CHAPITRE Vir
Hospitalité d'un prince kalmouck. — Fêtes. — Chasse au faucon. Société russe dans une île du Volga, — Arrivée à Astrakhan.
Nous quittâmes Sarepta, entièrement enthousiasmés des bons frères moraves et de l'accueil plein de cordialité et d'empressement que nous avions trouvé chez eux.
A quelque distance de la colonie , une ligne d'un blanc mat, que l'obscurité permettait à peine de distinguer , nous annonça la présence du Volga. Nous le côtoyâmes pendant la nuit, l'apercevant, de temps à autre , à la pâle clarté des étoiles. Grand nombre de lumières brillaient le long de ses rives ; c'étaient des lanternes de pécheurs. Ces points lumineux, changeant à chaque instant de place, ressemblaient aux feux follets qui séduisent et trompent le voyageur. Les campements des Kalmouks , masses
noires qui semblaient glisser sur la surface du steppe; l'obscurité de la nuit; la rapidité avec laquelle notre droika nous emportait à travers IMmmensité de la plaine ; la clochette de poste , dont le son aigu vibrait dans l'espace , et bien au-dessus de tout cela , l'idée que nous étions en Kalmoukie , avaient produit en moi une excitation fébrile qui me tint constamment éveillée.
Au point du jour , mes yeux se tournèrent avidement vers le Volga qui resplendit bientôt sous les temtes éclatantes du soleil levant. Avec quel sentiment d'enthousiasme et même d'orgueil j'envisageai alors ce beau fleuve, qui déroulait devant nous son cours tranquille et majestueux , ses méandres et la multitude de ses Ilots couverts d'aunes et de trembles, et coupés par mille canaux 1 De l'aotre côté du Volga s'étendai^it à pale de vue les immaises steppes où campent les Khirguises et les Kalmouks, et dont la ligne à l'horizon, était aussi unie que oelle de l'Océan. Il eût été difficile d'imaginer un spectacle plus grandiose , pius en harmonie avec Tidée qu'éveille le Volga , auquel son cours de six cents lieues assigne le premier rang parmi les grandes rivières de l'Europe.
La route de poste qui côtoie le fleuve juscpi'à Astrakhan est pénible et souvent dangereuse. Nos chevaux marchaient continuellement dans l'eau pour ériter un sol qui ondule commgja mer au moindre
vait. De distance ea distance, nous trouvions des villages <;osaques presque ensevelis sous des vagues de sable , et beaucoup de cabanes complètement abandhmnées. Cet envahissement qui gagne tous les ans ea étendue , changera bientôt les ri^es déjà si Iristes du Volga en un véritable désert. En face de la stérilité et de la désolation de ces lieux , on ne peut qu'admirer la résignation de ces Cosaques affrontant sans se décourage, un fléau dont les rapides progrès les diassent d'une année à l'autre de leurs cabanes et les forcent à aller plus loin en construire de nouvelles. Sur un espace d'environ soixante verstes , la route se trouve ainsi resserrée entre le lit du fleuve et des collines mouvantes qfui découragent le regaixi par leur aride monotonie. C'est encore i^pportable pendant le jour; mais quand vîênt la mrit j l'esprit se sent envahi par une affreuse tristesse, et ne peut envisager sans anxiété une situation qui parait alors environnée de mille périls. On avouera du reste que la crainte est assez periMse à qui songe qu'une horde nomade , avide de ^llagft, 4)eut se trouver là, ^î embuscade, derrière ces défilés que l'obscurité rend encore plus mena^nts! Toutefois les po»te#^ cosaques que le voyageur Vencontre de teanps %n temps sur sa route, contribuait grandemeyrt à calm^'ses ap- IH^âiensions.
