PAR LE DOCTEUR RICHARDSON
La route suivie par le célèbre Hearne, dans son voyage à la mer Polaire, traverse la contrée qui vient d’être décrite. Je crois donc faire un véritable plaisir à tous ceux qui s'intéressent aux progrès des sciences géographiques, en interrompant ici le cours de mon itinéraire, pour donner place à quelques observations du doc-
teur Richardson.
« Le voyage aventureux de Hearne excita en son temps un immense intérêt dans le public et fera toujours époque dans les annales des découvertes au nord, car c’est à lui que l’on doit
les premiers renseignements authentiques sur la
170 VOYAGE mer Polaire qui baigne les côtes de l'Amérique septentrionale. Il détruisit aussi les récits vagues et ‘nombreux d’après lesquels la mer Atlantique et la mer Pacifique auraient été réunies par des détroits, sous des latitudes moins élevées que celle où Hearne parvint.
« La latitude assignée par ce voyageur à l'embouchure de la rivière Mines de Cuivre (Copper Mine), se trouvait si contraire aux opinions depuis long-temps émises par les partisans du passage au N.-0., que Dalrymple fut conduit à examiner les gisements et les distances dans le journal du voyage; et il trouva de si grandes difficultés, pour faire accorder la route au Nord et le retour dans le Sud, qu'il rejeta absolument les plus hautes latitudes, ou du moins les réduisit considérablement; en quoi faisant, il avait raison, bien que Hearne ait crié à l'injustice dans la préface de son voyage. Toutefois en considérant : les souffrances que Hearne eut à endurer; ies circonstances diffi-
ciles où il se trouva fréquemment placé ; lin-
ail
suffisance radicale, surtout pendant l'hiver, du vieux et embarrassant quart de cercle d'Elton, son unique instrument pour observer les latitudes dans une: contrée où le soleil s’élève peu au-dessus de l'horizon , et où les réfractions sont bien plus fortes que ne le supposaient
alors les meiïlleurs observateurs; l'impossibilité
| absolue d’estimer les longitudes autrement que
par l'estime ; la difficulté d'apprécier exactement les distances et la direction de la route, en suivant une tribu indienne dans sa marche tortueuse, par les bois et les montagnes; en considérant, dis-je, toutes ces causes d'erreur indépendantes du voyageur, on ne serait point tenté de prendre un langage sévère, à la vue des résultats fournis par Hearne. Au contraire, on lui accorderait une plus grande confiance si on le voyait reconnaître lui-même l'incertitude de ses positions géographiques pour les lieux très éloignés de Churchill.
« Malheureusement, Hearne n’a point pensé
ainsi : en publiant son voyage vingt ans aprés
(| qe Î 1!
Î na] 1: 1
l'avoir fait, il essaie d'établir l'exactitude de ses latitudes par une foule d'asserticns sans fondement, dont il suffira d’énoncer une seule ici. « Le 21 juillet, dit-il, à l'embouchure de la «rivière Mines de Cuivre la déclinaison du «soleil n’était que de 21°; cependant à minuit «l'astre paraissait à une certaine hauteur au- « dessus de l'horizon. » Or, sir J.Franklin, campé au même endroit le 19 du même mois, vit le soleil se coucher à onze heures et demie, temps vrai. — Dalrvmple, ayant remarqué l'erreur que Hearne avait commise, après son voyage, sur la position de Cumberl:.nd-House, en vint à mettre en question l'exactitude de l’ensemble. Hearne répondit à cette conclusion en abandonnant ses longitudes qui n'avaient pu être corrigées par les observations, mais il continua à conserver ses latitudes comme bonnes. Nous verrons cependant que celles-ci sont encore plus erronées que les longitudes; les observations, si tant est qu'il y en ait eu, ont donné
un cruel mécompte à notre voyageur.
«Cependant on se méprendrait grandement sur le but de mes observations si on concluait de son entètement de mauvaise foi, que Hearne n'a point accompli son voyage, et qu'il faut lui refuser toute confiance. Nous eûmes occasion, dans la première expédition de sir John Franklin, de causer avec plusieurs vieillards de la tribu d’Indiens Cuivre que Hearne dit
avoir rencontrée à Congecathewachaga. Or,
Ja tradition des principales aventures de son
voyage se perpétue parmi eux aïnsi que chez les Indiens du Nord; en outre, d’après tou tes les notes que nous avons pu recueillir dans la contrée où se fait la traite des pelleteries, d'après un examen scrupuleux de toute sa narration, nous avons conclu en toute assurance qu'il avait en effet visité les lieux divers marqués sur la carte et dans l’ordre où il les a indiqués ; que toutes les rivières et tous les lacs qu'il nomme existent réellement; qu'il a bien décrit les traits principaux de la contrée par-
