grotesques que les croquis au charbon dont les gamins de Paris noircissent les murs de la capitale, sont d'un effet mesquin et peu dignes d'orner les côtés de la grande porte.

La cour principale est entourée, comme dans tous les édifices indigènes, de bâtiments malpropres et délabrés où pullule une foule d'individus employés au service du rajah. Je dois signaler comme un spectacle nouveau pour moi et qui excitera l'intérêt de tout Européen par son cachet oriental, la présence de beaux éléphants vivants qui se tiennent de chaque côté de la porte, sur une base en maçonnerie à laquelle ils sont enchaînés par le pied : colosses majestueux, gardiens incorruptibles du palais d'un roi.

Après avoir parcouru un nombre infini de cours et de j assages, de l'aspect le plus triste et le plus pauvre, j'arrive enfin à de petits couloirs sombres où, çà et là, gisaient, à côté de pierres tombées, les images des dieux adorés par les princes. Au sortir de ce dédale, je me présentai che^f^orerao-Sahib, représentant de l'autre faction mahratte. Ce prince est le rival de Sakaran-Sahib : tous deux aspirent à la succession du trône et se disputent la peau de l'ours avant d'avoir tué ranimai.

\ Sorerao Sahib est le frère de la première reine; le dernier roi avait quatorze épouses légitimes et cinquante concubines, qui toutes vivent encore aujourd hui renfermées dans le palais. Les Mahrattes sont stricts sur la réclusion des femmes. La seule filie légitime de bivadji aujourd'hui existante n'est pas fille de la première reine ; or , suivant la loi du pays, sauf une certaine part faite aux autres femmes, c'est la première reine qui jouit seule jusqu'à sa mort des biens que les Anglais viennent de lui rendre, ei elle met à profit son influence et ses richesses pour appuyer les prétentions de Sorerao-Sahib à la cou-

ronne. Ces petites discussions intestines sont sans résultat possible pour l'avenir ; le pouvoir mahratte est bien mort à Tanjore. Sorerao Sahib est un mangeur d'opium qui ne sort guère de la léthargie où le plonge l'abus de ce narcotique ; fidèle à ses habitudes, il dormait profondément lorsque je me présentai pour lui faire visite, et il ne put me recevoir.

La reine eut la gracieuseté de faire briser pour moi les scellés qui avaient été apposés durant son procès avec l'administration indo-anglaise sur la cour quadrangulaire où e$t placée la statue de Sivadji. La façade regardant l'ouest est malheureusement en briques et en chounam, matière peu durable, surtout chez un peuple insouciant; c'est du reste le plus pur et le plus beau spécimen de l'art indou sous la dynastie indigène des Nayakars. Les ornements sont remarquables par l'élégance et la variété de leur dessin. Du côté où se trouve la statue en marbre de Sivadji, les archivoltes, trop surchargées, et les colonnes un peu massives, ne produisent pas un effet aussi satisfaisant que les balcons et ogives, d'un style plus simple, qui décorent l'autre façade.

Quand les rois nayakars, entourés de leur cour et de leurs guerriers, trônaient sur le bloc de granit qui sert aujourd'hui de piédestal à la statue du dernier roi mahratte, ce devait être un bel et imposant spectacle. Le bloc mesure huit mètres de long environ sur six de largeur et un de hauteur; les côtés sont ornés de basreiiefs représentant les guerres des démons. C'est là que sous l'ancienne monarchie se rendait la justice. La statue de Sivadji, due au ciseau de Cliantrey, est fort belle : le rajah est représenté dans l'attitude de la prière et tourné vers le temple. Sur la muraille, derrière la statue, est un bas-relief en stuc qui se rapporte à l'intronisation de Rama.

On aperçoit sur le côté une tour pyramidale qui rappelle la forme de certaines pagodes ; c'est l'arsenal où sont précieusement renfermées les armes de guerre que les Mahrattes adorent comme autant de divinités. Cette tour est d'un bon effet dans son ensemble, mais l'intérieur, un peu négligé, est aujourd'hui le repaire où singes, chauves-souris et autres bêtes malfaisantes tiennent leurs assemblées générales. S'il faut ajouter foi à la tradition, elle fut construite dans les conditions suivantes, dont je suis le fidèle interprète Un des rais nayakars, qui avait une dévotion toute particulière pour Vichnou, allait souvent faire ses prières à Srinngam, le plus fameux temple vishnouvite du Deccan. Le roi de Trichinopoly corrompit à force de présents le prêtre qui avait coutume de d mner à boire au noble pèlerin l'eau sacrée déversée sur le dieu. Le brahmane consentit à empoisonner le breuvage qu'il offrirait, mais au dernier moment le courage lui manqua et il avoua son intention crimine.le. Après avoir reçu l'assurance qu'elle avait servi aux ablutions de l'idole, le prince but cette eau et n'en ressentit aucun mauvais effet. Il ne voulut pas toutefois s'exposer à l'avenir au même danger, et pour l'éviter il fit édifier l'arsenal,

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d'où il pouvait, sans sortir de son palais, voir dans le lointain le temple de son dieu et faire ses dévotions en toute sécurité.

11 existe dans le même palais une autre cour carrée où les anciens rois aimaient à se tenir sous une galerie soutenue par des colonnes dorées et couverte de petits dômes gracieux. Ce qui frappe le plus l'archéologue dans l'analyse de cette architecture , c'est la haine que l'Indou semhle avoir vouée à la symétrie; toutes les arches diffèrent entre elles de forme, et les ornements les plus divers se succèdent sans harmonie.

Le palais de Tanjore renferme une bibliothèque assez nombreuse, mais à peine visitée par quelques rares voyageurs ; elle est riche en manuscrits tamouls, télougous et sanscrits; tous sont écrits sur feuille de latanier : elle contient en outre plusieurs ouvrages européens de nulle importance, vieux livres dépareillés et sans valeur.

Après cette longue visite aux anciens débris de la splendeur nayakare, je sortis du palais par la porte du Nord. Le roi ne passe jamais par cette porte durant sa vie ; elle ne sert qu'après sa mort, et c'est par là que l'on conduit sa dépouille mortelle au lieu de la crémation. Il ne me restait plus à voir dans l'enceinte du grand fort, pour connaître toutes les curiosités de Tanjore, que la pagode consacrée à Rajah Gopala ou Vichnou; elle est célèbre surtout par la dévotion toute spéciale qu'avait pour elle le dernier roi, ainsi que nous l'avons déjà mentionné plus haut. Il avait coutume d'y aller la nuit dans le plus grand secret pour sacrifier à ses dieux favoris, Giva et Vichnou, de jeuaee vierges de dix à douze ans qu'il achetait et faisait conduire au temple sans leur apprendre la triste destinée qui leur était réservée. Ces horribles sacrifices trop souvent repétés ont servi de prétexte aux Anglais pour s'emparer de la personne du rajah, le juger et le condamner à une piison perpétuelle. Ce prince ne | possédait déjà plus ;'i cette époque que la seule ville j de Tanjore.

Le collclor du district, le jour de mon passage, faisait fondre mi trône el un palan juin d'or massif qui avaient appartenu à la famille royale : butin qu'il s'était injustement approprié en compensation des biens, terras, palais et maisons de plaisance, que la loi anglaise l'avait obligé à restituer aux héritiers légitimes. Aussi ce haut fonctionnaire, ftnit occupé à surveiller ce travail important, ne put-il m'aeionler quelques m unies d audience.

En quittant Tanjore, je me rendis à la villa de plailance des rajahs, Trivady, située sur le bord du fleuve sacré, le Kavery, à six milles environ du fort. C'est i là que la famille royale venait prendre le> bains de purification n . ommandés par les védas à tous les Indons.

1 ne route jadis fort belle, négligée aujourd'hui par l'administration anglaise. < onduit à ce joli village; elle n'a pas coûté moins de 71000 roupies 1 7 7 00 fr.). A 1 entrée de Trivady, on admire deux tourelles ou pe-

tites pyramides hexagonales pleines d'oiiginalité : elles ont plusieurs étages qui vont en diminuant de largeur de la base au sommet et sont percées de niches où on allume des lampions les jours de fêle en signe de réjouissance; leur aspect est pittoresque; elles dominent de leur hauteur la verdure des cocotiers et des multipliants qui les entourent, mais de près l'œil est moins satisfait, parce qu'elles sont construites en chounam , matière friable trop employée par les Indous dans tous leurs monuments. Les blocs même des soubassements des pagodes et leurs colonnes monolithes ne peuvent échapper à un revêtement de cette espèce de stuc, qui a l'inconvénient de se crevasser et de s'écailler sous l'action de l'air et du temps.

Entre ces deux tours d'apparence chinoise, s'élève un petit bâtiment dont les deux ailes sont décorées de la tête quelque peu épouvantable et fantastique que les Indous attribuent au lion. Cette maison sert au rajah de lieu de repos après ses ablutions.

Plus loin, sur le bord du fleuve , et dans le même jardin, se trouve un second pavillon de plaisance; mais la plus importante de ces demeures royales est située au centre du village et entourée de ces huttes indiennes à auvents en feuilles de palmiers dont le voisinage nuit beaucoup au palais, peu grandiose lui-même. De vastes salles soutenues par deux ou trois rangées de colonnes rondes et massives, sans piédestal ni chapiteaux, et reliées entre elles par des arcades cintrées ; de petites chambres donnant sur la rue pour permettre aux femmes de voir à l'extérieur par les trous des volets sans être vues elles-mêmes, le tout enduit de chounam ; des couloirs longs et sombres conduisant à des cours intérieures , les unes destinées aux appartements des femmes, avec une ceinture de galeries appuyées sur des colonnes et fermées par des jalousies, les autres contenant les puits et dépendances diverses I our la cuisine et les serviteurs : telle est la disposition intérieure des résidences princières de l'Inde.

Il existe sur La rive du Kavery une place affectée aux ablutions des fidèles; c'est un quadrangle clos de trois côtés par une galerie sous laquelle se reposent les baigneurs, et ouvert du côté de la rivière, à laquelle on descend par un vaste escalier. A l'extrémité de chacune des galeries qui s'avancent vers le fleuve m a construit un petit pavillon polygone monté sur des roues en chounam et imitant la forme des anciens chars des rois de Tanjore. Deux chevaux sculptés de grandeur naturelle semblent s'élancer et entraîner la niasse à laquelle le caprice de l'architecte les a attelés. Ce genre de conslruc'ion est commun dans tout le royaume de Tanjore, où l'on remarque plusieurs palais ayanl la fume d'un fer à cheval; vus de côté avec leurs roues imitées en chaux, ils présentent toute 1 apparence d'un char colossal traîné par quatre Coursiers de proportions gigantesques. Au centre du quadi angle s'élève un petit mamlapam s.. us lequel, à certaines fêtes, le dieu vient prendre quelques instante 'h repos.

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Trivady est, de tous les villages de l'Inde, le plus infesté de singes. De tous côtés on les aperçoit se promenant par troupes sur le toit des maisons et dans les jardins avec toute la gravité inhérente à leur caractère sacré. Ces animaux malicieux et malfaisants ne reculent devant aucune espièglerie ; un de leurs amusements favoris consiste à enlever les tuiles des couvertures, afin sans doute d étudier, comme le diable boiteux, l'homme dans son intérieur et de surprendre les secrets des familles : pour se soustraire à ces mau-

vais tours, il a fallu construire des toits voûtés en briques reliées entre elles avec de la chaux. Ces charmantes bêtes , sûres de l'impunité et pénétrées du respect que leur témoignent les Indous, ont organisé le pillage à main armée dans toutes les villes saintes qu'elles daignent honorer de leur présence; la police anglaise a dû renoncer à empêcher leurs vols quotidiens de fruits et de légumes. Quelle humiliation pour l'orgueilleuse Albion ! Avoir eu raison du thughisme, cette association d'étrangleurs dévots, et des

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Cour Intérieure du palais des rajahs de Tanjore. — Dessin de H. Clerget d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

dacoïts, ces chauffeurs de l'Inde, et s'avouer vaincue par la gent quadrumane et souffrir patiemment ses déprédations !...

Dans les environs de Trivady abonde un fruit gros comme une noisette assez commun dans le Deccan, qui a la curieuse propriété de purifier l'eau la plus boueuse et de la rendre claire comme du cristal. Vous exprimez dans une eau sale et terreuse, le jus de ce fruit en le frottant contre les parois du vase ; toutes les matières tenues en suspension dans le liquide s'en

séparent immédiatement et se précipitent au fond sous forme de grumeaux, comme si on avait employé de l'alun. C'est un petit arbr,e, le slrycknos potatovum, qui produit ce fruit précieux. Il ne faut pas toutefois s'imaginer qu'il transforme une eau saumâtre ou putride en eau potable; il n'agit que sur les matières

terreuses et végétales

Alfred Grandidier.

Le Itajah-Gofiuram de Sriringam. — Dessin de H. Clerget d'après L'album photographique de M. Grandidier.

PAR M. ALFRED GRANDIDIER*

1 8 6 2 - 1 86 i. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.

Trichinopoly. — Sriringam. —

Le chemin de fer conduit de Tanjorc à- Trichinopoly en deux heures, le long d'un bras du Cavery. Après avoir traversé un pays fort hien cultivé, on entre dans une vaste plaine stérile où se dessine au loin le rocher de Triehinopoly. Ce chemin n'a qu'une seule voie et semhle avoir été construit avec peu de soin, autant du moins que j'ai pu en juger par les cahots continuels résultant d'un tassement inégal qui se traduit pour le voyageur en brutales secousses.

Le cantonnement des troupes anglaises à Trichinopoly est à un mille de la gare. La ville, située un mille plus loin encore, est entourée d'un mur jadis

■ Hadoura. — Le pont d'Adam.

fortifié, aujourd'hui en ruine; elle est dominée au Centre par l'énorme rocher (pie couronnent une petit'' pagode dédiée à Çiva et deux mandapams. Cette masse abrupte produit un effet imposant; la partie la plus escarpée est bariolée de larges raies blanches.

En me dirigeant vers l'escalier qui conduit au sommet du roc, je passai devant un petit élang dont le centre est occupé par un mandapam en ruine et dont un des cotés est bordé par une galerie d'architecture nayakare; les arcades sont ogivales et offrent de charmantes broderies en stuc mêlées de ligures mystiques; quant aux colonnes, elles sont lourdes et massives. Sur la porte à droite de la galerie, je signalerai un écusson ovale où sont sculptées deux épées en sautoir

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et une sphère semée d'étoiles en pointe ; une oriflamme triangulaire, ornée également de la sphère, flotte de chaque côté de l'écusson qui est surmonté d'une couronne royale dont il ne reste plus que des fragments. Je n'ai pu apprendre à quel monument appartiennent ces ruines; mais l'architecture indique d'une manière évidente que ces constructions sont postérieures à celle du palais de Tanjore ; elles portent l'empreinte de l'influence chrétienne.

Continuant ma route à travers une large rue hordée de maisons petites et basses, j'arrive bientôt au pied de l'escalier qui conduit au sommet du rocher. Cet escalier est large ; les parois sont revêtues de grosses pierres qui servent à le consolider. Il était autrefois précédé d'une galerie couverte de larges dalles soutenues par des colonnes sculptées; mais tout cela est en ruine aujourd'hui. Nous gravissons les trois cents marches qui ont été échafaudées dans une fissure de la roche,

et nous sommes récompensés de notre peine par la vue d'un panorama magnifique. Le Kavery qui se déploie au loin comme un ruban d'argent au milieu des rizières verdoyantes qu'il fertilise de ses irrigations, la ville avec ses maisons ombragées par des bois de cocotiers, et sa mosquée pittoresque, comme une fabrique de parc (voy. p. 77), enfin la plaine aride dont les pierres grises contrastent avec la riche verdure de la campagne de Tanjore , tel est le tableau enchanteur qui s'offre à nos regards éblouis.

De place en place, dans l'escalier, on trouve de petits sanctuaires ornés de bas-reliefs dégouttants d'huile et représentant quelques-unes des divinités du panthéon indou, ou bien de peintures bizarres. Plusieurs postes de soldats anglais gardent l'entrée de cette citadelle naturelle.

La roche a deux sommets ; sur le moins élevé, qui est entouré d'un mur, est bâti le sanctuaire consacré à

Rocher de Trichinopoly.

Dessin de A. de Bar d'après l'album photographique de M. Grandidier.

Çiva; l'entablement du mur d'enceinte est décoré d'un grand nombre de statues de Nandou, Ganesa, etc. Sur le point culminant se dressent les deux mandapams , dont le second, à toit pyramidal, est surmonté du mât ordinaire aux temples indous avec tout son' attirail de sonnettes. Je me suis longtemps diverti à regarder les singes qui habitent ce rocher, où ils mènent une vie toute aérienne.

Trichinopoly ne m' offrant plus aucun sujet de curiosité digne d'attirer mon attention, je traversai le beau pont jeté sur l'Agunda-Kavery, et je me rendis dans l'île du fleuve où se trouve le célèbre temple de Sriringam.

Six enceintes concentriques entourent le sanctuaire du dieu Vichnou. Le Rajah-Gopuram (porte royale), qui est encore inachevé *, donne accès dans la première,

1. Il n'existe du Rajah-Gopuram qu'un seul étage en pierre, lequel du reste est d'un beau travail.

Andevalianjam, où demeurent les Indous de caste inférieure ; un second gopuram conduit au Sitrévidi, où ne résident que des brahmanes ; on entre par un troisième gopuram dans l'Outrévidi, où vivent certaines familles de prêtres vichnouvites. Cette troisième enceinte renferme un char en bois orné de sculptures diverses, feuillages et figures noircies par le temps; ce char sert à promener le dieu aux jours de fête.

Le quatrième Gopuram mène à l'enceinte qui renferme divers petits temples et plusieurs mandapans. L'un d'eux, connu sous le nom de Mandapam aux mille colonnes, a seize colonnes en façade sur soixante-cinq en profondeur ; elles sont dépourvues de ces ornements innombrables qui surchargent d'ordinaire les monuments de l'Inde ; au centre est placé un char de pierre avec roues et chevaux de même matière ; le dieu, à certaines époques de l'année, est exposé dans ce véhicule à l'adoration des pèlerins. La galerie qu'on rencontre

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tout d'abord a sur le premier rang des colonnes monolithes, ornées de bas-reliefs représentant des cavaliers montés sur des monstres aux cornes formidables dont la trompe s'enlace avec celle d'un petit éléphant sur lequel ils semblent se précipiter; cette galerie a quatorze rangées de colonnes et on y remarque deux petits dais dont le plus élevé est soutenu à chaque encoignure par quatre colonnettes accouplées du plus gracieux etl'et, ce qui est fort rare dans les monuments indous qui sont plutôt lourds et massifs que légers et élégants; le fût de la colonnette intérieure est alternativement carré et polygone et ses faces diverses sont ornées de sculptures; les autres colonnettes sont plus fines, leur base est cubique et leur fût polygone. Le plafond de ces dais est couvert de peintures aujourd'hui à demi effacées représentant des scènes de la vie des dieux.

