DOUT
J0 Juin. — Nous nous remimes de bonne heure en route, malgré le brouillard et la brume, au travers d'immenses blocs dont étaient garnis les rapides dans leurs parties les plus resserrées. Le gros de nos gens étant fort retardé par ces obstacles , je pris avec moi deux des plus agiles et j'allai en avant; ayant trouvé trois daims en cache, nous les plaçàmes sur la glace dans la route de ceux qui nous suivaient. Après avrir laissé la rivière Glacée derriere nous sur la gauche, nous trouvâmes des marques qui nous conduisirent à une autre réserve de gibier. Nous nousoccupions de l’examiner, quand nous vimes venir à nous l'interprète et plusieurs Indiens descendant des collines où 1ls avaient laissé M. Mac-Lcod, pour suivre leurs compagnons qui étaient en avant de nous. Nous continuämes alors et atteignimes ceux-ci après deux heures dé marche; nous les trouvämes arrêtés devant une lisière de glace décomposée, qui pliait en tous les points où on la tâtait. Cepen-
dant nous étions trop avancés pour reculer;
Oo VOYAGE
nous y découvrimes enfin un endroit moins délié que les autres, de sorte qu'en posant légerement le pied sur les places blanches, et passant vite, nous pümes traverser l’un après l’autre; le traineau était attaché à une corde; une fois de l’autre côté, chacun tira rapidement le sien et lui fit sauter brusquement ce pas dangereux. Aux goulets qui conduisent dans le lac du Bœuf-Musqué , nous fümes arrêtés court par l’eau, qui formait un petit chenal de chaque côté, et se trouvait tout-à-fait libre au commenceinent du passage. Il n’était pas possible de guéer; nous primes donc le parti de sauter tous ensemble sur une pièce de glace d'environ douze pieds de long et de huit ou dix de large. Nous achevâmes de la détacher de la masse à l’aide de nos haches, et nous en fimes une sorte de radeau qui nous servit de bac pour passer de l’autre bord; les haches et les piquets de la tente tinrent lieu d’avirons.
Des masses de neige encombraient la partie
orientale des collines; deux oiseaux à neige
DU CAPITAINE LBAUK. b1
se montrèrent avec leur plumage d'hiver ; le therm. n'était qu'à 40° (4°, 4. C.), et déjà les moustiques comimencaient activement à nous tirer du sang. M. Mac-Leod nous rejoignit au moment où le bateau arriva; il passa la nuit avec nous et nous raconta ses exploits de chasse qui avaient plongé les Indiens dans l’admiration ; il est vrai que la carabine rayéesde notre ami était excellente, et que son adresse à s’en servir pouvait rivaliser avec celle des tireurs les plus exercés du Kentucky.
1 juillet. — Ayant atteint les Indiens, il n'était plus nécessaire de se hâter autant, et je permis à nos gens de se reposer jusqu’à midi. Le bateau nous conduisit jJusques aux glaces du lac du Bœuf-Musqué, et à quatre heures après midi nous étions arrivés au rapide du mème nom, point où l'année précédente nous avions rebroussé chemin. Plusieurs Indiens, campés au voisinage, vinrent à nous dans leurs petits canots, assourdissant nos oreilles de leur cri habi-
tuel et fatigant : Etthen-oolah , etthen-ta-houtr.
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«Pas de daims, les daims sont partis.» Ils mendiérent ensuite un peu de tabac : «Nous sommes affamés de fumée,» disaient-ils.
J'appris que la rareté du gibier avait obligé Akaitcho de pousser un peu dans le nord, et qu'il se trouvait réduit à la chair du Bœuf- Musqué, dont le fumet mal-odorant répugne même aux Indiens Couteaux-Jaunes, qui certes nesont pas délicats. Bientôt après nous campàmes avec la troupe de M. Mac-Leod; quelques bagages furent cependant envoyés en avant ; et on mouilla le bateau dans le-remoux, au-dessous du rapide supérieur.
2 juillet. — Il manquait encore quelques Indiens, porteurs de pemmican, retardés par la chasse ; j’envoyai les autres en avant avec l’interprète pour leur faire déposer leurs charges respectives à l’extrémité nord du portage où eur service était terminé.
Ils attendaient ce moment avec grande impatience, ne pouvant er aucune façon com-
prendre par quel caprice nous nous donnions
ns
DU CAPITAINE BACK. (D tant de mal pour courir au-devant de dangers auxquels, suivant eux, nous ne parviendrions jamais à échapper.
Quant à notre but principal, celui d’arracher nos compatriotes à la mort ou aux souffrances, ils ne le comprenaient guère mieux que la soif des aventures et l’ardeur pour les découvertes. Ces grossiers enfants de la nature, une fois rassasiés et vêtus, ne connaissent plus ni jouissances ni émotions; la pitié est chez eux une sensation purement animale, disparaissant avec la présence de l’objet qui la cause. Akaitcho peut être une exception; mais en général, le but avoué ou secret de tous les actes d’un Indien du Nord, n’est, à mon avis,quel'intér t personnel.
