‹ Voyage dans les provinces méridionales de l'IndeChapitre 20 sur 21 · Chow-Chow, par lady Falkland. Londres · texte numérisé non relu

Chow-Chow, par lady Falkland. Londres

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beaucoup déploient un luxe européen; ils aiment à se promener le soir sur l'Esplanade dans de belles voitures toute surchargées d'ornements de métal. Il en est même un qui sort tous les jours dans une calèche attelée de quatre beaux pur-sang conduits par un cocher anglais; c'est sir Jamsetjee Jejeebhoy, le fils du seul natif de l'Inde auquel le gouvernement anglais ait dé^ cerné le titre nobiliaire de baronnet ; il a employé sa

fortune colossale à des œuvres de bienfaisance qui ont rendu sa mémoire chère à ses compatriotes et aux Eunjpéens. Entre les fondations utiles dues à sa mu^ nificence princière, il faut citer celle d'un hôpital au^ quel par reconnaissance on a donné son nom.

J'ai suivi avec le plus vif intérêt les visites des médecins et chirurgiens anglais attachés à cet établissement philanthropique, et sans les faces noires des ma-

Marché au coton : Ouvriers. — Dessin de A. de Ncuvile d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

lades qui ressortaient sur la blancheur des draps , j'eusse pu me croire en Europe. Les salles îles hommes et les salles îles femmes sont séparées; toul esl tenu avec une grande propreté, et la ventilation rsl excellente. On assiste souvent dans cet hôpital à des opérations intéressantes pour la science «pie ims chirurgiens d'Europe n'étudieraient pas -ans fruit. Un fait mérite d'être signalé. C'est la résignation et la patience que les Indous opposent aux souffrances les

plus aiguës. On ne peut dire qu'ils soient insensibles à la douleur, mais il est certain qu'ils la ressentent moins que les peuples d'Europe. La sensibilité île l'homme dépend de son svstème nerveux; si l'endur- ' i^ement du corps à la souffrance provient un peu de l'habitude, il e>l impossible de nier qu'il ne soit principalement dû au peu de développement des libres nerveuses impressionnables. Le mode de vie et l'éducation sédentaire des peuples civilisés du Nord ont une

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influence incontestable sur les nerfs comme sur les muscles, et cette impressionnabilité que nos pères nous transmettent par hérédité s'augmente encore pour . chaque individu par son mode particulier d'existence. J'ai toujours remarqué que les petites souffrances nous paraissaient plus intolérables que les grandes aux peuples orientaux doués d'une sensibilité nerveuse relativement faible.

A l'hôpitalJamsetjee est annexée une école de médecine qui porte le nom de sir Robert Grant, un des

anciens gouverneurs de Bombay. Un musée d'anatomie commençait à se former lors de ma visite à ce bel établissement, et contenait déjà des pièces curieuses.

Il me faut encore citer le collège Elphinstone, dont le nom consacre la mémoire d'un gouverneur qui fit beaucoup pour élever le niveau de l'instruction parmi les indigènes ; plusieurs centaines d'entre eux y reçoivent une éducation européenne, sous la direction d'excellents professeurs anglais, et l'on peut y voir de jeunes Brahmanes et de jeunes Parsis discuter sur Sha-

Marche au coton : Marchands. — Dessin de Emile Bayard d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

kespeare et Milton, ou traiter de questions scientifiques toutes modernes.

Bref, l'éducation a fait dans la présidence de Bombay les progrès les plus remarquables depuis une quarantaine .d'années.

Outre l'école de médecine , le collège dont nous venons de parler, et un autre situé à Pounah, où les élèves reçoivent une éducation supérieure, il y a plusieurs milliers d'écoles, les unes sous la direction de l'évêque anglican, comme l'orphelinat de Byculla

qui est établi sur le modèle de ceux d'Europe, d'autres en grand nombre aux frais de la Society of native Education, d'autres enfin spécialement destinées à certaines castes et subventionnées par de riches in-

digènes.

Entre tous ces établissements, les écoles parsies méritent une mention particulière.

Alfred Grandidier.

Groupe d'enfants parsis. — Dessin de Emile Bayard d'après une photographie de L'album de M. Grandidier.

PAR M. ALFKED GRANDIDIER '.

Bombay (suite). — Elephanta. — Les Bazars. — Les Banyans. — Les Djaines. — L'île de Salcette et les caves de Kanhéri.

Chose inouïe en Orient, Bombay possède des renies de filles. Jusqu'à ces derniers temps, il n'y -'ivait point eu d'institutions semblables dans le reste de l'Inde, et c'est, il me semble, une des meilleures preuves de l'avancement moral des habitants de la présidence de Bombay. Il ne faudrait pas croire cependant que les Indous encouragent de tous leurs efforts L'éducation des femmes; ils sont même d'avis qu'une épouse n'eu vaut pas moins pour n'avoir aucune notion de lecture ou d'écriture. Toutefois ils diffèrent beaucoup sous ce rapport des habitants des autres régions de L'Inde où, naguère encore, les bayadères pouvaient seules,

comme les hétaïres dans l'ancienne Grèce, recevoir une instruction littéraire et artistique,

Il n'est pas jusqu'aux mœurs intimes des familles qui ne s i * ressent» ni de celte progression générale. Les Indous ont de tout temps traité leurs femmes avec dureté et en maîtres impérieux; ils leur protliguenl à chaque instant les noms d'esclave, de servante et aui res aussi gracieux et aussi tendres. A Bombay, elles sont aujourd'hui moins maltraitées et plus estimées que dans les autres parties d»- l'Inde. Pendant mon séjour dans cette ville, il y eut un meeting pour l'amélioration du sort «les veuves, meeting à la tète duquel se trouvaient plusieurs Indous influents par leur position et leur fortune. Personne n'ignore en elle! »|iie

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jadis les veuves devaient suivre leur mari, aussitôt après sa mort, dans un monde meilleur; elles se jetaient ou plutôt on les jetait dans les flammes d'un bûcher, car c'était rarement de bonne volonté qu'elles offraient à leur maître et seigneur le sacrifice de leur vie. On appelle sulli ce sacrifice. J'ai entendu raconter qu'il y a peu d'années , une veuve demanda au gouverneur de Bombay la permission d'élever un bûcher et de s'y brûler en grande cérémonie aux yeux de la foule; l'autorisation ayant été refusée, elle alla mettre son vœu à exécution chez un rajah indépendant. Ces exemples sont rares. Il faut attribuer la plupart des suttis bien plus à la crainte du traitement barbare réservé aux veuves, et à l'amour-propre, surexcité par des doses de narcotique qui paralysent en elles toute force morale et physique, qu'au fanatisme religieux et à un violent amour conjugal. Il est interdit à une

veuve de se remarier et de porter les bijoux, anneaux de nez, bagues d'orteil, boucles d'oreilles, bracelets et autres parures pour lesquelles toute femme indienne est si passionnée ; elle ne peut plus mettre le petit corsage qui soutient le buste, et elle est traitée dans sa propre famille en paria indigne de vivre ; un animal immonde ne. serait pas plus méprisé; c'est à peine si on daigne lui jeter de temps en temps quelques poignées de riz. Le jour où est brûlé le corps du mari, on suspend la veuve réfractaire, la tête en bas, dans la maison mortuaire , et on lui rase les cheveux dans cette position douloureuse ; la souffrance qu'éprouvent les pauvres femmes en subissant cette opération , les épouvante plus que tout le reste. Le meeting, dont j'ai parlé plus haut, témoignait d'un désir sincère d'abolir ces stupides usages et de permettre aux veuves de se remarier. Les anciennes coutumes sont si tyranniques en Orient

Pagode indoue, à Malabar-Hill près Bombay. — Dessin de E. Thérond d'après une pnotographie de l'album de M. Grandidier.

que l'espace d'un siècle sera peut-être nécessaire à leur complète extinction; quoi qu'il en soit, ces tentatives philanthropiques honorent les Indous qui osent protester hautement contre un si odieux préjugé.

La ville de Bombay est le siège d'un évêque anglican qui est placé sous l'autorité de celui de Calcutta. On y compte plusieurs temples. Au sujet de ces édifices religieux, je laisserai la parole à un témoin qui doit à sa position sociale et à ses croyances religieuses une incontestable autorité ; c'est lady Falkland, femme d'un des derniers gouverneurs de la présidence. « Le premier dimanche qui suivit mon arrivée à Bombay, je me rendis au temple de Bycullah ; il ne ressemble guère à ceux d'Angleterre. De grandes fenêtres, fermées par des persiennes, permettent à l'air de circuler librement. Quelques indigènes se tenaient en dehors, appuyés contre le mur. Pourquoi étaient-ils là ? Était-ce la curiosité de voir le gouverneur assister à l'office? Je m'expliquai bientôt

leur présence ; ils étaient chargés de mettre en mouvement les punkas qui pendaient au plafond de l'église. Les cordes attachées à ces immenses éventails passent à travers un trou pratiqué dans le mur, et dès que l'assemblée commence à se réunir, les boys les mettent en mouvement. Il y a un punka pour le ministre officiant, il y en a un pour le prédicateur. Cette installation est indispensable dans l'Inde pour rafraîchir l'air et chasser les mouches et moustiques qui incommoderaient les assistants durant le saint office. Les bancs sont remplacés par des fauteuils, ce que je trouvai bizarre, tout en ne doutant pas que je finirais par m'habituer aux choses étranges qui ne cessaient à chaque instant de frapper mes yeux dans ma nouvelle résidence.

« Après l'offertoire, un homme parcourut le temple, comme il est d'usage en Angleterre , pour recevoir les offrandes de l'assemblée ; mais à ceux qui ne donnaient pas d'argent, il présentait un carré de papier et un crayon

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pour qu'ils v écrivissent leur nom, leur adresse et le montant de leur don. Coutume étrange qui ne laissa pas de m'étonner ! Elle a cependant l'avantage qu'aucun des gentlemen ou ladies occupant une certaine position dans la société, ne peut éviter de faire s'jn offrande, »

Bombay est aussi la résidence d'un des quatre vicaires apostoliques de l'Inde; il relève directement du pape. Il y a plusieurs églises qui reçoivent des subsides du gouvernement anglais. Tous les descendants des Portugais, qui sont en assez grand nombre, professent le culte catholique.

Aucune pagode ne mérite l'attention de l'archéologue à Bombay ou dans ses faubourgs. Celle de Malabar-Hill cependant est assez pittoresque; elle est précédée de deux tours polygones où sont pratiquées de petites niches destinées à recevoir des lampes à huile les jours de fête. Il faut aussi citer le temple de "Walkeshour.

A la pointe Malabar, près du jardin où s'élève le palais du gouverneur, se trouve un petit village bâti sur le versant de la colline. Il est entouré de toute part d'un mur, sauf du côté de la mer; on y entre par une porte près de laquelle est toujours assis, dans l'immobilité d'une statue de plâtre, un vieux brahmane dont la nudité n'est couverte que d'une simple couche de chaux.

Ce village, dont les maisons semblent échelonnées les unes au-dessus des autres, se nomme Walkeshwour , littéralement le « maître du sable. » Le demi-dieu Rama était en voyage , disent les Indiens ; il marchait depuis l'aube du jour sans avoir rencontré une seule source; la soif le faisait cruellement souffrir. Prenant une flèche dans son carquois, il la lança dans le sable du rivage; et aussitôt l'eau jaillit à l'endroit mi'mc où se trouve aujourd'hui un étang. A mi-chemin de l'escalier qui descend à la mer, on voit un petit temple formant un délicieux point de vue.

La ville de Bombay, outre les églises portugaises, les prêches protestants, les pagodes indoues, les temples du feu, contient encore îles s\ nagogiu'S, des sanctuaires djaïncs, des églises arméniennes, et des mosquées. Il ne vient à l'idée de personne do désap-

Pagodc de Walkcshwour. — bi-sgin do E. Thurond d'après une photographie de l'.illium dfl M. Grandidier.

prouver ou de tourner en ridicule les pratiques religieuses des autres cultes; il n'existe pas assurément en Europe, où l'esprit de tolérance a tant de peine à s'enraciner, une semblable liberté morale.