A gauche du mandapam des milles colonnes, une petite galerie conduit à un sanctuaire où quelques-uns

des piliers alliient l'attention par leurs sculptures. Ce n'est qu'à Condjeveram, Sriringam et Madouia qu'on retrouve ces monolithes dans lesquels des Indous ont eu la patience de tailler une colonne ornée de sculptures gigantesques en ronde-bosse ; tantôt c'est un monstre prêt à s'élancer sur le profane qui ose fouler de son pied impur le sol sacré du temple, tantôt c'est un cheval au galop monté par un guerrier dont la lance transperce les malheureux qu'écrase sa monture. Ces sculptures ont été exécutées avec soin ; il y a de la vie dans les figures, mais ce qui frappe surtout c'est la saillie énorme des statues colossales le long du fût de la colonne. Les bases sont surchargées de sculptures peu décentes. Des quarante-neuf colonnes qui soutiennent cette galerie , les huit qui sont du côté du grand mandapam et celles de l'avenue centrale sont seules remarquables. Les colonnes grecques, de forme ronde, ne sont ornementées que de cannelures , la forme car-

Lc soucrga de la

pagode Pérounale, à Madoura (voy. p. 75). — Dessin d'après l'album photographique do M. Grandidier.

de A. de Bar

rée ou à pans coupés qui distingue les piliers indous permet do les surcharger de sculptures, de bas-reliefs, de feuillages ; aussi sont-ce toujours des œuvres de pure fantaisie.

Pendant que j'admirais les colonnes si laborieusement sculptées du Mandapam aux mille colonnes, je vis passer deux éléphants de la pagode (pie leurs mahaouts dirigeaient à travers la forêt de pierre (pie je venais de quitter. Ces colosses noirs, imposants par leur masse, qui s'avançaient d'un pas lent et majestueux au milieu de ces colonnades interminables, offraient un spectacle saisissant. Je cro\ais voir un de ces monstres tirés de la pierre par le génie fantasque des Indous, descendant tout à coup de sa base séculaire. Les troupes de singes qui gambadaient sur les murs se suspendaient aux corniches, grimpaient aux colonnes ou s'accroupissaient sur quelque statue sacrée en faisant gravement leurs grimaces les plus variées,

les nuées de perruches qui s'abattaient sur les toits îles sanctuaires et dont le joli plumage vert se détachait sur le rouge foncé de la brique, tous ces saints animaux donnaient un cachet d'originalité à la partie du temple que je visitais. Je me rappelle encore aujourd'hui avec plaisir cette scène particulière à l'Orient.

Le grand gopuram de droite, le plus élevé de tOUB ceux de Sriringam, n'est pas décoré de statues connue les autres: il est simplement en briques, sans aucun ornement.

L'enceinte centrale où dort de son sommeil éternel le dieu bleu Viclinou , est interdite au commun des mortels; on m'a toutefois assuré que les Kuropéens parvenus aux premiers grades de la franc-maçonnerie obtiennent la permission de pénétrer jusque dans le saint des saints. C'est cette enceinte inviolable qui renferme les cuisines où s'élaborent soigneusement les repas du dieu ; la fumée qui s'échappait des fourneaux

1GÛ

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en tourbillons blanchâtres fut tout ce que je pus apercevoir de ce laboratoire sacré; j'ai vivement regretté, je l'avoue, de n'avoir pu, au moins une fois en ma vie, m'asseoir à la table d'un dieu.

Le sanctuaire où repose l'idole est, suivant l'usage, surmonté d'une sphère de cuivre doré ; il est petit et peu élevé.

Si nous comptons le Rajah-Gopuram qui est inachevé, il y a donc cinq portes pyramidales à traverser avant d'arriver au sanctuaire dont le dôme forme le centre de tout l'édifice. A droite, il y a trois autres gopurams: ce sont les plus élevés ; à gauche, il n'en existe que deux. Si le temple était terminé, il y en aurait vingt.

A six milles environ au sud-ouest de Trichinopoly, se trouve, m'a-t-on dit, au milieu de la jongle, une pagode entièrement abandonnée aujourd'hui et ignorée même de la plupart des habitants du pays ; elle porte le nom curieux de Sattan-Rowil (résidence royale de

Satan). Il paraît que ce sanctuaire est bâti en pierre, au moins en partie, et que les sculptures y sont plus finies et plus belles que celles du temple de Soubramanya à Tanjore dont il a été question. Je regrette de n'avoir pu visiter cette ruine intéressante.

Madoura gît à quatre-vingt-deux milles dans le sud de Trichinopoly; on y arrive par une belle route ombragée çà et là d'arbres séculaires. Au nord de la ville, on remarque une énorme masse de syénite, isolée des collines environnantes et qui, vue du sud, représente assez exactement un éléphant couché dont la trompe serait étendue sur le sol en avant de la tète. Les Indous racontent sérieusement qu'un certain jour, dont la date, pour des raisons qu'il est inutile de relater en détail, ne m'a pas été fixée, un éléphant colossal était miraculeusement sorti d'un puits sacré où le roi de Gondjeveram avait coutume de jeter les restes des malheureuses victimes qu'il offrait en- sa-

Mandapam devant la pagode, à Sriringham. — Dessin de H. Clerget d'après l'album de M. Grandidier

crifice à Vichnou. L'éléphant avait fait son apparition en ce monde au milieu de flammes et d'éclairs. Accompagné du colosse et escorté de huit milles Vichnouvites, le pieux monarque, trop confiant dans l'appui de son dieu favori, vint attaquer Madoura ; mais Çiva , protecteur naturel du roi pandyan , et de plus furieux de voir troublée la tranquillité dont il jouissait dans son temple splendide, détruisit l'éléphant de son souffle puissant. Le squelette de cette monstrueuse bête est aujourd'hui encore exposé à tous les regards dans la plaine de Madoura comme témoignage irrécusable de cette mémorable victoire.

La rivière Vaiga, qui coule au nord de la ville de Madoura, était desséchée au mois de février ; il paraît cependant qu'elle sort quelquefois de sa léthargie et que son réveil est terrible, si l'on en juge par les monolithes carrés plantés de distance en distance de chaque côté de la portion de route qui traverse le lit de

la rivière. Ces piliers sont destinés à servir de point d'appui aux passants surpris par une crue extraordinaire des eaux jusqu'à l'arrivée d'un secours quelconque. Un petit mandapam, situé au centre de cette rivière et qui sert de reposoir à l'idole du temple lors des processions annuelles, produit le plus gracieux effet.

Les trois monuments dignes de l'intérêt du voyageur dans la ville de Madoura, sont le grand temple, le palais et la pagode Péroumal.

Le temple principal est sous l'invocation de Çiva, qu'on désigne en ce lieu par le nom pompeux de Sundaveshouaram ou Ghokalingam, le seigneur de toute beauté, et sous celle de son aimable épouse Kali, appelée par les Tamouls du doux nom de Minakshi ou mieux Ankayal Kannamaya , la déesse aux yeux de kayal (poisson des mers de l'Inde remarquable par ses gros yeux). Ce temple couvre une vaste étendue de

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terrain et offre un de ces spectacles qu'il est impossible d'oublier.

Située au centre de la ville de Madoura, la pagode à la forme d'un rectangle et mesure à l'est deux cent vingt mètres, au sud deux cent soixante, à l'ouest deux cent vingt-deux, au nord deux cent cinquante-quatre ; elle est entourée d'un mur en pierre à chaperon de brique, haut de onze mètres et demi. Au milieu de chaque face, s'élève un gopuram ou porte pyramidale d'une hauteur d) quarante-sept mètres et demi ; la base est de pierre, la superstructure est de brique et de chaux. Celle du nord est dépourvue des ornements et sculptures, dont sont surchargées les autres; elle est désignée par les Indous sous le nom caractéristique de Mottai-Gopuram, porte chauve.

Entrons par l'est, nous trouverons d'abord le Rajah- Gopuram qui, comme celui de Sriringam, est inachevé; il n'existe que le soubassement de pierre. Il est moins grand que celui du temple vichnouvite, mais les proportions semblent meilleures, le dessin plus correct , l'ornementation plus artistique et les bas-reliefs plus gracieux. La porte est soutenue par quatre beaux monolithes de dix-sept mètres de hauteur, couverts de gracieuses arabesques entre lesquelles figurent des personnages mystiques. Un enfoncement destiné aux gardiens du temple est ménagé de chaque côté dans la paroi du couloir, et est précédé de quatre colonnes à fut alternativement carré et polygone

Le soubassement du Rajah-Gopuram de Madoura est le plus beau que j'aie vu en ce genre, entre tous ceux que j'ai étudiés en visitant les temples du Deccan. La tradition locale l'attribue à Tirumalaye-Nayakare. Il mesure cinquante-trois mètres de long sur trente-cinq mètres et demi de large (de l'est à l'ouest) ; sa hauteur actuelle est de neuf mètres et demi. La porte a une largeur de plus de six mètres et demi.

Du Rajah-Gopuram, nous pénétrons dans le Puthu Mandapam, plus connu dans le sud de l'Inde sous le nom de Choultry du Tirumalaye Nayakar, le plus beau de tout le Deccan; il n'y a du reste qu'à Gondjeveram et à Sriringam qu'on voit des édifices du même style, et ils ne peuvent se comparer à ceux de Madoura.

Le Puthu Mandapam est un portique qui précède le gopuram Est de l'enceinte sacrée. Élevé par le roi Tirumalaye dont il porte le nom, il sert d'entrée à la pagode, entrée grandiose qui peut rivaliser avec l'avenue des sphynx des temples égyptiens. On commença, diton, à l'édifier en 1623, dans la seconde année du règne du célèbre monarque Nayakar. Sa construction dura vingt-deux ans, et on évalue à plus de vingt-cinq millions de francs le chiffre de la dépense. Ce mandapam est entièrement en pierre; il mesure plus de quatrevingt-seize mètres de long sur vingt-quatre mètres cinquante de large ; des dalles au plafond, la hauteur est de six mètres. Il comprend une nef centrale et deux bas côtés avec une galerie transversale à chaque extrémité. Le plafond est formé de cent vingt-quatre grands blocs de granit qui reposent sur les piliers.

Les colonnes de la façads sont richement sculptées ; on ne rencontre pas dans toute l'Inde un travail plus parfait. Ce sont des cavaliers qui s'élancent du fût de la colonne, et transpercent de leur lance les malheureux foulés aux pieds par leur cheval. Sur le pilier de gauche, est sculpté en ronde-bosse le dieu à un seul pied des flancs duquel sortent Çiva et Brahma ; le pilier de droite représente Çiva se couvrant de la peau d'un éléphant qu'il vient de tuer et dont la tête gît à à ses pieds.

Les trois grandes galeries dence mandapam, surtout celle du centre, sont réellement d'un effet grandiose, qui serait plus saisissant encore si on expulsait la foule des marchands indigènes qui y étalent des étoffes et mille autres objets. Tous les piliers du portique d'entrée sont ornés d'une statue; les chapiteaux, ainsi que ceux de tout le choultry, représentent des monstres au regard sanguinaire qui, repliés sur eux-mêmes comme des animaux de race féline, semblent être les gardiens de l'enceinte sacrée et prêts à se précipiter sur le visiteur qui tenterait de violer la sainteté du lieu.

Dans la galerie centrale, outre les bas-reliefs et arabesques dont chaque colonne est surchargée, se détachent des piliers du centre les statues de plusieurs monarques, entre autres celle de Visouanatha, le chef de la dynastie Nayakare ; en face, à droite, est placée celle de Tirumalaye, vulgairement Trimal-Naïk, le fondateur de ce beau monument; à ses côtés, sont deux de ses femmes et une servante.

Les Indous, si passionnés pour le merveilleux, racontent, à ce sujet, l'anecdote suivante : Tirumalaye, ayant épousé la fille du roi de Tanjore, amena cette princesse à son palais et se plut à lui en montrer luimême toutes les splendeurs. La reine, prise de nostalgie, ne témoigna aucun étonnement de tant de richesses, et se contenta de répondre que les écuries de son père l'emportaient en luxe sur le palais du Nayakar. Ces paroles humiliantes exaspérèrent tellement le roi qu'il s'oublia jusqu'à frapper sa femme d'un coup de poignard. En expiation de son crime, il voulut placer la statue de cette reine infortunée dans son choultry; le sang de la blessure apparut sur le marbre, et toutes les tentatives furent infructueuses pour effacer ce stigmate indélébile qui est resté comme un enseignement terrible pour les maris enclins à la colère.

A l'extrémité orientale, s'élève un trône en granit noir, le Simhasanum, dont le dais, supporté par des colonnes, est enveloppé d'une dentelle de pierre. A certains jours de l'année, l'idole est exposée sur ce trône.

Le portique situé au fond du mandapam, est décoré de statues de dieux, et la façade de ce côté est également fort belle ; l'ornementation des colonnes ressemble à celle de la façade principale ; les piliers des coins représentent, l'un Çiva et sa femme écrasant Ravana le géant aux cent têtes, l'autre le même dieu se querellant avec son épouse bien-aimée. Dans la vie

privée des dieux indous, ces gracieuses scènes conjugales ne sont pas rares et, avouons-le, elles ont un certain charme pour les pauvres humains moins privilégiés de la nature que ces immortels vicieux.

Je quitte avec regret ce splendide spécimen de l'art indou, et j'entre par le gopuram oriental dans le temple sacré. A gauche de la porte se dresse le temple de Minakshi ou Kali, dont la façade est ornée d'un basrelief rehaussé des couleurs éclatantes et bizarres dont les Indous sont si prodigues. On remarque sur les côtés des statues de Ganesa et de Soubramanya.

La pagode compte quatre enceintes concentriques. Le garbha griha ou enceinte intérieure sacrée renferme le lingam ainsi que plusieurs statues de dieux et déesses d'un ordre inférieur qui escortent Çiva dans les processions. A la porte du garbha griha est le douajastamba, pilier de pierre ou de bois recouvert de cuivre, auquel les dévots suspendent leurs offrandes d'étoffes. Aucun paria, par conséquent aucun Européen, n'est admis au delà de ce pilier; si les brahmanes ne nous laissent pas pénétrer dans les temples de petite dimension, c'est que ce douajastamba y est planté près de la porte d'entrée.

Le lingam de Madoura , comme celui de tous les grands temples çivaïtes, est, dans les cérémonies, entouré des replis d'une naja ou serpent à lunettes dont la tête s'épanouit au-dessus du dieu. Ces reptiles sont faits avec des métaux précieux et enrichis de diamants, de perles et de pierreries de toutes sortes.

Après avoir passé le gopuram. je traverse une longue galerie remplie de marchands qui est soutenue par des colonnes richement ornementées. A droite est placé le mandapam où le dieu et la déesse se marient chaque année; il est utile de renouveler fréquemment cette cérémonie chez les dieux de l'Inde, afin qu'ils n'oublient pas trop leurs devoirs d'époux. Un peu plus loin est un autre portique composé de seize colonnes : sur la face externe des premières on remarque, sculptés en ronde-bosse, des yalis ayant à la main une trompette de forme bizarre; le fut des autres est alternativement carré et polygone : les artistes indous ont définitivement la simplicité en horreur.

A l'est de la salle" nuptiale, s'étend le portique des mille colonnes qui forme un joli quinconce le long du mur d'enceinte; l'intervalle eDtre les piliers est de un mètre vingt; la plupart ont le fût alternativement carré et polygone et sont ornés de festons et de feuillages. Lorsque celte forêt de pierre est éclairée à la lueur des torches, pendant les fêtes de nuit, l'effet doit être magique. Le chapiteau des colonnes est formé, comme dans beaucoup d'édifices indous, par une pierre transversale débordant le fût carré de deux et quelquefois de (juatre côtés, ce qui permet de leur donner un espacement supérieur à la largeur des dalles auxquelles elles servent de support. J'ai compté vingt-neuf colonnes de façade sur trente-cinq de côté (ipiatorzc de ces derftièrea sont réunies par un mur); quelques-unes ne sont qu'ébauchées et conservent encore les traces du

ciseau de l'ouvrier; mais la galerie centrale, qui est parallèle au mur de l'est et qui mène à un petit sanctuaire, est toute peuplée de monstres, de dieux, d'êtres humains. Un portique de colonnes sculptées en rondebosse précède cette galerie, à laquelle conduisent deux escaliers ayant pour rampe des éléphants en pierre. Quelques-unes des statues de ce portique sont couvertes du beurre clarifié et de l'huile dont les pieux Indous ont soin de les enduire chaque jour; elles ! sont toutes plus grandes que nature. Je signalerai, à I l'entrée , une colonne centrale entourée de plusieurs colonnettes; je crois que le tout est sculpté dans un monolithe.

Revenu à la galerie aboutissant au gopuram de l'est, j'aperçus la colonnade qui entoure l'étang du Lotus d'or, si célèbre chez les Tamouls, le Pottamaraï, dont l'eau verte et croupissante est un poison redoutable, au dire des Indous. Je n'ai en effet jamais rien vu d'aussi sale ni d'aussi fétide. Il n'est donc pas trèsétonnant qu'il ne soit habité par aucun des animaux sacrés dont les bassins des pagodes sont toujours largement approvisionnés. Demandez aux brahmanes le motif de cette exception , ils ne seront pas embarrassés pour vous répondre, et votre curiosité sera satisfaite à peu de frais, à moins cependant que vous ne soyez d'une exigeance incompatible avec le caractère d'un voyageur. Voici l'histoire :

Un héron au plumage blanc avait faim : planté sur une patte au bord de l'étang du Lotus d'or, qui avait alors l'eau la plus claire, la plus limpide de toute l'Inde, il songeait tristement aux souffrances de la vie. Un richi en pèlerinage à ce temple vint se baigner à ses côtés; ce saint personnage, en tordant ses cheveux pour les sécher, en laissait tomber de jolis poissons argentés qui se mettaient aussitôt à nager jo\eusement. La faim poussait le héron à ouvrir son long bec et à engloutir quelqu'une de ces créatures. Un homme n'eût pas résisté à la tentation; le prudent volatile se garda bien d'insulter à la sainteté du lieu. Il lit, il est vrai, claquer de temps en temps ses mâchoires par un mouvement involontaire, mais toul eu soupirant il s'abstint de rien manger.

Çiva, témoin du fait, et qui, contre son ordinaire, s'était levé en belle humeur, ne voulut pas laisser sans récompense une sobriété si remarquable. La terre n'était pas digne de posséder cet oiseau vertueux, il l'enleva pour en orner son olympe. « Que désires-tu, lui demanda le maître îles cieux? parle, tes souhaits seront exaucés. » L'humble volatile lit la réflexion toute pratique qu'un autre pauvre héron pourrait être soumis à la même tentation si l'étang du Lotus d'or était toujours peuplé de poissons et qu'il n'aurait peut-êlro pas comme, lui la force de résister aux tortures d'un estomac affamé; il demanda donc (pie beau sacrée de Madoura ne nourrit plus aucun être animé, et cela lui lui accordé après more delibération en conseil des dieux.

Le Pollamarnï , ou éUmg mort, mesure soixante

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mètres en longueur et quarante -quatre en largeur; il est orienté avec soin comme les murs de la pagode.

La galerie qui entoure ce bassin est couverte de fresques représentant des scènes indoues de tout genre; le dessin en est étrange, les poses disgracieuses et les figures sans expression; elles n'ont même pas cette naïveté qui rachète tant de défauts.

Aussi ces peintures n'ont-elles rien de curieux sous le rapport de l'art, mais on y trouve la fidèle reproduction des mœurs et des usages locaux, ce qui intéresse toujours un touriste.

Une partie de cette colonnade est formée par une cloison en pierre taillée à jour avec la délicatesse de la dentelle , ce qui permettait jadis aux épouses du roi, lorsque l'Inde avait encore des rois, d'assister aux

Une entrée du Puthu-Mandapam, à Madoura.. — Dessin de H. Clerget d'après l'album de M. Grandidier.

cérémonies religieuses sans craindre d'être souillées par le regard des hommes.

Suivons le côté nord de l'étang , nous arriverons dans unè vaste galerie dont les colonnes sont ornées d'êtres fantastiques sculptés en ronde bosse; elle est sombre; aussi est-ce là que les couleurs vives dont sont revêtus tant de bas-reliefs dans ce temple, font l'effet le plus saisissant.

