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DU CAPITAINE BACK. 153 quantité de baies et d'îles, notre Indien allait grimper sur les hauteurs afin de découvrir la meilleure route; et il reconnut que nous éviterions des détours aussi inutiles qu'ennuyeux en nous dirigeant plus au nord.
Pour justifier ses incertitudes , il répétait sans cesse que plusieurs hivers avaient blanchi la contrée depuis qu'il avait visité le Thlew-ee-Choh, dans son enfance, avec son vieux père; mais cependant il se rappelait avoir entendu conter qu'il y avait beaucoup de collines de sable au voisinage; et quelque chose lui disait que nous trouverions ce fleuve tôt ou tard. Il se réjouissait surtout de voir maintenant que nos recherches pouvaient être terminées avant l’arrivée de l'hiver, tandis que jusqu'alors il avait craint le contraire.
Depuis long-temps nous apercevions à l’horizon, dans la partie de l’ouest, une blancheur éblouissante que nous ne pouvions attribuer à l'effet ordinaire des rayons du soleil; nous
fümes extrêmement mortifiés de reconnaître en
approchant un véritable champ de glaces, en partie fogdues, mais assez compactes néanmoins pour arrêter les plus grands navires de la marine royale. Je n’avais pas besoin d’autres preuves pour me convaincre de la destruction tardive des barrières que l'hiver oppuserait à nos efforts, et de la faible chance qui me resterait pour accomplir mon voyage par eau, au commencement de l'été. Toutefois, cette sorte d'avertissement ne fut pas inutile ; il me prépara à lutter contre des obstacles que je n'avais pas encore rencontrés, et me donna accasion de mürir divers plans nécessaires pour mener à bonne fin l'exécution de cette partie de ma mission.
Après avoir côtoyé le champ de glace, nous fimes route vers un massif montueux fort remarquable, situé au nord-est, où j'apercevais un passage conduisant au nord. Mais le soleil s'était couché, la journée | avait été dure , et mon équipage, harassé, demandait
à camper , nonobstant les attaques incessantes
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de nos insatiables ennemis les naringouins et les moustiques ; certes , ces insectes , qui nous harcelaient sans relâche , témoignaient bien de la faiblesse humaine, puisque avec toute sa puissance et son habileté tant vantées, il ne peut se garantir de ces faibles atomes de la création. :
26 août. —- La température était descendue à 31° (— 0°,5. C.). Une légère couche de glace s'étendait à quelques centaines de yards du rivage, tandis que les cadavres de mouches noircissaient les saux libres du lac. Toute mince que füt la glace, il fallut les plus grandes précautions de la part du brigadier pour ouvrir un passage au canot; car la gelée de la nuit précédente avait rendu l’écorce cassante, et le moindre choc eût été suivi des plus funestes conséquences. Pour prévenir les accidents, ‘e fis placer de chaque côté des défenses de eur
L'apparence montueuse des ierres du nord
n'offrait point le caractère de celles que nous
156 % VOYAGE cherchions, et* diminuait beaucoup l'espoir qu'avait nourri Maufelly, de trouver de ce côté un portage conduisant au Thlew-ee-Choh.
Nous courûmes ‘lonc à l'ouest; et, après avoir ramé pendant quinze ou vingt milles, sans découvrir le plus léger indice de collines de sable, nous gravimes sur une hauteur pour ex miner le pays, et là, après beaucoup d’incertitudes, Indien, que j'encourageais de tout mon pouvoir, crut devoir porter au sud-est. Arrivant à une autre pointe, il nous fit porter de uouveau vers l’ouest, au travers d’une sorte de détroit où nous trouvâmes une île, formée d’un monticule conique, d'environ deux cents pieds de haut. Il y avait un peu de sable autour du sommet, et, comme je l'appris par la suite, elle était désignée sous le nom de Sand- Hill (colline de sable ).