Nous avons déjà eu occasion de parler de l'île d'Éléphanta qui gît dans l'angle sud-est de la rade de Bombay. Ce nom lui a été donné par les Portugais, à cause d'un éléphant colossal en pierre qui se dresse près du lieu de débarquement habituel; cet animal était représenté luttant avec un tigre ; aujourd'hui ce n'est plus qu'une masse informe où l'œil reconnaît à peine la main de l'homme. Les Indigènes donnent à cet îlot le nom de Garapouri ou la ville des Grottes. Sa circonférence

est environ de six milles ; il est formé par deux collines que sépare un étroit vallon; au mois de juillet, collines et vallon étaient entièrement revêtus d'un tapis de verdure et leur aspect était vraiment trèspittoresque.

Le Tour du Monde a déjà publié sur ces temples souterrains une monographie et des illustrations qui nous dispensent d'y ramener aujourd'hui nos lecteurs '. Une discussion après tant d'autres sur l'âge si controversé de ces monuments aurait très - vraisemblement moins d'intérêt qu'une description des bazars de Bombay, où je me suis promené bien souvent avec curiosité et profit.

Là sont étalés les chefsd'œuvre de patience que nous avons tous admirés à l'Exposition universelle dans les salles affectées particulièrement à l'Inde.

Chaque province a son industrie particulière pour laquelle elle est renommée : Ceylan produit des sculptures en bois d'ehène et des bijoux, Cultak do l'orfèvrerie et du filigrane, Yizagapatam des objets en corne de cerf et de buffle, Trichinopoly des chaînes de métal, Ponilichérj îles fauteuils en rotin et des statuettes en bois, Aurnngahad des incrustations d'argent sur métal. Les habitants de Bombay ont aussi leur spécialité : ce sont d'abord de ces meubles en hlackwood (bois noir) si bien fouillés à jour et ressemblant à une dentelle; il est regrettable que les formes n'en soient pas plus

t. VoynRC à la côlr «le Mnlalnr par l'amiral I'Ieur iot do Ijnglc, tome VII du Tour du Monde, p X\.

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gracieuses et plus légères. J ai remarqué également des coffrets, des pupitres, des boîtes de toutes formes et de toutes grandeurs, en Lois de sandal et couverts d'arabesques ou de bas-reliefs. Les travaux sur ivoire sont surtout curieux : réunissant en faisceaux qui forment des dessins réguliers de petites baguettes d'ivoire et de métal, les ouvriers indiens les scient en petites rondelles brillantes avec lesquelles ils font les charmantes mosaïques dont nous ornons nos salons.

Ce sont principalement des Parsis et des Banyans qui tiennent ces magasins de curiosités.

Nous avons déjà parlé en détail des mœurs des Parsis, il nous reste maintenant à décrire celles des Banyans qui forment une portion riche et industrieuse de la population de Bombay.

Les Banyans, dont une des sectes, les bhatiyas, porte un turban de haute forme avec une petite corne sur le front, appartiennent à la religion djaïne.

Dame parsie et sa fille. — Dessin de A. de Neuville d'après une photographie de l'album

de M. Grandidier.

Parmi les érudits, les uns considèrent le djaïnisme comme une religion distincte, les autres comme une secte dissidente du bouddhisme. On ne connaît ni l'époque précise ni le lieu où il prit naissance. C'est dans la province de Goujerat et dans le Maïsour qu'il a de tout temps été et qu'il est encore aujourd'hui le plus répandu ; il a cependant beaucoup de sectateurs à Bombay et même dans le reste de l'Inde.

Nous avons vu précédemment que les bouddhistes ne cherchent pas à remonter à la source des choses et

qu'ils prennent les faits dans leur succession actuelle; en effet il ne faut pas confondre leurs dieux avec l'Être suprême, le créateur que les autres cultes reconnaissent comme le pôle autour duquel tourne le monde. Les Djaïnes admettent l'existence de ce Dieu créateur, mais ils croient(et en cela l'influence des doctrines bouddhistes se fait sentir d'une manière manifeste) qu'il est absurde à un homme de chercher à le comprendre ou à le connaître; suivant leur croyance, on n'y parvient qu'en cessant d'être soi et lorsqu'on est absorbé dans la splendeur di-

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vine. Chez eux, comme chez les bouddhistes, un homme, par une vertu parfaite et une conduite sans tache, peut acquérir l'omniscience et 1 infaillibilité. De même aussi crue, selon les bouddhistes, il y a eu, depuis l'origine des siècles, un nombre incalculable de Bouddhas dont les vingt-quatre derniers seulement sont connus, de même les djaïnes croient à l'existence de vingt-quatre Tirthankars. réformateurs de l'humanité: les deux derniers

sont Parasnath et Mahavira. A l'exemple encore des bouddhistes, ils ne donnent jamais la mort à aucun être quel qu'il soit , et leurs prêtres s'abstiennent de toute nourriture animale. Aussi, avant d'adresser leurs prières aux saints prophètes dont ils suivent les préceptes, ont-ils toujours soin de balayer la place où ils doivent s'asseoir de peur d'écraser quelque insecte; leur bouche est aussi , dans la même occasion . couverte d'un

Femmes de la présidence de Bombay converties au christianisme. — Dessin de Émilc Dayard d'après une photographie de l'album do M. Grandidier.

voile pour empêcher les moustiques ou autres créatures semblables d'y pénétrer avec l'air rcspirable.

Les banvans poussent même si loin cette charité envers les animaux qu'il exista à Bombay, comme sur toute la côte du Concnn, des hôpitaux dotés par de riches négociants, où les vieux zébus, les chiens infirmes, les tortues malades, les perroquets centenaires sont soignés avec respect. .1 ai visité un de ces établissements philozoïques qui couvrait plus d'un hec-

tare. Des hangars, disposés le long des murs, donnent asilr. pendant la nuit cl lors des pluies, à toute latent animale: au centre de vastes cours poudreuses, on distribue tous les jours, aux frais de pieux djaïnes, le fourrage et l'eau nécessaires à l'alimentation des bêtes malades. Comme les puces, les pous et autres insectes malfaisants ont autant de droit à la compassion des banyans que les plus gros animaux et qu'on ne peut les détruire sans commettre un crime de lèse-nature,

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je laisse à penser à mes lecteurs si j'étais à mon aise au milieu de ce monde vivant. Les animaux les plus dangereux trouvent même grâce aux yeux de ces zoophiles; il n'est pas jusqu'au serpent à lunettes, le mortel cobra-capella, qu'ils ne protègent dans la crainte de désobéir aux ordres des Tirthankars ; quelques novateurs audacieux se permettent cependant de tourner la difficulté, en renfermant précieusement le terrible reptile dans une corbeille d'osier qu'ils abandonnent sur un fleuve, au courant des eaux.

Qu'on me permette de raconter une anecdote dont je ne saurais affirmer l'authenticité, mais qui prouve l'esprit minutieux des Indous. Un officier anglais qui aimait à consacrer ses loisirs à l'étude des sciences, avait apporté d'Angleterre un microscope solaire; désirant convaincre un prêtre djaïne de l'absurdité des dogmes de sa religion, il lui fit voir tous les animalcules contenus dans une goutte d'eau qui, imperceptibles à l'œil nu, devenaient d'une taille effrayante grâce au pouvoir grossissant de l'instrument d'optique. A cette vue, le pauvre saint homme se prit à pleurer : « Pourquoi avez-vous empoisonné mon existence? dit-il à son interlocuteur tout surpris d'une semblable émotion; me voilà dès aujourd'hui condamné à ne plus boire une seule goutte d'eau, et je mourrai dans le remords d'avoir toute ma vie désobéi aux plus saints préceptes de notre religion. Malheur à vous! Notre ignorance est plus précieuse que toute votre science. » Peu de jours après, le djaïne, consciencieux et logique, était mort de soif, n'ayant pas voulu détruire les animalcules qu'il savait exister dans l'eau la plus pure.

M. Forbes rapporte une histoire à peu près semblable, dont le dénouaient est moins tragique. L'Indou, mis à l'épreuve du microscope, se contenta de demander l'instrument avec tant d'insistance qu'on finit par ls lui donner. Dès qu'il eut entre ses mains l'objet convoité, il s'empressa de dévisser l'objectif, et, courant vers une pierre, il le brisa en mille pièces.

« Je ne veux pas, disait-il, que cet instrument rende malheureux pour leur vie d'autres êtres que moi. »

Les prêtres djaïnes, nommés yotis ou mendiants, portent la robe des moines bouddhistes , et mènent comme eux une vie d'ascétisme et de recueillement.

A Ellora, il existe une statue colossale du Bouddha que les djaïnes adorent sous le nom de Parasnath, le vingt-troisième Tirthankar; de nombreux pèlerins viennent tous les ans lui adresser leurs prières. Au reste, le groupe des temples souterrains d'EUora connu sous le nom d Indra Soubhra, et qui est antérieur aux Kaïlas, appartient, suivant plusieurs érudits, à la religion des djaïnes ; il est probable que ce sont les plus anciens monuments qui nous restent aujourd'hui de cette religion, et qu'ils datent du commencement du schisme qui sépara les djaïnes des bouddhistes.

Dans les temples djaïnes, comme dans les chaitiyas bouddhiques, il y a une vaste niche opposée à la porte d'entrée où est placée la statue assise du dernier Tirthankar. Ces temples sont précédés d'un portique sur-

monté d'un dôme qui repose sur huit colonnes; sous la colonnade qui les entoure sont pratiquées des niches pour les statues des saints.

Les dômes et coupoles de ces temples, comme le fait remarquer avec raison M. Fergusson, sont élevés par assises horizontales, et non au moyen de pierres taillées en voussoirs ; dans ce genre de constructions il n"y a pas à craindre de poussée; aussi a-t-on pu substituer aux pilastres lourds et massifs de nos édifices des colonnes légères qui donnent au monument une grande élégance.

Les funérailles des djaïnes ressemblent à celles des bouddhistes et des Indous. On brûle les corps, et on leur offre du riz, des fleurs et de l'eau pour permettre à l'âme d'attendre le moment de la transmigration; cette cérémonie est connue sous le nom de shradh. Mais ils ne font pas d'offrandes ultérieures comme les Indous qui croient de la sorte racheter l'âme de leur parent du purgatoire où passe tout être au sortir de cette vie avant d'entrer dans le ciel des Pitris ou grands-pères du genre humain.

L'île de Shahsti ou de Salsette est située au nord de celle de Bombay, à la quelle elle est réunie par une chaussée étroite. Sa longueur est de dix-huit milles et sa largeur moyenne de treize milles. La population est d'environ 50 000 habitants. La ville principale, Thannah, est dans une jolie situation; mais Ghora Bandhar est encore plus pittoresque ; on y voit les ruines de l'ancienne église portugaise, bâtie vers 1605: elles couronnent une petite colline couverte de jongle.

Il existe plusieurs groupes de grottes dans l'île de Salsette ; le plus important est celui de Kanhéri, sur le revers occidental des collines dont Tannah occupe la pente opposée. Le chemin de fer me transporta en une heure et demie à la station de Bhandoup, distante de sept milles de ces souterrains. Contrairement aux renseignements qui m'avaient été donnés à Bombay, je ne trouvai ni voiture ni poney pour faire le trajet, et je dus me rendre à Kanhéri en me promenant.

Il y a de nombreuses excavations sur les deux versants de la colline de Kanha. La plupart des temples et des monastères datent de l'origine de notre ère; il en est qui m'ont rappelé les grottes primitives de Guttack et d'Udaya-Ghiri ; ce sont de simples cellules carrées, creusées dans le roc, que précède une galerie ou varangue avec ou sans colonnes. D'après les recherches de quelques orientalistes qui ont essayé de déchiffrer les fragments d'inscriptions inintelligibles sculptées sur les murs de ces monastères, l'un des plus anciens aurait été établi par un architecte grec du nom de Xénocrate, en l'an 65 avant J. G., pour recevoir le précieux dépôt d'une dent du Bouddha : cette dent fut placée , deux siècles et demi plus tard , dans un dagoba par un monarque de la dynastie Andhra.

Deux chaityas, sorte de cathédrales bouddhistes, attirent surtout l'attention. L'un d'eux n'a pas été achevé, et sa façade seule est à peu près terminée; les

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deux colonnes du portique sont semblables à celles d'EUora et d'Elephanta et ont dû servir de modèle à toutes celles du même style ; elles n'ont que seize pans cannelés (au lieu de trente -deux' et sont surmontées d'un chapiteau-turban orné de godions. Pour creuser ces chaitiyas, on travaillait en même temps à la voûte et à la nef, jusqu'à ce qu'il ne restât entre les deux excavations qu'un plancher de roc qu'on faisait ensuite tomber. C'est ce dont on peut s'assurer, en visitant ce temple, l'un des plus récents du groupe.

