I. Voir pour cette date la note de la page
•> Luginc Burnoiif, Introduction â l histoire du boudilhismc m Km. — On consultera aussi avec fruit /<• Bouddha rt tn doc trine, par M. Barthélémy Saint-Hilairc. 1 vol. iu-8.
de mériter, par une vie d'austérités, de sacrifices et de dévouement, d'entrer dans ce qu'il appelle le nirvana. c'est-à-dire Y anéantissement de toute personnalité et de tout souvenir 1 .
«Pour oser ainsi offrir le néant à des millions d'hommes comme récompense d une vie de devoirs et de vertus, il fallait avoir bien souffert soi-même ; mais il fallait aussi bien savoir à quel point l'ordre social et les doctrines régnantes avaient rendu le poids de l'existence intolérable pour ces mêmes hommes. Aucun grief plus grave ne peut être élevé contre le brahmanisme.
« Pour bien se rendre compte d'un fait aussi étrange pour nous Occidentaux que cette aspiration au néant, il faut se rappeler les effroyables terreurs que devaient inspirer à des populations opprimées et ployées sous mille jougs, du berceau à la tombe, leurs croyances à cette transmigration dont l'être humain était éternellement le jouet. Il est bon de voir en quels termes effrayants ce dogme a été décrit postérieurement dans le Bhagavata-Pourana, un des livres les plus canoniques du brahmanisme moderne.
« Après avoir dépeint longuement les misères auxquelles cette loi fatale condamne toute créature vivante et même les dieux , le poète déroule les phases du retour de l'homme à une nouvelle, passagère et douloureuse existence. Il nous le montre, embryon d'abord à peine perceptible, puis masse de chair informe où se développent peu à peu une tête, des bras, des pieds, des mains, des ongles, tous les organes enfin qui doivent le caractériser; puis il ajoute :
« A cinq mois, péniblement replié sur lui-même, il << dort encore dans les replis les plus ignobles du sein >< maternel, sans connaissance de son individualité mo- « raie, mais ressentant déjà les angoisses de la faim et « de la soif qu'il ne dépend pas de lui d'apaiser. Dans « cette misérable condition, il s'éveille, en reçoit la « notion distincte, avec le souvenir désespérant de « toutes les mauvaises actions qu'il a commises dans « ses existences précédentes, et la prescience des dou- « leurs, des souffrances qui l'attendent comme châtiée ments dans une nouvelle vie. Dès lors effrayée, sans '< repos, cette malheureuse créature s'agite vainement ■ au milieu de ses terreurs, déplorant, la triste et iné- < vitable destinée qui l'attend. Enlin, lorsqu'il ne peui a plus supporter cet état effroyable, Maya, la déesse « de l'illusion, en fait son jouet, lui ôle la mémoire, la « conscience de son passé , puis Le lance dans la vie , « à travers les déchirements, les cris, le sang et les « pleurs*. »
« On conçoit qu'en face de cette succession lalalcnieul éternelle de pareilles conditions d'exislenre. l'extinction absolue de la personalité ph\siipie et inlellec
t. Que ce mot, objet de tant de discussions do la part de lies
érudils, signifie In m'ant pur et .simple, <;<>m l'allumai! Hnr-
nouf, ou L'absorption dans la béatitude hors do l'espace et du temps, comme d'autres l' interprètent aujourd'hui, on ne peut modifier sensiblement le sens adopté ici peur nirvana. (V. Dl 1. )
'2. Ilhagnt ata-I'curnna. traduction d'Kugéu).' Humour, leme II, chap. xxxi.
VOYAGE DANS L'INDE
tuelle ait pu être proposée aux hommes comme une délivrance, comme le salut, et être acceptée comme tel.
« La réforme religieuse et morale de Çakya-Mouni n'attaquait pas de front le système des castes, clef de voûte de l'édifice brahmanique; mais le Bouddha, en appelant toutes les créatures humaines, sans distinction de rang, de naissance et de sexe, à ses prédications, à la vie ascétique, au salut enfin, sapait par la base le
système lui-même. En prêchant l'égalité des devoirs, l'égalité devant la fin suprême, il pesait forcément sur les inégalités sociales. En admettant la femme dans la vie religieuse, ii préparait son émancipation. Enfin, en appelant à profiter de sa loi, de sa bonne parole, tous les peuples, Indous et étrangers , il effaçait les distinctions d'origine entre les Aryans et les barbares (Varvaras, Mlétchas). Aussi, de toutes parts, les po-
Religieux mendiant. — Dessin de A. de Neuville d'après une photographie.
pulations coururent-elles au-devant du novateur et de ses doctrines '. » .
