‹ Voyage dans les steppes de la mer Caspienne et dans la Russie méridionaleChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Stanitzas cosaques. — Le Volga. — Sarepta (colonie moraTe).

Au delà dé Novo-Tcherfcask , la route d'Astrakhan remonte au nord, en longent la rive droiJe du Don. Le pays présente toujours les mêmes caractères de nudité et de monotonie jusque dans le voisinage du fleuve, où il est un peu accidenté çà et là, au fond des ravins, par quelques bouquets d'arbres.

On a cerles raison <le vanter la rapidité avec laquelle les voy^^es se font en Russie : sans les vexations des employés des stations, aucune poste d'Europe ne saurait rivalii^r avec celles de cet empire. Jusqu'alors nous n'avions cependant pas trop à nous plaindre, nos papiers officiels nous mettant à Vabri de mille difficultés. Mais de l'autre côté de Novo- Tcherkask , à la première station , il fallut subir la

loi commune à tous ceux qui voyagent sans grade ni décoration, et nous fûmes impitoyablement rançonnés. Vers le soir, grâce à la vigueur de notre attelage, nous pûmes arriver à la station en devançant une autre voiture sur laquelle nous n'avions que quelques minutes d'avance. Mais hélas! en entrant dans la cour, une calèche dételée nous parut d'un triste présage; en effet, lapremièrf réponse que reçut notre Cosaque, fut que nous n'aurions pas de chevaux avant le lendemain. Cette réponse était prévue, sans que nous en fussions moins déconcertés. Passer la nuit dans une mauvaise bicoque était une perspective peu attrayante, surtout en songeant qu'une telle contrariété avait sa source dans le mauvais vouloir du maître de poste. IjC misérable , pour mettre le bon droit de son côté , avait l'impudence de montrer au Cosaque des écuî'ies vides, lui prouvant, jusqu'à Tévidence, qu'il ne pouvait nous satisfaire. C'était une comédie bien jouée; mais enfin ce n'était qu'une comédie, et nous finîmes par en avoir le dernier mot. Après une grande demi -heure d'inutile attente, l'interprète eut la bonne idée d'explorer les environs de la station, ce qui lui fit faire une si précieuse découverte, qu'à son retour, quelques roubles offerts au chef de l'établissement nous valurent tous les chevaux dont nous avions besoin. La voiture fut donc immédiatement attelée, à notre grande satisfaction , et

nous partîmes avant tout le monde. Une heure plus tard, nous fûmes rejoints par les autres voyageurs qui , à notre exemple , s'étaient exécutés de bonne grâce ; et en fin de compte tout le monde eut des chevaux.

Ces voyageurs jeunes marchands moscovites, revenant de je ne sais quelle foire du Caucase, ne firent, pendant toute la nuit, que chanter et s'amuser à faire partir des fusées volantes et autres pièces d'artifice, dont les lueurs éclatantes, illuminant tout à coup le steppe, produisaient un effet des plus bizarres.

Le lendemain , nous traversâmes de nombreuses stanitzas, offrant un aspect infiniment plus agréable que les villages russes. Les maisons qui les forment sont petites , presque toutes en bois peint , avec des contrevents verts. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée élevé , entouré d'une galerie en miniature , et semblent construites uniquement pour le plaisir des yeux. L'intérieur en est extrêmement propre, coquet , annonçant une intelligence du bien-être qui n'existe nullement chez les Russes. On y trouve des serviettes , des assiettes de faïence, des fourchettes et tous les ustensiles de première nécessité. Les Cosaques ont ordinairement deux habitations juxtaposées : la première, celle que nous venons de décrire, est occupée pendant Tété; elle renferme presque toujours une jolie pièce, ornée de papier peint, d'ijnages, de fleurs et de trophées d'armes : c'est la

chambre dont on se sert dans les grandes occasions, et qui est réservée aux étrangers. La seconde habi» tation , construite en terre , se rapproche des hcttes russes, ne «e composant que d'une seule pièce, où toute la famille s'entasse, pendant l'hiver, pour se % mettre à l'abri du froid.

On ne voit généralement dans les atanitzas, que des femmes et des enfants : à d'exception de quelques vieux vétérans qui ont acheté., par quarante ans de service, le droit d'aller mourir dans leurs foyers, la population mâle est bous les armes; aussi tous les travaux retom(bent41s sur les Infimes qui doivent réparer les maisons, les blanchir, préparer les fourrures, soignef les enfants et s'occuper du bétail. On ne comprend réellement pas comment elles peuvent suffire à tant de tâches aui^i pénibles.