Le gopuram ouest, par lequel je sortis de l'enceinte sacrée, est le plus beau de tous et le plus ornementé. On y remarque cette singulière statue que j'avais déjà eu l'occasion de voir en divers endroits du temple, entre autres sous le vestibule du Choultry de Tirumalaye Nayakar, et qui représente un dieu tenant son pied en l'air dans sa main; je me demandais, en présence de ce clown divin, si Auriol avec ses curieux

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exercices de dislocation n'aurait pas eu , lui aussi , droit à un petit sanctuaire dans une des vastes pagodes du Deccan.

Soubramanya, suivi de son paon, figure aussi parmi les ornements de la pyramide. La porte du nord est inachevée; elle n'est pas décorée de statues. Le gopuram du sud est peu ornementé.

Le temple de Madoura est sans contredit le plus admirable et le plus curieux monument que le génie indou ait jamais exécuté. Je ne sache pas, dans tous mes voyages, avoir jamais éprouvé une impression semblable à celle que je ressentis en me promenant au milieu des merveilles de ce chef-d'œuvre de l'architecture nationale. Dès qu'on pénètre dans l'enceinte sacrée, l'œil se trouve frappé de la quantité innombrable de colonnes surchargées de sculptures bizarres et originales qui se dressent de toutes parts ; on passe de cour en cour, de galeries en galeries, de portiques

en portiques, et partout on découvre des bas-reliefs et des peintures. Il n'est pas jusqu'à l'obscurité de certaines avenues de pierre qui n'ajoute à l'effet produit par cette multitude de monstres qui semblent sortir des colonnes d'où l'artiste indou les a tirés pour frapper de terreur l'esprit superstitieux des dévots.

L'aspect général est grandiose et produit une profonde impression sur l'esprit du visiteur. Ce n'est pas une étude spéciale de chaque statue que demande un temple de ce genre, il faut se contenter de jeter un coup d'œil sur l'ensemble, il faut' avancer rapidement au milieu de ces yalis, de ces monstres de toutes sortes, de ces êtres aux formes bizarres, au regard cruel , aux poses étranges; on se croit alors sous l'empire d'un rêve fantastique. Car ces pagodes du Deccan sont une création de la fantaisie; les architectes indous ne se livrent pas à une étude raisonnée et approfondie du beau; ils ne s'occupent point des proportions; les rè-

La salle d'audience du palais de Trimal-Naïk, à Madoura. — Dessin de H. Clerget d'après l'album photographique de M. Grandidier.

gles de l'art, telles qu'elles sont établies dans nos contrées, sont par eux méconnues et foulées aux pieds. Qu'on ne recherche donc point dans chaque statue l'idéal de la forme, la simplicité et la vérité de l'expression qui est le triomphe des grands maîtres : les figures ne respirent que la cruauté, à moins qu'elles ne soient sans vie , dans une froide immobilité ; le corps est torturé ou disloqué; les artistes indous n'ont point copié de modèles, cherchant le beau et tâchant d'approcher le plus possible de la perfection : c'est tin rêve de malade en délire qu'ils ont sculpté en pierre; mais les images de ce rêve , si horribles qu'elles soient, ne sont pas sans grandeur.

A qui n'est-il pas arrivé de laisser son imagination errer follement à l'aventure et visiter des mondes étranges peuplés d'êtres fantastiques? Eh bien! ce sont ces conceptions incroyables, ces élucubrations insensées qu'ils ont réalisées dans le temple de Madoura et

qui se déroulent, écrites dans le granit, sous les yeux du voyageur. Il n'est pas, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, jusqu'aux couleurs grossières dont les brahmanes ont maladroitement bariolé la plupart des statues qui, dans la demi-obscurité de ces vastes galeries , ne leur donnent un aspect bizarre et même effrayant.

Quand on songe que les colonnes sculptées en ronde bosse et décorées sur les faces de mille ornements divers, figurines, feuillages, guirlandes, sont toutes monolithes, on ne peut s'empêcher de s'étonner du travail et du temps qu'ont dû coûter à des générations d'hommes ces œuvres gigantesques, des dépenses considérables qu'ont sans aucun doute entraînées ces monuments merveilleux. Les architectes indous semblent s'être proposé avant tout autre but celui de vaincre la difficulté.

Le palais de Tirumalaye Nayakar est, après le grand

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~M Muï*i ï

temple de Çiva , le monument le plus important de Madoura et l'un des plus curieux de l'Inde, où l'on trouve peu d'édifices de ce genre. Il couvrait autrefois une immense étendue de terrain : aujourd'hui il tombe en ruine. Heureusement il reste encore la belle salle du Durbar ou salle du trône, qui, malgré son état de délabrement, conserve un aspect grandiose et permet au visiteur de se rendre compte de ce qu'a dû être le palais à l'époque de la splendeur des Nayakars de Madoura.

L'extérieur de cet édifice est des plus pittoresques grâce à la teinte noire que lui ont donnée les siècles et aux plantes qui poussent entre les fentes des pierrps ou couronnent les pans des murailles à demi tombées ; les dômes rectangulaires ou carrés , percés d'une foule d'ouvertures, ajoutent à l'effet de l'ensemble. Je ne crois pas cependant qu'il ait jamais eu ce caractère grandiose que représentent les grands édifices européens. Les artistes Indous n'ont jamais pu se plier aux exigences d'un plan uniforme ; ils obéissent à la fantaisie du moment , sans se préoccuper de ce qui a été fait précédemment et de ce qu'il reste à faire ; aussi l'aspect extérieur est-il le plus souvent mesquin ; ils n'arrivent qu'à former un assemblage plus ou moins considérable de bâtiments.

Les Indous sont des ouvriers de détail et non des architectes capables d'une conceplion d'ensemble ; leurs mœurs , leurs habitudes , leur religion, tout repose sur des détails. Ils bâtissent par juxtaposition , aussi leurs constructions manquent de cette unité qui nécessite la largeur des vues et un plan arrêté à l'avance.

Le palais de Madoura , élevé par Tirumalaye , le dixième rajah de la dynastie Nayakare, dont le règne dura de 1621 à 1660, renferme beaucoup de salles couvertes de terrasses et de dômes qui reposent sur des piliers massifs et dont le st\lc rappelle l'architecture musulmane.

Les sessions de la cour se tiennent dans l'ancienne salle du trône des rois Nayakars; la porte qui y donne accès aujourd'hui est moderne.

Cette salle, comme celle de Tanjore, est entourée d'une colonnade à laquelle on arrive par des marches de pierre ; on compte trois rangées de colonnes assez élevées, mais d'un aspect lourd faute d'un piédestal; elles sont revêtues, suivant la coutume invariable des Indous. d'un épais enduit de chounam. Dans le plafond sont pratiquées plusieurs voûtes, deux rectangulaires au centre des galeries latérales et quatre carrées aux extrémités; elles sont coupées de nombreuses fenêtres , ce qui leur donne un aspect particulier. L'influence musulmane est manifeste dans ce monument ; les détails élégants de l'ornementation des archivoltes, les formes rondes des colonnes, l'absence presque totale de figures humaines

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Palais de Trimal-Naik, a Madoura ! Entrée h la salle d'audience. Dessin de II. Clergct d'après l'album photographique de M. Orandldier

ou de masques d'animaux, les dômes à coupe transversale ogivale, tout indique chez les artistes indous du dix -septième siècle la connaissance des monuments musulmans de Bidjanaggur et d'autres villes tombées sous la domination mongole.

Si le défaut de symétrie, si cher aux Indous, existe encore dans l'espacement des colonnes, il a disparu dans l'ornementation et dans les dômes.

Le plafond des galeries est à peine cintré, souvent même il est plat et formé, à la mode indoue, de briques posées de champ les unes à côté des autres et liées par du mortier. Nous avons déjà vu que ce mode de construction était usité à Tanjore.

Des deux côtés de l'arcade centrale, en lace de laquelle était jadis placé le trône royal, j'ai remarqué non sans étonnement un bas-relief représentanl un ange avec des ailes, semblable à ceux (pie figurent les peintres chrétiens, tenant l'extrémité d'une guirlande sculptée au-dessus de l'archivolte. Entre chaque arcade, se projette en avant des colonnes un monstre qui n'a pas les traits horribles si ordinaires chez les statues indoues; ici on ne voit ni Hanounian , le dieu singe, ni ces autres ligures de divinités plus ou inoins grotesques prodiguées sur les bas-reliefs du palais de Tanjore ou de la galerie de Trirh inopol \ : ces derniers édilices ont un cachet plus éminemment union que le palais de Tirumalaye et datent probablement d'uni- époque antérieure.

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Au-dessus de la grande dalle de marbre noir sur laquelle on étendait les coussins du roi, s'élève un beau dôme, le souerga vitasam ou voûte céleste, qui mesure plus de dix-huit mètres de diamètre ; la hauteur de la coupole au-dessus du trône est d'environ une vingtaine de mètres.

L'ensemble de cette salle péristyle est grandiose, et quand le rajah, revêtu de ses splendides vêtements de soie et d'or, siégeait majestueusement sur son trône enrichi de pierreries et entouré d'une balustrade d'ivoire, au milieu de nombreux courtisans et de milliers de soldats, le spectacle, sous le beau ciel des tropiques, devait être des plus [saisissants.

Je ferai remarquer que tous les palais dont nous avons parlé sont en pierre, mais qu'on ne s'en aperçoit guère par suite du recrépissage en chounam dont les Indous font abus dans tous leurs édifices nationaux ou privés. Les pierres ne sont à leurs yeux que des matériaux plus durables que le bois ou la brique dans leur climat humide ; ils préfèrent le stuc qui se prête facilement à toutes les sortes d'ornements.

Avant de quitter la ville de Madoura, j'allai visiter la pagode péroumale qui est de petite dimension, mais qui n'en mérite pas moins d'être mentionnée. Elle sert, comme le dit fort bien M. Fergusson, de trait d'union entre l'ancienne architecture bouddhiste ou

La nef du Puthu-Mandapam, à Madoura (voy. p. 70)

Dessin de H. Clerget d'après l'album photographique de M. Gr;

indidier.

plutôt l'architecture vichnouvite des premiers temps et celle des temples du sud de l'Inde que nous venons d'étudier; elle offre quelque ressemblance avec les pagodes monolithes de Mahabalipouram. Le sanctuaire, plus grand que dans la plupart des temples du Deccan, est surmonté de la sphère ordinaire qui semble empruntée aux dagobas bouddhistes.

L'Indou qui m'avait promené à travers toutes les merveilles de Madoura, ne fut content qu'après m'avoir conduit à l'hôpital, et à l'ancienne porte du fort, aujourd'hui la maison du juge. C'est là que les anciens rajahs se donnaient le plaisir de combats de bêtes fauves et de luttes.

Les Indous, comme tous les peuples orientaux, ont toujours aimé à mettre en présence dans un espace restreint des animaux féroces, tels que tigres et buffles, éléphants, etc. Aux combats de taureaux qu'applaudissent avec tant d'enthousiasme les Espagnols, aux luttes entre hommes que les Anglais humanitaires encouragent de leurs hourras et de leurs guinées, les princes de l'Orient préfèrent la guerre acharnée du tigre contre le buffle ou de l'éléphant contre l'éléphant; il n'est en effet rien de plus terrible que de voir ces monstres arrachés aux jongles des tropiques se ruer l'un contre l'autre et jouer devant les hommes les scènes émouvantes qui se passent or-

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dinairement loin de nos regards dans la sombre épaisseur des forêts. Le tigre, malgré sa souplesse et sa ruse féline, est en général vaincu par le buffle dont la force brutale, puissamment secondée par des cornes terribles, triompbe souvent de son ennemi. Il est des rajahs qui se donnent le plaisir royal de lancer deux ou trois tigres contre un ou deux buffles dans une enceinte où toutes les péripéties émouvantes du drame sanglant se déroulent sous leurs yeux dans leurs moindres détails. Les tigres ne l'emportent sur les buffles qu'à nombre supérieur; disons-le toutefois, et nos lecteurs n'auront pas de peine à nous croire, qu'après le combat le vainqueur n'est guère dans un meilleur état que le vaincu.

Le buffle sauvage est du reste, à mon avis, l'animal le plus dangereux qu'un chasseur puisse rencontrer. Les bêtes féroces, telles que le lion, le tigre, la panthère, ne sont pas si redoutables qu'on s'est plu à le répéter. L'homme, par sa stature verticale et sa hauteur au-dessus du sol, inspire un sentiment de frayeur à tous les animaux; les plus redoutés d'entre eux ressentent au moins autant de terreur à notre vue que nous pouvons en éprouver nous-mêmes quand nous les rencontrons à l'improviste , non toutefois que, poussés par la laim ou sûrs de n'avoir pas été aperçus, ils ne se jettent parfois sur l'homme, mais c'est là l'exception. Le buffle sauvage est de tous celui sur lequel la peur semble avoir le moins d'effet; lorsque dans les jongles on voit une troupe de buffles lever paisiblement la tête au-dessus des marais où ils aiment à se cacher durant les chaleurs du jour et suivre le chasseur de leur regard fixe et farouche, on ne peut se défendre d'une certaine émotion. Ce sont en effet de ter ribles animaux, et je ne puis en parler sans me rappeler l'histoire que me raconta au sujet de leur férocité un des plus célèbres chasseurs de l'Inde. Mon ami était à la chasse de la panthère dans une jongle du Deccan; quelques officiers anglais l'accompagnaient dans cette partie de plaisir. Un d'eux voyant des buffles sauvages paître au milieu d'une clairière ajuste le plus bel animal du troupeau et réussit à le blesser; c'était un vieux taureau qui, apercevant son agresseur, se précipite tête baissée contre lui en faisant résonner le sol de la prairie de son lourd galop. Le chasseur était près d'un arbre; il abandonne précipitamment sa carabine, et, s'accrochant aux branches, il s'installe hors de la portée de son terrible ennemi. Le buffle, tout sanglant et poussant d'affreux mugissements où la colère se mêlait à la douleur, se met à frapper le tronc de ses cornes puissantes, puis à tenter de déraciner à l'aide de ses sabots l'arbre sur lequel l'Anglais effrayé avait cherché un refuge. Après mille efforts superflus, il part tout à coup d'un trait et s'enfonce dans les profondeurs de la jongle. Rassuré par cette fuite, l'officier descend de son arbre; il se baissait pour ramasser l'arme que dans sa frayeur il avait abandonnée , lorsqu'il entend le galop précipité et le souffle bruyant du buffle qui revenait à la charge ; il se retourne, il veut

fuir..., il est trop tard, hélas! il est renversé, foulé aux pieds, son corps est déchiré en tous sens par les cornes de l'animal en fureur. Mon ami, le major Gripps, eut la triste consolation de tuer de sa balle infaillible, sur le cadavre du pauvre officier, l'animal que rien ne pouvait détourner de sa vengeance. Ce buffle avait simulé une fuite pour surprendre son meurtrier.

Ramnad est situé au sud de Madoura, à une distance de soixante -huit milles; rien d'intéressant entre deux ; route mauvaise , contrée inculte. Depuis Tanjore, du reste, à l'exception des environs immédiats de Trichinopoly et de Madoura, les villages sont rares et le pays peu cultivé.

A vingt-trois milles à l'ouest de Ramnad, par un chemin difficile, après avoir traversé des sables et des marais, j'arrivai au petit village de Mandapam, qu'un bras de mer de trois milles sépare de Ramisouéram, la plus occidentale des nombreuses îles qui relient le continent indien à Ceylan et forment le pont d'Adam : nom donné à ce chapelet d'îlots par les musulmans de l'Inde qui regardent Ceylan comme le paradis terrestre de la Rible , et par conséquent comme la demeure du premier homme ; les Anglais ont adopté la même dénomination.

Un petit bateau me conduisit au port de Pamben. C'est là que réside l'officier chargé de l'administration du district de Ramisouéram, entre une prison où sont entassés les criminels de l'endroit et un phare destiné à guider à travers les bancs du golfe de Manaar les nombreux bateaux indigènes qui vont de la côte de Coromandel, surtout de Negapatam, à Colombo ou à Cochin, et vice versa. Ils traversent le pont d'Adam à l'endroit du chenal que les Anglais creusent depuis vingt-cinq ans. La largeur actuelle du passage de Pamben est de trente mètres, la profondeur de quatre mètres et demi : on doit continuer le travail jusqu'à ce qu'on ait atteint cinq mètres. Un peu plus à l'est se trouve un second chenal moins profond. On ne peut exécuter ces travaux sous-marins qu'aux mois de février, mars, avril, et quelquefois de mai; il faut les interrompre durant le reste de l'année à cause des vents violents qui régnent dans ces parages et qui soulèvent les flots avec trop de fureur.

Des plongeurs qui restent sous l'eau environ quarante-quatre secondes pratiquent des trous dans lesquels on introduit une charge de poudre d'un poids de vingt kilogrammes. Lorsqu'on met le feu à cette poudre, il s'élève une trombe d'eau de plusieurs mètres de hauteur, qui est à craindre pour les dhoneys. Des navires de trois cents tonneaux peuvent passer par le chenal de Pamben. Le nombre de boutres. et bateaux qui mouillent mensuellement dans ce port n'est pas inférieur à six cents en moyenne.

La chaîne d'îles et de bancs qui sont disséminés dans le golfe de Manaar, entre le sud de l'Inde et la pointe nord de Ceylan, est remarquable au point de vue géologique. Ces bancs en effet se sont successivement formés, ainsi que les provinces septentrionales de Cey-

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lan en avant de la base du groupe central des montagnes granitiques par l'accumulation d'une immense quantité de petits polypiers dont les sécrétions calcaires produisent si fréquemment dans les mers de l'Inde les récifs connus sous le nom de bancs de corail.

Sur cette base de madrépores se sont amassés le sable et le gravier que les courants violents de la baie du Bengale enlèvent dans leur cours rapide à la côte de Coromandel dont rabaissement est journalier et qu'ils déposent, lorsque, déviés de leur direction par l'île de Ceylan, et obligés de s'inllécbir pour en contourner les côtes nord et est, ils diminuent de vitesse et laissent par conséquent tomber les matières tenues en suspension dans leurs eaux.

Les' seuls fossiles , mollusques et madrépores que l'on trouve dans ces dépôts modernes appartiennent à des espèces vivant encore de nos jours dans les mers tropicales; beaucoup même ont conservé leur éclat nacré.

Bien loin que l'île de Ceylan ait jadis fait partie du continent indien, et qu'elle en ait été détachée par des commotions violentes, comme on l'a souvent écrit, el'e tend au contraire à s'en rapprocher chaque jour, et le temps n'est probablement pas éloigné, géologiquement parlant, où les deux pays seront réunis.

Dans le golfe de Manaar, les Indous pèchent beaucoup de conques marines, sorte de coquille qui se vend pour les temples, où les jours de fête elle est employée comme trompette sacrée; c'est un monopole du gouvernement de Ceylan, dont le produit s'élève annuellement à six mille francs environ. On recueille aussi dans le même golfe des tripangs ou holothuries qu'on ramasse sur la plage à basse mer ; ces tripangs ressemblent à de gros vers. Après les avoir fait sécher, on les expédie en Chine où les gourmets les achètent fort cher, moins toutefois que les nids d'hirondelle. Le goût de ce mets inconnu à tort sur nos tables d'Europe rappelle le pied de veau ; si la cuisson est très prolongée , selon l'habitude chinoise, le tripang se dissout entièrement et on obtient alors un potage excellent.