Du vivant de Çakya-Mouni, celle-ci comptait déjà de nombreux apôtres ; ils se multiplièrent après sa mort. En effet, tout religieux, tout croyant en la foi nouvelle, qui avait rasé ses cheveux et sa barbe, qui avait
1. F. de Lanoye, l'Inde antique et sa décadence, dans la revue le Présent, octobre et novembre 1858.
renoncé à sa caste en taillant, de ses propres mains, un vêtement dans un linceul enlevé à un cadavre, pouvait, après avoir confessé ses péchés à un autre religieux déjà revêtu de l'investiture, prêcher lui-même la loi bouddhique.
Cette prédication , comme celle du Bouddha , fut longtemps entièrement orale. Il en résulta pour ses disciples, pour les missionnaires de la foi nouvelle, la
VOYAGE DANS L'INDE
nécessité de se réunir pour s'entendre sur le maintien et l'unité de la doctrine. Ces réunions, avec le temps, devinrent périodiques , et les réglementations de rites et de dogmes promulgués par ces espèces de conciles furent sans doute les premiers documents écrits de la religion bouddhique, comme les procès-verbaux d'une de ces assemblées, présidée, deux siècles et demi avant notre ère , par Piyadasi-Açoka , roi du Magadha , sont les premiers et les plus authentiques monuments que cette même religion ait légués à l'histoire1.
Gravés" sur des piliers de pierre , érigés partout où s'étendait l'influence du souverain le plus puissant du bassin du Gange, et dont un certain nombre ont été retrouvés de nos jours, ces procès-verbaux constatent tout à la fois l'influence croissante de la foi nouvelle, et la décadence rapide du brahmanisme à l'époque que nous venons de citer. On y voit un roi, un Kchattrya, fils du Soleil, prêcher la morale des réformateurs à ses sujets, leur commander de se confesser tous les cinq ans, et leur rappeler qu'avant l'apparition du Bouddha « la terre de l'Inde ne connaissait d'autre droit que celui du plus fort ; que le parricide y siégeait sur presque tous les trônes , l'inceste et la prostitution dans tous les palais!... Que partout enfin on ne voyait que meurtres , cruautés , irrévérences envers les parents, impiétés envers les dieux! »
ACeylan, où le bouddhisme pénétra de bonne heure, on attribue la date de 104-76 avant Jésus-Christ au premier livre bouddhique qui y fut écrit. C'est le Pittakattayan, dont certains passages, traduits par divers missionnaires modernes , sont précieux pour l'étude et l'appréciation des doctrines bouddhiques des premiers siècles.
Ce commentaire sacré s'ouvre par un premier livre intitulé Paradjika, où l'on met dans la bouche du
1. Piyadasi-Açoka était le petit-fils de Chandragoupta (le Sandrocyptus ou Sandracottus des historiens grecs). Or ce Sandracottus, selon Justin, monta sur le trône de l'Inde après le meurtre des préfets ou vice-rois qu'Alexandre avait établis dans ce pays (317 av. J. C). Quand Séleucus Nicator, après s'être emparé de Babylone et de la Bactriane, se dirigea vers l'Inde, il n'attaqua pas Sandracottus, mais conclut avec lui une alliance qui lui permit de diriger toutes ses forces contre son ancien collègue, Antigone. Cet événement doit avoir précédé de peu l'année 312, la première de l'ère Séleucide, qui date du retour de Séleucus à Babylone.