Le grand chaitiya de Kanhéri est antérieur au précédent; il date des premiers siècles de l'ère chrétienne, époque à laquelle le bouddhisme commençait à se corrompre. Un petit mur de clôture ferme la cour d'entrée ; de chaque côté de la porte est placé un dorotouparé ou gardien du temple avec une fleur de lotus à la main et le serpent sacré sur la tête. Un petit sanctuaire carré à toit plat est situé à gauche de l'entrée et renferme un dagoba.

Dans la cour, deux piliers se détachent du roc; celui de droite est surmonté de quatre yakkhos accroupis, celui de gauche de quatre lions; ces sculptures ne sont qu'ébauchées sur le cube de pierre qui termine la colonne. A droite, se trouvent encore sculptées, en bas-relief, dans le roc deux dagobas, sur lesquelles on peut lire des inscriptions en anciens caractères sanscrits ; le lie est surmonté de trois parasols superposés.

Le mur de façade est percé d'une porte carrée et de deux fenêtres de même forme , et plus haut de cinq autres ouvertures également carrées. Un portique très-élevé précède le temple. De chaque côté est adossée au mur une statue colossale représentant un disciple du Bouddha dont la paume de la main droite est tournée vers le spectateur et qui tient dans la main gauche les plis de sa robe. Les parois latérales de la porto mil donne entrée dans le chaitiya sont décorées d'un bas-relief figurant deux esclaves, homme et femme, armés du chahouari honorifique. Ces diverses sculptures nous montrent les Indous portant les v'tcments qu'ils ont encore aujourd'hui dans la présidence de Bombay; c'est le même langouli passé entre les jambes et dessinant toutes les formes du corps; les ornements d'o-

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reille ressemblent à ceux des tribus sauvages de l'Inde ; ce sont des cubes ou des parallélipipèdes surmontés de sculptures d'animaux ou bien de larges disques. Les cheveux des femmes , relevés sur le front au moyen d'un diadème de métal, retombent en masse touffue sur la nuque; les hommes ont la tète couverte d'un turban de forme extraordinaire.

Au-dessus et en face des porteurs de chahouari on remarque une série de bas-reliefs qui représentent le Bouddha et ses disciples, les uns assis sur des sièges suivant l'usage cinghalais, les autres les jambes croisées à la mode orientale; il en est un plus grand que les autres où le Bouddha est figuré debout. Une inscription gravée au bas de la statue, nous apprend, si nous en croyons toutefois la traduction qui me semble la plus vraisemblable , qu'elle est due à la munificence de Bouddhagosha, un moine de Ceylan qui a traduit en çinghalais le Pittakathaya de Mthindo.

Au-dessus de la porte d'entrée est pratiquée une large ouverture éclairant ce chaitiya ; la forme de l'arc est remarquable ; c'est un segment de cercle plus grand que le demi-cercle , assez semblable au cintré outrepasse ou à l'arc en fer à cheval des Maures de la péninsule ibérique. La voûte elle-même du temple est du même dessin. Il est facile de voir qu'à l'exception des basreliefs du portique et des colonnes intérieures, ce chaitiya a subi peu de modifications depuis l'origine.

La voûte est supportée par trente colonnes dont onze de gauche et six de droite sont ornées de sculptures; les treize autres sont octogones sans hase ni chapiteau. Il me semble probable que ces dernières seules ont été terminées au début; lorsque plus tard l'œuvre laissée inachevée fut reprise, les dixsept qui étaient simplement dégrossies furent sculptées telles qu'on les voit aujourd'hui. La plinthe se compose de trois plaqi es de pierre dont la dimension diminue graduellement ; elles sont entourées d'un cordon de perles; la base a la forme d'un chatlie, vase en Cuivre sphéroïdal à large ouverture dont les Indous se servent de temps immémorial pour aller puiser l'eau; le fut octogone qui s'élance de ce vase de pierre est pareil à celui des treize dernières colonnes : on dirait la ti^e

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d'un palmier sortant d'un pot de terre; le chapiteau est entièrement semblable à la base renversée ; sur sa partie supérieure ou tailloir, figurent des groupes d'éléphants ou de lions ; quelques-uns de ces animaux portent sur le dos de petits êtres humains; d'autres,

tenant dans leur trompe des chatties , semblent verser de l'eau sur un dagoba auquel des yakkhos font des offrandes de fleurs.

La voûte présente au-dessus de la frise les entailles où s'emboîtaient de chaque côté les poutres qui en

Principale grotte de Kanhéri. — Dessin de E. Thérond d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

suivaient les contours; dans l'abside, on voit encore marquées sur la pierre les traces des côtes de bois qui convergeaient vers le même point. Le plafond des bas-côtés, au contraire, était tout uni sans aucun cintre. Lorsque nous décrirons le chaitiya de Karli, nous tâcherons d'expliquer d'une manière satisfaisante la

forme curieuse d'arc en fer à cheval que les architectes bouddhistes ont donnée aux portes et aux voûtes de leurs temples, ainsi que la présence de côtes en bois appliquées sur les voûtes creusées dans le roc.

Le dagoba central est de la plus grande simplicité ; le tie est brisé. Quand on passe du portique dans le

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chaitiya, on remarque au-dessus de la porte une sorte de tribune en pierre qui ne permet pas au visiteur d'apercevoir l'ouverture qui donne le jour dans le temple et éclaire le dagoba seul , laissant la partie inférieure du temple dans une demi-obscurité; c'était un

moyen de concentrer l'attention des fidèles sur l'idole à laquelle ils adressaient leurs prières.

Ghora-Bandhaz n'est pas éloigné de la montagne de Kanha ; un touriste ne doit pas manquer de visiter ce petit village pour jouir de l'aspect pittores-

Façade d'une grotte a Kanhcri. — Dessin de K. Thérond d'après une photographie do l'alhum do M. Grandidicr.

que du paysage dont il fait partie. De l'autre côté du petit bras de mer on aperçoit l'ancien fort de Bassein qui est célèbre clans l'histoire de l'Inde. Celte place, cédée par les rois du Goujeral aux Portugais en 1 534 , est tombée au pouvoir des Maltraites en 1739. Les ruines envahies aujourd'hui pat la jongle sont un té-

moignage de l'importance qu'avait cette ville dans les temps anciens; les rues, les églises, les palais se dessinent encore au milieu des ronces qui les couvrent de leurs rameaux épineux; les murs de la cathédrale et les restes d'un collège de jésuites attirent surtout l'attention.

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Lorsque les Mahrattes assiégèrent le fort de Bassein, la garnison était peu nombreuse et ne résista qu'à force d'héroïsme. Le chef mahratte , Chimnajee Appa, ne voulait accepter d'autre proposition que la reddition pleine et entière de la ville et de tous ses habitants. Sur le point de succomber, le commandant portugais envoya à plusieurs reprises des messagers chargés d'implorer le secours des autorités anglaises de Bombay. Disons à la honte de la Compagnie des Indes que la requête fut repoussée; on refusa brutalement de tendre la main à des malheureux en danger de mort. L'égoïsme le plus grossier a souvent présidé aux actes de cette Compagnie. On finit toutefois par céder aux supplications réitérées des Portugais, dans la crainte de soulever l'indignation de l'Angleterre et des autres pays d'Europe, et on prêta aux assiégés trente-sept mille cinq cents francs , non toutefois sans exiger en garantie l'orfèvrerie des églises et quelquesuns des canons de cuivre qui défendaient les bastions du fort. « Ce n'est pas à ces armes que je me fie le plus, disait le commandant de Bassein en envoyant le gage demandé aux autorités de Bombay, mais à la valeur de mes soldats. »

Les Portugais ne purent cependant prolonger beaucoup leur héroïque résistance ; il fallut capituler. Pa# respect pour le courage des assiégés, les Mahrattes leur accordèrent des conditions honorables; il fut stipulé qu'aucun des habitants du district, Européen ou indigène, ne serait inquiété par les conquérants et que la liberté des cultes leur serait garantie.

Chaîne occidentale des Ghauts. — Excursion à Pounah , — à Sattara. — Les tribus primitives des Ghauts. — Les éléphants sauvages.

De retour à Bombay, je m'empressai de faire mes préparatifs pour un petit voyage que je projetais à l'intérieur de la présidence; je craignais, en tardant trop, d'être arrêté par les pluies. Je pris à la gare du Great Indian peninsula railway un ticket pour la station de Panwell. Les voyageurs qui se rendent à Pounah, sont, ou du moins étaient, en 1863, obligés de louer un palanquin ou un poney pour passer les Ghauts et reprendre de l'autre côté des montagnes, à Kandalla, le train de correspondance.

Par plusieurs motifs, je laissai partir mes compagnons de voyage avec toute la précipitation de gens affairés qui craignaient de manquer le train de Pounah ; et après m'être confortablement restauré chez un Parsi qui tient à Panwell une petite taverne, j'enfourchai un poney que son propriétaire se mit aussitôt à faire avancer à grands coups de bâtons.

Les ghauts que j'eus à traverser sont formées de roches meubles et conglomérées qui appartiennent à la formation basaltique; on y trouve beaucoup de géodes d'agate et de calcédoine ainsi que des noyaux plus ou moins irréguliers de calcaire, d'aragonite et surtout de zéolithe en beaux cristaux blancs et roses qui m'ont frappé par leur dimension insolite.

La ville de Pounah est dans une situation pittoresque, au milieu de vergers plantés d'arbres fruitiers divers, surtout de manguiers. La présidence de Bombay est réputée parmi les Anglo-Indiens pour les fruits délicats qu'on y récolte, et personne n'ignore que les mangues méritent entre toutes les productions des tropiques la prédilection des gourmets les plus difficiles. L'arbre donne un ombrage inestimable dans ces pays brûlés du soleil , et la verdure perpétuelle de ses feuilles repose agréablement la vue.

Il y a à Pounah des casernes pour les troupes anglaises qui y sont cantonnées, un temple protestant, un kirk écossais et une église catholique; ce sont, comme dans toutes les villes anglo-indiennes, de grands bâtiments blanchis à la chaux qui n'ont aucun style. Un vaste champ de Mars, sur les côtés duquel s'élèvent des bungalows au milieu de palmiers et de fleurs, sert à la fois aux revues, aux courses annuelles de chevaux que les officiers anglais ont introduites dans tous leurs cantonnements et au jeu de cricket qui est pour les sportsmen un motif de joyeuse réunion. Les Anglais, même dans les contrées chaudes de l'Inde, se conforment à leur hygiène nationale ; les exercices les plus violents auxquels ils se livrent en Europe ne sont pas abandonnés. C'est à leur vie énergique et active qu'il faut attribuer la santé excellente dont la plupart jouissent sous le ciel des tropiques, pourvu toutefois que le sort ne les jette pas au milieu des jongles humides d'où émanent les miasmes pestilentiels; les fièvres paludéennes contractées sous les tropiques, quelque salubre que soit du reste le pays , sont toujours fort dangereuses.

Sir Jamsetjee Jejeebhoy a doté Pounah d'un magnifique étang qui rend de grands services à la population pauvre de la ville ; ce travail a coûté au philanthrope parsi une somme considérable dont le chiffre est soigneusement gravé sur une plaque de marbre.

Du sommet de la colline de Parbuti (un des nombreux noms sous lequel la terrible déesse Kali est connue dans l'Inde), on jouit d'une vue étendue sur une riante campagne plantée de beaux arbres. On remarque sur cette colline plusieurs petits temples qui datent du siècle dernier ainsi que les ruines du palais des peichwahs. On me montra au loin le lieu où se faisaient jadis les exécutions; les criminels étaient foulés aux pieds par un éléphant. La pagode qui couronne la colline était autrefois entretenue aux frais du peichwah; aujourd'hui le gouvernement anglais ne donne ni les vivres, ni les étoffes, ni les soldats de garde, mais il alloue une somme annuelle de quarantecinq mille francs qui sert à payer les prêtres, les sacrificateurs, les bayadères, etc. Il était d'usage que le peichwah fît, un certain jour de chaque année, une distribution d'aumônes aux pauvres qui venaient dans ce temple ; More parle de quinze cent mille francs donnés en 1797, lorsqu'il assista à cette curieuse cérémonie, nommée le datchma.

