‹ Voyage dans les steppes de la mer Caspienne et dans la Russie méridionaleChapitre 11 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les pèlerines de Kiew. — Novo-Tscherkask.

Au delà de Nackhitschévane , plusieurs vallées aboutissent au Don ; des cotters isolés , quelques stanitzas accidentent le paysage , et font oublier la stérilité du steppe qui s'étend vers le sud , en nappe grise, à peine ondulée. Les bords du Don, qu'on perd rarement de vue, sont égayés par des bouquets d'arbres, des cabanes de pêcheurs, et des troupes de chevaux qui vont y chercher une herbe plus fraîche que celle du désert. Mais, sauf ces animaux, nous n'aperçûmes aucun être vivant; la chaleur était si grande, et le pays est encore si peu peuplé, que la plupart des champs nous parurent en friche. Rien n'annonçait autour de nous la présence des hommes. Chez les Cosaques du Don , comme

partout ailleurs en Russie , la route de poste est à peine tracée par deux soi-disant fossés qu'on franchit plus d'une fois sans s'en apercevoir, et par des poteaux de deux à trois mètres de hauteur, destinés à indiquer les distances. Ce sont là tous les frais que le gouvernement se permette de faire pour les routes de poste' impériales qui conduisent aux principales villes de l'empire.

Avant d'arriver à Novo-Tscherkask , la capitale des Cosaques , nous fîmes encore une rencontre pour le moins aussi singulière que celle de nos bohémiens.

Après avoir traversé un large ravin qui nous avait longtemps masqué la route, nous vîmes se déployer da»s le steppe une file innombrable de petites voiteres escortées par je ne sais combien de centaines de fenomes , sans l'ombre d'un homme an milieu d'elles. Intrigués an pins haut point à la vue de cet étrange spectacle, pins nous ouvrions de grands yeux, plus ^ces femmes se multipliaient sous nos regards- Il s'en trouvait partout; dans les voitures, sur la route, le long du steppe, on eût dit une invasion de sacrterelles tconbées tout à coup du ciel. La plupart <ie ces femmes mardiaient pieds nus, tenant leurs fiouliers d'une main, tandis que de l'autre elles ramassaient des débris de I)oià et de paille dont il nous était impossible de comprendre l'usage. Leurs voitures ressemblaient, pour la forme ,

à de véritables tonneaux percés de deux ouvertures, avec une toile grise pour couverture r de petits chevaux cosaques à longue crinière traînaient ces étranges véhicules où trônaient des cochers en béguin. Ce spectacle digne de Callot fut un intermède très-amusant pour nous. Après en avoir joui tout à notre aise, il fallut pourtant aller aux informations, et nous apprîmes que ces singulières voyageuses étaient des pèlerines venant de Kieff la Sainte.

Dans le nombre je reniarquai quelques vieilles qui n'avaient plus qu'un souffle de vie. Elles paraissaient horriblement fatiguées , mais cependant fort contentes de leur expédition religieuse.

Plus loin , nouvelle rencontre d'une autre procession semblable qui s'était déjà organisée pour son campement de nuit. Des feux, alimentés par les petites bûchettes de bois qui nous avaient tant intrigués , servaient à préparer le repas du soir. Toutes les pèlerines étaient occupées et formaient les groBÇ)es les plus variés. On en voyait qui al làient chercher de Teau dans des vases de terre placés sur leur tête ; d'autres s'agenouillaient dévotement en faisant le signe de la croix et les génuflexions si fréquentes chez les Russes et les Cosaques; les plus vieilles entretenaient le feu en racontant des histoires : c'était un indicible brouhaha, une confusion , une variété de poses et de physionomies des plus originales.

Le drogman nous apprit que toutes ces femmes étjaient de race cosaque. Il règne chez cette nation beaucoup plus de ferveur religieuse que chez les Russes. Une légère différence de texte entre les Bibles des deux peuples, en a occasionné une trèsgrande dans leurs croyances respectives. Les Cosaques s'appellent les vrais croyants , s'abstiennant par piété de la pipe et de beaucoup de choses que les Russes se permettent sans scrupule : leur caractère loyal est rarement entaché d'hypocrisie; ils aiment, ils croient avec autant d'ardeur que de sincérité.

A l'extrémité d'un plateau, sur le bord d'une large et profonde vallée, la ville de Novo-Tcherkask se montra subitement à nos .yeux, embrassant dans son enceinte gigantesque plusieurs collines dont les vastes pentes descendent jusqu'au fond du vallon. Toutes les villes que nous avions vues jusqu'alors, qui nous avaient tant choqués par la largeur extravagante de lesrs rues et leur pénurie de maisons, n'étaient rien encore en comparaison de l'apparition actuelle. Vue du point où nous étions placés, la ville entière ressemblait à un immense damier, avec ses lignes formées par des avenues plus larges que la place du Carrousel. Bordées de loin en loin de chétives habitations, ces lignes se trouvaient séparées les unes des autres par de vastes terrains , où des régiments entiers pourraient manœuvrer fort à l'aise :

quelques églises et un arc de triomphe élevé en 1815, en rhonneur d'Alexandre, sont les seuls points saillants de ce désert qu'on appelle une capitale, et dont la superficie est, sans exagération, aussi vaste que celle de Paris.