On peut donc supposer que Chandragoupta devint roi vers 315, et comme les écrivains bouddhistes et brahmaniques s'accordent à lui attribuer vingt-quatre années de règne, l'avènement de son successeur Bindousara aurait eu lieu en 291 avant Jésus-Christ. Le règne de celui-ci fut, suivant les mêmes autorités, de vingtcinq ou de vingt-huit ans. En admettant le dernier chiffre comme le plus authentiquement établi, nous arrivons à fixer la date du commencement du règne d'Açoka en 263 avant Jésus-Christ, celle de son inauguration à 259, et celle de son concile à 246 ou 242. Or c'est un article de foi parmi les bouddhistes que deux cent dix-huit ans séparent le sacre d'Açoka de la mort de Çakya-Mouni; si donc nous traduisons la chronologie bouddhiste en chronologie grecque, nous devons admettre pour ce dernier événement la date de 477 avant Jésus-Christ, et non celle de 543, généralement admise jusqu'ici. L'adoption du premier chiffre est encore justifiée par un autre calcul : entre la mort du Bouddha et l'avènement de Chandragoupta (315 avant Jésus -Christ), les chroniqueurs bouddhistes placent cent soixante-deux ans (315 + 162= 477 avant Jésus-Christ). (Max-Muller, A history of ancient sanskrit literalure. London, 1860.)
Bouddha , cherchant à prouver sa supériorité sur tous les êtres, les paroles suivantes :
« J'ai déchiré le voile qui enveloppait mon esprit dans les ténèbres de l'ignorance, et je suis le seul homme qui ait acquis une connaissance pleine et entière de toutes choses.
« Je me suis livré à d'innombrables réflexions, et, tranquille de corps et d'esprit, le cœur pur de toute souillure, j'ai poursuivi mon but avec persévérance.
« Exempt de tout désir naturel, libre de tout attachement criminel, j'ai mené à bonne fin, dans ma solitude, le premier jhana (méditation), et je me suis consacré à l'examen des choses de ce monde.
« Ayant terminé mes investigations, je suis parvenu, par un retour sur moi-même, au second jhana, qui n'a plus été troublé par la préoccupation des choses extérieures. J'ai éprouvé le bonheur du troisième jhana, lorsque, délivré des soucis causés par les plaisirs, heureux, sage et sain de corps, je suis arrivé au contentement de l'esprit.
« N'étant plus dès lors sujet ni aux émotions de la joie ou du chagrin, ni aux sensations matérielles, j'ai vécu content, insensible à la peine comme au plaisir. C'est dans cet état de sainteté parfaite que j'ai atteint le quatrième jhana.
« Ayant l'esprit calme, pur de toute souillure, libre de toute passion, j'ai dirigé ma pensée vers le souvenir des premières phases de mon existence, je me suis rappelé toutes mes vies successives, et j'ai retracé dans mon esprit, pour chacune d'elles, le lieu de ma résidence, ma race, ma famille, mes occupations de chaque jour, ma figure, mes plaisirs et mes peines, la durée d'une vie à la fin de laquelle je mourais dans un lieu pour renaître dans un autre, jusqu'à ce qu'enfin je vins dans ce monde-ci.
« Ainsi se dissipa mon ignorance durant la veille de la première nuit. Les ténèbres firent place à la lumière et j:acquis l'omniscience.
« Je m'appliquai ensuite à étudier les causes de la naissance et de la mort des êtres intelligents. Doué d'une pénétration surhumaine, j'ai vu les hommes naître et mourir, les uns nobles, les autres de basse extraction, les uns beaux, les autres difformes, les uns heureux, les autres infortunés, suivant le mérite de leur conduite dans leurs existences antérieures. J'ai vu ceux qui péchaient en pensées, en paroles ou en actions, qui calomniaient les saints, qui prêchaient de mauvaises doctrines, après leur mort, aller en enfer et y souffrir toutes sortes de tourments. J'ai vu ceux qui étaient vertueux en pensées, en paroles et en actions, qui respectaient les saints, qui professaient les saines doctrines, renaître après leur mort dans un des cieux où leur était momentanément réservée une grande félicité ,
« Ainsi, pendant la veille de la seconde nuit, continua à se dissiper mon ignorance et la lumière se fit de plus en plus.
« Tranquille d'esprit, d'une pureté et d'une sainteté
VOYAGE DANS L'INDE
parfaites, exempt de la souillure des passions, j'éteignis en moi tout désir et je pus me rendre compte de la nature de mes souffrances et de mes chagrins, de leur origine et du moyen d'y mettre un terme: J'ai aussi recherché les causes qui engendrent nos désirs et le moyen de nous y soustraire. Ayant aperçu ces vérités et les ayant comprises, mon esprit fut délivré non-seulement de tout désir sensuel, mais même du désir d'exister. J'avais l'omniscience et mes transmigrations étaient terminées, mon œuvre était accomplie, j'étais arrivé au terme de la série de mas vertus.