La route de Pounah à Waï et Mahabaleshour èèl

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pénible, mais très-pittoresque; dès qu'on arrive aux montagnes élevées de quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer, on trouve une température agréable et on sent renaître en soi la gaieté et la vigueur en respirant un air d'une pureté et d'une fraîcheur inconnues dans les plaines et les terres basses de l'Inde. Les Anglais de Bombay aiment à venir en %illégiature à Mahabaleshour, comme ceux de Madras vont aux Nilgheiries, à Outakamand. Tous ces endroits sont du reste remarquables par la beauté des sites, et je ne connais dans toute l'Inde que certaines régions de l'Himalaya qui puissent leur être comparées.

La vallée de Waï est arrosée par le fleuve Krishna qui va se jeter sur la côte de Coromandel au sud de Masulipatam ; sur ses rives sont construits de petits temples d'un style original dont les sculptures se détachent sur la verdure des arbres environnants. C'esl un des plus jolis sites des Ghauts occidentales. A huit milles environ de Waï, on admire l'un des. plus gros multipliants connus; il couvre de son feuillage un hectare et demi de terrain, et est soutenu par un nombre considérable de tiges adventives. On ne peut rien voir de plus majestueux que cette colonnade naturelle surmontée d'un dôme de verdure où les rayons du soleil ne pénètrent jamais.

Le village de Mahabaleshour (littéralement le Seigneur tout-puissant) est dans l'ouest de Waï; c'est un assemblage de bulles grossières au milieu desquelles s'élèvent de petits temples d'une forme curieuse (voy. p. 152). Cinq rivières, entre autres le Krishna, prennent leur source dans la vallée qui jouit parmi les Indous d'une réputation toute particulière de sainteté.

Le fort de Pratahghar mérite aussi d'être visité; situé dans l'ouest de Mahabaleshour, il domine tout le pays environnant. Ce n'est pas sans peine qu'on parvient au sommet qu'il couronne. Il a été construit en 1656 par Sivadji, le fondateur de l'empire maliratte.

Plus au sud, à soixante six milles de Pounah, j'allai visiter la ville de Satara , longtemps résidence des chefs mahrattes. Le site où elle est assise, entouré de trois côtés par de hautes montagnes , rappelle la forme d'un siphon dont la courbe méridionale serait la moins étendue.

Le dernier Peichwah , ou chef suprême de la confédération maliratte, vaincu et détrôné en 1818, fut interné au delà du Gange, où il vécut plus de trente ans encore dans le beau fief de Bithour, non loin de la ville de Cawnpour, localités peu connues de l'Europe jusqu'à l'époque récente où les fureurs du fils adoplif de l'ancien pcicliwah les ont associées dans la mémoire des hommes au nom sanglant de Nana-Saheb.

Lorsque le dernier pcicliwah eut été vaincu et détrôné, c'est encore à Sattara que les Anglais établirent sous leur protection deux jeunes princes qui, tout en ayant le litre de rois, étaient tenus en prison. L'aîné ayant cherché, disent les historiens anglais, à conspirer contre l'autorité de la Compagnie des Indes, fut déposé et remplacé par son frère : à la mort de ce

dernier, le gouvernement de Bombay s'est adjugé son héritage.

Le fort de Sattara est bâti dans une situation pittoresque sur une colline qui domine de deux cent soixante- cinq yards la plaine où s'étend la ville. Il contient seize temples dont quatre sont dédiés à Çiva et cinq à Bhawani. la nuit primordiale des cultes primitifs des Kouchites, descendue aujourd'hui au rôle de déesse de la peste et du choléra.

Les habitants racontent qu'avant de construire ce fort, Sivadji offrit en sacrifice à sa déesse favorite le fils et la fille du chef des Mhars1 de sa province qui furent ensevelis vivants sous la porte d'entrée. D'antres victimes humaines reposent, dit-on, sous les fondations de chaque tour. On ne doit donc pas s'étonner que les indigènes croient ce fort peuplé d'esprits et de revenants; à la fête de la Dousserah, on célèbre des cérémonies pour se les rendre jiropices. Voici ce que rapporte lady Falkland à ce sujet : « On conduit un jeune buffle devant le temple de Bhawani , la déesse tutélaire du fort et la patronne de Sivadji: après quelques prières, le chef des mhars frappe l'animal sur la nuque d'un coup d'épée, et aussitôt on le lâche. Tous les assistants se mettent à sa poursuite, le frappant de leurs armes ou de leurs mains pour le charger de leurs péchés. La pauvre bête, effrayée du bruit et des coups, fait le tour des murailles et revient devant le temple où elle est aussitôt saisie et décapitée lestement par un des principaux assistants ; car abattre d'un seul coup la tète d'un buffle ou d'un bouc est un acte indispensable à l'accomplissement de tout bon sacrifice. L'habileté de main nécessaire pour cela au sacrificateur est facilitée par l'emploi du coullry, ou arme des montagnards népaulais, dont la lame épaisse et lourde, plus large à l'extrémité qu'à la poignée, tient tout à la fois du sabre et de la serpe.

« Les mhars se jettent ensuite sur le corps de la victime, et, marchant processionnellement autour des fortilieations, ils invoquent les esprits et les démons et les prient d'accepter leurs offrandes de viande et de sang. Les entrailles de la victime sont enroulées autour du cou des principaux de la caste des inhars.

« Voici quelques-uns des cantiques qu'ils entonnent lorsque, dans leur course échevelée, ils poursuivent le buflle expiatoire, chargé à leurs yeux de toutes les iniquités .lu peuple; leur chef s'écrie :

Frappez, Mhars, frappez.

et le chœur répond :

frappons, frappons.

LE CHEF

Frappez fort, frappez fort, I.E CHŒUR.

Frère, qui faui-il frapper?

I, Tribus de la côle de Malabar qui représentant les paria» «lu Cor<>nian<b'l.

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LE CHEF

Frappez, frappez l'ennemi.

LE CHŒUR

Nous le frapperons, frère.

« Après le sacrifice, ils s'adressent aux démons :

LE CHEF

Goutte par goutte, buvez ce sang. '

LE CHŒUR

Buvez, buvez le sang.

LE CHEF

Morceau par morceau, mangez cette chair.

LE CHŒUR

Mangez, mangez la chair.

LE CHEF

Voici du foie, voici du pain, voici du tabac, Prenez, prenez, et soyez-nous propices.

LE CHŒUR

Soyez-nous propices.

« Et ainsi de suite. A chaque article spécifié, l'un des assistants en prend un morceau dans un plat et le lance par-dessus son épaule de l'autre côté des murailles. Les mhars sont persuadés que les esprits acceptent tout ce qui leur est ainsi offert ; il paraîtrait même qu'autrefois ils étaient plus familiers et venaient chercher les offrandes dans la main même de leurs adorateurs; ils sont aujourd'hui devenus plus sauvages ; aucun morceau de viande ni aucun autre don , dit-on , ne tombe à terre, ils saisissent tout au vol. »

On voit à Sattara la fameuse épée de Sivadji, qui est

'Ht «i • WÊÊÊÈ

Paysage près de Pounah. — Dessin de E. Thérond d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

adorée comme le fétiche tutélaire de la famille; c'est une belle lame de Gênes.

Toutes les montagnes qui longent la côte ouest de l'Inde sont habitées par des peuplades à demi sauvages qui n'ont ni le type ni le teint des autres Indiens; les hommes ont de longues barbes , et les cheveux des deux sexes tombent en boucles sur leurs épaules ; ils ont des habitudes pastorales et nomades. Quelques auteurs pensent que ce sont des descendants de Scythes ; on prétend reconnaître les traces du passage de cette race depuis les Nilgheiries jusqu'en Europe.

Quelle que soit la valeur de cette hypothèse, toujours est -il que Pouliahs, ou forestiers sauvages du Goncan, Naïrs de la côte, Gourkas de la vallée de Mercara, et Todas des Nilgheiries, semblent tous les débris d'une ou plusieurs couches de populations antérieures à la conquête de l'Inde par les Aryans; on

dirait les épaves dispersées d'un ordre social qui précéda l'âge de l'agriculture et de cité.

Tout le long de la côte occidentale du Deccan , on trouve au pied des montagnes une zone boisée qui s'étend jusqu'au sommet des Ghauts et revêt leurs deux versants. En toute saison, même à l'époque de la plus grande sécheresse, c'est une entreprise difficile et dangereuse que d'y pénétrer. « Le défaut d'air, l'accumulation des détritus végétaux et la stagnation des eaux au fond d'étroites ravines, font de ces sombres régions un foyer d'odeurs nauséabondes et de miasmes méphitiques1. »

Plusieurs tribus, encore à l'état sauvage, mènent pourtant une existence errante dans ce milieu pestilentiel , et se contentent d'y changer de demeure avec les saisons. « Quand ils ont choisi un endroit pour leur

1, Inde contemporaine, 2e édit., p. 464.

séjour passager, ces pauvres gens l'entourent d'une espèce de haie, et chaque famille choisit dans l'enceinte un petit terrain que ses membres labourent à l'aide d'un morceau de bois pointu, durci par le feu. De chétives industries, le charbonnage et la vannerie, leur fournissent quelques autres ressources; mais, moins avancés que les nègres d'Afrique, ils ignorent l'usage de l'arc et des flèches. Ce sont les vrais Vanaras de Valmiki et les frères des Pouliahs du Goncan.

« A peine nés, leurs enfants sont habitués à la dure vie qu'ils doivent mener. Dès le lendemain de leurs couches, obligées de se mettre à la recherche de leur nourriture, les femmes, avant de s'éloigner de leurs nouveau-nés, commencent par les allaiter : elles creusent ensuite en terre un trou qu'elles garnissent de feuilles de teck, feuilles si rudes, si revêtues d'aspérités, qu'elles enlèvent l'épiderme et font couler le sang pour peu qu'on les manie sans précaution. Or, c'est

sur cette couche que, jusqu'au retour de la mère, qui n'a lieu que le soir, est déposé le petit être humain qui vient de naître à la vie et à la douleur.

« Dès le cinquième ou le sixième jour de sa naissance, on l'habitue à prendre des aliments solides , à se laisser laver tous les matins dans la rosée glacée qui baigne les plantes. Il est ainsi abandonné tous les jours, seul et nu, exposé au soleil, au vent et à la pluie, jusqu'à ce qu'il soit en état de marcher.

« La religion de ces sauvages consiste dans le culte de certains fétiches. Leur principale occupation est d'extraire le jus du palmier, dont ils vendent une partie et boivent le reste. Hommes et femmes montent sur les arbres avec l'agilité des singes, qu'ils imitent encore par leur nudité; les femmes seules portent à la ceinture un petit morceau d'étoffe. On raconte que Tippoo- Saheb, au retour d'une expédition militaire, rencontra une tribu de ces sauvages. En sa qualité de bon mu-

Village de Mahabaleshwour. — Dessin de E. Therond d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

sulman, il fut choqué de leur état de nudité. Il fit appeler leurs chefs et leur demanda pourquoi ils ne se couvraient pas plus décemment; ils alléguèrent leur pauvreté et surtout la coutume. Tippoo répliqua qu'il entendait qu'ils portassent à l'avenir des vêtements comme ses autres sujets, et leur promit de leur envoyer tous les ans la toile nécessaire ; en attendant, il leur fit distribuer toute celle dont il put disposer pour le moment. Ainsi pressés, les sauvages tombèrent dans une grande perplexité : on les vit s'assembler en petits groupes et délibérer. Des vêtements! quel embarras! c'était une violation de leurs lois, de leurs usages héréditaires; l'émigration, la mort même, valaient mieux. Après avoir patiemment et longuement écouté leurs doléances, Tippoo, peu convaincu, allait se remettre en route, lorsqu'un des anciens de la tribu, se jetant au-devant de lui et déposant à ses pieds la pièce de toile qui lui était échue en partage : « Sultan, lui

« dit-il, tu vis comme tes pères, laisse-nous vivre comme « ont vécu les nôtres. » Le sultan n'insista plus1. »

Les repaires boisés où gîtent ces représentants attardés de l'humanité leur sont disputés par les grands pachydermes et les puissants carnassiers qui abondent sur les deux versants des Ghauts.

A Sattara, me laissant entraîner par l'espoir d'être plus heureux qu'à Geylan où je n'avais pu chasser l'éléphant, je me joignis à une compagnie de sportmen qui se dirigeait vers les jongles du sud de la province, avec l'intention d'y organiser une grande battue. Plusieurs jours de marche à travers d'impénétrables forêts nous firent bien apercevoir un ou deux troupeaux d'éléphants; mais ce fut tout; la nature du terrain ne permit à aucun de nous de les approcher de manière à tirer un de ces animaux.