Novo-Tcherkask , aujourd'hui le siège de toutes les administrations des pays du Don, a été fondée en 1806, par le comte Platof, que la malheureuse campagne de Moscou a rendu si célèbre. Sa position essentiellement vicieuse, ne présente aucune chance de prospérité pour l'avenir. Elle est située à plus de douze kilomètres du Don, sur une hauteur entourée de tous les côtés par l'Axaï et. le Touzlof , petites rivières qui se jettent dans le fleuve dont Téloignemejit lui est si fatal. Platof avait choisi, dit-on, cette localité afin d'y créer une place forte; mais ses idées n'ont pas été réalisées. Un autre inconvénient majeur pour Novo-Tcherkask est le manque absolu de bonne eau , privation qui force les amateurs de thé à se servir de glace fondue en guise d'eau potable.

Sur la grande place de la ville s'élèvent deux immenses bazars couverts en bois, où l'on trouve toutes sortes de marchandises et surtout une nombreuse collection d'équipements militaires à l'usage des Cosaques. Il y a encore un vaste arsenal, mais complètement dépourvu d'armes. Quant aux autres constructions, elles ne méritent pas d'être mentionnées,

en dépit de tourtes les belles descriptions qu'en donnent les géc^rapbes.

Ce que Novo-Toberkai* Tenfenne de réellement précieux €?t de tout à fait exceptionnel en Russie , est un excellent hôtel tenu par un Français , hôtel où le i^ageur trouve tout le confortable possible. La n(A)lesse , qui a puissamment encouragé cet établissement , y a établi un casino où se donnent de nombreuses fêtes pendant l'hiver.

En 1837, fempereur Nicolas visita les Cosaques du Bon, bonne fcHtune qui valut à cette ville l'avantage d'être dotée de réverbères. Mais ce magnifique éclairage disparut avec Sa Majesté , et l'on nous a raconté que , dans la crainte de voir ces brillantes lanternes devenir la proie de quelque audacieux voleur, les autorités les avaient fait garder chacune par un Cosaque armé, pendant le s^our de Sa Majesté.

La population de Novo-Tcberkask, résultant de la réunion de quatre stanitzas, s'élève environ à dix mille habitants. Staro-Tcherkask , l'ancienne capitale, actuellement abandonnée, ne possède rien pour attirer l'attention du voyageur, quoi qu'en dise le docteur Clarke, qui l'appelle la Venise russe.

Arrivés un dimandie dans la capitale des Cosaques, nous pûmes, des fenêtres de notre appartement donnant précisément sur Ja seule promenade

fréqueaitée de la ville ^ passer en revtie la ptas gra^iâe partie de la popiâati(m , e^ satisfaire une. curiosité vivement éxdtée. ïci,totrt trahit rhumeur nomade et guerrière des Cosaques ; plus de reflets de rEurope, plus de costaœès fraaics, plus de population mélangée; tmA est côsacpfte^ excepté quelque* figures kalmcmkes annouçafit déjà ies bords du Volga et le désert.

Les femill^ de ce pays, que nous avions vues à Taganrok, nous avaient donné une assez piètre opinion de la beauté des femmes cosaques ; aussi fûmes-nous agréablement surpris à la vue des jolies filles qui passaient et repassaient sous nos fenêtres. Le costume même, que nous avions trouvé assez disgracieux, nous parut tout autre et nullement dépourvu d'originalité et d'une certaine coquetterie. Les jeuBBBs €lles laissent flotter leurs cheveux nattés sur leiïTs épaules, y attachant d'ordinaire des rubans de couleur Matante, qui leur descendent jusqu'aux talons, ^elques-unes renferment ces tresses dans un mouchoir de soie , de mïinière à former une loi^ue bourse, dette codfl'ure n'est pas sans agrément, et sied assez bien à leur physionomie piquante.

C'était vraiment un gracieux spectacle que celui de cette foule nombreuse d'élégants officiers et de jeunes femmes en costume de fêté , se pressant sur le trottoir, tout en échangeant des regards , des sou-

Sk VOYAGE DANS LES STEPPES

rires, voire de douces paroles, tout comme s'ils eussent été dans un salon. Les hommes sont beaux, d'une taille élevée, et portent admirablement l'uniforme. La bravoure et un noble orgueil se lisent sur leurs traits et dans leuf s yeux , comme s'ils étaient encore ces fiers enfants des steppes qui, avant Catherine II, ne reconnaissaient d'autre pouvoir que celui de leur atâman, librement élu par eux. Aujourd'hui, de même qu'il y a cent ans , leur seule occupation est la carrière des armes ; nous verrons plus loin, dans leur histoire, que leur organisation est encore toute militaire.

Quelle fausse idée ne se fait-on pas en France de ces bons Cosaques si inoffensifs et si hospitaliers! Les événements politiques de 1814 et 1815 ont laissé dans tous les esprits un profond éloignement pour eux; et, du reste, il serait difficile qu'il en fût autrement. Mais, tels que nous les avons vus dans leur patrie, ils méritent peu le sentiment de répulsion qu'inspire leur souvenir. Nulle part, en Russie, on ne voyage avec plus de sécurité que chez eux, et nulle part le voyageur n'est accueilli avec plus d'empressement et plus de bienveillance que dans leurs stanitzas ; le titre de Français surtout y est une excellente recommandation. Le portrait de Napoléon se trouve dans presque toutes les maisons, et fort souyent il est placé au-dessus du grand saint Nicolas lui-même; aussi les vieux soldats

qui ont survécu aux grandes luttes de Tempire , profess€ftit-ils pour l'empereur la plus grande vénération, sentiments qui sont complètement partagés par la génération actuelle.

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