« Ainsi, durant la veille de la troisième nuit, les ténèhres se dissipèrent complètement, et je me dépouillai du linceuil d'ignorance dans lequel j'étais étendu. La lumière s'était faite. »
L'omniscience d'un Boudha n'est pas, on le voit, la science universelle, mais le pouvoir de connaître ce qu'il veut savoir, sans recourir au raisonnement ou à des recherches fastidieuses.
Çakya-Mounis partageait les opinions ordinaires de son époque en philosophie; il se séparait toutefois des Brahmanes en ce qu'il était opposé aux mortifications de certaines sectes, aux sacrifices d'animaux et à la division par castes. On retrouve dans son système les lois générales de la justice naturelle, telles qu'elles étaient alors admises universellement dans le nord de l'Inde ; il prétendait seulement expliquer ces lois d'une manière plus complète et plus parfaite.
Son système ne reconnaissant pas l'existence de l'âme dans la transmigration ce n'est pas l'âme du mourant qui passe d'un corps dans un autre; avec le corps, tout disparaît excepté le germe d'où dépendent les nouvelles existences suhséquentes , et ce germe n'est autre chose que la somme des mérites et démérites,- c'est-à-dire des actions honnes ou mauvaises qui se sont accumulées durant la vie de chaque être, et qui, à la mort, après la dissolution du corps, sont l'origine d'une existence nouvelle.
De même, suivant une comparaison déjà souvent employée, et que j'emprunte à un auteur anglais, un arbre produit une graine, cette graine mise en terre germe et devient elle-même un arhre, cet arhre, cependant, quoique devant sa naissance au premier, n'est point, identique avec lui.
Le houddhisme, comme le positivisme moderne, ne donne ni ne cherche à donner l'explication d'une cause première. Il ne remonte poinl à l'origine des choses: il ne sonde pas ce qui est lui semble être hors de la portée de l'esprit humain, comme n'offrant d'ailleurs aucune utilité pratique. Il prend les faits dans leur succession actuelle, et, sans aller à la source, il enseigne <pie 1 accumulation de ces mérites et démérites forme le germe d'où sortira une nouvelle existence.
Des sens dérivent les rapports avec les choses du monde extérieur rpù développent à leur tour le désir el la jouissance. De la jouissance vient l'attachement à la terre, et cet attachement produit l'état d'existence, cause de la naissance, de la décrépitude, de la mort,
des chagrins et des souffrances. Les principes de souillure qui engendrent le péché et les souffrances, existent dans tout être, et se combinent avec le dogme de la transmigration ; il en résulte que quelque agréable que puisse être l'existence à un moment donné, il faudra tôt ou tard en changer et retomber dans une condition inférieure. Il n'y a donc pas d'autre moyen de cesser de souffrir que de cesser d'exister.
Çakya-Mouni croyait avoir trouvé, nous l'avons dit, et enseignait de bonne foi la voie que doivent suivre ceux dont l'ambition est d'arriver à cette annihilation totale de l'individualité et du souvenir qui met un terme aux transmigrations; une vie d'une pureté immaculée, un esprit libre de tout attachement aux biens de la terre et même à la vie peuvent seuls permettre à un homme d'atteindre cet heureux état ; mais à moins d'un concours de circonstances favorables dans des existences antérieures, l'ascète de nos jours doit désespérer d'arriver à ce but et d'entrer immédiatement dans le nirvana.
Tout homme doit avoir la foi, pratiquer les vertus utiles à la société, être libéral et sage.
Pour avoir la foi, il faut reconnaître Gotama, comme le guide des hommes et des dieux, comme le Bouddha suprême dont la pureté est immaculée, la sagesse parfaite, la conduite irréprochable, et l'omniscience infaillible. Est vertueux celui qui respecte la vie de tout être animé, s'abstient du vol et de la luxure, du mensonge et de l'incontinence. Est libéral celui qui distribue des aumônes. Est sage celui qui est exempt d'avarice, de méchanceté, de paresse, de colère et d'hérésie.