courue; sa description de la partie inférieure
174 VOYAGE de la rivière Mines de Cuivre en particulier est évidemment d’un homme qui a visité les lieux.
« Hearne avait tenu un journal fort peu étendu; mais il était favorisé d’une excellente mémoire, faculté dont paraissent jouir tous les résidents des contrées où se fait la traite des pelleteries. A l’aide de ses nombreux souvenirs et avec la coopération du docteur Douglass, éditeur de son ouvrage, il a pu donner des détails fort exacts et fort précieux sur les habitudes des divers animaux qu’il connaissait. Il n’a cependant pas inséré, dans son journal imprimé, les routes et les distances avec autant de détails que dans son journal original dont nous avons vu une copie à la baie d'Hudson.
Les préoccupations causées par les critiques de Dalrymple l’auront apparemment induit à laisser plusieurs lacunes importantes dans le récit de son chemin journalier, soit en allant soit en revenant.
« Il est assez important pour le tracé géogra-
phique du pays d'obtenir la vraie route suivie
Hear
par Hearne, nonobstant les difficultés qu’apportent dans un pareil travail les causes que nous avons énumérées plus haut. Sir J. Franklin, dans son premier voyage, fournit quelques données qui corrigent une portion de la route; et les recherches du capitaine Back nous permettent actuellement d'y ajouter d’autres corrections.
« Sir J. Franklin nous donne les positions exactes de l'embouchure de la rivière Mines de Cuivre, de Congecathewachaga, du lac Point de l'embouchure de la rivière de l'Esclave; avec ce secours nous déterminons aisément la partie occidentale de la route de Hearne, dont le tableau suivant montre les principales
erreurs. (Les longit. sont de Greenwich.)
Rivière Mines de Cuivre. Congecathewachaga.
lat, long. lat. long.
Hearne... 71°—55" 120°—50" 68°—46 118°—15" Franklin. 670—48 115°—39! 66°— 14" ar10—46" &—17 4o—53 29— 32" 6°—49!
Lac-Point. Rivière de l’Esclave.
lat. long. | lat. long.
Hearne... 65°—45" 119°—00" 6oo—48" 123°—55 Franklin. 65°—00' 112°—16" G1°—39 113°—24"
0°—45" 6°—44' o°- wi 109—32
On reconnaît au premier coup-d'œil que les latitudes de Hearne sont, dans le nord, trop fortes de plus de quatre degrés, et, dans le sud, trop faibles de près de trois quarts de degré. Il y a aussi de grandes différences dans les gisements, car la rivière de l'Esclave est placée actuellement par deux degrés à l’est de la rivière Mines de Cuivre, et non pas à l’ouest comme dans la carte de Hearne. Cette différence paraît provenir de ce qu’il ne tenait pas compte de la déclinaison de l'aiguille, qui cependant, à l'époque de son voyage, devait être orientale d'environ deux quarts à l'embouchure de la rivière Mines de Cuivre. Pour avoir les positions relatives de ce dernier point et de Congecathewachaga , il faut corriger de la déclinaison les gisements de Hearne et diminuer ses distances de moitié. Il faut aussi faire une forte correction, moins considérable toutefois que la précédente, à la longueur de toutes ses marches pendant son expédition. Quand il
voyageait pendant l'hiver avec les Indiens,
que ord, dans s de dans > est t de uest ence npte ant, itale a riions ecaison dis-
rte
DU CAPITAINE HACK. 177 leurs femmes et leurs enfants, et qu’il fallait chasser pour se procurer la nourriture, il estimait les distances parcourues chaque jour à dix, quatorze et même vingt milles. Or, nos excursions avec les Indiens en de semblables circonstances nous ont appris que, dans un jour , ils se déplaçaierft rarement de plus de six milles , se bornant plus souvent à quatre, et ne dépassant presque jamais huit, non compris lies détours de la route. La faculté d'estimer, en marchant, les distances parcourues ne peut être acquise que par une longue pratique et lorsqu'on a eu lopg-temps la possibilité de corriger sa route journalière par Le secours des observations astronomiques ; encore faut-il faire la part de la nature du pays et des obstacles qui s'opposent à la marche. Mais, comme nous l'avons vu, Hearne était compilètement dénué de tout moyen de correction; il a donc transporté sur toute l'étendue de sa route l'erreur dont a pu ètre affectée la notion qu'il avait de la longueur du mille en
commençant son expédition.—-Dans la correction de sa carte il faut diminuer la grandeur des lacs au moins dans le même rapport que les distances.— Foncés sur ces principes, nous avons essayé de déterminer les positions suivantes d’après sa route de retour.