Le village de Ramisouéram est à huit milles de Pamben ; j'allai y visiter le temple qui attire chaque année des milliers de pèlerins de toutes les parties de l'Inde. Monté sur un poney du pays, je suivis une route couverte de dalles taillées en polygones plus ou moins irréguliers; ce pavage, utile dans un pays aussi sablonneux, a été fait aux liais de personnes pieuses, dans l'intention de faciliter les pèlerinages. Les fondations dr- même nature ont bordé celle voie de fontaines, où des hommes, spécialement chargés de ce soin, déversent continuellement de l'eau, ce qui permet aux passants de se désaltérer. .le rencontrai en chemin une vingtaine de pèh i i ns, hommes et femmes, qui venaient

de Kasi (Benarès), avec un bagage bien léger sur le dos.

Une large rue, bordée de belles maisons blanchies à la chaux, précède le temple dont le mur d'enceinte est percé de quatre portes. A chacune d'elles, correspond une galerie qui se dirige vers le sanctuaire central; la colonnade concentrique au mur d'enceinte qui entoure le Yimana, l'étang sacré et divers petits temples, coupe par le milieu ces galeries , soutenues en certains endroits par deux rangs de colonnes; il y en a même parfois trois ou quatre.

Beaucoup de ces colonnes sont monolithes, et projettent, sculptées en ronde-bosse, les figures des bienfaiteurs du temple, Rajahs et Beines, qui sont représentés les mains jointes, dans l'attitude de la prière. Malheureusement la plupart de ces fûts énormes et de ces statues de grandeur naturelle sont recouverts d'une couche de chaumam si épaisse, que la matière première, les lignes et les formes disparaissent sous cet enduit grossier; on croirait voir des statuettes de plâtre fabriquées à vil prix. Ce n'est pas tout, les Brahmanes n'ont pas manqué de couvrir les colonnes d'absurdes enluminures rouges, semblables à celles dont sont revêtues toutes les maisons indoues. L'effet général est détruit, et il faut un effort vigoureux de l'esprit pour retrouver dans cet ignoble badigeon le caractère grandiose que devait avoir autrefois cet édifice ; mieux vaudrait, à mon avis, voir la pagode en ruine que déshonorée par la truelle des maçons indigènes.

Cette pagode jouit dans toute l'Inde d'une haute réputation de sainteté; toutefois aucune de ses galeries ne peut être comparée, sous le rapport des idées fantastiques qu'elles font naître, à celles de Madoura, où le voyageur peut se croire momentanément transporté dans un autre monde ; ici surtout l'u'il chercherait en vain les dessins gracieux et élégants dont on peut trouver des exemples sur les bords de la Tumboudra, dans les vénérables ruines de l'ancienne cité de Yijayanagar, ainsi que dans le sanctuaire le plus vénéré du Deccan méridional, le beau temple de Tripoli y, qui se cache à quatre-vingts milles nord-ouest de Madras, dans une gorge des Chants, à peu près interdite aux regards profanes des Musulmans et des Européens.

L'île de Ramisouéram est plantée d'énormes baobabs [Adansonia digitala). Ces arbres qu'on peut surnommer les éléphants de la végétation à cause de leurs formes massives, sont essentiellement africains; comment ontils été importés en Asie? Ils semblent trop vieux pour avoir été plantés par les Portugais. Peut-être ont-ils été introduits par les marchands arabes, qui déjà avant notre ère entretenaient des relations commerciales avec les habitants de Ceylan.

Alfred Ghandidier.

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De Colombo à Kandy et dans le nord de l'île de Ceylau.

Colombo, sur la tôle occidentale de Geylan, est le siège actuel du gouvernement de l'île. Son nom primitif Kalamotta, ou lac du Kalany, rivière qui, débouche dans la mer au nord de la ville, a pris successivement, dans les idiomes européens, sa forme actuelle, en passant par la transformation intermédiaire Kalambon.

Antérieurement à l'occupation européenne, cette ville était déjà fort importante et fort peuplée : parmi les babitants on comptait beaucoup de Maures. Elle coinprend aujourd'hui trois parties distinctes : au centre, est situé le fort qui renferme dans son enceinte tous les édifices du gouvernement et les bureaux des maisons de commerce; au nord de l'esplanade qui entoure le fort, s'étend la ville avec les bazars indigènes; enfin, au sud sont disséminés, sans ordre, au milieu de jardins, les bungalows occupés par les Européens.

L'aspect de ces trois quartiers est très-différent; le fort, dont les murailles ont été élevées par les Hollandais, renferme un vaste espace de terrain couvert de maisons à plusieurs étages, qui datent de la même époque que les fortifications. Celle-ci étaient desti-

nées lors de la prise de possession à protéger la vie et les biens des premiers colons contre les attaques et les pillages incessants des indigènes. Aujourd'hui que l'île entière soumise aux Anglais jouit d'une tranquillité non interrompue depuis de nombreuses années, il n'est plus besoin de prendre les mêmes précautions, et presque aucun Européen ne vit parqué dans l'enceinte des murailles fortifiées. Les anciennes maisons hollandaises servent de bureaux et de magasins, où chaque négociant vient le matin pour ses affaires, mais qu'il quitte le soir pour se rendre à son bungalow construit à la campagne dans un but de confort et mieux adapté au climat.

L'intérieur du fort n'a rien de remarquable. Soi' la place principale, couverte d'un gazon qui n'est vert qu'à la saison des pluies, est construit le palais du gouverneur, édifice de la plus grande simplicité. A gauche, est un immense bâtiment destiné aux bureaux officiels. De l'angle nord, partent deux rues qui traversent la ville; le [thaïe est au milieu de l'une d'elles.

Le style général îles bâtiments n'est nullement dans le goût anglais. Par suite de l'espace restreint, dans lequel devait vivre et se mouvoir une population nom-

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Lreuse, on avait construit des maisons à plusieurs étages , disposition peu convenable dans un climat chaud ; bâties en briques et en mortier, elles n'ont aucune prétention à l'architecture; elles sont massives ; les chambres sont basses et peu spacieuses , mais dans l'intérêt du commerce on leur a fait subir des modifications, et les locaux ont été appropriés aux entreprises industrielles. Quant à l'ameublement, nous nous abstiendrons d'en parler; tout le monde sait que le luxe n'est pas et ne doit pas être dans les habitudes des négociants.

L'éclairage de la ville laisse beaucoup à désirer, et l'on s'étonne à bon droit que le riche gouvernement de cette belle île n'y ait pas encore introduit le gaz, qui donne tant de sécurité et de gaieté le soir à nos cités d'Europe !

La ville noire ou quartier indigène est plutôt une réunion de huttes que de maisons; située sur le bord de la rivière Kalany, elle est traversée par une large rue bordée de boutiques de toute sorte. Nous avons déjà parlé ailleurs du mobilier qui garnit d'ordinaire les maisons indigènes, nous n'y reviendrons donc pas; nous devons remarquer toutefois que contrairement à l'usage des autres Indous, les Çinghalais, dès avant l'ère chrétienne se servaient de sièges, de lits, de tapis de laine, et ornaient leurs meubles d'incrustations d'ivoire. — Ils fabriquaient même des rasoirs et des aiguilles d'acier. Ces divers objets sont toujours en usage, mais la plupart sont aujourd'hui d'importation anglaise.

Colombo était fort bien placée comme siège du gouvernement, lorsque les Européens ne possédaient d'établissements que sur les côtes ouest et sud, et que la cannelle faisait l'objet d'un commerce étendu; il ne se trouve plus aujourd'hui dans une position aussi favorable. La seule raison qu'on puisse invoquer pour le maintien du gouvernement dans cette ville est sa position centrale par rapport à la partie la plus peuplée de l'île, mais elle ne l'est point par rapport au pays en général, et sa rade, qui offre peu de sécurité à l'époque des moussons de sud-ouest, ne justifie nullement le choix qu'en a fait le commerce pour être l'entrepôt des cafés. La belle rade de ïrincomaly présenterait plus d'avantages , surtout si une route carrossable la faisait communiquer avec Kandy. Colombo est une ville saine, mais je ne doute pas que si Trincomaly était plus peuplée et que les jongles environnantes fussent défrichées, elle ne fût très-salubre, surtout si les Européens établissaient leurs bungalows sur des collines au lieu de résider dans la plaine ou dans des bas-fonds.

La population de Ceylan a un caractère tout particulier, qui la distingue des habitants du continent indien et qui me frappa dès mon arrivée. Je sentais l'intérêt croître à mesure que je l'étudiais avec soin.

Les Çinghalais sont de taille moyenne, et leurs membres grêles, quoique bien proportionnés, n'indiquent pas une grande force physique. Ils ont le vi-

sage ovale, les traits fins et efféminés, le teint d'un brun cuivré, moins foncé toutefois que celui des peuples tamouls, les cheveux lisses et d'un beau noir. Les femmes ont une taille élancée et svelte, dont la souplesse est pleine de charmes ; leur tête est gracieuse, mais l'expression de leur regard dénote de la timidité et de l'inquiétude, résultat des coutumes oppressives de l'Orient.

La douceur est le trait caractéristique des Çinghalais. On est étonné de voir chez eux une imagination vive s'allier à une grande gravité; ils n'ont rien de cette pétulance qui se remarque chez les Européens. L'énergie leur manque, et on n'a jamais pu vaincre chez eux la mollesse produite par le climat; insouciants et paresseux, ils sont pusillanimes et rusés. Il ne faut attendre d'eux ni franchise, ni bienveillance, ni générosité.

Ces qualités et ces défauts ne doivent pas être attribués seulement à l'influence du sol et du climat qui ont déterminé la nourriture et la constitution physique des habitants, elles résultent également de la to pographie de l'île qui leur a longtemps permis de se soustraire à tout contact avec les étrangers, et avant tout elles sont la conséquence naturelle de la tyrannie séculaire de gouvernements qui ont pesé sur eux.

Leur intelligence s'est développée par la fréquentation des Européens ; mais leur bassesse s'est accrue à mesure qu'ils ont reconnu leur impuissance, et au lieu de secouer leur indolence naturelle, ils ont appliqué cette intelligence à devenir plus rusés.

Leur imagination mobile, qui s'égare facilement sur une foule d'objets divers, les habitue à se soumettre sans résistance aux événements ; et leur manière d'apprécier les choses tient moins du raisonnement que des impressions du moment. Il y a toujours dans leurs idées quelque chose de vague et d'indécis.

Les Çinghalais professent le bouddhisme ; ils n'ont pas cependant d'opinion très-arrêtée en matière religieuse et ils changent de foi avec une facilité incroyable. Cette versatilité si opposée à la ténacité extraordinaire des Indous pour les superstitions de leurs pères vient de ce que les théories du bouddhisme sont à peu près incompréhensibles et aussi de ce que cette religion est d'une grande tolérance.

Le costume léger des Çinghalais est en rapport avec la chaleur de leur climat, mais à sa forme on peut juger du caractère indolent, des habitudes sédentaires et paresseuses de ce peuple. C'est un simple morceau d'étoffe blanche ou de couleur (comboye) qu'ils roulent autour des reins et qui tombe jusqu'à la cheville , enfermant les jambes dans un fourreau étroit; une petite veste blanche qui s'ouvre sur la poitrine nue complète l'habillement. Les nobles portent une jaquette boutonnée jusqu'au cou. La tête est toujours découverte; les cheveux, qu'ils conservent dans toute leur longueur, sont relevés en arrière en forme de chignon et retenus par un peigne d'écaillé dont la partie supérieure, ar-

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tistement travaillée, s'élève de deux mains au moins au-dessus de la tète ; un autre peigne plus petit, semicirculaire, ramène les cheveux en arrière du front. Ptolémée, il y a plus de dix-sept siècles, désignait les habitants de Geylan sous le nom d'hommes aux cheveux de femmes. Ils marchent nu-pieds; toutefois,

parmi les personnages de distinction, les bas et les chaussures sont aujourd'hui d'un usage général. Les hommes portent des boucles d'oreilles comme les femmes.

La seule différence dans le costume, qui distingue les sexes, c'est que les femmes n'emploient pas comme

Groupe de cocotiers. — Dessin de E. Tournois d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

les hommes les deux peignes dont nous venons de parler et qu'elles mettent un petit canezou fermé sur le devant, mais pas assez court pour laisser à nu la ceinture.

Les voyageurs sont souvent exposés à commettre des erreurs étranges ; que de fois à la vue d'une belle et

longue chevelure ornée de peignes richement ouvragés, un Européen récemment débarqué a pressé le pas dans l'espoir de contempler un joli visage féminin : il ne voyait, hélas! en s.e retournant qu'une paire de moustaches et une barbe noire.

Si les femmes ne dédaignent pas les bijoux d'or et

Portique d'un temple a Tripetty (voy. p. 79). —

Dessin de E. Thérund d'après uno photographie de l'album de M. urandidicr.

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d'argent, elles ne montrent point sons ce rapport autant de vanité que les Indoues du continent.

La langue cinghalaise paraît être aussi ancienne que le sanscrit et le pâli ; elle peut s'écrire sans aucun mot dérivé de ces deux langues. De ce que la plupart des idées fondamentales y sont exprimées par des monosyllabes et que beaucoup de noms sont descriptifs des objets qu'ils représentent, de ce que ce nombre de mots ont une racine commune, on peut tirer la conclusion que cette langue est née dans le pays même de Geylan. Elle devait déjà avoir atteint un certain degré de perfection, lorsque les colons du Magbada (provinces gangétiques) abordèrent dans l'île ; car il n'est pas probable que ceux-ci eussent créé ou perfectionné une langue dont la base n'était pas le pali qu'ils parlaient, tandis qu'ils étaient obligés de donner tous leurs soins et toute leur attention aux travaux agricoles et à l'affermissement de leur influence. Trois siècles avant Jésus-Christ, Mihindo prêchait déjà en langue cinghalaise les doctrines bouddhistes, doctrines métaphysiques et abstraites.

Dans la langue élou, qui se parle de nos jours à Geylan, tout ce qui a rapport aux besoins quotidiens n'est exprimé qu'avec des mots çinghalais, ce qui touche à la religion avec des mots pali, ce qui se rattache aux sciences avec des mots sanscrits; quelques mots tamouls ou telougous s'y sont glissés durant la monarchie malabare. Par une étude attentive de cette langue, on arrive à la conclusion qu'avant l'arrivée de Wijayo, les Çinghalais étaient déjà parvenus à une civilisation avancée.

Bien que les sons soient gutturaux, la langue élou n'est pas aussi dure que celles du sud de l'Inde ; elle est riche, élégante, simple dans sa construction grammaticale. Dans la conversation, et surtout dans les écrits, les tropes et les métaphores abondent.

La langue écrite semble, ainsi que la langue parlée, avoir précédé la conquête de Wijayo; et comme l'écriture phonétique implique toujours l'idée d'une haute civilisation dans le peuple qui en fait usage, on tirerait encore de l'état de Ceylan avant la période historique des conclusions identiques à celles que nous avons précédemment indiquées. Les colons qui ont greffé sur la langue préexistante nombre de mots pali et sanscrits eussent fait adopter leur alphabet, ou tout au moins une modification de cet alphabet à une nation privée de tout signe conventionnel pour représenter ses idées. L'alphabet çinghalais ne se rapproche de l'alphabet nagari (alphabet du sanscrit) que pour l'arrangement des lettres; dans les manuscrits comme dans les anciennes inscriptions, on trouve des caractères différents de ceux en usage aujourd'hui , mais tous assez semblables à ceux des Tamouls.

Ainsi la langue çinghalaise, qui par son génie se rattache au groupe des langues de l'Inde septentrionale, se rapproche par l'écriture des langues du sud. Il est donc probable que les Çinghalais ont eu, dès les âges les plus reculés, des rapports fréquents avec les

Tamouls et qu'ils leur ont emprunté quelques-uns des signes conventionnels dont l'arrangement à une époque postérieure aura été établie d'une manière plus rationnelle et plus méthodique.

Une diligence fait deux fois par jour un service régulier entre Colombo et la ville de Kandy. Le trajet est d'une dizaine d'heures. La route est belle, quoique montueuse , et fort bien entretenue. Je fus heureux de profiter de ce mode de transport, peu oriental, mais rapide et commode, pour me rendre à l'ancienne capitale de l'île.

Les fonds nécessaires à l'entretien dispendieux de ces routes sont levés sous forme d'impôts à des barrières établies en divers points; les voitures, charrettes et animaux payent tous un droit d'après un tarif fort élevé.

S'il est juste que les routes soient entretenues aux frais du commerce qui les utilise, il faudrait cependant que l'impôt fût proportionnel à la somme nécessaire aux dépenses annuelles et qu'il ne fût pas plus lourd qu'il n'est strictement utile pour l'entretien sous peine de porter préjudice aux intéressés. Les sommes reçues ne devraient jamais être détournées de leur destination. On perçoit à Geylan, aux barrières des routes, aux ponts, aux bacs, des droits fort élevés : ainsi, sur la route de Kandy à„Colombo, le montant des recettes n'a pas été inférieur à huit cent mille francs en 1855, et à un million deux cent cinquante mille francs en 1860. Il est certain que non-seulement ce revenu total n'a pas été dépensé sur la route de Kandy, mais n'a même pas été appliqué à améliorer les moyens de communication de l'île. La perception des taxes est affermée à des particuliers.

La route de Colombo à Kandy est fort pittoresque ; on traverse d'abord un pays plat couvert de jacquiers, d'arbres à pain, de palmiers d'espèces diverses, de manguiers et autres arbres fruitiers; on arrive ensuite à la région des collines, puis on gravit le Kataganava, d'où l'on jouit d'une fort belle vue. Au sommet de la montagne se trouve une colonne érigée à la mémoire de l'ingénieur Dawson qui a construit la route. A chaque pas, je rencontrais des chariots, des bêtes de somme, des coulis, les uns se rendant au bord de la mer , les autres se dirigeant vers la région des eaféries. Plus de vingt mille zébus sont employés sur la route de Kandy à transporter le café et le riz.

A peu de distance de la colonne Dawson je trouvai un kuppayam ou hameau de Rodias, parias çinghalais qui habitent le district de Kandy. La réprobation générale qui pèse sur cette race maudite remonte à une époque très-reculée; suivant les traditions les plus accréditées, ils doivent leur origine à une princesse, Navaratna Valli, qui, ayant eu des relations avec un homme de basse caste , échappa à la mort dont la loi punissait ce crime ; expulsée de la société avec son enfant, elle se retira dans la jongle, où vinrent la rejoindre tous les nobles qui, soit pour crime de haute

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trahison, soit pour sacrilège, étaient condamnés à la dégradation et au bannissement.

Le nombre des Rodias est peu considérable; ils se divisent en Tirringas et Halpagay. Ces deux familles, tout en vivant ensemble, ne s'unissent pas entre elles par mariage dans la crainte de se mésallier, car elles prétendent toutes deux à la descendance royale, et il est possible que ces prétentions rivales soient aussi peu fondées Tune que l'autre.

On ne peut s'imaginer une condition plus vile et plus misérable que celle des malheureux Rodias sous les rois de Kandy. Incapables de posséder des terres ou de se livrer au commerce et contraints de vivre à l'écart, loin de toute habitation cinghalaise,

ils n'avaient pas même le droit de s'abriter sous un toit soutenu par deux murs et d'appeler village l'assemblage de leurs huttes. Il leur était interdit de puiser de l'eau aux puits et aux rivières près des villes; ils étaient forcés pour se nourrir d'avoir recours aux aliments les plus repoussants ou au produit de leur chasse. A eux incombait l'obligation do débarrasser la voie publique des cadavres d'animaux, et ils devaient au roi un tribut annuel de cordes en cuir destinées à attacher les éléphants sauvages nou • vellement capturés. C'était leur seule industrie reconnue. Ces malheureux êtres ne pouvaient se couvrir ni la poitrine ni les jambes; un simple lambeau de toile ceignait leurs reins. Lors de mon passage dans ce

çinghalais des côles. Femmes cinghalaises.