1. Barchou de Penhoën, Histoire de la fondation de l'empire anglais dans l'Inde, t. II r, chap. xi.

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Par l'empreinte des pieds de devant on peut se rendre compte de la taille des éléphants qu'on poursuit : elle est à peu près égale à deux fois leur circonférence : en employant ce procédé, nous vimes que nous étions sur la piste de bêtes d'environ neuf à dix pieds de taille. Pour tirer un éléphant, il faut, comme dans toute chasse aux bêtes féroces, s'approcher de dix à quinze pas de l'animal, puis on vise soit à la racine de la trompe , soit dans la tempe ou dans le creux placé au-dessus de l'œil.

Les troupeaux d'éléphants sauvages ne sont pas dangereux; la panique se met facilement parmi eux, et ils fuient à l'aspect de l'homme.

Les chasseurs intrépides , comme le major Rogers de Ceylan qui en a tué plus d'un millier, disent que le troupeau ne charge jamais en masse. Lorsqu'ils sont blessés , ils deviennent quelquefois furieux et poursuivent le chasseur qui ne pourrait fuir en rase campagne ou dans des taillis , mais qui réussit souvent à se dérober dans une forêt en faisant des détours; d'ailleurs quand un éléphant tient son ennemi en son pouvoir, il est si maladroit qu'il parvient rarement à en tirer vengeance et qu'il le laisse souvent échapper sans blessures graves. A l'époque de mon voyage, on parlait d'un docteur anglais qui avait été tenu prisonnier pendant quelques minutes dans la trompe d'un de ces animaux ; l'éléphant cherchait bien à l'écraser du poids d'un de ses pieds, niais il ne pouvait y parvenir. Le sportman fut heureux de sortir de cette position originale, mais certes peu commode, avec de simples contusions qui le mirent au lit pour une semaine. Les défenses même de ces animaux, vu leur courbure particulière, ne leur sont pas d'un grand usage contre leurs ennemis.

La chair de l'éléphant est dure; les seules parties (pi on puisse manger avec plaisir sont la langue, qui

Ln l'arsi de Bombay. — Dcmiii île Emilo B.iyard d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

est un mets assez délicat, et les pieds qui servent à faire un bon potage.

Les éléphants solitaires sont bien plus à craindre que leurs congénères vivant en troupeau, surtout dans certaines circonstances. Ils viennent souvent attaquer les hommes, et il n'est pas rare qu'il en résulte des malheurs; les chasseurs redoutent d'ordinaire de semblables rencontres. Ce sont des animaux échappés à la

captivité ou chassés de leur troupeau, et dont la solitude a aigri le caractère.

Nous avons plusieurs fois parlé des éléphants domestiqués dont les Indiens utilisent la force au bénéfice de l'homme.

Gomme ces animaux se reproduisent rarement en captivité, on est obligé de les prendre dans les forêts pour les dresser aux usages divers auxquels on doit les employer.

Quand on veut s'emparer d'un troupeau d'éléphants sauvages, dans l'Inde comme dans l'Indo- Ghine , on fait , avec un grand nombre de rabatteurs et d'éléphants apprivoisés, une battue lente et silencieuse afin de pousser les animaux sauvages dans la direction d'un kedda ou korral, en clos dans lequel on cher che à les enfermer, puis à les dompter au moyen de la faim et des leçons de leurs congénères domestiqués.

Les éléphants sont devenus rares dans l'Inde, relativement du moins au temps passé. Comme partout , l'emploi des armes européennes a éclairci dans cette contrée le gros et petit gibier, et il arrive souvent que les battues sont infructueuses; on se servira du reste de moins en moins de ers animaux , à mesure que les moyens de communication seront plus faciles dans les pays asiatiques. Ceux de l'Inde dépassent rarement trois mètres de hauteur, et on en trouve peu qui aient de belles défenses ; ces derniers sont , en elïel , en hutte aux attaques des indigènes qui, vendant l'i\oire

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fort cher, leur font une guerre acharnée. D'ailleurs il est utile de détruire ces colosses dans le voisinage des cantons cultivés, où ils commettent de grands ravages.

Recueillons à ce sujet le témoignage du prince A. de Soltikoff, qui parcourait, il y a peu d'années, cette même région des Ghauts :

« Après une marche difficile de douze à quinze lieues et un hivac en pleine forêt vierge, je vins heurter le deuxième soir à la porte d'un Anglais, ou plutôt d'un Ecossais , qui a bâti dans ces solitudes une maison en bois où il demeure avec sa femme, ses enfants et plusieurs domestiques indigènes des deux sexes. Il s'oc-

cupe à cultiver du café, delà cannelle, de la noix muscade, des clous de girofle, du cardamone, du poivre rouge, etc., trouvant que le terrain et l'ombre qui règne dans ces bois sont favorables à tous ces produits, qu'il envoie vendre en Europe et qui l'enrichissent. Il était sur son perron, se promenant autour d'une table dont la nappe était mise; car il avait appris que je devais passer et il m'attendait. Il m'offrit des boissons gazeuses, un bain tiède, un bon déjeuner et du vin de l'Ermitage, que son premier propriétaire eût été bien surpris de retrouver là. Ce planteur remplissait tous ces devoirs d'hospitalité d'un air tout à fait morne, et

Colline de Kanhéri. — Dessin de H. Clerget d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

son regard, comme toute sa personne, était complètement triste, splénétique et soucieux. A mes questions sympathiques il répondit par des plaintes sur le voisinage des bêtes fauves, des éléphants qui dévastaient ses vergers et désenchantaient sonÉden. La veille, pendant la nuit, il avait été réveillé en sursaut par un violent fracas. S'étant élancé à la fenêtre avec son fusil, il avait vu un éléphant qui s'amusait à démolir la maison. La trompe entortillée autour d'une des colonnes de cette même varangue, du haut de laquelle cette fa-

mille isolée épie constamment les voyageurs pour leur offrir l'hospitalité, le terrible animal secouait le pilier de toute sa force pour le déraciner, comme il aurait fait d'un arbre. Il était sur le point d'y réussir, lorsque le propriétaire vint le déranger. Il fallut néanmoins plusieurs coups de fusil pour lui faire lâcher prise. »

Alfred Grandidier.

Indous du Deccan méridional. —

Dessin de Emile liayard d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

PAR M. ALFRED GRANDIDIER '

XII (suite).

Retour vers le nord. — Les temples souterrains en général et les caves de Karli en particulier. — laoulatabad, la cité des dieux. Auruugabad, la ville d'Auruogzeb. — Les thugs. — Adjountah. — Coup d'œil rétrospectif sur les destinées de l'Inde.

Des préoccupations plus importantes que celles de la chasse m'appelaient dans le nord de la présidence de Bombay : le soin du ma sauté et une visite indispensable aux temples souterrains de cette région, pour compléter, sur l'art religieux bouddhiipie, mes études commencées à l'autre extrémité du Deccan, dans les temples de l'Orissa.

Je commençai par les caves de Karli. La montagne de ce nom est à deux milles au nord de la route de Bombay à I'ounah. Les temples sont creusés à micôte ; un sentier taillé en zigzag et en escalier conduil à l'entrée des chaitiyas. Si l'ascension de cette espèce d'échelle n'est pas longue, elle ne laisse pas <pie d'être fatigante.

L'excavation la plus remarquable est le eliaitiya on cathédrale bouddhiipie, qui compte parmi les plus anciens monuments de ce genre dans l'Inde. Les dimensions données par lord Valentia dans la relation de 868 voyages sont exactes : le temple mesure trente-huit mètres cinquante centimètres de longueur, el la nef a vingt-quatre mètres soixante-quinze centimètres. La

largeur d'un mur à l'autre est de quatorze mètres et celle de la nef de sept mètres quatre-vingts centimètres.

A gauche du porche s'élève un pilier prismatique à seize pans surmonté de huit lions soutenant le chapiteau en forme de calice renversé. L'inscription qui est gravée sur celte colonne a été traduite en partie par le célèbre orientaliste I'rinscp. M. Stevenson , qui a rcvisé cette première traduction, pense que le temple fui excavé soixante-dix ans avant Jésus-Christ sous la direction d'un architecte grec (Yavan) du nom de Xénocrate (Dhenakakota).

La façade du chaitiya est très-dégradée, mais le portique est intérieurement décoré de sculptures encore eu bon elat de conservation. La grandi- élévation de ce portique n'a pas permis de placer au-dessus de la porte d'entrée, comme dans la plupart des chaitiyas bouddhiques, une galerie qui ne laissât arriver de jour que sur l'autel ou dagoba, objet de l'adoration des lidèles. Aussi le temple de Karli est-il plus éclairé que ne le sont d'ordinaire les autres du même style. .le suis porté à croire que dans l'origine le chailiva avait un vestibule moins élevé, sans sculptures, et que la

la

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galerie ordinaire existait; plus tard, vers le commencement du quatrième siècle après Jésus-Christ, le temple subit de grandes modifications. D'aussi vastes excavations ne pouvaient en effet s'achever en quelques années, et il ne faut pas s'attendre à trouver un chaitiya d'un style uniforme dans toutes ses parties.

La façade est percée d'une porte carrée que surmonte l'ouverture hémi-elliptique par laquelle le temple est éclairé; cette vaste fenêtre est enfermée dans

un cintre en forme de ter à cheval qui fait saillie sur la façade et s'appuie sur une série de consoles cubiques figurant l'extrémité de poutres sur lesquelles il reposerait. La partie supérieure de la façade est couverte de petits cintres en fer à cheval d'un dessin semblable, reliés entre eux par un treillage en pierre qui est une imitation des treillages en bois qui se trouvaient autrefois dans les maisons indiennes. Toute cette ornementation extérieure prouve que lors de l'ex-

cavation du chaitiya on était encore dans l'enfance de l'art. L'architecte s'inspirait, pour décorer son œuvre, des objets qui l'entouraient; reconnaissant l'effet élé gant produit par les fenêtres et les balcons des palais, "il s'appliqua à les copier sur la pierre.

De chaque côté de la porte d'entrée sont représentés des danseurs. Aux parois latérales du portique sont adossés trois éléphants qui paraissent soutenir le rocher dans lequel ils sont sculptés. Tous ces bas-

reliefs, d'après les inscriptions gravées au- dessus et traduites par M. Stevenson, se rapporteraient à l an 336 de notre ère.

Nous ne chercherons pas à rendre l'impression que le magnifique chaitiya de Karli produit sur le voyageur; on ne peut qu'admirer ce temple, digne, comme nos cathédrales gothiques, de la grandeur et de la majesté de Dieu. Il n'en est pas un seul dans l'Inde qu'on puisse lui comparer sous le rapport de la sim-

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plicité et de la beauté des proportions. La voûte, très -élevée, est du meilleur effet. Elle est cintrée en côtes de tèke fnois très-dur de la contrée) qui datent probablement de l'origine du temple. Je ne partage pas l'opinion de certains auteurs qui pensent qu'elles ne sont qu'une pure imitation des édifices en bois; aucun bâtiment de l'Inde, dans les premiers siècles de notre ère, n'était voûté ; il est plus probable, à mon avis, qu'elles servaient à tendre le ehaitiya d'étoffes blan-

ches, comme c'était la coutume dans l'origine avant qu'on employât le chounam ou stuc comme en duit.

Ces poutres de bois sont distantes les unes des autres d'un mètre environ, précisément la largeur des bandes d'étoffe qu'on attachait ou qu'on clouait à la voûte.

Au fond se trouve le dagoba, véritable autel sur lequel les fidèles déposaient leurs offrandes , tout en-

Todat (montagnards de» Nilgheirics). — Dessin de A. de Neuville d'après une photographie do l'album de M. <>randidier.

adressant leurs prières au Bouddha; sur une base cy- I lindrique, s'élève en retrait l'hémisphère qu'entoure une sorte de grille en pierre; le tic ou parallélipipéde à surface treillagée, Imitation d'un reliquaire, couronne cet autel et supporte quatre plaques de pierre superposées, de grandeur croissante, où est placé le parttsol royal de bois que recouvrait jadis une étoffe blanche, comme il est facile de le présumer d'après sa forme.