A Piatisbauskaïa, charmante simka, ombragée par de beaux arbres, et s'élevant «n amphithéâtre sur les rives du Don, nous quittâmes la route de poste pour traverser le fleuve, ne trouvant au-delà qu'une mer de sable, dont nous eûmes mille peines à nous tirer. Les chevaux des paysans, moins habitués que ceux de la poste à des marches aussi fatigantes, nous faisaient réellement mal à voir, haletant et Mrassés par leurs pénibles efforts. La réverbération du soleil et le manque absolu d'air rendirent cette journée l'une des plus pénibles du voyage. Nous mîmes qua^e heures pour faire neuf verstes. Malgré un

voile épais et des lunettes bleues, j'avais beaucoup de peine à ouvrir les yeux, tant«ies paupières étaient gonflées. Vers midi, nous pûmes enfin atteindre un pauvre village perdu dans ces sables, où nous nous reposâmes jusqu'à la tombée de la nuit.

De Pialisbaufikaïa au Volga, le pays^st triste et sans Tégétation , les stanitz^ sont rares, les champs en fridie; d'immenses dunes de sable calcinées par des irents brûknts, font déjà pressentir les déserts die la mer Caspienne. L'imagination est grandement contristée par fme telle absence de vie et les teintes uniformes qui couvrent toute cette triste contrée. On s'étonne de rencontrer de temps à autre quelques misérables villages cosaques , et c'est en vain que l'esprit cherche à s'expliquer l'existence de ces familles au miljeu de la désolation qui frappe partout le regard. Bu reste, cette stérilité est plutôt Tœvvre des hommes que celle de la nature : avec l'organisation actuelle des Cosaques du Don, tout développement agricole devient impossible, et les terres resteront à jamais incultes.

Mais tout est contraste en Russie, et c'est là son charme le plus grand. Les extrêmes s'y rencontrent sous toutes les formes, sans transition aucune; d'un désert on passe à une ville populeuse , d'une cabane à un palais; d'une mosquée tatare à une antique métropole dhrétienne, d'une plaine aride auxriantes colonies allemandes. Les surprises se succèdent in-

cessamment, donnant au voyage un charme d'imprévu qu'il serait bien difficile de retrouver dans le reste de l'Europe.

Nous faisions cette réflexion en arrivant à Sarepta, la gracieuse colonie des frères moraves. Les impressions nouvelles qui y attendent le voyageur, presque abruti par l'ennui des mornes solitudes qu'il vient de traverser, lui font l'effet d'un rêve dont l'attrait inespéré tient presque du prodige. Quand même Sarepta serait transporté au milieu cfe la Suisse, on ne pourrait manquer de s'éprendre de ce délicieux séjour. Mais pour l'apprétier à sa juste valeur, il faut être fatigué , brisé comme nous l'étions en l'abordant ; il faut avoir désiré un peu d'ombre et d'eau comme une manne céleste ; il faut avoir parcouru, pendant plusieurs jours, un pays semblable à celui que nous avons essayé de décrire, sous un soleil torréfiant, sans voir autre ehose que des plaines de sable !

jQu'on se figure une jolie petite ville d'Allemagne, avec ses maisons à pignons , ses arbres fruitiers , ses fontaines, ses promenades, sa propreté minutieuse, son bien-être et son heureuse population, et l'on n'aura qu'une faible idée- de Sarepta , qui réunit , dans de coin du monde éloigné , tous les avantages des pays les mieux civilisés; industrie, beauxarts, morale, sociabilité, commerce, etc.

Cette colonie morave, cachée dans un pli du

Volga, au milieu des hordes kalmoukes et khirguises , prouve éloquemment jusqu'à quel point la volonté et la persévérance peuvent opérer de miracles. C'est le premier jalon que l'Europe ait planté dans une contrée aussi reculée , parmi des peuples pasteurs , si jaloux de leur indépendance ; et l'on ne peut que s'émerveiller en face des résultats obtenus par les frères moraves , tant sur le sol inculte qu'ils ont fertilisé, que sur le caractère plus inculte encore des habitants, résultats qui font vivement apprécier les bienfaits de notre civilisation.

Tout respire la paix et le contentement dans cette petite ville bénie de Dieu. C'est le seul endroit que je connaisse en Russie où le regard ne soit pas contristé par l'aspect de la servitude. Là, aucune fâcheuse pensée ne vient se mêler aux observations intéressantes que glane la curiosité. Chaque maison est une fabrique, chaque individu un industriel. Durant la journée, tous sont au travail ; mais le soir une population gaie et heureuse se répand sur les promenades et sur la place publique, et donne à la . ville une animation des plus agréables.

En véritables Allemands , les frères moraves aiment la musique avec passion. Les sons du piano qu'on entend dans presque toutes les maisons, leur rappellent la mère patrie et les consolent du voisinage des Kalmouks.