Du sommet, nous aperçümes avec surprise un autre lac immense, offrant au sud-ouest un horizon dégagé; on y distinguait de grandes îles
et des baies nombreuses de dix à quinze milles
DU CAPITAINE BACK. 157 de: profondeur. Jusqu'à quelle distance s'étendait-il, c’est ce qu'il n’était pas facile de devine *; ses limites apparentes, du côté opposé à nous, étaient vaguement marquées par des lignes étroites et sombres, que l’Indien m'assurait n'être que des iles. En continuant d’avancer, nous passämes par l'extrémité supérieure du détroit; le courant s’y dirigeait vers le sud. Aprés avoir changé notre route d'un demitour de boussole, nous dépassämes une large ouverture à droite, et nous nous dirigeâmes à l’ouest.
Les incertitudes de Maufelly m'apprenaient qu'il fallait m'abstenir de toute observation sur le temps que nous perdions à visiter les baies, pour y chercher des ouvertures qu’il n'avait jamais vues, mais dont il persistait à soutenir l'existence. Je savais que la moindre opposition de ma part ne réussirait qu'à le mettre de mauvaise humeur, et pourrait même lui faire renoncer à toute coopération. Je le laissai donc
suivre ses idées, me confiant à cet instinct na-
turel qui guide un Indien à travers les forêts les plus sombres et les plus épaisses. — Ce que nous apercevions alors, au sud et à l’ouest, pouvait bien recevoir le nom de mer intérieure, car , à l'exception de auelques points noirs, çà et là, la vue se terminait par un horizon de ciel et d'eau, dorés alors par les brillants rayons du soleil couchant.
En portant plus au nord, nous longeämes quelques îles nues et pittoresques formées en apparence de gneiss; c'étaient des roches arrondies, avec peu ou même point de végétation, qui, à partir des bords de l’eau, s’élevaient brusquement à quatre-vingt ou à cent vingt pieds. Près du lieu où nous campmes il s'en dressait une beaucoup plus haute, avec de grands blocs détachés distribués sur les angles obtus de son contour irrégulier; leur aspect donnait au paysage une ressemblance parfaite avec celui des environs du fort de l'Entreprise.
La pente du continent, recouverte de mousse,
et les rochers isolés, formaient un contraste
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DU CAPITAINE BACK. 159 agréable avec les faces abruptes des iles avoisinantes. La berge sur laquelle notre tente fut dressée était composée d'un gravier luisant, formé de petits fragments arrondis de ##tcaschiste, de quartz avec des cristaux brillants de mica, et enfin de feldspath rouge et gris. Quelques oies, une mouette et plusieurs loons se montraient en différents points. Les moustiques nous assaillaient de toutes parts et nous empêchaient de goûter le repos; mais lorsque l'air frais de la nuit les eut engourdies, je n'’abandonnai à la contemplation, profondément
impressionné du silence qui régnait sur toute
cette scène. On n’apercevait aucun être vivant,
nul son ne frapppait l'or ; l'air parfaitement calme , et les eaux du lac immobiles, permettaient à l’imagination de s’égarer , et lui laissaient douter si la nature n’était point tombée dans une sorte d’extase.
Notre petit canot fut remis à flot à quatre heures avant midi le 27 août. L'air frais du ma-
tin excita lardeur de l'équipage, qui imprima
à l’embarcation une vitesse extraordinaire.
Apres avoir traversé plusieurs baies profondes et doublé plusieurs pointes, nous eùmes enfin la joie de voir des collines de sable que Maufelly crut reconnaitre. Il monta à deux reprises sur les hauteurs voisines pour découvrir quelque objet qui püt lever ses doutes. La seconde fois il revint d’un pas leste, la tête haute, l'air triomphant; et, plein d’une nouvelle confiance, il nous conduisit à une baïe d’où il assurait que nous pourrions nous rendre à la rivière Thlewee-Choh. En débarquant il se tourna vers l’in-
terprète, et, lui montrant les sentiers battus par
les daims , il dit avec un sourire : «Mon vieux
pére aimait à se ra gler les exploits qu'il avait accomplis ici; quoique bien enfant lorsque je l'accompagnais, j'en ai conservé la mémoire; ces lieux me sont familiers. » |
Les deux grands lacs que nous avions traversés étaient séparés par le détroit de Sand- Hill (coiline de sable ); en considérant le pre-
nier comme s'étendant, à partir de ce détroit,
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jusqu’au plus voisin goulet au sud, on pouvait lui assigner , en ligne droite , une longueur de vingt-neuf milles; sa largeur, de l’est à l’ouest, pouvait être estimée à près de trente milles. J'ai nommé ce lac Clinton-Colden, pour témoigner mon respect envers ces personnages.