Les colonnes qui séparent les bas -côtés de. la nel sont au nombre de trente; les huit de l'abside sont Octogones, sans piédestal ni chapiteau. L'abside est semi-circulaire ainsi que le dagoha qu'elle renferme. Les autres piliers ont une plinthe composée de quatre plaques de pierre en retrait les unes sur les autres; leur base est un vase sphéroïdal de pierre ou chat lie d'où H'élance le fût octogone, comme à Kanhéri; la partie supérieure du fût est formée par un autre chat-

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tie renversé qui supporte quatre plaques en saillie les unes sur les autres. Sur cette sorte de gorgerin, est placée l'abaque dont les faces sont sculptées en ronde-bosse; d'un côté on voit deux éléphants et de l'autre deux chevaux , portant sur le dos des êtres -humains; l'un des animaux est représenté de profil, l'autre de face. Je crois que les sculptures des chapiteaux et des bases ont été faites à la même époque que les

bas-reliefs de la façade, c'est-à-dire vers la fin du troisième siècle ou au commencement du quatrième après Jésus-Christ; il me semble probable, d'après un examen minutieux, qu'avant cette époque les colonnes qu'on recouvrait d'étoffes aux jours de fête avaient une base et un chapiteau carrés et un fût octogone. Les côtes de tèke qui ne reposent aujourd'hui sur aucun appui prouvent qu'on a postérieurement à leur mise

Bas-relief à gauche sous le porche de Karli. — Dessin de Catenacci d'après une photographie de l'album

de M. Grandidier.

en place enlevé la corniche afin d'exhausser les colonnes et de sculpter les chapiteaux actuels. L'origine des bas-côtés est due à la division par castes qui existaient dans les pays bouddhiques au point de vue

En revenant de Karli, j'allai à Callyan, où est l'embranchement nord-est du Great Indian Peninsula Railway. C'est près de cette petite ville que se trouvent

les ruines remarquables de la pagode d'Ambernauth, qui par sa forme rappelle un peu les temples si curieux de Bhuvaneshouara. A la station de Deolalie, je louai une petite voiture traînée par des zébus qui me conduisit à la colline connue des Indiens sous le nom de Pandou Lena (grottes de lJandou) ; la distance est de sept milles. Les monastères et temples creusés dans les flancs de cette colline sont appelés par les Anglais

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Nassick caves; la ville de Nassick est cependant à 5 milles au moins dans le sud-sud-ouest.

La colline de Pandou Lena se distingue au loin par la façade à pic taillée de main d'homme à mi-côte, vraie ceinture de pierre dans laquelle sont pratiquées les excavations. Elle renferme trois wiharés ou monastères principaux: celui du centre est le plus simple et le plus ancien ; celui de droite est de quelques siè-

cles postérieur et renferme un chaitiya ou sanctuaire; celui de gauche, le plus moderne de tous, est déjà plus ornementé.

De Pandou Lena je regagnai la station de Deolalie, d'où le chemin de fer m'emmena à toute vapeur à celle de Nandgaum , trajet de seize heures au moins. La ligne ferrée est ici distante de quarante milles de la montagne de Rosah, qui renferme les temples d'El-

Entrée du chaïUya de Karli. — Dessin de il. Calenacc

lora, célèbres entre tous par leur étendue, leur beauté et les discussions qui si; sont élevées parmi les érndils au sujet de leur origine et de leur antiquité.

Je franchis ces quarante milles sur un char à zébus que me loua un Parsi à la station de Nandgaum : puis, les merveilles d'Ellora explorées, je me dirigeai au trot de mes zébus vers la ville d'Aurungahad, qui est éloignée de vingt milles de la montagne de Hozah. A DÛ-

'après une photographie de l'album do M. Qrtndidler.

chemin, je traversai d'abord Daoulalabad, dont le fort est dans un site Ires-pittoresque. C'est l'ancienne l)evaghiri, citée par Ptolémée sous le nom de Tiagura, qui a été célèbre à toutes les époques de l'histoire de I Inde, l ue colline isolée de la chaîne nord de montagnes domine la vaste plaine où e>t bâti le village. Sur la hase, ceinture de rochers, s'élève un cône de verdure d'où se détachent les murailles noires de

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plusieurs enceintes concentriques. Un minaret qui apparaît à travers les arbres forme un joli point de vue. Un mur entoure la colline, le village et la campagne environnante.

La ville d'Aurungabad est située douze milles plus loin; c'est le chef-lieu d'une des provinces détachées aujourd'hui du royaume du Nizam. Le seul édifice digne d'attirer l'attention du voyageur est la tombe de la femme favorite (d'autres disent de la fille) d'Aurungzeb qui est construite sur le plan du Taj Mahal d'Agra, le célèbre mausolée de l'empereur Shah-Jehan.

Vu d'une certaine distance , ce tombeau reproduit assez bien l'effet du modèle que l'on a voulu imiter, c'est une véritable merveille, mais si l'on pénètre dans l'intérieur , l'impression première est détruite : aux arabesques fouillées dans le marbre blanc, aux mosaïques formées de pierres précieuses, sont substituées de simples broderies en stuc.

Ce monument est au milieu d'un vaste jardin de forme quadrangulaire qu'entoure un mur crénelé dont les merlons affectent la forme ogivale si commune dans tous les édifices mogols de l'Inde; aux angles sont placés des pavillons octogones; à chaque façade, percée d'une porte carrée fort élevée , aboutit une chaussée en briques bordée d'une balustrade en pierre sculptée à jour.

Le mausolée s'élève au centre d'une grande plateforme dont les coins sont ornés de minarets octogones surmontés d'une boule; cette plate-forme est entourée d'un treillis de pierre remarquable par la variété des dessins. Quatre grandes portes de style ogival dont le sommet atteint la corniche dDiment entrée dans le monument; de chaque côté sont placées des tourelles rondes terminées par une petite salle carrée. Le grand dôme a la forme d'une pomme de pin ; il est flanqué de quatre dômes pareils, mais de moindre dimension, tous, dit-on, de marbre blanG; un fer de lance occupe le sommet et a probablement servi de modèle aux merlons en ogive des murs.

Les portes sont fermées par un treillage de marbre d'une grande beauté, et qui peut être comparé à la dentelle pour la finesse de l'exécution. La tombe placée au-dessous du niveau du sol environnant est entourée d'une balustrade du même travail. A l'exception de ces grilles de marbre et des coupoles, tout le mausolée est recouvert de stuc sur lequel on a brodé des arabesques qui ne présentent aucun intérêt.

Les troupes anglaises sont cantonnées à un mille d'Aurungabad; la cité a le même aspect que toutes les villes anglo-indiennes, et nous ne nous y arrêterons que pour visiter la geôle, où se trouvaient encore lors de mon passage quelques thugs ou étrangleurs arrêtés depuis plus de trente ans.

Il n'est personne aujourd'hui qui ne connaisse l'effroyable et mystérieuse association d'assassins mystiques voués au culte de Kali, la déesse de la mort, qui se donnaient pour mission d'offrir en sacrifice à leur horrible idole hommes, femmes ou enfants; qui ne

versaient jamais le sang , mais étranglaient au moyen d'un lacet ou d'une écharpe qu'ils jetaient autour du cou de la victime. Un de ceux dont j'ai pu obtenir les portraits photographiés avait avoué plusieurs centaines de meurtres accomplis de ses mains.

Ces faits monstrueux ayant eu en Europe les honneurs de la publicité que donnent les romans et le théâtre , je crois devoir me borner ici à détacher un fragment des Promenades et souvenirs du colonel Sleeman, celui qui le premier a dévoilé l'horrible vérité, et dont le livre a été la source unique où ont puisé tour à tour romanciers et dramaturges.

« Lorsqu'en 1822, 23 et 24 j'étais chargé de l'administration civile et judiciaire du district de Mersingpour dans la vallée de la Nerbudda, aucun meurtre, aucun vol commis par un criminel ordinaire n'échappait à ma connaissance; il n'existait pas d'outlaw redoutable ou de pickpocket médiocre dont je ne susse immédiatement la retraite, le caractère, les antécédents, et dont je ne pusse suivre à volonté tous les mouvements. Si à cette époque on était venu me dire qu'une bande d'assassins, faisant du meurtre sa profession héréditaire, résidait dans un village situé à moins de quatre cents mètres de mon tribunal, que les admirables bosquets du bourg de Mundlesour, à une journée de marche.de mon bungalow, étaient le théâtre où s'accomplissait un nombre d'assassinats plus grand que sur aucun autre point de l'Inde; — que des bandes de meurtriers venant de l'Aoude et du Deccan se donnaient annuellement rendez-vous sous ces ombrages et y passaient des semaines entières pour exercer leur atroce vocation sur les routes qui se croisent en cette localité ; — que les zémindars dont les ancêtres avaient planté ces massifs donnaient leur concours à ces hordes d'assassins, — j'aurais pris le dénonciateur pour un fou ou un imbécile qu'auraient effrayé des contes d'enfants Et cependant rien n'était plus vrai. Des

centaines de passants étaient enterrés chaque année sous les bosquets de Mundlesour ! Toute une tribu d'assassins vivait à ma porte, pendant que j'étais magistrat suprême de la province, et ils commettaient leurs crimes jusqu'aux environs de Pounah et d'Haïderabad !

« Le jour où Feringhea, l'un des principaux thugs, me fit ses premières révélations , ma raison révoltée refusait d'ajouter foi à ses paroles, lorsque tout à coup il fit exhumer, du sol même que couvrait le tapis de ma tente, treize cadavres à divers degrés de décomposition et m'offrit d'en faire déterrer tout autour de moi un nombre illimité. Je fus frappé comme d'un coup de foudre, et mon esprit resta consterné; il fallut cependant me rendre à l'évidence et croire aux épouvantables drames dont les preuves se dressaient devant moi comme le spectre de Banco!... Grâce aux aveux de Feringhea, je parvins à m'emparer des bandes nombreuses de thugs qui s'étaient déjà réunies dans le Rajpoutana pour commencer leur campagne de l'année. »

Le gouvernement anglais, une fois en possession de

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ce terrible secret, a proportionné ses efforts à l'étendue du mal; la croisade entreprise contre les thugs a. sinon supprimé l'association, mis du moins un terme à la frécpience de ses crimes.

En cpiittant Aurungabad, je me mis en route pour Adjountah, où se trouvent les monuments bouddhiques les plus célèbres dans l'histoire de l'Inde. La route est déserte comme toutes celles des États du Nizam dont ce district a fait partie longtemps, et le pays généralement aride. Quelquefois cependant on traverse de petits villages qui ressemblent à tous ceux de la présidence de Bombay et où l'on remarque , entre les maisons, de petits autels domestiques sur lesquels les

raïotes ou paysans soignent dévotement un tulsi planté dans un vase de terre. Le tulsi, occyneum sanctum, est une petite plante de maigre apparence dont la sainteté est universellement reconnue dans toute l'Inde. « Tulsi, dit Ward, était une femme d'une piété exemplaire; après s'être soumise aux austérités les plus pénibles , elle demanda à Yichnou de l'épouser en récompense de ses vertus. Laksbmi, l'épouse du dieu, ayant eu connaissance de cette prière téméraire, la maudit et la changea en une humble plante. Yichnou promit à l'infortunée de ne pas l'abandonner dans son malheur et de prendre la forme d'un shalgrame pour toujours demeurer avec elle. »

Sculptures sous le porche du Chaitiya de Karli. — Dessin de Catcnacci d'après une photographie de l'album de M. Grandidicr.

Il ne sera pas inutile, je crois, d'indiquer ici ce que c'est qu'un shalgrame :

C'est une petite variété de ces coquilles fossiles connues sous le nom d'ammonites. More, dans son Panthéon Indou, dit que l'heureux possesseur d'un caillou aussi précieux le conserve pieusement dans une enveloppe de prix, d'où ou ni- le tire qui- pour le baigner et le parfumer; l'eau qui l'a touché a la vertu de laver l'aine de ses péchés.

Le mode d'adoration du tulsi consiste d'ordinaire à faire un certain nombre de fois le tour du petit autel, en marmottant je ne sais quelles prières cabalistiques.

Le cirque d'Adjountah, vaste enceinte qui renferme vingt-six temples souterrains creusés dans le roc, est un des sites les plus sauvages et les plus grandioses tout à la fois que j'aie jamais rencontrés. Il est situé à trois milles du bungalow des voyageurs do Futterpore.