Ta longueur du portage étant de quatre milles ; les hommes furent occupés tout le jour à transporter le bagage, ce qui me donna occasion de vérifier mes observations précédentes et d'obtenir l’inclinaison de l’aiguille aimantée.
Je me remis aussi en ce point à la reconnais-
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sance du pays que j'y avais interrompue l’année précédente. À deux milles au-dessous, afflue un grand cours d'eau venant de l’ouest, lequel forme, à mon avis, la principale branche du Thlew-ee-Choh ; mais les Indiens le désignent sous le nom de rivière Contwoy-To, réservant le nom de Thlew-ee-Choh au cours d’eau que nous venions de descendre. D’apres cela, il semblerait que cet affluent doit prendre sa source dans le lac Contwoy-To, ou lac Rum de Hearne, qui( toujours suivant les Indiens ) est précisément celui dont Franklin traversa l'extrémité occidentale au rapide Belenger dans sa première expédition. J'entendis encore à cette occasion parler de ce lac comme ayant deux issues, et quelques naturels, qui y étaient allés, me le décrivirent comme une nappe d'eau étendue sans interruption; ils s'accordérent tous à dire qu'il était fort éloigné.
J'appris en effet plus tard qu'entre celui-ci et le Thlew-ee-Choh il y avait deux autres lacs
plus petits.
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DU CAPITAINE PACK. 09 Le bateau franchit une succession de rapides qui nous conduisirent à un espace ouvert, on petit lac, large de quatre milles, fermé au nord par une chaîne de montagnes bleues qui le coupe à angles droits, à laquelle je donnai le nom dé mon ami si regretté, le capitaine Heywood, de la marine royale. Le milieu et même la majeure partie de ce lac était glacée, mais un chenal s'ouvrait sur la rive orientale.
5 juillet. — Deux Iadiens partirent le matin pour aller rallier les porteurs de pemimican en retard et les conduire à notre campenient; ils les trouvèrent à peu de distance, et j'eus enfin la satisfaction de voir tout notre pemmican arrivé sans accident. Cette précieuse provision, qui avait été depuis le commencement de lhiver l’objet de mes vives sollicitudes, fut soigneusement examinée, et je n'y trouvai aucune altération apparente, ni aucun déficit, sauf le cas dont j'ai déjà parlé et dont le mari de la délinquante avait le premier donné avis; cet
homme nous exprima de nouveau qu'il n'était
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pour rien dans le larcin de sa fennne, et qu'il ne devait point, pour ce méfait d'autrui, perdre sa récompense personnelle : « car, ajouta-t-il, je l’ai bien battue; demandez à ceux qui étaient présents; elle a une mauvaise tête, ma femme, sass! Le soir du jour où je l'ai battue, elle à quitté ma cabane sans que personne sût où elle était allée ; je ne m'en mis pas en peine pendant la première et la seconde nuit; mais, ne la voyant pas revenir la troisième , je partis à sa recherche; je marchai long-temps, je visitai tous les coins des vallées et toutes les crevasses des rochers; enfin, je retournai au logis sans l'avoir trouvée. Où diriez-vous qu'était la malicieuse? tout près de la cabane, derrière de grands rochers. Oh! quelle manvaise tête! mais je l’ai bien étrillée. Sass ! »
Nos provisions consistaient en vingt-sept sacs de pemmican, pesant chacun environ 80 livres (36,3 kil.); deux caisses de macaroni, de la farine, une boite de cacao, et deux barils de
rhum contenant chacun deux gallons (9,1 litres).
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S'il ne survenait rien d’extraordinaire, ces provisions devaient suffire pour trois mois. — Il ne me convient pas ici de faire valoir les fatigues
et les dangers d’un transport aussi considéra-
ble (près de 5,000 liv. ang. ou 2,267 kil.), par
une route torcueuse de deux cents bons milles ; mais, si l’on considère hi difficulté de marcher sur une glace tantôt hérissée de pointes aiguës qui pénétraient nos chaussures, tantôt noire, en décomposition, et menaçant de nous engloutir à chaque pas; les craintes continuelles qui nous assiégeaicnt relativement aux provisions; l'absence d’un guide pendant la majeure partie de la route; si l’on considere, dis-je, ces difficultés principales et les obstacles moins importants qui renaissaient à chaque instant, on reconnaitra qu'il fallait pour les surraonter s’armer d’une persévérance inébranlable. Les Indiens dont nous avions loué les services n'étaient pas moins étonnés de s'être abandonnés volontairement envers nous à une soumis-
sion inaccoutumée, que de voir un bateau,
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