L'homme qui se conduira conformément à ces préceptes acquerra richesses et vertu, méritera les éloges de ses parents et de ses amis, jouira d'une longue vie et d'une bonne santé.
Des divers moyens de mériter les récompenses, l'amour du prochain semble le meilleur, d'après la théorie du Bouddha. « Faites l'aumône, répète-t-il souvent dans ses discours, soyez affable et tâchez de contribuerai! bonheur d'autrui, aimez votre prochain. Les aumônes doivent être prélevées avec impartialité sur le produit du travail, et distribuées de grand cœur et sans regret. »
En résumé, la grande innovation du bouddhisme a été d'établir, en droit, l'égalité d'origine des hommes, la charité et l'amour du prochain, ainsi que le respect de la vie de tout être animé. Ces conseils de morale sont certainement remarquables, surtout si l'on se reporte à l'époque et au pays où ces doctrines se sont dé\eloppées, et il n'est pas étonnant que la religion bouddhiste ait exercé une grande influence sur la civilisalion et le caractère de la plupart des peuples asiatiques.
Toutefois le système en question ne B'appuyail pas sur la foi, mais seulement sur le simple raisonnement, el s'il était capable de produire' un ellel puissant sur les mœurs par l'utilité pratique de ses préceptes, il n'était nullement, propre à déraciner les superstitions populaires. Il pouvait se greffer sur toute
VOYAGE DANS L'INDE
religion, et de là peut-être est venue la facilité avec laquelle il s est propagé à la surface du monde asiatique. La tolérance religieuse, qui était un de ses caractères, ne le mettait point en lutte ouverte avec les superstitions préexistantes ; aux illettrés, le Bouddha se contentait de dire : « Réglez votre conduite sur mes préceptes, et vous arriverez au bonheur. » Ses principes pratiques respectaient l'équité naturelle et s'accordaient avec les intérêts généraux de la société ; aussi furent-ils écoutés. Aux savants et aux sages, il disait : « La vie est courte, bien fol est celui qui se livre à des jouissances vaines et passagères ; regardez du rivage les tempêtes qui agitent la mer des passions, mais ne vous exposez point aux dangers que vous montre votre sagacité ; laissez les insensés courir après les souffrances et les misères, soyez calme d'esprit et repoussez l'erreur. »
Cette partie de son enseignement ne fut pas com-
prise de tous ; ces doctrines étaient trop élevées pour la plupart des intelligences.
A cette tolérance, qui facilitait la propagation rapide d'une religion s'identifiant avec celle du pays, il faut ajouter un autre élément de succès : le Bouddha avait habilement introduit dans son système cosmogonique les divers dieux et esprits adorés par les peuples à qui il prêchait, leur conservant certains pouvoirs qui les rendaient supérieurs à l'homme, mais leur enlevant les véritables attributs de la divinité. C'est, ainsi qu'on trouve, parmi les dieux habitant les cieux bouddhistes, tous les dieux védiques, entre autres Indra ou Sekra, le dieu des éléments et du feu pour les brahmanes, le chef des dieux pour les bouddhistes ; c'est ainsi que plus tard les disciples ajoutèrent à une liste déjà longue des divinités post-védiques, Brahma, Çiva, Vishnou, les Yakkas et les Nagas, dieux-serpents, adorés par les tribus aborigènes de l'Inde et de Geylan, les
Banyans ou ficus religiona. — Dessin de A. de Bar d'après une photographie.
Rakchas , démons respectés des peuples de l'Indo- Cbine, et auxquels a été attribuée l'habitude de manger de la viande corrompue , dans le but de flatter les goûts étranges des Birmans et des Siamois. Ces concessions permettaient une adoption rapide du système dans toute l'Asie.
On ne saurait mieux comparer le bouddhisme qu'à une nappe d'eau calme et peu profonde qui s'étend peu à peu à la surface d'un pays, changeant en lac ce qui était terre, modifiant l'aspect général de la contrée, mais à travers sa faible épaisseur laissant encore apercevoir le fond qu'il recouvre. En effet, à l'opposé de l'islamisme, cette religion n'a point fait irruption comme un torrent qui bouleverse tout et ne laisse après son passage que ruines et désolation. Si partout où elle domine encore aujourd'hui elle s'est greffée sur les superstitions antérieures plutôt qu'elle ne les a détruites, elle a partout amélioré et adouci les mœurs.