Les temples souterrains A Adjountah sont les derniers monuments bouddhiques que j'aie visités dans l'Inde. Après avoir conduit mes lecteurs à travers le dédale de cryptes qui abondent dans la présidence de Hombay, qu'il me soit permis de présenter quelques considérations générales sur ce sujet. Il a déjà été dit ! que les premiers monastères furent de simples grottes

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naturelles où les Bouddhistes se retiraient pour vivre dans la solitude conformément aux ordres du maître ; plus tard, on les agrandit et on creusa des cellules autour de la salle centrale où se réunissait le Sangha ou chapitre. Quand la religion du Bouddha se fut corrompue et que le peuple, incapable d'en comprendre les dogmes métaphysiques, y mêla ses propres superstitions, elle prit une forme différente dans les divers pays où elle avait été prôchée ; acceptée partout dans l'Inde à cause des grands principes humanitaires qu'elle proclamait, mais n'offrant pas à l'adoration des peuples ce Dieu dont tous reconnaissent instinctive-

ment l'existence , elle ne put vivre par elle-même et il fallut qu'on greffât sur elle la religion préexistante.

Suivons-en les transformations dans les temples souterrains de l'.Inde occidentale que nous venons de parcourir à la hâte. Qu'avons-nous vu dans notre voyage? D'abord des grottes naturelles, puis des cellules creusées dans le roc et précédées d'une galerie soutenue par des piliers octogones, enfin un viharé, salle carrée avec ou sans colonnes, plus ou moins ornementée, entourée de petites chambres.

Les viharés sans piliers intérieurs et sans sculptures

Petits temples de Mahableshwar (voy. p. 139). — Dessin de H. Catenacci d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

sont tous d'ancienne date et ne contiennent jamais de sanctuaire ; les monastères hypostyles seuls renferment des statues du Bouddha.

Les chaitiyas de Karli, de Kanhéri, d'Adjountah sont tous voûtés, et leur façade est le plus souvent décorée de cintres outrepassés; la forme de la voûte et des arcs reproduit celle des dagobas dont elle représente la coupe verticale. Ces cathédrales bouddhiques offrent des transitions comme les monastères : chaitiyas avec côtes de tèke servant à attacher les tentures blanches dont il était d'usage d'orner les temples aux jours de fête; chaitiyas sans côtes qui étaient enduites de chounam ou stuc blanc (à Nassick et à Adjountah) ; chaitiyas avec

côtes de pierre ou même quelquefois de bois qui, recouvertes de stuc, formaient des caissons où les dessins ressortaient mieux dans un encadrement rehaussé d'arabesques. Il n'est pas difficile de se rendre compte des changements successifs qui ont été ainsi introduits dans ces monuments ; à la toile blanche dont on recouvrait, dans les premiers temps, le sol des temples sou- . terrains, on a substitué le stuc également blanc, puis le chounam rehaussé de fresques de toutes sortes ; les fresques elles-mêmes ont promptement été remplacées par les bas-reliefs ornementaux et symboliques dont abondent les édifices les plus modernes. Les dagobas eux-mêmes sont différents les uns des

1 tînmes Ju peuple de la ci>te du Concau. — Dessin de A. de Neuville d'après une photographie de l'alhum de M. Orandidlcr.

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autres suivant l'époque de leur construction ; il en est de même des statues du Bouddha qui, d'abord toutes simples et sans ornement, ont été dans la suite entourées d'attributs divers.

Nous rappellerons que les premiers dagobas ont été élevés sur des reliques plus ou moins authentiques de Gotama en témoignage de respect et de reconnaissance ; ces monuments funèbres et commémoratifs n'ont pas tardé à devenir des objets d'adoration pour la foule ignorante et superstitieuse. Les grands dagobas du Magadha et de Ceylan ont été, peu de temps après l'adoption du bouddhisme dans l'Inde occidentale, imités dans les monastères de cette région, où ils furent considérés comme des autels ou plutôt comme des idoles auxquelles le peuple apportait ses offrandes et adressait ses prières. Les bouddhistes eurent ensuite l'idée bien naturelle d'élever autour de l'objet de leur culte un temple somptueux dont l'abside prenait la forme du dagoba qu'elle contenait. L'adoration des images et des statues ne se propagea que plus tard.

Les dagobas simples des premiers siècles du bouddhisme, comme ceux de Karli et de Kanhéri, se transformèrent en une sorte de tabernacle où était exposée une statue du Bouddha. On ne peut nulle part mieux qu'à Adjountah suivre tous les changements dont nous venons de parler. Je ne crois pas que les monuments bouddhiques aient été décorés de bas-reliefs avant le deuxième siècle de notre ère ; les dagobas qui portent une image de Gotama datent, au plus du cinquième ou sixième siècle, au moment où cette religion commença à décliner sur le continent indien. Les temples et monastères bouddhiques ont été couverts de sculptures postérieurement à leur excavation , leurs colonnes ont été retouchées, des sanctuaires y ont été ajoutés. Il était naturel que les moines, habitants des viharés, cherchassent à orner graduellement leur demeure, dès que la simplicité primordiale du bouddhisme fut tombée en désuétude.

A Karli, à Salsette, à Nassick, les sculptures extérieures ont été exécutées longtemps après le chaitiya lui-même, et j'ai la conviction que les bas-reliefs des tailloirs du chaitiya de Karli sont relativement récents.

La religion bouddhique s'est mêlée partout, avonsnous dit , avec les cultes préexistants et qui ont fini par triompher d'elle. Si à Geylan on adorait d'une manière spéciale les démons et les esprits, si sur la côte de Goromandel les Khonds et autres tribus aborigènes ont adressé de tout temps leurs prières au dieu de la mort et du malheur à qui seul on offrait des sacrifices humains, les habitants de l'Inde occidentale professaient le culte des animaux. Ce sont ces superstitions indigènes, ces grossières religions qui, en se greffant sur le bouddhisme, l'ont peu à peu absorbé jusqu'à en faire disparaître les traces. De nos jours encore ne trouve-t-^on pas chez les Djaïnes, chez les Banyans, un respect pour les animaux inconnu partout ailleurs, respect qui semble avoir existé dès les âges les plus reculés

dans cette contrée ; une des nombreuses inscriptions gravées sur les rochers de Nassick, et remontant à l'année 337 après Jésus-Christ, ne compte t-elle pas au nombre des œuvres de charité les plus méritoires l'établissement d'hôpitaux pour les animaux? Tout porte à croire que ce culte, en se confondant avec la religion bouddhique, a inspiré l'exécution des bas-reliefs d'animaux fabuleux, d'antilopes, de lions, etc., qui entourent les images du Bouddha dans beaucoup de sanctuaires de l'Inde occidentale.

Pour faire honneur au Bouddha, on a sculpté des personnages aux portes des sanctuaires ou à ses côtés; on a aussi représenté les Yakkos ou esprits doués de pouvoirs surhumains, tenant à la main des guirlandes de fleurs afin de montrer que tous, dieux et hommes, rendent hommage au grand sage.

Le lotus par sa beauté et sa blancheur immaculée, emblème de la pureté, a toujours été considéré dans l'Inde comme la plus précieuse et la plus sainte des fleurs ; je crois que le parasol blanc que les rois seuls avaient le droit de porter, est une imitation du lotus : c'est du moins ce que me donne à supposer la forme de ceux placés sur les dagobas, ou étendus sur la tête du Bouddha dans les cryptes où siègent ses images.

Il n'est pas moins curieux de retrouver dans les anciens chaitiyas le chakra ou roue symbolique du pouvoir universel, qui est aujourd'hui l'attribut de Vichnou, et que j'avais remarqué sur les temples de l'Orissa où on adore le lingam. On voit là une autre preuve de la connexion des croyances çivaïte et bouddhique au début, comme nous l'avons dit quand nous avons décrit les pagodes de Bhuvaneshouara et émis l'opinion qu'elles sont, ainsi que la plupart des autres temples indous, une dérivation des dagobas.

C'est sous les auspices du major Gill que j'ai visité les temples souterrains d' Adjountah. Cet officier anglais a été préposé par le gouvernement de l'Inde à la conservation de ces monuments , et il s'est occupé activement depuis plusieurs années de reproduire sur toile les fresques qui se détériorent chaque année. J'ai visité avec plaisir l'atelier de cet artiste, où plusieurs tableaux étaient en voie d'exécution.

Le major Gill était un des sportsmen les plus connus de l'Inde; chasseur intrépide et audacieux, il ne comptait pas moins d'une centaine de tigres ou panthères et d'une vingtaine d'éléphants et rhinocéros parmi les victimes sacrifiées à sa passion dominante. Je lui promis de venir le prendre au mois de mars de l'année suivante pour aller nous joindre aux officiers de Mhaou qui chaque année entreprennent une croisade contre les bêtes féroces. La maladie et la pente de mes études qui m'entraînèrent vers la côte orientale d'Afrique peu de temps après ma visite aux grottes d'Adjountah, m'ont malheureusement fait manquer à cet engagement.

C'est un spectacle émouvant et grandiose qu'une battue au tigre où des centaines de cipahis poussent la bête féroce vers les chasseurs qui, montés sur des élé-

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pliants de chasse ou grimpés sur une branche d'arbre, attendent paisiblement et presque sans danger le passage de l'animal. Mais ce qui n'est pas à dédaigner, c'est, après une journée de f'atigu1 et d'émotion, de trouver le soir un camp formé de tentes où chaque gentleman est sûr de dormir sur un lit confortable et d'être servi, comme chez soi, par une armée de domestiques. Un salon de lecture garni des romans les plus récents et des revues et journaux arrivés par la dernière malle, offre un délassement intellectuel à quiconque désire se reposer. Une table servie avec tout le luxe qu'on pourrait à peine exiger dans une ville riche et populeuse d Europe , et couverte de cristaux magnifiques , d'argenterie étincelante . réunit trois fois par jour les sports raen que leur passion pour les plaisirs de la chasse n'entraîne jamais jusqu'à leur faire négliger ceux de la bonne chère ; les vins les plus exquis , les liqueurs les plus rares coulent à Ilots, et je n'ose dire le nombre de flacons que vide une société d'officiers en partie de plaisir.

D'Adjoiinlah. je revins rapidement à Bombay; on était à la fin de juillet, et les pluies commençaient à tomber.

Sous l'influence persistante des fièvres paludéennes qui avaient, fortement ébranlé ma santé , j'avais des précautions à prendre. Je ne pus toutefois éviter de violentes réduites , et je dus quitter, momentanément au moins, le territoire de l'Inde et me rendro à Zanzibar, dans l'espoir qu'un voyage en mer raffermirait mes forces épuisées mieux que tontes les drogues de la faculté'.

Comorin. Cette dénomin; gnifie « terre des noirs. > vaient pas de nom pour de nos jours encore, l'Ind partie du territoire com] Nerbudda ; la région méri en sanscrit, le Sud.

La superficie de l'Inde tre cent mille nulles cari

Une jeune Indoiic. — Dessin de Émile liayar.l d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

sent en de nombreuses rari S'il y a peu de lacs dai fertilisée par de grandes e

Avant de quitter ce pays où j'ai promené mes lecteurs si longtemps, il me reste à jeter en arrière un coup d'ci'il d'ensemble.

L'Inde, avons-nous dit an début de ces études, comprend tout le vaste triangle qui s'étend au sud du Thibet, depuis la chaîne de l'Himalaya jusqu'au cap

ition vient du persan et si- ' Les anciens habitants n'adésigner le pays tout entier; oustan n'est pour eux que la Drise enire l'Himalaya et la dionale s'appelle Deccan, —

est d'environ un million quaés , et la population doit atteindre , si elle ne le dépasse pas, le chiffre de cent quatre-vingts millions. Au nord, s'étend la plus haute chaîne du monde, l'Himalaya, qui est principalement lormée de roches primitives, gneiss, granit, micaschiste, etc., et quelquefois de grès dans les parties basses. Le long de la plaine d'alluvion où coule le Gange, et laissant dans l'est le bassin carbonifère fructueusement exploité sur les bords de la Damraoudah, on trouve vers le 23e degré de latitude sud les monts Vindhyas, qui traversent à peu près l lnde de l'est à l'ouest.