Dessins de Émilc Bayard d'aprus l'album photographique de M. Grandidicr.

Kuppayam, cette ancienne coutume était encore en vigueur. En quittant leurs huttes, ils devaient porter autour de la ceinture, tombant à mi-jambe, une feuille sèche de palmier dont le bruit prévient les passants de leur approche. Il leur était enjoint, en outre, de pous se r des cris alin d'avertir ceux qu'ils rencontraient de s'arrêter et de leur donner le temps de s'enfoncer dans les jongles.

Une des punitions les plus redoutées sous les rois de Kandy, pour les femmes de haut rang, était d'être livrées à un Hodia qui leur mettait dans la bouche le bétel qu'il venait de mâcher : c'était une tache indélébile.

Les lois anglaises ont établi une égalité absolue entre tous les habitants du pays. Les Rodias ne sont

donc plus soumis aux humiliations édictées par les règlements de l'ancienne monarchie. Les cruelles prohibitions dont nous venons de parler ont cependant encore une telle inlluence, que ceux qui vivent en dehors du contact journalier des Européens ne cherchent point à sortir de leur abjecte condition. J'ai lu, je sais où, le récit d'une vengeance exercée, il y a peu d'années, par un Rodia contre un de ses concitoyens. Voici le fait qui montre combien les anciens préjugés sont encore vivaces. Un de ces malheureux êtres, poussé par la faim, s'approche pour mendier de la demeure d'un

noble kandien occupé à surveiller le battage de son grain. Celui-ci lui jette de loin une poignée de riz et lui intime l'ordre de ne pas souiller plus longtemps l'air de sa présence. Le pauvre Rodia supplie à plu-

tOYAGE DANS L'INDE.

sieurs reprises le Çinghalais , au nom de ce qu'il a de plus cher au monde, de lui donner encore un peu de riz pour son père et sa mère. Après plusieurs injonctions inutiles, le mauvais riche lance une pierre au pauvre indigent et l'atteint à la tête. Jetant aussitôt au milieu de l'aire le grain qu'il avait reçu et qu'il tenait dans ses mains, le Rodia s'enfuit dans la jongle. Tout le riz contenu dans cette aire se trouvait ainsi souillé et perdu pour son propriétaire. Le Kandien demanda vengeance au gouvernement anglais, le priant d'envoyer des soldats pour tuer à coups de fusil le misérable qui l'avait offensé. Grand fut son étonnement en apprenant que s'il commettait un pareil acte, il encourrait la peine de mort.

Les Rodias m'ont paru robustes ; leur figure est ex-

pressive; mais une vie d'humiliations et de paresse leur a enlevé toute énergie ; ils ont de la répugnance pour le travail et ils aiment mieux mendier, voler, dire la bonne aventure que cultiver la terre ou exercer une profession honnête. Ils laissent même leurs femmes et leurs filles, qui se font remarquer par une grande beauté, s'abandonner ouvertement au vice. Les plus industrieux font des fouets ou tressent des cordes de cuir ; quelques-uns à peine cultivent de petits champs qu'ils louent moyennant, une redevance annuelle consistant en lanières de cuir. Les hommes ont toujours la tête découverte et les deux sexes ont la poitrine et les jambes nues. Ils conservent à leurs cheveux toute leur longueur et les attachent derrière la tête. Les femmes portent des bracelets de cuivre aux poignets et un au-

Noble çinghalais de Kandy. Bourgeois çinghalais.

Dessins de Émile Bayard d'après l'album photographique de M. Grandidier.

tre au-dessous du coude droit; elles dansent avec grâce, et tout en dansant maintiennent à l'extrémité de chaque index une plaque de cuivre à laquelle elles impriment un mouvement rapide de rotation.

Chez les Rodias, l'apparence physique l'emporte sur le caractère moral.

Leur chef, qui jadis devait être confirmé dans ses fonctions par le geôlier de Kandy, est nommé aujourd'hui par l'administration anglaise.

Les Rodias parlent un idiome ou jargon qui se rapporte à la langue çinghalaise.

Leur religion est un bouddhisme corrompu par des superstitions grossières, auquel ils joignent, comme les autres Çinghalais, l'adoration des yakkhos, esprits

doués de pouvoirs surnaturels. Il ne leur est pas permis de pénétrer dans les temples; cependant on a vu des moines bouddhistes ne pas dédaigner de se rendre au milieu d'eux pour leur exposer les doctrines de leur religion ; aux princes qui leur adressaient des reproches à ce sujet, ils répondirent que le bouddhisme n'admettait aucune distinction entre les grands de la terre et les êtres issus de cette race méprisée.

Les mariages s'accomplissent sans cérémonies chez les Rodias ; les parents eux-mêmes ne sont pas prévenus. Les funérailles sont simples; on enveloppe le corps dans une natte, et l'enterrement n'a lieu que le septième jour. Les amis du défunt se réunissent dans son ancienne demeure pour prendre un repas préparé

Détails de sculptures d'un péristyle .1 Tripctly (voy. p. 7 ')• — Lessin de E. Thcrond d'après une photOijr.iptiic do l'allium do M. OrUUUdlM

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par les plus proches parents. Ces pauvres créatures ne trouvent même pas parmi les médecins de la plus basse classe des hommes qui consentent à franchir le seuil de leurs huttes; les prescriptions sont faites sur la simple description de la maladie. Il n'est pas jusqu'au bétail des Rodias qui ne participe à l'horreur que les Cinghalais éprouvent pour leurs maîtres. Les bœufs doivent avoir un fragment de noix de coco autour du cou, comme marque distinctive.

Peu après, la diligence me déposait à Kandy. Cette ville, située au centre de l'île, a été longtemps la capitale de l'ancienne monarchie cinghalaise. C'est là que les derniers rois s'étaient réfugiés pour éviter les attaques incessantes à des Malabars et plus tard celles des Portugais. Aujourd'hui, c'est un simple cheflieu de province. Kandy occupe un bassin formé par l'élargissement de la vallée du Mahavella- Ganga et des montagnes boisées et verdoyantes dont le cadre offre un aspect des plus pittoresques. Un endiguement pratiqué en travers de la vallée a formé le lac artificiel de deux milles de circonférence qui alimente la ville d'eau excellente et ajoute à la beauté du site. Au centre de ce lac se trouve la poudrière, jadis maison de plaisance et harem des rajahs.

L'altitude de la ville au-dessus du niveau de la mer est de cinq cent cinq mètres; le climat y est fort agréable et les pluies y sont abondantes, sans présenter toutefois cette régularité qu'on trouve en d'autres parties de l'île. Tandis qu'en effet les moussons sud-ouest amènent des pluies sur la côte en avril et en mai et les moussons nord-est en novembre et décembre, la région des montagnes n'éprouve pas les effets de ces vents, et il y pleut indistinctement toute l'année.

Peu d'édifices méritent d'être cités; le palais d'été du gouverneur est bâti au milieu d'un parc sur le versant de la Muttna-Patna, colline conique au pied de laquelle s'étend la ville. Sur cette colline, en pleine jongle, on a tracé une promenade d'où l'on jouit d'une vue étendue sur le pays environnant, promenade appelée du nom de sa fondatrice lady Hornton.

Le temple bouddhique est sur la place principale, au bord du lac ; c'est tout ce qui reste aujourd'hui de l'ancien Kandy. La ville a été prise deux fois par les Portugais et une fois par les Hollandais qui ne trouvèrent que ruines et décombres lorsqu'ils y entrèrent. En 1803, lors de l'attaque par les Anglais, le roi y mit le feu et elle devint la proie des flammes, d'autant plus facilement que les lois somptuaires des Çinghalais en interdisaient aux particuliers d'employer la pierre dans la construction de leurs demeures, de les élever audessus d'un simple rez-de-chaussée et d'y pratiquer des fenêtres. Le palais du roi lui-même a été détruit à cette époque, et les seuls débris que le temps et le feu aient respectés sont le temple et le pavillon octogonal d'où le monarque nouvellement élu se montrait à son peuple. Je mentionnerai également quelques colonnes en bois sculpté qu'on a placées dans la salle du tribunal.

Le temple bouddhique ne présente rien de remarquable. Un fossé large et profond entoure l'édifice du côté de l'entrée à laquelle donne accès un escalier de plusieurs marches. Au centre de la cour intérieure s'élève le sanctuaire que recommande aux bouddhistes de toute l'Asie la relique sainte entre toutes qu'il contient. C'est là, en effet, que derrière un épais grillage de fer sont renfermés sous de nombreux cadenas les caranduas (reliquaires d'argent doré en forme de cloche), où sur une fleur de lotus est déposée la dent canine gauche du Bouddha, dent apportée à Ceylan vers le quatrième siècle de notre ère. Les Çinghalais prétendent qu'elle a été conservée par miracle à l'abri des atteintes des profanes étrangers; mais nous savons que c'est simplement la dent d'un animal. Sa forme et sa dimension (cinq centimètres de long sur deux centimètres et demi de diamètre) indiquent assez qu'elle n'a jamais fait partie d'une mâchoire humaine. C'est une adroite substitution faite par les prêtres à la véritable relique qui, prise en 1560 à Jaffna par les Portugais, fut détruite à Goa devant le vice-roi. Les divers caranduas, au nombre de six , enchâssés les uns sur les autres, sont ornés de chaînes d'or, de bijoux, de pierres précieuses de toutes sortes dont on estime la valeur à plus de trois cent mille francs ; ce sont autant d'offrandes faites par les fidèles à la relique vénérée qui attire annuellement un grand nombre de pèlerins. Le sanctuaire est petit ; il est entouré extérieurement d'une colonnade, et un escalier un peu roide conduit à la chapelle, exhaussée au-dessus du sol. Tous les murs, plafonds, piliers sont couverts de bas-reliefs représentant alternativement le soleil et la lune entourés de lions : ce sont les emblèmes de la royauté, qui ne se voyaient jamais que dans les temples et les palais des rajahs.

Quand les Anglais prirent le palais de Kandy, ils eurent bien soin de s'emparer de la célèbre relique, palladium qui assure à ses détenteurs la souveraineté de l'île. Jusqu'à ces derniers temps, l'agent du gouvernement conservait l'une des clefs du reliquaire et le grand-prêtre l'autre, afin que personne ne pût la dérober. Chaque année, il y a exposition solennelle de la fameuse dent ; des milliers de bouddhistes affluent à cette cérémonie; chacun apporte son offrande, qui est pour les prêtres une bonne source de revenus. Aujourd'hui, les castes élevées reçoivent seules l'ordination, qui n'est plus conférée, comme jadis, par un chapitre ou sangha de dix prêtres, mais toujours à Kandy, à la pleine lune du mois de wesak (avril-mai) dans l'un des deux monastères bouddhistes, l'Asghiri, qui a la surintendance du nord de l'île, et le Malouatté, qui a celle du sud. Les goiwansés ou laboureurs, qui composent actuellement la plus haute caste à Ceylan, sont seuls admis aux fonctions du sacerdoce. Aussi les chalias ou tisserands de la côte ouest se sont-ils révoltés contre cette exclusion injuste et contraire aux principes du bouddhisme ; quelques-uns d'entre eux se sont rendus en Birmanie pour y recevoir l'ordination. De là a

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pris naissance une lutte entre les deux classes, lutte qui force les prêtres chalias à étudier les anciens livres, et par conséquent la langue pali, dans laquelle ils sont presque tous rédigés. Il s'ensuit que leur instruction est plus complète que celle des prêtres de caste élevée, qui sont pour la plupart ignorants des vrais principes de leur religion et s'abandonnent à de grossières superstitions. Les novices ordonnés reçoivent à Ceylan le nom de gannounnansés ou membres d'une congrégation, et les prêtres ordonnés celui de théronnansés ou vieillards vénérables.

La ville de Kandy prend chaque année plus de développement et d'importance par suite des nombreuses plantations de café que les Anglais ont faites dans les environs. C'est dans la province centrale qu'on trouve aujourd'hui le plus d'Européens. Ces plantations de café ont sans doute une influence sur la richesse et la prospérité de l'île; cependant ce n'est pas le pays luimême qui profite le plus de ce développement commercial. Les travailleurs sont des Tamouls immigrants qui, après avoir amassé un petit pécule, regagnent au plus vite leur pays; les planteurs sont des Anglais qui viennent passer à Ceylan quelques années et retournent ensuite dans leur patrie: de sorte que non -seulement les produits du sol sont consommés hors de l'Ile, mais encore l'argent provenant de la vente enrichit des étrangers qui n'emploient dans le pays que des objets d'importation étrangère.

Il y a plus de deux siècles que les Hollandais ont planté les premiers pieds de café; mais avec les idées de monopole qui caractérisent leur politique commercial'; ils n'ont jamais cherché à en propager la culture de peur de nuire à leur colonie de Java. Ils avaient du reste choisi pour leurs expériences la côte occidentale, fjui ne remplit aucune des conditions nécessaires à ces plantations. Disons cependant qu'avant l'arrivée des Hollandais le caféier existait déjà dans l'île de Ceylan, où il avait été importé par les Arabes: mais l'usage du grain qui était connu de temps immémorial dans l'Abyssinie, d'où le café est originaire, y était ignoré. Il avait été introduit en Perse ^875), en Syrie, ••il Egypte, en Arabie, à Constantinople , à Venise (1615J, à Marseille (1644), à Londres (1652) et à Paris (1675).

Ce fut en 1825, à Gampola, qu'eut lieu le premier essai d'une plantation régulière; depuis cette époque, l'habileté des planteurs a doublé la valeur réelle du café en en perfectionnant la qualité.

Lors de mon voyage à Ceylan, on comptait six cent quarante-quatre plantations couvrant une étendue de cent trois mille hectares environ, plus douze mille hectares produisant du café sauvage. Le café ne croît bien que sur les pentes abruptes et à une certaine altitude 'de cinq cents à douze cents mètres au dessus du niveau de la mer). Certaines plantations sont pourtant situées à plus de seize cents mètres et les indigènes cultivent le caféier jusque dans les plaines du bord de la nier.

Dans les plantations, les pieds de café sont disposés régulièrement à deux mètres de distance, et on les maintient à une hauteur de un mètre à un mètre vingt : tous les rejetons qui dépassent sont émondés à certaines saisons; on arrose fréquemment les plants dans la sécheresse et on arrache toutes les mauvaises herbes.

L'engrais employé le plus fréquemment est un mélange de fumier de vache et de cendres pulvérisés ; la chaux et le guano ont aussi donné de bons résultats , comme il était facile de le prévoir, puisque le phosphate de chaux et la potasse entrent pour une forte proportion dans le grain du café. Les grains obtenus de cette façon sont connus dans le commerce sous le nom de café de plantation; celui qu'on récolte sur les arbustes abandonnés à eux-mêmes et dont la hauteur ordinaire n'est pas moindre de trois à quatre mètres s'appelle café sauvage ; il est beaucoup moins estimé et se paye moins cher.

Malgré tous les soins donnés par les Anglais à leurs plantations, le climat humide de Ceylan ne permettra jamais d'obtenir un produit d'aussi bonne qualité que celui du climat plus sec de YVvnaad dans l'Inde.

Les dépenses pour établir et faire valoir une plantation sont considérables. Le prix d'achat des terrains domaniaux est réellement trop élevé, ce qu'il faut attribuer à la fièvre de spéculation qui a gagné beaucoup d'Anglais. Ainsi, de 1833 à 1851, il a été vendu au prix de 12 053 050 francs, en 17 341 lots, 187 028 hectares dont un peu plus de la moitié était en culture lors de mon passage à Kandy. Pour défricher un hectare de terre couvert de jongle, il faut compter sur une dépense de 100 à 140 francs. Les Çinghalais se refusent au travail des champs: n'ayant aucun moyen de les y forcer, on est contraint de recourir aux bras des immigrants qu'on amène du Deccan et dont trop souvent même le nombre est insuffisant. Cependant, en 1863, on m'a assuré qu'il n'y avait pas moins de cent mille Tamouls occupés aux plantations. Je crois ce chiffre exagéré. Depuis dix-huit ans, il a été introduit à Ceylan 950 000 immigrants: il n'en est pas sorti plus de 480 000. La moyenne annuelle semblerait être de 40 à 55 000 travailleurs, dont un tiers environ est victime du climat humide et relativement froid du pays montagneux, où l'appât du gain plutôt que la misère les a entraînés. Les lièvres font en effet de ter- ! ribles ravages parmi eux. La journée de ces hommes ne revient pas à moins de soixante-quinze centimes en moyenne, et il faut de plus les nourrir avec du riz importé de l'Inde; ils peuvent en outre quitter les plantations au moment où on a le plus besoin de leurs services. Aussi les planteurs sont-ils loin de réussir tous; beaucoup se ruinent, surtout ceux qui, cédant à la lièvre de la spéculation, ont acheté à des prix tresélevés ces terrains pierreux situés au sud-ouest des montagnes, terrains qui ne sont propres à aucune culture et dont le déboisement exerce nue fâcheuse influence, et sur la température qui devient ainsi plus chaude et sur le sol i|uc fécondent moins les pluies.

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Le grain de café est séché dans sa pulpe au soleil et envoyé ainsi à Colombo où, dans des usines spéciales, après avoir été tiré de son enveloppe, il est soumis à une nouvelle dessiccation. Le manque de bras n'est pas pour les planteurs la seule cause des pertes qu'ils éprouvent; les singes, les écureuils, les rats, et des insectes de toutes sortes ravagent souvent des plantations entières, et rendent la culture du café un peu aléatoire. En outre, dans le trajet de Kandy à Colombo, il peut arriver que la récolte soit avariée par les pluies.

On estime qu'un hectare doit produire quinze quintaux de café.

La quantité de café indigène varie peu d'une année

à l'autre; d'ordinaire elle est de trente mille quintaux, mais le café de plantation subit de grandes fluctuations. Ainsi, en prenant les productions des vingt-cinq dernières années et les partageant par périodes quinquennales, nous trouverons 274 360 quintaux pour la première; 701 104 pour la seconde; 1 575 254 pour la troisième; 2 056330 pour la quatrième, et 2 965 655 pour la cinquième ; la quantité de café produite a donc, durant cet espace de vingt-cinq ans, plus que décuplé; en outre, comme il a été dit plus haut, par les soins judicieux donnés à leurs cultures, les planteurs ont obtenu un café de qualité meilleure et par conséquent d'une valeur plus grande. Aussi le prix du café

Prêtre et novices. Marins des Maldives.

Dessins de Émile Bayard d'après l'album photographique de M. Grandidier.

de plantation a monté de 40 fr. 75 c. en 1849; à 67 fr. 50 c. en 1860 et 1 861 les 50 kilos. Le café indigène a varié durant la même période de 22 fr. 25 c. à 41 fr. 85 c. et 50 fr.

Avant de quitter la région centrale, disons quelques mots de ses habitants.

Les Kandiens ont une constitution plus robuste, les membres moins délicats, les traits moins efféminés que leurs compatriotes du littoral ; leurs épaules vigoureuses, leur poitrine large, leurs jambes courtes, mais musculeuses, sont une preuve de l'effet que peut produire le climat sur le développement du corps.