Nous visitâmes l'établissement des sœurs mora-

ves, OÙ, par un singulier hasard, nous rencontrames une vieille dame allemande qui parlait fort bien le français. L'existence de ces sœurs est calme, modeste, asservie aux préceptes les plus purs de la morale et de la religion. Elles sont au nombre de quarante, et paraissent heureuses, autant du moins qu'on peut l'être avec une existence tout à fait monacale. Un ordre parfait, des appartements commodes, un beau jardin, leur rendent la vie matérielle aussi douce que possible. La musique leur est aussi d'une très-grande ressource. Nous remarquâmes dans la salle de prières, trois pianos dont elles s'accompagnent pour chanter des hymnes en chœur.

Elles font de très-jolis ouvrages en perles et en tapisserie, qu'elles vendent au profit de la communauté. Ces détails n'auraient rien que de fort ordinaire s'il s'agissait de tout autre pays ; nous craignons, même qu'ils ne semblent oiseux; mais pour peu qu'on songe que cette oasis de civilisation est égarée à l'extrémité de l'Europe, au milieu des Kalihouks, ,sur les confins du pays des Khirguises , on trouvera notre enthousiasme bien naturel et bien excusable..

Gomme il faut toujours qu'un peu de critique se mêle à l'appréciation des choses, pour en augmenter la saveur, je me permettrai d'attaquer la * prétention maladroite avec laquelle s'habillent les femmes. Crohraitron que dans ce petit coin de terre,

si éloigné de tout l'univers, on porte le ridicule jusqu'à singer les modes françaises , modes qui datent de l'empire, tout au moins. Combien le costume simple, sévère, et le petit bonnet alsacien des mennonites sont préférables à cet assemblage d'élégance et de mesquinerie qui caractérise le& sœurs moraves. Gela n*a point de caractère, point de sérieux ; on croirait voir des chanteuses de rue.

Pour en donner l'idée, voici la description exacte d'une élégante de Sarepta (la fille de notre hôte). Robe d'indiennô k fleurs , courte et étroite ; tablier noir, grand mouchoir de madras cachant une fDrt jolie taille; ridicule à la main, fait de morceaux d'étoffes différentes; souliers à grosse semelle, bras nus et chapeau rose orné de fleurs. Ajoutons , pour que le portrait soit complet, une charmante figure et des bras potelés. Les femmes sont du reste beaucoup plus jolies ici que partout ailleurs en Russie : chez plusieurs d'entre elles se retrouve à un degré remarquable le type allemand du nord, avec son sang si beau , ses traits si naïfs et son abandon si plein d'innocence.

Le soir de notre arrivée, on nous conseilla d'aller entendre une musique fbnèbre, dernier hommage rendu à l'un des principaux habitfimts de Sarepta. Le corps , exposé dans une chapelle ardente , était entouré de la famille et des nombreux amis du défont, et ne devait être transportéau cimetière que le

quatrième jour ; coutume précieuse, qui peut prévenir d'horribles accidents.

Il serait difficile d'imaginer rien de plus solennel et de plus mélancolique que l'harmonie produite par ces voix humaines et ces instruments en cuivre, qui , se répondant alternativement , semblaient l'écho des pensées les plus tristes et les plus profondes du cœur. Une foule nombreuse assistait à cette scène avec un recueillement un peu troublé, je dois le dire, par la vive curiosité qu'inspirait notre présence. La gravité de la cérémonie ne put empêcher ces bons Allemands de nous entourer avec la plus vive curiosité , et de nous faire mille et mille questions sur le but de notre voyage.

L'association des frères moraves remonte au célèbre Jean Huss, brûlé à Constance comme hérétique en 1419. Leur histoire n'est qu'une longue suite de persécutions. L'issue de la guerre de Trente ans, si malheureuse pour le roi Frédéric, électeur palatin , fut surtout fatale à leur secte. A cette époque , la plupart des réformés de la Bohème abandonnèrent leur pays et se répandirent dans la Saxe , le Brandebourg, la Pologne et la Hongrie. La vengeance de l'empereur Ferdinand II les poursuivant sans relâche, ils périrent en grand nombre, de misère et de privations. En 1722, Chrétien David, charpentier, et quelques autres proscrits, obtinrent du comte Zinzendorf , en Lusace, la permission de se

iîxer sur ses terres. Ils gagnèrent secrètement leur lieu d'asile avec femmes et enfants, et David, en plantant sa hache dans un arbre , s'écria : C'est ici que Voiseau trouvera une demeure et Vhirondelk un nid! Ses espérances ne furent pas trompées. Le nouvel établissement prit le nom de Herrenhut (garde du Seigneur), et bientôt ses membres ne furent plus connus en Allemagne que sous cette désignation. Tel fut le commencement de la nouvelle société évangélique des frères de l'Unité de la confession d'Ausbourg. Herrenhut, centre de l'administration, prit rapidement un grand développement et se fit connaître de toute l'Europe par son industrie et ses manufactures. Plus tard, l'esprit de prosélytisme s'étant emparé de la communauté, les frères moraves ne tardèrent pas à étendre leurs relations dans toutes les parties du monde.