On peut citer comme exemple les nomades de la Mongolie, si avides de sang et de pillage sous Tchenkhis, et dont elle a fait des pâtres paisibles, les plus dévots et les plus débonnaires de l'Asie centrale.
« Nous savons comment le bouddhisme naquit et se développa sur le sol de l'Inde ; nous ignorons comment il en fut expulsé. L'histoire est jusqu'à présent muette à cet égard ; les volumineux recueils de liturgie, de métaphysique et de légendes bouddhiques que les langues thibétaine et pali ont fournis à la patience dè nos érudits, ne leur ont rien appris sur cet événement capital, qu'on ne peut apprécier que par tnduciion.
« Trois siècles avant notre ère, le Grec Mégasthènes, ambassadeur de Séleucus Nicator, trouva le bouddhisme triomphant dans les Etats et à la cour de Tchandragoupta, ainsi qu'il résulte de la citation suivante :
« .... Dans ce pays, on trouve deux classes rivales
VOYAGE DANS L'INDE
" de philosophes, les Brahmanes et les Çramanœ : les « premiers , prêtres et devins , ne jouissent d'aucun « crédit. Les seconds, ermites, anachorètes, s 'impoli sent des pénitences , des mortifications très-rudes et « font leur résidence habituelle sous les figuiers. Là, « ils tiennent école, prêchent, soutiennent des thèses it sur la vie et sur la mort , ont pour auditeurs des « multitudes d'hommes et de femmes de tout rang et « de tout âge , et ne se font pas faute de poursuivre 'i les Brahmanes de railleries, les traitant de jongleurs u et de charlatans '. »
« Huit et dix siècles plus tard , les pèlerins chinois venant dans l'Inde honorer le berceau du bouddhisme et les monuments de cette religion, devenue la leur, la trouvent florissant encore, non-seulement sur les rives du Gange, non-seulement sur celles de l'Indus, où, d'après les historiens d'Alexandre, ce conquérant n'avait trouvé que des adorateurs du Soleil et du dieu de la coupe, mais encore et surtout dans l'Orissa, alors couvert de villes importantes et riches, et siège d'un gouvernement puissant 2. Cent ans encore s'écoulent, les Arabes pénètrent sur le sol de l'Inde, et le bouddhisme en a entièrement disparu. Ses nombreux couvents, dont quelques-uns abritaient jusqu'à dix mille religieux, ses écoles , ses établissements de charité ont été rasés ; ses stopas, monuments commémora tifs des actes de ses saints ou consacrés à leurs reliques , ont été profanés , et dans les temples où s'est dressée la statue gigantesque de Bouddha on ne voit plus que les images de Vichnou, de Çiva-et des nombreux avatars de ces divinités. Gomment cette révolution s'est-elle opérée ? quelles furent les phases de la persécution implacable par laquelle les brahmanes vengèrent mille ans d'affronts ? L'histoire encore n'en dit rien. Nous savons comment le bouddhisme naquit, nous ignorons comment il disparut. Mais les causes générales de ce fait immense ne peuvent être douteuses : « spiritualisme « sans âme, vertu sans devoir, morale sans liberté, cha- « rité sans amour, monde sans nature et sans dieu3, » le bouddhisme ne pouvait suffire longtemps aux aspirations des poétiques populations de l'Inde ; en travaillant pour l'intérêt de leur domination , les brahmanes avaient le droit d'invoquer les intérêts moraux de la société confiée à leurs soins ; mais ils ne l'arrachèrent à l'athéisme qui l'envahissait que pour la rejeter dans les ténèbres de la plus grossière idolâtrie. A la personnalité humaine du bouddha Gakya-Mouni, ils opposèrent d'abord des dieux sortis comme lui de la souche aryane et de la caste des Kchattryas. De là tous les grands souvenirs du passé de la race aryane, noyés dans les brouillards fantastiques de la mythologie ; de là tous les héros et les sages' qu'avaient chantés les vieux poèmes, enlevés aux annales humaines