Les mœurs de ces montagnards n'ont point été altérées par les influences étrangères qui ont imprimé un

caractère complexe à celles des habitants des côtes; on retrouve chez eux ces usages primitifs qui puisent leur origine dans les nécessités impérieuses de la vie. Ils n'ont point la timidité et la servilité que nous avons constatées chez les individus des districts maritimes. L'état féodal dans lequel ils ont vécu longtemps a entretenu en eux une énergie et une indépendance rares chez les peuples de l'Inde. La configuratiou du sol leur a en effet permis plus aisément qu'à leurs frères des plaines du nord de conserver leur liberté, que l'aggression vînt de leur propre souverain ou d'usurpateurs étrangers. Il règne encore chez eux cependant cette indolence naturelle à tout peuple qui n'a à lutter contre aucun obstacle matériel pour se procurer les nécessités

de la vie. Il est triste de dire que la tyrannie de leurs maîtres, chefs ou rois, les a façonnés à l'hypocrisie et les a rendus vindicatifs.

Tandis que les Cinghalais de la côte se sont adonnés au commerce et à l'industrie, ceux des hautes régions ont toujours montré de la répulsion pour ce genre d'occupation. Es ont de tout temps évité tout rapport avec l'étranger, et aujourd'hui encore, pour se soustraire, autant que possible à des relations avec les colons anglais, ils cachent leurs villages au milieu de la jongle, à quelques centaines de mètres des sentiers même les moins fréquentés. La présence d'une rizière au milieu des forêts, l'aspect de cimes de cocotiers dénotent seuls

l'existence d'êtres humains dans des lieux qu'autrement on croirait inhabités. Dans ces contrées où la nature a rassemblé tant de richesses, les rapports d'homme à homme qui seraient assurément utiles au bonheur de tous, ne sont point cependant indispensables, et les indigènes aiment leur solitude où ils jouissent à profusion de toutes sortes de biens.

Les Cinghalais des montagnes ont pour leurs chefs un respect traditionnel, et sont très-attachés à leurs anciens usages. Leur costume diffère de celui des Cinghalais des plaines, en ce qu'ils ne portent point habituellement de veste; ce vêtement est en efl'et exclusivement réservé aux nobles qui s'en parent dans les

Chef de village. Maures marchands d'étoffes.

Dessins de Emile Bayard d'après l'album photographique de M. orandidier.

cérémonies; ils laissent à leur chevelure toute sa longueur, sans la retenir par un peigne. Des lois somptuaires et des injonctions religieuses déterminent au reste le vêtement particulier à chaque classe; la plupart sont encore en usage de nos jours chez les Kantiens, malgré l'abolition des castes prononcée par le gouvernement anglais.

La longueur des jupons en forme de fourreaux qu'hommes et femmes portent indistinctement dans les montagnes comme dans la plaine et qui semble la partie du costume national à laquelle ils attachent la plus grande importance, était jadis proportionnelle à la position sociale de l'individu.

Pour les parias , ce fourreau ne pouvait dépasser le

genou. Les hommes et les femmes de caste inférieure avaient la poitrine nue. Entre les chefs eux-mêmes, il y avait, et il y a encore, une différence dans la manière de porter le comboye ; après l'avoir roulé deux ou trois fois autour des hanches et des jambes, ils forment autour des reins une ceinture plus ou moins volumineuse , dont la dimension dépend du rang. Les nobles se distinguent, en outre, du peuple par leur coiffure extraordinaire. C'est une sorte de béret en tuile blanche. Les classes inférieures s'entourent simplement la tète d'un foulard , en ne laissant à nu que le sommet. Le roi avait seul le privilège de porter des sandales. Les prohibitions, telles que celle de porter des chaînes et ornements en or et eu argent, sont en-

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core scrupuleusement observées par les Kandiens qui s'opposent de tout leur pouvoir aux empiétements des castes inférieures.

Le cheval est le seul moyen de transport dont on puisse faire usage dans le nord de l'île de Geylan où les sentiers sont étroits et en fort mauvais état. Je m'étais donc procuré une monture et je l'envoyai m'attendre à Matella où je préférai me rendre par la diligence qui fait le service postal entre les deux villes.

De Matella, je poussai rapidement jusqu'à Damboul, village, situé à quarante-cinq milles de Kandy et célèbre par les temples bouddhiques établis dans les grottes naturelles de la Colline-Rocheuse qui se trouve dans son voisinage. Isolée au milieu de la plaine, cette colline semble un îlot détaché de la région où s'élève la masse centrale des montagnes.

Les grottes bouddhiques sont formées par des voûtes de rochers que le ciseau de l'ouvrier n'a pas touchés ; ce n'est que dans les murs de façade et de séparation qu'on voit le travail de l'homme.

Les collines sont semées, çà'et là, de quelques arbrisseaux, mais elles ont surtout sur le versant nord un aspect particulier de désolation ; leur altitude totale est d'environ cent soixante mètres.

Chassé du trône par des usurpateurs malabars et obligé de se réfugier durant quelques années dans ces grottes naturelles , Walagam Bahou les transforma en temples, lorsqu'il revint au pouvoir quatre-vingt-six ans avant Jésus-Christ. Ces grottes s'ouvrent sur le versant sud de la colline qui est coupé à pic ; on y arrive péniblement par un sentier très -abrupt. Devant les temples s'élèvent quelques cocotiers et des messua ferrea dont les fleurs blanches odoriférantes sont chaque jour déposées aux pieds des statues du Bouddha. On voit encore les ruines d'un dagoba, le Sama, qui date de Walagam Bahou.

Un simple toit de chaume couvre la galerie qui précède les grottes. J'ai compté cinq sanctuaires établis sous la saillie du rocher, et séparés les uns des autres par des murs de brique. On reconnaît aisément à l'inclinaison et aux inégalités du plafond, malgré toutes les peintures dont il est recouvert, que le ciseau n'a jamais touché cette partie du temple. Le premier sanctuaire est connu sous le nom de Maha-Dewa-Wiharé ou temple du Grand-Dieu; il mesure dix-sept mètres cinquante centimètres.

Le fond est occupé par un autel de onze mètres cinquante de long, sur lequel est couchée une colossale statue du Bouddha dans l'état du Nirvana, c'est-à-dire de mort complète ; on assure qu'autel et statue sont taillés dans le roc, ce dont je n'ai pu m'assurer à cause de l'enduit épais de chounam dont ils sont revêtus. En face de la tête du Bouddha est placée l'image de Vichnou représenté avec la figure noire dans la position où il se trouvait à la mort de Gotama, lorsqu'il reçut la recommandation de veiller sur Lanka et sur la dynastie de Wijayo.

Je signalerai en outre dans le même sanctuaire trois

autres statues du Bouddha et celles de deux de ses disciples bien-aimés.

Le second temple ou Maha-Raja-Wiharé a cinquantedeux mètres de long sur trente-trois mètres cinquante centimètres de profondeur; à l'entrée, le plafond mesure sept mètres de haut, mais cette hauteur va en diminuant graduellement jusqu'au fond ; le sol est couvert de nombreux médaillons réprésentant tous le Bouddha assis dans l'attitude d'une profonde méditation; cette répétition à l'infini d'un même objet dans l'ornementation des édifices est un des traits particuliers à l'architecture asiatique, et montre la grande pauvreté d'imagination des artistes indigènes.

On a peint aussi quelques scènes intéressantes de l'histoire çinghalaise, mêlées, çà et là, de figures de saints bouddhiques. J'ai surtout admiré l'arrivée à Ceylan de Wijayo et de ses sept cents compagnons que l'enchanteresse Kuveny enferme dans un souterrain ; la cérémonie dans laquelle un roi çinghalais laboure un champ de riz avec une charrue d'or traînée par ses éléphants favoris ; la plantation à Anouradhapoura d'une branche de. l'arbre sacré, sous lequel Gotama a obtenu la haute dignité de Bouddha ; la construction du Thouparamo ; le combat de Douttagamini et de l'usurpateur Elala.

Toutes ces fresques sont intéressantes non -seulement comme spécimen de la peinture çinghalaise, mais aussi au point de vue de l'étude des anciens usages; le dessin ne supporte pas l'examen; il n'y a ni perspective , ni proportions , et il en est des personnages peints comme des statues ; ils ont une roideur toute conventionnelle. Ce sanctuaire contient en outre un petit dagoba, cinquante-trois statues du Bouddha, la plupart assises et plus grandes que nature , une de Walagam Bahou 1 le fondateur, et une autre de Kirti- Nissanga, le restaurateur de ces temples. Je mentionnerai encore les statues de Vichnou, de Rama et de la déesse Patini dont les bouddhistes ont mêlé le culte à leurs croyances plus pures.

A l'extrémité de la grotte, des fissures du roc donnent passage à des infiltrations d'eau, qu'on recueille dévotement pour l'employer à des usages religieux; aucun bouddhiste n'oserait boire de cette eau, malgré sa limpidité, de peur d'encourir la colère du Bouddha.

Le troisième sanctuaire mesure vingt-deux mètres cinquante centimètres sur quinze mètres de large, les murs sont couverts de fresques ; il contient vingt et une statues du Bouddha, dont une ne mesure pas moins de neuf mètres cinquante centimètres et celle de Kirtisri, qui durant son règne ( 1 747 à 1761) construisit ce temple.

Les deux autres sanctuaires sont petits et ne méritent pas de fixer l'attention.

En résumé, il y a à Damboul cent vingt-sept statues dont cent vingt du seul Bouddha, presque toutes plus

1. Walagam Bahou porte un comboye çinghalais de fine mousseline, enroulé autour de la ceinture et retenu par une écharpe. Les trous de ses oreilles m'ont frappé par leur dimension anormale.

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grandes que nature. Ces dernières ont toutes la tête entourée d'une auréole à anneaux concentriques de diverses couleurs en imitation de ces beaux halos crue l'on voit autour du soleil lorsque l'air est très-chargé d'humidité. On explique l'origine de ces auréoles en disant que le culte du soleil, ayant été jadis répandu dans toute l'Inde, les couronnes lumineuses qui entourent quelquefois ce dieu ont été de tout temps regardées comme un emblème de la divinité. Au début, l'auréole enveloppait le corps entier; plus tard, on s'est contenté de la placer sur la tête que les artistes bouddhistes ont surmonté en outre d'un Tiraspatha, sorte de tlamme qui manque dans les statues des provinces occidentales de l'Inde ; il est vraisemblable que cette llamme a été empruntée aux statues du Bengale où la religion bouddhique a adopté bien des parties du rituel védique primitif.

Quelques moines bouddhistes regardent le tiraspatha comme un symbole indiquant l'annihilation des cinq sens, l'état de Nirvana ; je ne saurais partager cette opinion, car il est évident pour moi que s'il en était ainsi, on ne la metlrait pas sur la tête des Bouddhas assis en méditation sous l'ombre du liguier d'Ourouwela, ou prêchant la vérité aux hommes. Le Bouddha est toujours représenté vêtu de la robe sacerdotale.

A l'entrée de ces temples est sculptée dans le roc une inscription en cinghalais qui constate que Kirti Nissanga a restauré les temples de Damboul saccagés par les Malabars et qu'il a fait dorer toutes les statues ; à ce titre, il ordonne de substituer à l'ancien nom de Damboul Galla celui non moins harmonieux, mais plus ! mg, de Souarna Ghirighuhaya qui signifie montagne dorée. Cette inscription commence ainsi (c'est le rajah lui-même qui parle) : Je suis le souverain Seigneur, •tescendant des rois illustres de Kalinga, je suis le nonarquc plein de munificence qu'on a surnommé le grand guerrier, le héros invincible. Je suis le roi que la majesté environne d'une brillante auréole, je suis celui qui est plein de sagesse et de bonté, etc.

Les moines, aux soins desquels sont confiés ces temples, ont leurs habitations sur le versant sud de la colline; ils sont possesseurs de nombreux villages et de terres étendues, donations des anciens rois.

J'eus la satisfaction, tout en visitant ces grottes, d'assister à une cérémonie qui m'impressionna par sa simplicité et sa grandeur; les pratiques extérieures du Bouddhisme rappellent quelques-uns des offices de nos églises catholiques.

Le mode d'adoration bouddhiste est simple ; dans tous les paya orientaux, il est d'usage qu'un inférieur D'approche jamais de son supérieur sans lui ollïir des présents; aussi les Cinghalais n'entrent-ils dans leurs temples, qu'avec des offrandes de (leurs, de riz, d'étoffe ou di- quelque menue pièce de monnaie. Les mains

t. Les hymnes védiques sont consacrées, non aux innombrables idoles du brahmanisme moilerne, mais aux forces, aux phénomène* do la nature. Au premier rang, par la date et l'importance, figure Agny, — le feu personnifié et divinisé.

jointes et élevées à la hauteur du front, les fidèles déposent leur offrande sur l'autel aux pieds du Boudha en invoquant le Sadhu, le bon, l'excellent maître, et après s'être placés sous sa protection, ils confessent le bana 1 (la doctrince par excellence), et se recommandent au clergé. Les offrandes terminées, le peuple s agenouille et le prêtre debout au milieu des assistants récite d'une voix claire les obligations communes de la religion, que l'assemblée répète après lui sentence par sentence. On voit que le culte bouddhiste se réduit à des exhortations publiques et à des offrandes ; il n'y a donc pas adoration réelle dans le culte extérieur, c'est l'ignorance qui a fait considérer le Bouddha comme Dieu, et les cérémonies symboliques et propitiatoires qui ont lieu annuellement doivent leur origine au mélange du Bouddhisme avec les superstitions brahmaniques. C'est aux jours poya et orepasatha. c'est-à-dire à la nouvelle et à la pleine lune, que les Bouddhistes vont au temple porter leurs présents et écouter la lecture, des discours du Bouddha ou l'explication de ses doctrines; une partie de la journée doit être consacrée à des méditations religieuses. Les moines ont la tête rasée et découverte ; cette obligation leur est imposée pour mettre un frein à leur vanité, la chevelure étant pour les Cinghalais un ornement qui contribue à rehausser la beauté de la figure humaine. Ils ont trois robes de couleur jaune couleur sacrée à Ceylan) , le sanghati, l'outtavasangha, et le antarawasako ; ces robes sont de simples morceaux d'étoffe dont ils entourent leur corps, laissant nus l'épaule et le bras droit. Bien que la règle veuille que le vêtemenl du prêtre soit comme le linceul qui couvre un squelette, et satisfasse à la décence sans attirer l'attention, c'est un vêtement digne et élégant. Les robes doivent être confectionnées et teintes dans l'espace d'une journée. Il est même des parties de Ceylan où le matin on récolte et file le coton, et où l'on tisse et teint l'étoile avant le coucher du soleil.

Du sommet de la colline de Damboul, on domine tout le pays environnant, la vue est fort belle surtout lorsqu'une atmosphère claire et limpide permet d'apercevoir les montagnes et les vallées de Matella et les plaines boisées de Nioura Kalawa.

Continuant ma route vers le nord-est, je trouvai à quinze milles le roc de Sighiri qui se dresse au milieu de la plaine et dont les faces à pic produisent un effet des plus curieux; c'est là qu'en 478, se réfugia, pour échapper à la vengeance de son frère, Sighiri Kasoumbou , surnommé Kaçyapa le parricide, qui avait eu L'atrocfl cruauté d'ensevelir dans un mur son père, encore vivant, afin de s'emparer du trône. Les ruines de l'ancienne forteresse existent encore , elles n'ont qu'un intérêt historique. On ne peut atteindre le sommet de ce rocher qu'au moyen d'échelles de corde.

Avant d'arriver à Sighiri. je fus témoin d'une de 1. Bana, parole.

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ces curieuses migrations de poissons hors de leur élément naturel et dont beaucoup d'auteurs ont déjà parlé : le soleil venait de se lever, et une épaisse rosée mouillait encore les herbes de la jongle ; à un détour de la route, je me trouvai tout .à coup au milieu d'une troupe de petites perches (anabas scandens) , qui émigrait d'un marais près de se dessécher vers un autre bassin encore rempli. Ces perches ont une longueur de dix à quinze centimètres. Avec les nageoires pectorales étendues horizontalement, elles se maintiennent en équilibre ; les opercules des branchies , qui sont fortement dentés, tour à tour ouverts et fermés, donnaient à leur corps un mouvement de progression lent, mais fort sensible.

Ces migrations ne sont possibles qu'aux poissons à qui une organisation particulière permet de conserver

quelque temps leurs branchies humides, tout en étant hors de l'eau ; ces poissons sont connus des naturalistes sous le nom de pharyngiens labyrinthiformes ; ils ont dans la tête des cellules aquifères, vrai réservoir où ils peuvent conserver longtemps de l'eau pour humecter leurs organes respiratoires.

On assure avoir vu quelquefois ces mêmes poissons grimpant sur les arbres à l'aide des opercules dentés de leurs branchies et de leur nageoire caudale ; ce fait toutefois n'est qu'accidentel. Les auteurs grecs avaient déjà connaissance de ces migrations de poissons ; Hérodote, Aristote, Théophraste en parlent dans leurs écrits.

Un autre phénomène non moins digne d'attention est l'apparition du jour au lendemain, dans les étangs qui sont tout à coup inondés par des pluies torrentiel-

Acacias platiformes. — Dessin de A. de Bar d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

les, d'une foule de ces poissons adultes et à leur taille naturelle. Les perches cinghalaises ont la faculté de s'ensevelir pendant les mois de grande sécheresse dans l'argile qui forme le fond des lacs, et à la chute des pluies de sortir de leur léthargie.

Les Çinghalais, qui sont au fait de ces mœurs souterraines, n'ont pas recours aux engins de pêche lorsqu'ils veulent avoir du poisson pendant la saison sèche ; ils prennent une bêche et labourent le fond des étangs desséchés jusqu'à une profondeur de vingt-cinq à cinquante centimètres; souvent, dans une seule pelletée de terre, ils prennent plusieurs poissons qui, réveillés de leur sommeil , se mettent à frétiller. Ces poissons ont leurs fonctions vitales momentanément suspendues par privation d'eau.

Il en est de même de certains mollusques (Ampullaria et Mrlama) et de certains coléoptères aquatiques qu'on trouve ensevelis dans l'argile.

Mais si les poissons des étangs çinghalais offrent au touriste un sujet d'études intéressant, ils ne sont pas une ressource pour les voyageurs. Leur chair est peu délicate. On les prend à l'hameçon ou au moyen de paniers coniques percés aux deux extrémités, dont la base la plus large est posée au fond de l'étang ; si quelque poisson se trouve pris, ses mouvements l'indiquent au pêcheur, qui s'en empare en introduisant la main par l'angle supérieur de l'engin.

Alfred Grandidieh.

(La suite à la 'prochaine livraison.)

L'arbre de Bouddha. — Dessin de E. Tournois d'après une photographie de L'album de M. Uraudidier.

l'Ai! M. ALIT.KI) GUANMDIEH '.

Aripo. — La y(-chc des perles à Ceylan. — Excursion aux ruines de la cité sainte d'Anaradhapoura.

La pêche des perles . qui me ramenait sur la côte du golfe de Manaar, a lieu dans le mois de mars, époque des plus grands calmes dans l'atmosphère et dans les flots de ces parages, où en d'autres saisons la violence des courants sous -marins ne permettrait pas de plonger facilement.

Sélavatorré on Aripo, ;'i trois niilli'sau sud île la rivière qui porte ce dernier nom, est une ville de chaume et de branchages , qui s'élève à l'époi|ue (1rs pèches pendant un ou deux mois pour donner abii à trente mille Indiens. Les huttes ont à peine une hauteur de quatre à cinq pieds. Durant les vingt-huit dernières années (de 1834 à 1862), il n'y a eu que quinze pèches aux perles. Hn 18b3, il y avait dix-sept ans (pic l'exploitation était momentanément ahanilonnée à cause de la mauvaise direction donnée. (îes quinze années

ont produit au gouvernement dix millions cinq cent mille francs pour une dépense de un million cinq cent mille francs.