» Il parait avoir atteint pour la première fois la rivière Mines de Cuivre aux rapides Sandstonè de Franklin ; de là il en a suivi le cours jusqu’à la Chute Sanglante (bloody fall ) dont, contrairement à son habitude, il estime la distance à la côte moindre qu’elle n’est réellement ; nous sommes portés à conclure de ce fait qu’il ne descendit pas jusqu’à la mer, mais qu'il se contenta de l’apercevoir du haut de la colline qui domine la chute. Il n’est guère probable en effet qu'il ait pu décider les Indiens, sur qui il avait peu d’empire, à laccompagner dans sa reconnaissance. Pour ceux-ci, le but de cette longue et pénible excursion était accompli; ils avaient massacré les Esquimaux !
D'ailleurs si Hearne eût descendu jusqu’à l’em-
PR, pate,
al
DU CAPITAINE BACR. 179
bouchure de la rivière, aurait-il fait mention des marques d'une marée de quatorze pieds ?
» Le lac du Bœuf-Musqué, ou du Bison, où il passa à l’ullée et an retour, doit conserver seulement le premier nom, car il n’est point fréquenté par les bisons. Le lac Cogead est le Cont-woy-to ou Lac-Rum de Franklin; et ses eaux, d’après les renseignements que le capi-
taine Back a obtenus des Indiens, coulent par
le Congecathewachaga dans le Thlew-ee-Choh ;
en ce cas, l’Anatessy, ou la rivière Cree de Franklin, doit étre considérée, en raison de son étendue , comme la branche principale du Thlew-ee-Choh. La vraie distance de Congecathewachaga au lac Point est de 58 milles, quoique la carte de Hearne en donne 150.
» Nous fümes quelque temps à douter si le lac Point de Franklin était bien celui que Hearne avait ainsi nommé, mais nous sommes maintenant fixés à cet égard : nous avons trouvé sur ses bords les petits bois chétifs
que Hearne rapporte y avoir vus, et qui
probablement ne se trouvent sur aucun des autres lacs par une latitude aussi élevée et par une longitude aussi orientale. — Theye-Chuck- Gyed, ou le grand lac Whitestone, est à pen de distance au nord-ouest du lac Point, et ses eaux se déchargent probablement dans le bras de ce lac que l'expédition de Franklin traversa le 23 septembre 1821.— Le lac Sans-Nom ( No- Name) est évidemment le lac Providence de Frankhn. |
» F'earne traversa le lac de l’Esclave par la route ordinaire des Indiens, passant des îles du Renne à la pointe Pierreuse ( Stony-Point), et de là la Riviére-à-Jean, branche de la riviére de l’Esclave; mais en cet endroit sa carte est inexacte et ne s'accorde pas avec le texte.
» Un des lieux dont il est à désirer que la position soit bien fixée, est le Thlew-ey-aze-Yeth ou Little-Fish-Hill ( petite colline du Poisson ); or nous pouvons nous aider pour cela de la connaissance de trois points déjà déterminés,
savoir : embouchure de la riviere de l'Esclave,
la lisière des bois vers le nord, et le fort Churchill. Dans la partie orientale du grand lac de l'Ours; la limite septentrionale des bois se rapproche considérablement du sud, puis elle court à l’est, en passant au fort Entreprise, par 64° 4 delatitude, et près du lac de l’Artillerie par 63° 4 ; elle continue, à peu près dans la même direction, jusqu’au voisinage de la baie d’Hudson; Hearne la place à 63° + par la longitude qu’il assigne à Thlew-ey-aze-Yeth; nous ne se-rons guère éloignés de la vérité en la mettant, par cette même longitude , à 63° 4. Maintenant si nous réduisons à 80 ou go milles la distance de 150 milles dont, suivant notre voyageur, le Thlew-ey-aze-Yeth est au sud des terres stériles, et que nous introduisions dans la réduction de sa route 27° de déclinaison , nous obtiendrons 01° 55° pour la latitude de ce lieu , qui se trou-
vera ainsi à 40 milles au nord de la position qu’il
occupe sur la carte de Hearne (1).—Par une ré-
(1) Comme cette réduction s'applique seulement à l’une des hran-
18a VOYAGE
| | duetion proportionnelle des distances, 1° entre
fl | la rivière de l’Esclave et Thelew-ey-aze-Yeth;
F - 2° entre Churchill et Thlew-ey-aze-Yeth, nous d Il j trouvons pour la longitude de ce dernier point, f | 106° Gr. ( ou 108° 20’ 24" de Paris ); il est fort ù important d’avoir exactement cette position, ti car c’est là que seréunissentles troisbranches de d la route de Hearne. S’il est vrai que nous l’ayons p maintenant établie avec assez de précision, le nous pouvons en conclure que ce voyageur a p passé sur le lac de l’Artillerie, ou du moins tout tl auprès, en allant au nord; c’est probablement b
son Peeshew ou lac Cat. Le cours d’eau qu'il nomme Thelew-ee-Choh et qu’il a traversé à en-
viron moitié chemin du lac Cat à Congecathewa-
chaga, n’est certainement pas la branche de cette
rivière qui prend sa source dans le lac Sussex,
mais un cours d’eau qui vient du nord et af-
flue très probablement dans la branche Ana-
tessy.