Cette chaîne forme avec les Ghauts occidentales et les Ghauts orientales qui se coupent près de Coïmhatore le vaste plateau triangulaire du centre de l'Inde; les Ghauts occidentales sont de formation primitive, recouvertes, çà et là, de trapp cl de basalte : elles atteignent souvent à une grande élévation et sont très-boisées ; les autres sont syénitiques ; basses et arides , elles se divinilii ations.

ns l'Inde, elle est du moins t belles rivières. Les côtes sont peu découpées, et les rades sont rares; le long do la côte occidentale, au sud du golfe de. Cambaye, on les compte en petit nombre; du cap Comorin aux bouches du Gange, il n'en existe pas une seule. Les navires sont obligés de jeter l'ancre dans des espaces découverts, à deux ou trois milles de terre, et les vagues leur impriment un roulis et un langage plus dé-

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sagrcables que s'ils étaient en pleine mer; il est des saisons pendant lesquelles on ne peut séjourner sur ces rades foraines, sans danger de perdre en cas de naufrage tout droit aux assurances.

Le climat de l'Inde n'est pas des plus salubres, partout du moins où s'étendent de vastes jongles marécageuses, et il est beaucoup de districts où les fièvres paludéennes sont endémiques. La température varie beaucoup suivant les diverses localités, comme on peut s'y attendre dans un pays aussi vaste. Tandis que dans les plaines basses les cbaleurs sont très-fortes , surtout eu été, il y a, dans la chaîne de l'Himalaya et dans les Ghauts occidentales, de nombreux sanatarium

où les Anglais vont chercher un climat comparable à celui de nos contrées méridionales.

L'Inde est relativement à son étendue beaucoup plus peuplée que l'Europe; mais cette immense population est répartie d'une manière très-inégale. Les plaines d'alluvion qu'arrosent de grands fleuves, sont couvertes d'habitants , et les régions montagneuses ou les plateaux stériles du centre sont presque déserts.

Outre les étrangers qui se sont établis dans l'Inde à diverses époques, les uns comme simples colons, les autres comme conquérants, on y compte beaucoup de races aborigènes, distinctes par leur langage, leurs mœurs et leurs superstitions religieuses. Il n'y a pas

Nef principale et dagoba de Karli. — Dessin de E. Thérond d'après une photographie de l'album de M. Grandidier.

en effet moins de cinquante langues différentes en usage dans l'Hindoustan, en comptant les tribus plus ou moins barbares qui vivent dans les montagnes. Il y a huit races principales, qui par leur population, leur littérature , leur industrie, et la vaste superficie qu'elles occupent méritent d'être citées : ce sont les Hindis, les Bingalis , les Oriyas, les Telougous, les Tamouls,les Mahrattes, les Goudjeratis, les Karnates. On ne peut douter que la famille hindoue ne renferme beaucoup de variétés distinctes différant entre elles en stature, en force et en intelligence ; la société, par suite des superstitions de caste, y est restée composée, contrairement à ce qui est arrivé dans les autres contrées,

d'une foule d'éléments hétérogènes, ce qui a de tout temps facilité la conquête de l'Inde.

Il est aujourd'hui prouvé que les Indous n'ont point d'histoire. Les inscriptions, les plus anciennes de leurs monuments sont de cinq siècles postérieures au commencement de l'histoire authentique de l'Europe. Il n'est pas possible cependant d'étudier leur pays sans y reconnaître les traces évidentes d'une antique civilisation. Quoique l'expédition d'Alexandre ait fait connaître l'Inde en Europe 325 avant Jésus-Christ, son influence fut nulle sur le pays lui-même; la longue lutte entre le bouddhisme et le brahmanisme n'a enfanté qu'un chaos de légendes mythologiques, et l'his-

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toire réelle ne commence qu'avec les invasions des Musulmans en Tan 1000. Mahmoud, roi de Ghizni en Afghanistan , ne fit pas moins de treize incursions en poussant jusqu'à Ganodje et à Goudjerat, mais il ne fonda aucun empire et se contenta de piller les vaincus. Le pays était divisé, comme il l'a toujours été, entre une foule de rajahs qui n'avaient chacun qu'un petit État sous leur domination.

C'est en 1193 qu'eut lieu la première conquête sérieuse de l'Inde par les Afghans. L'empire de Ghizni venait d'être démembré entre les Turcomans et un chef du district de Gaur qui s'était déclaré indépendant; le second prince de cette nouvelle dynastie, Mahommed Gauri, envahit l'Indoustan et poussa ses conquêtes jusqu'à Goudjerat; la mort l'enleva au milieu de ses succès. Son général favori, Koutub, ancien esclave turc, donna des lois à tous les pays indous que son maître avait soumis et fixa en 1193 le siège de son gouvernement à Delhi.

De 1193 à 1525, il y eut vingt-six rois afghans qui gouvernèrent le nord de l'Inde; le reste du pays était soumis à des princes mahométans indépendants ou à des rajahs. En 1398, les nomades de l'Asie centrale, sous la conduite de Tamerlan, avaient envahi l'empire indo-afghan, mais ils s'étaient retirés après l'avoir pillé. En 1525, un des descendants du célèbre conquérant, Baber, souverain de la principauté de Ferghana située à l'est de Samarkand , après s'être emparé de Kandahar et de Caboul , pénétra dans l'Indoustan , vainquit et tua le dernier roi afghan et s'assit sur le trône de Delhi. Avec ce prince commença la dynastie d'empereurs auxquels un vieux souvenir des apparitions désastreuses de Tchengkis et de Timour fit donner la qualification erronée de Mogols par les Européens et par les indigènes. Le persan , langue plus cullivée que l'afghan et le turc, idiomes des races conquérantes, a de tout temps été adopté à la cour des souverains musulmans de l'Inde.

L'empire mogol s'agrandit sous les successeurs de Baber, surtout sous Akbar, Shah- Jehan et Aurungzèb ; c'est sous ce dernier monarque que la puissance musulmane atteignit dans l'Inde à son plus haut degré de splendeur. A partir de la mort de son fils (i712), elle déclina rapidement jusqu'à ce que le dernier roi Shah Allum II devint prisonnier de la Compagnie anglaise des Indes (1788-1606).

Vasco de Gama, en doublant le cap de Bonne-Espérance, avait ouvert la route de l'Inde à une race de conquérants plus redoutables que les Afghans et les Turcs. Les Portugais n'ont jamais possédé que des colonies peu étendues sur la côte occidentale. Les Hollandais se sont contentés de fonder quelques comptoirs.

On sait comment les Français, vers le milieu du dix-huitième siècle, furent sur le point d'établir leur suprématie sur toute l'Inde, et comment ils échouèrent ; nous ne reviendrons pas sur ce triste et glorieux épisode de notre histoire , — glorieux pour nos agents dans l'Inde, honteux pour notre gouvernement d'alors.

Le premier terrain acquis par les Anglais dans l'Inde a été l'emplacement sur lequel s'élève aujourd'hui la ville de Madras et qui mesurait de quatre à cinq milles carrés. La fondation de leur empire ne date que de 1756 à 1765, lorsque les intrigues plus encore que les armes de lord Clive soumirent à la compagnie des Indes toute la Nawabie du Bengale , la plus riche des provinces de l'empire mogol.

« Sur ces débuts du plus grand empire colonial qui ait jamais existé , nous trouvons les détails suivants dans un livre dont les Anglais eux-mêmes ont reconnu le caractère impartial. Ces détails sont ceux mêmes qu'exposa froidement lord Clive, en 1772, devant un comité d'enquête de la chambre des communes.

« Nous avions, dit Bobert Clive, traité avec Meer- « Jaffier, général du nawab Surajah-Dowla ; il devait « à un moment donné se tourner contre celui -ci , le « détrôner et se proclamer à sa place. Il n'y avait « plus qu'à fixer le jour et l'heure de cette révolution, « lorsque notre agent à la cour du nawab nous in- « forma qu'un Indou , d'un rang élevé , nommé Omi- « chund, ayant eu connaissance du complot, menaçait « de le révéler à Surajah-Dowla , à moins que nous « n'achetassions son silence par un écrit qui lui ga- « rantirait trois pour cent sur tous les trésors de son « maître , et une somme de trente lacs de roupies en c< argent. Vu l'urgence de la situation , le comité des « directeurs pensa qu'il était permis d'opposer la ruse « aux prétentions d'un pareil scélérat, et approuva un « projet d'écrit fictif que je lui présentai, et que nous « fîmes revêtir de la signature d'un de nos employés « subalternes. Je pense que la chose était parfaitece ment justifiable ; car il fallait , avant tout , faire « avorter les pernicieux desseins d'un traître rapace « et cupide. »

« Ainsi Lord Clive et ses complices n'éprouvaient pas le moindre scrupule de fomenter la trahison autour d'un allié, de conspirer la perte du nawab du Bengale et de s'approprier la totalité de ses trésors; mais leur conscience se révoltait contre les prétentions d'un tiers réclamant une part de leur immense proie !

« Voici , du reste , les suites qu'eut le complot dont nous venons de parler : certain de la défection de Meer- Jaffier , Clive marcha contre le nawab , en se faisant précéder d'un manifeste énumérant tous les griefs dont on ne manque jamais en pareille occasion. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de l'Hougly ; celle des Bengalais comptait cinquante mille hommes et cent canons. Les Anglais n'étaient guère plus de trois mille, dont le tiers d'Européens ; mais ils eurent bon marché d'adversaires dont une moitié se rangea de leur côté au moment du combat, et dont le reste, travaillé par l'esprit de rébellion , décampa presque sans coup férir, comme le prouve la perte de l'armée victorieuse : quarante-cinq morts ou blessés!

« Telle fut la fameuse bataille de Plassaye, dont Clive prit plus tard le nom avec le titre de baron.

« Meer-Jaffier entra quelques joncs après dans la

VOYAGE DANS L'INDE

capitale de son ancien maître, non en conquérant, mais à la suite de Clive. Le malheureux Sourajah-Dowla, en vironné d'embûches, fut arrêté dans sa fuite par un des conspirateurs. Le lendemain, il avait cessé de vivre. Clive proclama son compétiteur, et, feignant de lui rendre 1 hommage qui lui était dû. consacra néanmoins par cette usurpation le droit désormais acquis à la Compagnie de disposer de la suzeraineté de cette riche province.

« Inutile de dire que la promesse faite à Omichund ne fut pas exécutée. On argua de iaux contre la signature. Les serments solennels prodigués à Meer-Jaffier eurent le même sort. On le laissa déposer à son tour par une conspiration nouvelle, et on tira de son successeur des sommes énormes. Ce dernier ne larda pas à être renversé lui-même, et Meer-Jaffier, rétabli sur le trône, paya encore largement aux Anglais sa restauration.

« Poursuivant le système d'astuce et de violence qui leur réussissait si bien, Clive et le conseil de Calcutta surent bientôt arracher à la faiblesse des princes indigènes des avantages commerciaux, des lois de douanes, qui les immiscèrent dans l'administration intérieure du pays et leur donnèrent prise pour le recouvrement des impôts, jusqu'au moment où, épuisés d'extorsions, à bout de ressources et de tout ressort moral, ces mêmes princes vendirent un à un leurs territoires et leurs sujets à la Compagnie , en écliange de pensions annuelles. Ainsi, en 17c5, le nawab du Bengale ne percevant plus une stulc roupie que pour la voir passer aux mains des Anglais, renonça pour jamais en leur faveur à la souveraineté et aux revenus de ses Etats, moyennant une rente de douze millions, qui, dès 1772 , fut réduite à quatre. Enfin, pour une rente de sept millions, qui devait aussi être réduite plus tard, l'empereur lui- mime consentit à ce que la souveraineté des trois provinces du Bengale, du béhar et d'Orissa fut cédée en toute propriété à li Compagnie.

« C'est ainsi que celle-ci changea sa situation de simple association mercantile en celle de puissance territoriale, comptant dès lors quarante millions de sujets et un revenu de soixante-dix millions de francs1. »

Le gouvernement de l'Inde anglaise appartint ainsi à une compagnie commerciale. Chaque année, les actionnaires élisaient vingt-quatre directeurs auxquels était conlié le pouvoir exécutif; ils s'étaient réservé le pouvoir législatif. Dès 1707, les trois préside! ci s qui forment aujourd'hui l'empire anglo-indien, celles de Calcutta, de Madras et de Bombay, existaient déjà, chacune sous les ordres d'un gouverneur et d'un conseil nommés par lettres patentes de la Compagnie; toutes les décisions se prenaient à la majorité des votes. Par charte accordée en 1726, la Compagnie établit dans chacune des présidences une cour de justice, composée d'un mayor et de neuf aldermen, qui connaissait de toute cause civile. Le gou-

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