(Quelques mois avant l'ouverture de la pèche, les inspecteurs font prendre et ouvrir de dix à douze raille huîtres ; ils publient les dimensions, la qualité et le poids des perles qu'elles contiennent ainsi que leur valeur marchande, pour donner aux spéculateurs une hase sur laquelle ils puissent élahlir leurs calculs.

En novembre 1862, on pécha ainsi douze mille huîtres d'une valeur totale de treize cent cinquantecinq francs.

On lixe ensuite la date de la pèche et le nombre de bateaux jugé nécessaire pour le travail, durant un laps de temps déterminé; en ><;.(, le surintendant avait estimé que la partie du hanc en état d'être exploitée contenait assez d'huitres pour occuper deux cents bateaux durant douze jours ; le nombre des bateaux ve-

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nus à Sélavatorré de la côte de Deccan ayant dépassé deux cents, le sort décida entre les compétiteurs. Les boutres choisis furent divisés en deux flottilles de cent chacune, ayant pour marque distinctive des flammes rouges ou bleues attachées à leurs mâts, et péchant à tour de rôle, de deux jours l'un ; chaque bateau est monté par vingt-trois hommes, dix plongeurs, dix moundaks ou aides, le sindal ou capitaine, le todaï ou paria chargé de la propreté du navire, et le propriétaire du bateau ou son remplaçant; il y a par chaque paire de plongeurs une pierre à plonger , pierre cylindrique du poids de quinze kilogrammes qui est attachée à une corde.

Les bancs d'huîtres sont à douze milles de la côte d'Aripo ; les bateaux de la flottille quittent tous le port, où ils sont rangés en file le long du rivage , à un coup de canon tiré à minuit ; la pêche commence à six heures du matin, sur le point précis fixé par l'inspecteur, au signal donné par le brick du gouvernement, qui est ancré sur le banc même pour surveiller l'opération; elle dure jusqu'à midi précis.

J'étais à six heures sur le lieu de la pêche où m'avait transporté le brick mis gracieusement à ma disposition par le gouvernement anglais ; de tous les bateaux groupés côte à côte, je vis, au signal donné par le canon, cinq plongeurs mettre le pied sur la pierre, et, tenant la corde d'une main, se laisser couler au fond avec un panier qu'ils s'empressent de remplir pendant les quarante-cinq ou cinquante secondes qu'ils peuvent passer sous l'eau ; ils reviennent alors à la surface, et leur aide remonte d'abord la pierre, puis le panier; le pion geur qui a, durant ce temps, repris haleine, plonge de nouveau. Quand il est fatigué, il regagne le bateau, et son compagnon le remplace. Ainsi travaille chaque paire de plongeurs pendant six heures consécutives ; c'est un métier très pénible. A midi, ils plongent une dernière fois et la pêche du jour est close.

La profondeur des bancs d'huîtres qui reposent sur du corail et du sable, varie de douze à vingt mètres. Les Tamouls sont d'excellents plongeurs , quoique d'ordinaire ils ne restent sous l'eau que quarante à cinquante secondes ; ils peuvent plonger jusqu'à quatrevingts et même quatre-vingt-quatre fois de suite; mais ce séjour prolongé les fatigue beaucoup, et ils ne sont plus capables de recommencer aussi .promptement. A chaque excursion sous-marine, ils rapportent de trentecinq à quarante-cinq huîtres, mais, dans le nombre, il s'en trouve souvent de mortes, et qui par conséquent sont ouvertes et sans valeur. Chaque paire de plongeurs met le produit de sa pêche à part, de sorte que le travail, comme le hasard, préside au gain de chacun. On a vu des bateaux rapporter jusqu'à trente-six mille huîtres, mais c'est un cas tout à fait exceptionnel, et la moyenne est de quatre à huit mille. Au retour, chacun porte son butin au Kotou, ou dépôt du gouvernement, et en forme quatre parts égales, dont une, au choix de l'inspecteur , revient au plongeur comme salaire de son travail. Celui-ci doit prendre sur son

lot le cinquième qui revient au tindal, et puis le tiers du reste qui est le payement des deux aides. Un jour sur sept de pêche le produit est abandonné par les plongeurs et le capitaine au maître du dhoney. Ces divers lots sont détaillés aux spéculateurs qui n'ont pas le moyen d'acheter un millier d'huîtres au gouvernement; le gain des plongeurs varie de six à treize francs par jour. Si le métier est dur, il est donc du moins rémunérateur. Cet abandon du quart des huîtres aux plongeurs est le moyen le plus sûr de se procurer des bras, d'obtenir des Indiens, en peu de temps, un travail considérable, et de n'avoir pas l'ennui de réclamations ultérieures. L'appât d'un gain élevé, quoique éventuel , plaît à leur cupidité plus qu'un salaire fixe, mais moindre. Comme bateaux et plongeurs ont tous leur numéro d'ordre et que le kotou est divisé en compartiments numérotés, chaque équipage et chaque matelot connaît la place exacte où il doit déposer ses huîtres; il n'y a jamais de difficultés.

La vente des huîtres à perles appartenant au gouvernement a lieu au Katcherry, où l'inspecteur les adjuge par lots de mille au plus haut enchérisseur, qui a le droit de prendre un certain nombre de lots au même prix, pourvu qu'il exprime son intention immédiatement. Les achats sont au comptant, et l'inspecteur délivre un bon sur le kotou, pour le nombre convenu. Le prix est très-variable, non-seulement dans la même saison, mais aussi dans le même jour ; la moyenne est d'environ cent cinquante francs le mille. Les huîtres une fois livrées aux acheteurs sont mises en sacs et exposées au soleil; les vers ont en trois ou quatre jours consommé toute la chair. Au début de la pêche cependant la corruption n'est totale qu'après huit ou dix jours, le nombre de mouches et de larves n'étant pas suffisant pour la besogne qu'on confie à leur activité ; on lave ensuite soigneusement le résidu, et on jette les valves débarrassées de leurs impuretés ; le restant, qui est composé de sable, de fragments de coquille, de corail et de perles, est sèche au soleil et tamisé ; des hommes examinent poignée par poignée cette matière pulvérulente, et y récoltent les perles qu'ils mettent précieusement de côté; chaque poignée passe sous l'inspection successive de trois hommes.

Il n'est pas besoin de dire que ce n'est pas au milieu des kotous particuliers où se manipulent ces matières animales que j'allais me promener pour respirer l'air frais de la mer.

Les pêches sont très-souvent interrompues par les maladies épidémiques qu'ont engendrées les kotous, vrai foyer de corruption, et il devient impossible de continuer l'exploitation.

Un plongeur anglais est attaché à l'inspection des bancs d'huîtres de Sélavatorré ; muni du scaphandre, il descend sous l'eau afin de se rendre compte du nombre et de l'âge des huîtres. Je devais profiter de l'occasion pour aller faire une promenade sous-marine, lorsque les fièvres me forcèrent à ajourner mon projet. Cet appareil, du reste, est impropre à la pêche, à cause de

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la gène qu'on éprouve à se Laisser avec un vêtement de cuir aussi épais.

Lorsque la pêche est trop tardive, on trouve les sept huitièmes des huîtres mortes, par conséquent ouvertes et sans perles. A l'expiration des douze jours fixés par l'exploitation, si le banc n'est pas épuisé, comme cela est arrivé lors de mon passage, on permet indistinctement à tous les bateaux de prendre part à l'opération.

Ma curiosité satisfaite à l'égard de ces pêcheries célèbres, je revins sur mes pas vers Anouradhapoura. La route de Sélévatorré à l'ancienne capitale de l'île passe sur la digue de l'étang du Géant, un de ces magnifiques lacs de création humaine comme les creusait autrefois l'industrie indienne; il en existe partout dans le Deccan et dans les provinces nord de (Jeylan. Les indigènes savaient conquérir des terrains fertiles

Gravé cJki Eriiard

sur des sables :i r 1 1 1 1 • s : ils les Mitonnaient de canaux et d'étangs qui y entretenaient la verdure et la vie; ils les défrichaient cl les plantaient.

Ce que l'homme avait créé, la nature l'a détruit. Aujourd'hui, on ne retrouve que les restes de ces <i-uvi es gigantesques : œuvres d'autant plus dignes de notre admiration qu'elles témoignent de la part des princes le désir d'être utiles à leurs sujets et de contribuer à leur bonheur.

Le mode de construction consistait à élever une digue en travers d'une vallée dans laquelle se déverse un cours d'eau; l'endigucmenl se composait d'un talus en terre revêtu souvent intérieurement de pierres. En voyant l'étang du Géant, qui cependant n'a jamais été terminé, on ne peut qu'être étonné de la puissance que possédait la nation capable d'entreprendre un travail hydraulique d'une telle étendue. La digue a plusieurs milles de longueur, et sa largeur dépasse cent mètres

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Il devait faire partie d'un vaste système d'irrigation qui aurait fonctionné au moyen du Ghit Aar, canal alimenté par la rivière Aripo ; mais comme ces travaux datent de la fin de la monarchie çinglialaise, époque où les arts étaient tombés en décadence, les niveaux furent

mal pris, et on s'aperçut trop tard que le lit du cana était plus bas que l'étang; il ne fut donc jamais d'aucune utilité.

Anouradhapoura (ville d'Anouradha) 1 , située en pleine jongle sur la rive gauche de l' Aripo et à une

,4 ïËTÊA'K

Moropadoué ou porte menant à l'arbre de Bouddha. — Dessin de A. de Bar d:après une photographie de

l'album de M. Grandidier.

vingtaine de lieues de l'embouchure de cette rivière, fut fondée en 504 avant Jésus-Christ par Anouradha, ministre de Wijayo et beau-frère du roi Pandouwasa ; elle devint le siège du gouvernement des rois de

Lanka (ancien ^nom de Geylan) sous Pandou Kabhaya, cinquième roi de la dynastie Wijayenne, en 370 avant Jésus -Christ; elle resta la capitale du royaume çinghalais jusqu'en 769, époque à laquelle Aggrabodhi IV

Palais de Bronze. — Dessin de A. de Bar d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

chercha un refuge à Pollanarroua contre les incursions incessantes des Malabars.

Revenons maintenant à l'ancienne capitale de la mo-

I. Ou Anarajapoura, la ville des quatre-vingt-dix rajahs. Il n'a régné cependant dans cette capitale que quatre-vingt-deux rois in-

narchie çinglialaise. Nous lisons dans une des ancienchroniques la description suivante de la ville avant l'ère chrétienne : « Anouradhapoura est plein de tem-

digènes; si l'on compte les usurpateurs, on aurait un nombie de quatre-vingt-dix-huit monarques.

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pies et de palais dont les flèches dorées étincellent au soleil; les rues sont semées au centre de saLle blanc, sur les côtés de sable noir, et de distance en distance, s'élèvent des arches, formées de bambous, que décorent des fleurs et des drapeaux. Des milliers d'habitants, des éléphants, des chevaux, des zébus, des palanquins, des voitures et des chariots encombrent sans cesse ces rues. Au milieu de la foule des passants qu'appellent leurs affaires , on trouve des hommes dont le métier est d'amuser les autres, tels que danseurs, sorciers, musiciens.

« Il y a deux rues principales : Chandrawan Kalang (du nord au sud) et Mahavehanam Vadia (de l'est à

l'ouest] ; elles ne contiennent chacune pas moins de dix mille maisons, la plupart grandes et richement ornementées. Les petites rues sont innombrables.

« Le palais du roi est un édiGce remarquable et construit dans de vastes proportions. Quelques-uns des bâtiments ont deux et même trois étages. Qui pourrait dire l'étendue de terrain occupée par cette ville?»

Où s'élevait jadis une cité riche et populeuse, je n'ai rencontré que de misérables huttes servant de demeure à un petit nombre d'indigènes. Les ruines attestent seules l'antique splendeur d'Anouradhapoura.

Le tracé des deux rues principales dont parle la

Dagoha lUianvclly. — Dessin de A. de Bar d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

pompeuse description que nous venons de citer se distingue encore dans le fourré. C'est le long de ces grandes rues que s'élevaient les plus beaux monuments de la cité sainte.

Les principales de ces ruines sont : le Lolia-I'asado et les Thoupos. Le Loha Pasado ou Lowa Maliapaya (palais de bronze) fut construit en 164 avant J. G. par Douttagamini , prince qui aux vertus d'un roi joignait la piété d'un religieux. C'était un monastère à mille cellules, qui, élevé sur une base de seize cents colonnes, était tout couvert de sculptures dorées. Il fut souvent restauré et même réédi(ié par les successeurs vie Dottagamini. Pour iloimer mie idée de ce palais,

nous citerons le passage suivant du Mahawanso, écrit au cinquième siècle de notre ère'.

H Le souverain seigneur de Lanka , le généreux rajah Douttagamini, ayant formé le projet de créer le Loha Pasado, fit déposer à chacune des portes huit lacks deux millions de francs), mille vêlements et des vases remplis, les uns de sucre, les autres de beurre ou de miel pour payer les ouvriers, car il ne voulut pas, en cette occasion, avoir recours au travail forcé, et il décida que les ouvriers recevraient un juste salaire. Le palais. île lorme carrée, mesurait cent coudées

I. Ce passage est extrait de la traduction atlgl LiM par I urnotir.

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de chaque côté, et ses neuf étages s'élevaient à une hauteur égale.

« A chaque étage, existaient cent chambres, toutes ornées avec la plus grande magnificence. Les murs étaient rehaussés d'ornements en perles de verre, étincelantes comme des pierres précieuses, et de guirlandes d'or que reliaient entre elles des fleurs incrustées de gemmes.

« Au centre du palais, était une salle toute dorée que supportaient des piliers ornés de Dewatas (dieux), de lions et animaux divers. Au fond de cette salle, couraient sur les murs des rinceaux de perles fines; les côtés étaient décorés de perles de verre. Des encoignures pendaient des bouquets de fleurs, formés de pierres précieuses. Au milieu, s'élevait un trône en ivoire, orné d'emblèmes du soleil (en or), de la lune (en argent) et des étoiles (en perles) . Auprès de ce magnifique trône, que recouvrait une étoffe d'une valeur ines-

timable, était déposé un éventail d'ivoire de la plus grande beauté (insigne du grand prêtre ! et était étendu le parasol blanc, emblème du pouvoir royal.

« Tout était de la plus grande magnificence, la salle centrale, le trône et le parasol.

« Le rajah fit placer dans les chambres des lits, des chaises, des tapis de laine d'une grande valeur. La cuillère employée à la cuisine du riz était d'or. Il serait difficile de décrire toutes les recherches de ce palais.

« Cet édifice, auquel quatre portes donnaient entrée, était entouré d'un mur de stuc et couvert de plaques de bronze; de là vint le nom de Loha Pasado ou monastère de bronze. Il resplendissait comme les palais célestes. »

Du Loha Pasado, ce palais-monastère, il ne reste aujourd'hui que les seize cents piliers sur lesquels s'élevaient jadis les neuf étages si richement ornementés. Ces piliers, tous de forme carrée, occupent un

isÉài; — m . É :msm

Pierre demi-circulaire. — Eessin de A. de Bar d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

espace quadrangulaire, quarante sur chaque face, qui mesure soixante-un mètres cinquante centimètres.

A l'exception de quelques piliers taillés avec soin et même ornés de sculptures au sommet, ils conservent presque tous les marques des coins employés par les ouvriers pour les extraire des blocs de la carrière. Ils sont disposés sans ordre régulier, et, provenant de quelque édifice en ruine, ils ont dû être apportés lors de la restauration partielle du Loha Pasado par Dhatou- Sena. Ils étaient autrefois recouverts de stuc. — Quelques architraves de pierre indiquent qu'il existait au centre une salle carrée de huit colonnes de côté, peutêtre la salle dorée où était le trône d'ivoire.

En parcourant cette forêt de pierre qu'a envahie la jongle, j'ai été frappé de l'irrégularité qui existe dans la hauteur, la circonférence et l'espacement des colonnes des diverses rangées. De l'extérieur du palais au centre, la circonférence augmente graduellement et

l'espacement diminue ; la hauteur des colonnes centrales est supérieure d'environ un mètre à celle des autres colonnes. De cette disposition particulière, j'ai naturellement conclu que tout le poids de l'édifice reposait sur le centre et que le palais avait la forme pyramidale ; la surface de chaque étage diminuait en raison de l'élévation.

Cette forme de construction, qui se retrouve dans beaucoup de pays orientaux, a pris son origine dans la difficulté d'élever en bois un palais de plusieurs étages, avec une façade perpendiculaire. Les architectes, peu accoutumés à construire de semblables édifices, dans un pays où le roi seul pouvait posséder une maison à étages, ont dû, dans leur inexpérience, préférer le mode de construction le plus facile et le plus solide.

A l'extrémité delà place dont le Loha Pasado occupe un côté, s'élevait le Mahaviharé , temple qui ne présente aujourd'hui d'autre intérêt que le caractère sacré

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dont il est revêtu aux yeux des bouddhistes de toutes les nations : car son enceinte renferme le bogaha, ou arbre vénéré , rejeton du figuier d'Ourouwela ( L'rosligma religiosum) , sous lequel Gotama atteignit la dignité du Bouddha. En rameau de ce végétal a jamais béni fut apporté par Sanghomitta, fille de l'empereur Açoka, et planté sous le règne de Devananpiyatissa, deux cent cinquante ans avant Jésus-Christ. Le Mahawanso donne un long récit des miracles qui se sont accomplis en cette circonstance mémorable : on y lit comment la branche du figuier d'Ourouwela s'est spontanément séparée du tronc, comment elle a été transportée par mer et puis plantée à Anouradhapoura. Depuis cette plantation jusqu'à nos jours, l'arbre victorieux , il'ustre, suprême, sacre, vénérable, n'a cessé d'attirer les hommages et l'adoration des pèlerins bouddhistes venus de toutes les parties de l'Asie. Il n'exisle peut-être aucun autre fétiche, comme le fait

remarquer M. Emerson Tennent, qui ait été l'objet de l'adoration des hommes pendant vingt et un siècles consécutifs.

L'antiquité incontestée de cet arbre m'avait fait supposer que le tronc avait atteint des proportions gigantesques, aussi n'est-ce pas sans surprise, qu'après avoir successivement gravi cinq terrasses rectangulaires, élevées de sept mètres au-dessus du sol environnant, j'ai aperçu trois troncs dont le plus grand avait tout au plus une circonférence de deux mètres vingt centimètres. Après avoir étudié la distance qui sépare ces troncs et leur inclinaison, j'ai acquis la conviction que j'avais simplement sous les yeux les branches d'un arbre aujourd'hui enseveli sous la terre qui remplit les cinq terrasses. Les prêtres, profitant de la facilité avec laquelle l' Urosligma religiosum pousse des racines à l'instar de ses congénères, construisent une terrasse dès que le tronc prin-

Support de table à olTrancic. — Dessin de A. de Uar d'après une photographie de t'albam de M. Oraedidier.

cipal vient à se pourrir et ne laissent sortir de terre que les branches vivaces qui prennent bientôt racine. On a déjà eu recours cinq fois à ce procédé, il n'est donc pas étonnant que l'arbre sacré, planté par Dcvananpiyàlissa, vive toujours. La porte par laquelle on se rend à la seconde terrasse est ornementée, ainsi que celles de tous les viharés bouddhistes; au centre, on aperçoit un masque de lion fsans mâchoire inférieure), et de chaque côté, des Makares. animaux fabuleux au corps de poisson et à trompe d'éléphant dont l'image se trouvait parmi les cent huit marques que portent les planles des pieds de tous les Bouddhas. An bas des escaliers existent comme toujours des Btèles Semblables à celles dont j'ai parlé ailleurs.