Le second lac, ou le lac septentrional, présente, d’après les rapports unanimes des Indiens, une étendue d'environ soixante milles vers le nord-ouest, et une largeur, comprise enire vingt et trente milles. La côte orientale est découpée par des baies dont on ne connaît pas les limites; de tous les autres côtés on apercevait un horizon étendu. Cette belle nappe d’eau reçut le nom de lac Aylmer, en l’honneur du gouverneur-général du Canada.
Pendant qu'on mettait le canot au sec, entre deux petites buttes, nous vimes un daim arriver sur nous à toute jambes, l'Indien et De Charloit partirent au même instant, pour lui couper le chemin. Le dernier, plus adroit que son concurrent, se cacha derrière une roche,
169 VOYAGE et saisissant l’occasion favorable, tua l'animal d'un seul coup. — Après un repas fait à la hâte, j'envoyai Maufelly et trois hommes pour chercher soit la rivière, soit le lac où on supposait qu’elle prenait sa source. Ils emportérent pour trois jours de vivres. Dans le cas où l’'Indien retomberait dans ses incertitudes , le brigadier et le timonier devaient se diriger droit au nord, pendant que l’Indien et l’interprète se porteraient vers le nord-ouest, direction qui, dans mes idées, devait les conduire vers l’objet de nos recherches. , Les observations que je fis en ce lieu me donnèrent 64° 24 13" de latitude nord ; 108° 28’ 53” de longitude à l’ouest de Greenwich (110° 49° 17” de Paris); et 36°, 36’ de déclinaison orient (1). Au coucher du soleil, des nuages noirs, formés dans l’ouest, s’étendirent rapidement sur nos têtes, et menacérent de
rompre le long calme dont nous avions joui
(+) Pour l'inclinaison , voyez l'Appendix.
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dans notre traversée sur les lacs. En effet, la tempête avait déjà éclaté avant que j'eusse eu le temps d’arriver à la tente, et l'aurait emportée si je ne l’eusse assurée par des pieux.
Le canot, entraîné dans un tourbillon, et roulé sens dessus dessous, ne s'arrêta qu’à un rocher qui se trouva fort à propos sur son passage. Les apprêts de cuisine de Malley furent balayés à droite et à gauche; mes sextants et mes instruments, dispersés autour de la tente, me rappelèrent les accidents irréparables qu'’éprouva Hearne dans une occasion semblable; je parvins heureusement à les sauver , en les couvrant de mon manteau et les tenant appuyés contre la tente jusqu’à ce que la bourrasque eut passé.
Le 28 août.—Je parcourus une chaîne de hauteurs sablonneuses, armé de ma lunette, mais je ne découvris aucun de nos hommes. Lepays était formé de collines doucement ondulées, recouvertes de gros fragments de roc, et de graviers
grossiers, où quelques bouleaux nains trou:
a ne
104 VOYAGE vaient à peine de quoi se nourrir; on y distinguait encore divers arbustes (arbre à thé, crow et cranberry); aucun d’eux ne portait de fruit. Dans les parties marécageuses, au bas des vallées, on rencontrait çà et là d’autres arbustes à baies (Whortleberries); mais aussi sans fruits. Une chaîne de collines de sable entourait les deux tiers d’un petit lac, dont une jolie île de roches occupait le centre; elle venait de l’est; en quelques endroits, après une élévation graduelle, elle présentait différentssommetssubitement terminés par des escarpements abruptes, et continuait ainsi jusqu’à deux milles de notre campement. Là, elle était coupée par un cours d’eau étroit qui coulait du lac. Le terrain montait ensuite en talus de manière à continuer la chaine. Une langue de sable blanc où se montrait l’arbuste nommé Sac-a-Commis, avançait vers le sud, et avec les hauteurs que nous occupions achevait de ceindre la baie, dont les eaux se vidaient dans le nord-ouest
par un chenal étroit. Au nord et à l’ouest,
étaient d’autres collines séparées de la chaîne, tapissées de mousse de roche sur leurs pentes, mais terminées par des cônes de sable, .arrondis, hauts de cent cinquante à cinq ou six cents pieds; leurs flancs étaient sillonnés de ravins et de lits de torrents actuellement à sec ; j'aperçus dans un de ces creux un bœuf musqué qui cherchait à s'enfuir. Des troupes nombreuses de daims devaient avoir aussi fréquenté cet endroit, à en juger par le sol qui était battu sur une étendue de plusieurs milles.