Peu de temps après , l'impératrice Catherine II , ayant fait connaître à l'Europe que la Russie était ouverte aux étrangers, et qu'elle mettait à la disposition des émigrants des terres propres aux établissements industriels et agricoles, une députation partie de Herrenhut décida à Saint-Pétersbourg la formation d'une colonie morave dans le gouvernement d'Astrakhan. En 1769, cinq frères se trans- ^^ portèrent sur les bords jjtf Volga pour examiner et juL "^-^^^ choisir les lieux ; et le 3 septembre de la même^ année, la colonie fut décidément fondée à l'embou-

chure de la Sarpa dans le Volga. On lui donna le nom de Sarepta en mémoire d'un lieu célèbre dans la Bible ; Folivier et la gerbe de blé en formèrent les armoiries. La communauté était alors composée de trente personnes des deux sexes.

Entourés de tous les côtés par les hordes sauvages des Kalmouks , sans aucune connaissance de la langue du pays, à plus de 120 verstes de toute ville russe, ce ne fut qu'à force de courage et de persévérance que ces premiers colons parvinrent à organiser leur établissement sur lA Volga. Mais à des commencements difficiles succéda une rapide prospérité. Nous Tavons vu plus haut, les frères moraves forment une vaste société répandue dans toutes les parties du monde pour travailler à la propagation de la connaissance de TËvangile. Mais , afin d'accomplir plus facilement leur mission , ils doivent tous , d'après les règlements de leur ordre , connaître un métier, et pourvoir ainsi, par leur propre travail, à leur subsistance. Avec de pareilles bases, Sarepta devint bientôt une ville manufacturière possédant des fabriques en tous genres; une véritable école d'industrie pour le pays environnant , et les intentions de Catherine II furent ainsi réalisées.

Cependant , la fondation d'une ville industrielle dans une contrée aussi lointaine , aussi dénuée de ressources et de débouchés , ne devait être pour les

fr^s moraves qu'une chose secondaii?e , leur but principal étant la conversion des Kalmouks : pour Tatteindre, ils avaient pensé avec raison qu'il leur fallait un établissement fixe chez ces peuplesù Mais leurs efforts de prosélytisme ne pureot ébranler la foi des K.ateiottk« , qui résidèrent «ux prédications les plus ardentes. Eaù. ISSO cependant, ces braves frères parvinrwït à convertir quelques familles, et à les décider à recevoir le baptême. Le clergé russe, jaloux d'un tel triomphe, se hâta d'intervenir, >en^ geaiit que les JLalmouks lussent baptisés suivant le rite grec , ^ ^alesnent (Oe supprima toutes les missions moraves. Bepuis lors, Sarepta s'occupe exclusivement d'industrie.

La colonie de Sarepta eut dès son origine de grandes calamités à déplorer. En 1771, lors de la fameuse émigration des Kalmouks, les frères faillirent être tous emmenés en captivité , et ne furent sauvés que par la douceur de l'hiver, qui empêcha leurs ennemis de passer le Volga et de rejoindre la grande horde de la nation. En 1773, le Cosaque Pougatchef ravagea toute la contrée ; les colons , alors au nombre de deux cents , y compris les femmes , se virent forcés de se sauver à Astrakhan. Peu de temps après la défaite du rebelle, il leur fut permis de rentrer chez eux, mais quel triste spectacle les attendait! Ils trouvèrent leur ville détruite, leurs fabriques brûlées, leurs champs ravagés. S'armant

d'un nouveau courage, ils se mirent à l'œuvre, et l'établissement se releva bientôt de ses ruines. En 1812, une rue entière de Sarepta fut la proie d'un incendie; la même année, pendant la campagne de Russie , les flammes dévorèrent leur maison de commerce de Moscou, avec une immense quantité de marchandises, désastre insignifiant en comparaison de celui de 1823 , où les deux tiers de la colonie et les plus grandes fabriques furent réduites en cendres : on évalua les pertes à plus d'un million. L'empereur Alexandre et l'association morave vinrent généreusement au secours des pauvres colons, mais ils ne purent jamais rendre h Sarepta son ancienne prospérité.

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