Ces terrasses d'où s'élance le bogaha, sont situées au milieu d'une vaste enceinte qui renferme deux bustes colossaux du Bouddha; mais ce qui e4 le plus digne d'attention, ce sont les deux pierres demi-circu-

laires placées au bas des escaliers du moromadoué t u porte d'entrée. Couvertes de sculptures d'animaux et de rameaux de feuillage, elles sont d'une exécution et d'un dessin lrès-reman|uahles. En dehors du Mahavihaiv, j'ai heurté, çà et là, sur le sol quelques taureaux sculptés dont la présence indique le passage à Anouradhapoura des envahisseurs malabars, adorateurs de Çiva, et plus loin des lions accroupis, qui jadis ornaient le (ùt de colonnes Auxquelles ils ont Survécu.

Anouradhapoura possédait de nombreuses salles d ( Jnposatha, salles d'assemblée où les piètres se réunbs aient deux fois par mois pour la lecture des commandements du Bouddha H pour la confession générale qu'a ordonnée leur maître. J'en ai vu des restes dans la jongle. Les ruines de l'une d'elles, peu distantes du Huanwelli, à droite de la roule d'Aripo, consistent en quatre rangées de huit colonnes monolithes taillées avec soin ; des chapiteaux carrés les couronnent ; la

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sculpture de l'abaque représente des Yakkhos dans l'attitude des cariatides qui semblent soutenir le toit comme pour bonorer le caractère sacré des prêtres. La partie extérieure des colonnes, à l'exception des quatre placées aux coins, sont sans sculpture; la salle était entourée d'un mur récrépi à la chaux.

On ne peut s'éloigner de ces antiques lieux de pèlerinage, sans citer deux cuves monolithes en granit,

dont les parois extérieures sont décorées de pilastres attiques simples; l'une d'elles mesure plus de trois mètres de longueur et a une capacité de quatre mille quatre cent cinquante • deux litres, elle servait à recevoir le riz ou cangy qu'envoyaient les rajahs pour la nourriture des moines du Viharé-Thouparama ; la dimension de ce plat de pierre n'étonnera pas quand on saura que dans certains monuments d'Anouradhapoura

Statue de Bouddha dans l'enceinte de l'arbre acre. — Dessin de A. de Bar d'après une photographie

de l'album de M. Grandidier.

on comptait jusqu'à cinq mille prêtres, tous doués d'un vigoureux appétit , comme il convient à des gens exempts de peine et de soucis. Aujourd'hui encore, à la pleine lune de juin, lorsque les pèlerins viennent visiter le figuier sacré et les dagobas, ils jettent en passant devant la plus grande de ces cuves une poignée de riz grillé.

En m'enfonçant dans la jongle, j'ai pu voir aussi les

deux auges, deux monolithes : l'un, de quinze mètres, et l'autre, de dix-huit mètres cinquante centimètres de longueur, qui servaient de mangeoire aux éléphants des rajahs.

Mais les ruines qui donnent au sol de la vieille cité l'apparence d'une plaine boisée, hérissée çà et là de collines coniques, sont celles des Dagobas ou thoupos. On appelle ainsi du mot sanscrit Sthoupa, amas, des mo-

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numents hémisphériques ou hémi-ellipsoïdaux élevés en l'honneur du Bouddha. Il faut distinguer les thoupos proprement dits ou topes commémoratif's , et les dagobas (de dhalou. reliques, et gablian, sanctuaire) ou topes bâtis sur des reliques. Il y a à Anouradhapoura deux dagobas et cinq thoupos principaux : ce sont, de tous les monuments, les plus intéressants. On sait, en efiet, que la religion bouddhiste à son origine n'admetmettait aucun temple, et que l'introduction du culte des images du Bouddha a été postérieure au commencement de notre ère. Dans les premiers siècles, les thoupos étaient les seuls édifices religieux.

Ces monuments s'élèvent au milieu de deux enceintes ou plate-formes concentriques : le Gajammalouè ou grande esplanade, toujours quadrangulaire, et le SalapalaU, terrasse carrée ou circulaire, élevée de deux à trois mètres au-dessus du niveau général. Les murs sont en pierre et surmontés d'une corniche ornée d'une

moulure arrondie. Quatre moromadoués ou portes précédées d'un escalier, à la rampe sculptée, donnant accès dans le Gajammalouè, bâti sur un soubassement de pierre, sont aujourd'hui tous en ruines. Aux deux côtés de ces portes était l'emplacement réservé aux gardiens. La première marche de l'escalier était toujours flanquée de deux stèles de granit portant en haut relief l'image d'un Dewata ou Dieu escorté d'un Yakkho et surmonté du Naga ou cobra capella.

Les Cinghalais donnent à ces figures le nom de dorotouparés, gardiens de portes.

Au centre du Salapatalé s'élève le thoupo. ,Le thoupo comprend quatre parties distinctes :

1° Le soubassement circulaire;

2° Le dôme hémi-ellipsoïdal ou le corps du tope;

3° Le tie ayant la forme d'un parallélipipède ;

4° La flèche.

Le soubassement qui donne à l'édifice de l'élégance

h ob»\ïv^ ses?

Ruines d'un temple à gauche du Thouparama. — Dessin de A. de Bar d'après une photographie de M. Grandidier.

est le plus souvent en briques, quelquefois en pierre ou en marbre blanc (dolomie).

Le dôme est la partie la plus considérable et la plus importante du monument. Dans les dagobas primitifs c'était le support du tie ou reliquaire.

Le tie était primitivement le sanctuaire où on renfermait les reliques; le Mahawanso dit en effet qu'on les déposait au sommet du thoupo, dans des reliquaires de forme carrée. Plus tard, dans les monuments purement commémoratifs, le tie n'a plus été considéré que comme le couronnement de l'édifice.

La flèche terminale, aujourd'hui simple ornement, se terminait autrefois par de petits reliquaires ou Gavanduas ayant la forme de cloche, où on renfermait des pierreries et des objets d'offrande.

Tous les thoupos sont construits en briques, et ces matériaux, tout désagrégés qu'ils sont, conservent après vingt siècles leur forme primitive. Dans l'intérieur du

thoupo, elles sont liées par un ciment de terre argileuse ; extérieurement l'édifice était recouvert de stuc blanc poli comme le marbre.

En énumérant ces monuments du sud au nord, on rencontre d'abord une solitaire colonne, encore debout au pied d'un tertre couvert d'une épaisse végétation. Ce sont les restes d'un Dagoba, érigé en 161 avant Jésus-Christ, parDoutougaimounu, descendant légitime de Visajo, sur la place même où un usurpateur du nom d'Elala avait été vaincu et tué. Gomme beaucoup d'autres usurpateurs Elala a laissé après lui une mémoire légendaire et vénérée, et même dans les jours actuels les Çingalais n'approchent pas de la tombe du chef vaincu sans une crainte respectueuse et n'aiment pas à la voir profanée par les regards des étrangers.

Un peu au nord-ouest de la tombe d'Elala sont les débris de Miri-si-Vettiye-Dagoba, élevé par le même Doutougaimounu, en mémoire de sa restauration ; ce

n'est plus aujourd'hui qu'un monticule de briques dé agrégées et couvertes d'un manteau de verdure.

En traversant la route d'Aripo pour regagner la voie nord et sud de la cité, on ne tarde pas à apercevoir le Ruanwelli construit pour recevoir le dépôt de plusieurs reliques apocryphes du Bouddha; il est aujourd'hui en ruines. De loin ce monument se présente sous l'aspect d'une colline couverte de jongles; ce n'est qu'en approchant du Dagoha qu'on peut reconnaître la main de l'homme dans l'immense amas de briques, presque entièrement caché par la verdure des arbustes et des plantes. En regardant avec soin les contours actuels du Ruamvclli, on peut encore déterminer la place du tie, et se rendre compte de la forme hémisphérique qu'a dû avoir le Dagoha. La hauteur, attribuée par les chroniques cinghalaises du Ruanwelli- Saï, est de cent vingt coudées ou quatre-vingt-trois

mètres ; mais il est probable qu'il n'est queslion que de la ligne tirée obliquement de la base au sommet. La hauteur actuelle est de cinquante-six mètres et son diamètre de cent seize mètres soixante centimètres. Le Salapatalé mesure deux cent trois mètres de côté ; le principal portique est le seul dans Anouradhapoura dont le soubassement soit décoré de deux cordons, l'un formé de bossages carrés, l'autre représentant des tète.; de lions. Le Salapatalé est carré et bien dallé ; un petit sanctuaire a été récemment construit en face de l'escalier, il renferme quelques statues du Bouddha et quelques fresques ayant trait à sa vie ; mais son principal intérêt vient de ce qu'il a été bâti sur les supports sculptés de deux tables d'offrandes. Une troisième est au sud du Dagoha ; c'est une sorte d'autel sur lequel les dévols déposent des fleurs ou d'autres présents. Les sculptures, dont elle est ornée, représentent alternativement un éléphant et un yakko dansant ou jouant

Cuve en pierre. — Dessin de A. de Bar d"après une photographie de l'album de M. Grandidier.

des cymbales ou de la flûte en l'honneur du Bouddha; elles sont gracieuses et les têtes sont expressives.

Ces autels datent, dit-on, de l'an 109 avant Jésus- Christ. Le mur d'enceinte du Salapatalé a été orné de tètes d'éléphants ; on croirait que les corps de ces animaux sont cachés sous l'amas de pierres et portent le thoupo sur leurs épaules massives.

A un kilomètre à l'orient du Ruanvelly-Dagoha. sYlèvent les restes de l'Abhayagiri, érigé l'an 87 avant notre ère en commémoration de l'expulsion des souve ■ rains malabars. Dans l'origine il fut sans doute le plus remarquable des dagobaa de Ceylan par sa bauteur. Il ne comptait pas moins de quatre cent cinq pieds du niveau du sol à son sommet. Après deux mille ans écoulés, des mutilations et des restaurai ions nombreuses, il mesure encore deux cent quarante pieds d'élévation perpendiculaire. Gomme le Huanvelly il est revêtu d'une épaisse végétation d'arbres et d'arbustes

qui ont pris racine dans les fissures de la maçonnerie, au grand détriment des briques réduites en poussière ou précipitées en amas, entassées à la base du monument.

A l'angle nord-ouest du carrefour formé par la rencontre des deux grandes rues de. la vieille et sainte métropole s'élève le Thouparama, le plus vénéré des da^'obas île Ce\lan: il lui construit par I)e\\ai:a:ipir/atissa, le premier roi bouddhiste de l'île, environ deux cent cinquante ans avant l'ère chrétienne, pour recevoir le dépôt sacré de la clavicule du Bouddha, relique échappée, dit-on, aux flammes du bûcher qui avait consumé le corps du saint Gotamide. Il s'élève au centre d'une plaie-forme circulaire; le soubassement est en dolomie, pierre calcaire blanche que les lois somptuaiies de Langka ne permettent d'employer qu'à la construction des palais royaux et des édilices religieux. Le dôme hémi-ellipsoïdal, en retraite de deux

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mètres trente-cinq centimètres, a sa partie inférieure décorée de moulures lisses et a été récemment recouvert de stuc. Sur les faces est et ouest du tie , est sculptée l'image du soleil; la flèche, ornée de moulures simples, est surmontée d'une boule de cuivre doré.

Quatre rangées concentriques de colonnes monolithes entourent la Dagohé. Ces colonnes à hase carrée et à fût octogone sont couronnées par un chapiteau en corbeille à huit pans ; sur l'abaque sont sculptées des cariatides représentant des Yakkhos. Au-dessus des chapiteaux sont sculptés huit masques de lions que relient entre eux des cordons de perles. Le lion, emblème de la force, de la noblesse, du pouvoir, n'était sculpté que sur les palais et les édifices sacrés ; les colliers de perles étaient spécialement réservés à l'usage des rois ; chaque ornement avait sa signification.

Ces colonnes du Thouparama sont d'un style simple et gracieux. Elles donnent à la Dagobé l'aspect élé-

gant qui fait de cet antique monument un des spécimens les plus intéressants et les plus précieux de l'architecture bouddhiste.

Le Mahawanso rapporte que la clavicule du Bouddha, après avoir opéré de nombreux miracles, fut déposée au sommet du Thouparama, probablement dans le tie ; le dôme du Dagoba fut agrandi deux cent quarante ans après Jésus-Christ.

Dans l'enceinte du Thouparama, au sud du Dagoba, se trouvent les ruines d'un petit édifice où fut déposé, en 400 après Jésus-Christ, le Dalada, ou dent canine droite du Bouddha, lorsque la fille de Gouhasewa, prince de Kalïnga, l'apporta de Dantapoura à Geylan par ordre du roi son père, qui craignait de voir cette relique sacrée tomber entre les mains d'un infidèle, dont les armées menaçaient ses États. Il ne reste aujourd'hui du Dalada Maligawè que les colonnes : quelques-unes attirent l'attention par la curieuse forme de

Jayta-Wana-Rama. — Dessin de A. de Bar d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

leurs chapiteaux, dont les côtés sont profondément évidés et les arêtes en arc de cercle.

Au bas de l'escalier, je signalerai une pierre demicirculaire, divisée en anneaux concentriques qu'ornent des bas-reliefs remarquables; sur l'un sont sculptés des lions, éléphants, chevaux, zébus ; sur un autre court une guirlande de fleurs de lotus ; puis des oies sacrées portant dans leur bec des graines et des racines de la même plante, et divers autres ornements. Ces sculptures sont d'un dessin pur et élégant, les animaux sont imités avec une rare perfection, ils semblent pleins de vie et la pose est naturelle. Ce qui m'a le plus frappé, mérite bien rare dans les œuvres d'art asiatiques, c'est la simplicité de ce bas-relief, qui ne conviendrait guère aujourd'hui au goût et à l'esprit des nations indiennes.

En suivant les vestiges de la grande rue sud-nord l'espace de trois kilomètres au moins de Thouparama,

on arrive au pied du Jayta-Wana-Rama, érigé par un souverain du nom de Maha-Sen, l'an 330 de notre ère. La hauteur de cet édifice est encore de deux cent quarante-neuf pieds, sans compter celle des futaies de haute taille qui couronnent son sommet. On prétend que cet édifice fut destiné dans l'origine par son fondateur à des prêtres hérétiques, et on base cette opinion sur le caractère des gardiens de la principale porte d'entrée, bas-reliefs qui, au lieu des traits consacrés des dieux du panthéon védique, représentent des nains sakkhas, aux jambes torses, au buste démesuré, aux regards sarcastiques.

Peut-être l'hérésie nouvelle provenait- elle 1 de l'admission des Yakkos parmi les dieux bouddhistes, et faut-il attribuer à cette époque seulement toutes les figures de nains dont sont ornés les autels et les colonnes.

AuMoromadoué du Jayta-Wana-Rama, on retrouve en

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place les Kalas ou vases de pierre dont nous avons parlé plus haut ; partout ailleurs ils gisent parmi les décombres. Traversant la première enceinte , large de quatorze mètres, on arrive au Salapatalé, qui est bien dallé et ne mesure pas moins de deux cent trente-neuf mètres de côté. On a calculé que la partie solide de cette terrasse et de la sphère ou thoupo proprement dit renferme cinq cent quarante -quatre mille deux cents mètres cubes ; il y est entré plus de un milliard neuf cent mille milliers de briques, quantité suffisante pour construire un mur de deux cent vingt lieues de longueur, ayant une hauteur de trois mètres et une épaisseur de vingt-cinq centimètres. En revenant à tra-

vers jongles, dans la direction du sud-ouest, on voit encore le Lanka - Ramaya, au centre d'une terrasse circulaire ; des quatre rangées concentriques de colonnes qui l'entouraient, il ne reste que quelques-unes de la première et de la deuxième rangée. La différence de hauteur de ces colonnes prouve qu'elles devaient supporter un toit. Le thoupo a dix mètres de diamètre et onze mètres cinquante centimètres de hauteur.

Lorsque ces monuments, surtout ceux dont la masse rivalise avec les montagnes, étaient recouverts d'un stuc poli et d'une blancheur éclatante, ils présentaient certainement au milieu de la verdure des forets un aspect imposant ; ils devaient plaire tout à la fois, et par l'en-

Jayla-Wanu-H.uiiJ. — Dessin de A. de Bar d'après une photographie de l'album de M. Orandidier.

semble gracieux de leurs principales lignes et par la disposition des diverses parties dont l'œil poivrait embrasser les contours dans tout leur développement, du sommet à la base.

Ces monuments, simples et grandioses, élégants et hardis, marquent une époque dans l'histoire asiatique; ce sont, en effet, les premiers édifices religieux construits par les peuples de L'extrême Orient et, comme nous avons en occasion de le voir, ce sont eux qui ont servi de modèles à toute leur architecture des temps postérieurs ; c'est le germe qui plus tard se développe et produit l'arbre dont les hranches multiples puisent leur existence dans un tronc

commun, et cependant ces branches sont bien distinctes.

l ue ruine vivante au sein de ces ruines mortes, m'attendait un peu à l'ouest du Lanka-Ramaya. Là, un centre d'un petit enclos cultivé, modeste défrichement de ce sol sacré qui retourne à la foret vierge, vit, avec

la qualification de prince et le titre de Suriya-Kour-

nera-Singlia ((ils du soleil et du lion), le chef héréditaire du district actuel d'Anouradltapoura. Son arbre généalogique remonte authentiquemettt à un ancêtre qui accompagna le rejeton sacré de l'arbre fie Houddha dans son voyage de Magadha à Oylan en l'an '.89 avant Jésus-Christ. Comparées à une telle antiquité

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que sont les prétentions nobiliaires de nos plus vieilles familles d'Europe? Je vis entre ses mains un carandua qui jusqu'à la fin du siècle dernier a orné, dit-on, la flèche du Ruanvelly. Il est en vermeil ciselé, s'ouvre au moyen d'un système particulier de serrure, et a dû contenir plusieurs reliques et riches offrandes. Il serait intéressant de connaître d'une manière exacte l'ancienneté de cet objet, dont le travail et la curieuse serrure annoncent un état fort avancé dans l'art de l'orfèvrerie et de la mécanique.

Pendant mon séjour à Anouradhapoura , le grand prêtre de ces ruines tomba malade ; il mourut en quelques jours. J'assistai à ses funérailles. Lorsqu'un bouddhiste est en danger de mort, on envoie chercher un prêtre pour réciter au chevet de son lit le bana (parole sainte). Si le ton du récitatif est favorable à la réflexion, les paroles étant incompréhensibles pour le moribond ne lui sont assurément pas d'un grand

découvert, que portaient les parents et amis, revêtus d'habits bleu foncé qui est la couleur de deuil usitée à Geylan ; les pieds étaient liés et les mains croisées sur la poitrine ; devant le convoi s'avançait un homme battant du tamtam', et suivi des serviteurs avec drapeaux et insignes divers , les prêtres et les parents marchaient derrière le cercueil. Le bûcher avait été préparé dans la jongle même, il était formé de plusieurs couches de bois sec et s'élevait d'un mètre à un mètre vingt centimètres ; aux quatre coins étaient plantés des pieux à l'extrémité desquels flottait un morceau d'étoffe blanche ; de petits cierges brûlaient dans des vases de terre; une légère construction en bambous faisant voûte et ornée de feuilles de cocotier protégeait le tout ; le corps placé sur le bûcher fut recouvert d'une étoffe blanche, et le premier prêtre, tout en imposant les

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