ches de la route de Hearne, il serait mieux pour le moment de conserver à ce lieu la latiturle de Hearne 60° 15’ nord. .
» Îl serait intéressant de connaître le cours du Thelew-ey-Azeou LittleFishRiver(petiterivière du Poisson); mais la carte de Hearne ne peut fournir de renseignement positif sur l'embouchure. — Si, dans sa première excursion, il estimait les distances sur la même échelle que dans les excursions suivantes , ce qui est probable, quoiqu'il füt alors muni d’un meilleur instrument, la chaine des lacs qu'il a portée au nord jusqu’au parallèle de l’ouverture Chesterfield (Inlet), ne devrait pas aller beaucoup au-delà de celui de la baie Knap, et cette régionne peut être considérée comme connue, au-dessus du parallèle de ce dernier point. Suivant Hearne, la petite rivière du Poisson n'est pas très loin de ia baie d'Hudson; elle a trois quarts de mille de largeur, ce qui, d'après nos réductions, doit valoir environ cinq cent soixante-dix yards ( 521 mètres ); toutefois il n’est guère probable que ce cours d'eau appartienne à l'autre rivière éloignée dans
l’ouest que nous connaissons sous ce nom Si
celle-ci se déchargeait dans l’ouverture Chesterfield , ele pourrait peut-être offrir, pour se rendre au grand lac de l’Esclave, une route avantageuse ; elle prend sa source non loin du lac des Collines (Hills-Lake ); les coureurs de bois s’y rendent en quatre jours de l’établissement du Fond-du-Lac; ils la connaissent sous le nom français de Rivière-Noire ou sous celui de Thlewndiaza.
» Pour terminer, nous remarquerons que les noms donnés par Hearne aux différents lacs qu'il a vus, dérivent soit du langage cree, soit de celui des Indiens du Nord; la manière dont il les écrit dans le second cas, diffère de celle qui nous paraît le mieux adaptée à la prononciation des Indiens Cuivrés. Il emploie pour luc, le mot whoie, qui est écrit to dans la relation du capitaine Franklin; et pour l’épithète grand, met chuck, tandis que nous avons toujours entendu le son cho ou choh.—1l y a aussi dans son ouvrage quelques erreurs de
nom évidentes: et le nom anglais est souvent
as
es
CS
employé dans le texte, tandis que la carte ne donne que le nom indien, et vice versd. Voici une des erreurs provenant de cette négligence: à la page 102, le lac Peeshew est supposé le même que le lac Partridge (Perdrix); or Peeshew est le mot cree employé pour désigner un lynx ou un chat (lynx or cat): on trouve en effet sur la carte de Hearne le lac Catt , que nous supposons être le même que le lac de l’Artillerie du capitaine Back. — Le lac Thoynoy-Kyed, assez correctement tracé sur la carte originale, et indiqué comme se déchargeant dans le grand lac de l'Esclave, représente les lacs Aylmer et Clinton-Colden du capitaine Back. Thâ-nà-Koie, comme celuici l'écrit, signifie mont de Sand-Hill , et tel est aussi le nom donné à l'intervalle étroit qui sépare les deux lacs; Hearne le place un degré et demi trop nord et sept degrés et demi trop
ouest. »