29 août. — Je commençais à devenir inquiet sur le sort de mes hommes; je pris donc mon
fusil et je m’avançai au N.-N.-0. Après avoir
passé une petite nappe d’eau, entre le ruisseau
dont j'ai déjà parlé et le lac Aylmer, je gravis ‘une colline du sommet de laquelle je distinguai, avec une inexprimable satisfaction, un rapide évidemment lié avec le cours d’eau qui s’échappait du lac par le chenal étroit. Je m'empressai de reconnaitre la direction de son cours; je tra-
versai à gué les eaux marécageuses des sources ;
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je passai encore deux petits ruisseaux dont les flots agités couraient au nord et formaient un rapide; là il me vint subitement à l’esprit que c'étaient peut-être äes tributaires nourriciers du Thlew-ee-Choh; cédant à cette délicieuse émotion dont se trouvent saisis ceux qui ‘ont des découvertes, au moment ou s'ouvre à leurs yeux un champ d’investigations jusqu’alors inconnu, je me jetai la face contre la rive et je bus à longs traits dans le cournat limpide des ruisseaux.
D'une hauteur située à un mille plus loin on pouvait facilement suivre le cours du ruisseau dans un espace ouvert qui, en se resserrant, inclinait vers le nord. L'aspect du pays, joint à la présence de deux pluviers tout-à-fait sem-blables au pluvier bruyant du Fort-Entreprise (charadrius vociferus), me convainquit que j'étais sur une partie des hautes terres qui s’é-
tendent depuis la rivière Mines de Cuivre.
Toutefois, de mes quatre hommes, pas un ne
paraissait encore. Je tirai sur 1!n orignal, espé-
DU CAPITAINE BAUK. 167 rant que l'épaisse fumée de ce coup de feu leur ferait connaître ma position, et je retournai au camp; je vis sur mon chemin un loup blanc qui suivait la piste d’un daim. Presque aussitôt une fumée s’élevant derrière les collines de sable m'’annonça l'approche des hommes. Une heure ne s'était pas écoulée que lIndien arriva, suivi de près par les autres. De Charloît succombait sous le poids de la tête et des cornes d’un bœuf musqué, pendant que ses camarades s'étaient plus utilement chargés du corps d’un beau daim bien gras.
Ils avaient rencontré la rivière lesecond jour, et l'avaient jugée assez grande pour porter bateau. En revenant le long de ses bords par un large lac et par deux cours d’eau ses tributaires, aussi considérables que la rivière, ils avaient reconnu que tous ces cours d’eau communiquaient et n’en formaient réellement qu’un seul. J'en avais découvert, par hasard, la source près de nous, dans le lac entouré de
collines auquel je donnai alors le nom de
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Lac Sussex, d’après le royal protecteur de l’expédition.
Je tenais en réserve depuis long-temps un petit coup de grog pour cette occasion, et je le distribuai à mes hommes avec un plaisir d'autant plus vif qu'ils venaient de trouver la justification de mes anciennes opinions théoriques et de celles du docteur Richardson, sur
l'existence du Thlew-ee-Chobh.
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