Ces Cosaques , originaires du pays du Don, furent
primitivement envoyés par le gouvernement, pour faire le service des frontières du Volga et défendre ces dernières contre les incursions des peuples nomades. Ils vinrent s'y établir avec leurs familles, fondèrent plusieurs villages, et plus tard peuplèrent Samara, Saratof et d'autres villes. Il ne reste maintenant de ces colonies qu'une population organisée militairement, n'ayant d'autre service que de surveiller de loin les mouvements des Khirguises et de protéger les voyageurs. Le sol ne lui offre aucune ressource pçur l'agriculture, mais la pêche suffit en partie à ses besoins.
Chose surprenante , et qui fait honneur aux Cosaques ! Cette route, si peu fréquentée , possède de
bien meilleurs chevaux que les grandes lignes de poste ; les stations sont également plus vastes , plus commodes , d'un style plus élégant : tout y rév^Èle une sollicitude spéciale de la part du gouvernement , et le soin consciencieux que mettent les Cosaques dans l'exercice de leur devoir.
A mesure que l'on s'approche d'Astrakhan, les collines de sable qui emprisonnaient la vue, s'abaissent insensiblement et permettent d'embrasser un vaste espace. Toute cette partie du steppe , dégarnie de forêts, ne présente qu'un sol salé, sablonneux, coupé çà et là par des flaques d'eau et des touffes d'absinthe. On ne saurait s'imaginer la tristesse de ces dunes de sable que le moindre souffle du vent
agite et déplace , pour leur doni^er mille fonnes aussi bizarres que passagères. De même que la mer, cette contrée a ses moments de repos et d'orage , son immensité et ses grands horizons. Aucun bruit n'en vient troubler le silence , si ce n'est le cri perçant des pétrels et des ojes sauvages qui peuplent le bord de ses étangs. De loin en loin seulement, nous rencontrions des troupes nombreuses de chameaux allant s'abreuver aux eaux limpides du Volga , ou errant au milieu des kibitkas kalmoukes (tniti'; éparses dans le steppe,
Arrivés à l'avant-demière poste, nous fûmes tout à coup interrompus dans notre déjeuner, parles sons d'une musique militaire qui mit en un instant toute la maison en révolution. Fort intrigués nous-mêmes d'un pareil incident dans une telle localité , nous quittâmes bien vite la table , et courûmes comme tout le monde au bord du fleuve pour voir passer un pyroscaphe, un vrai pyroscaphe avec sa large cheminée, ses bouff*ées de fumée noire et ses roues faisant bouillonner les eaux tranquilles du Volga , toutes surprises de cette perturbation insolite. Son pont galamment pavoisé était encombré de passagers, et nous envoyait les fanfares éclatantes qui étaient venues si magiquement frapper nos oreilles. Il passa devant nous, je ne dirai pas fièrement, mais très-lourdement, car son allure disgracieuse ne res-
semblait en rien à celle de nos élégants bateaux à
vapeur. Loin de raser l'eau avec la légèreté d'une hirondelle , il nous fit Tefifet d'un gros et lourd canard se fiant pour la preniitee fois aux vagues pa*fides des eaux.
A la vue de la nombreuse société qui couvrait le pont du {bâtiment , nous eûmes ccmime un pressentiment que cette apparition ne devîât pas nous être tQtateittent indifférente. Le pyroscaphe v^ant d'Astrakhan, il était à présumer qu'il emportait plusieurs des personnes que nous devions voir dans cette ville. Mais nos conjectures étaient encore bien loin de la vérité; et notre consternation devint réeMement indicible, lorsqide l'écrivain dé poste jftous apprit que ce bateau à vapeur conduisait toute la société d'Astrakhan .chez un prince Kalmouk qui a l'habitude de donner de brillantes fêtes à cette époque de l'année. Tout aussitôt le nom de ce prince nous revint à la mémoire , et avec lui , la vive reconmiandation qiie l'on nous avait faite , d'aller lui rendre visite dans son île.
Impossible de trouver une occasion plus favorable, on en conviendra, car le sort semblait envoyer tout exprès cet aimable bateau à vapeur à notre rencontre ; et pourtant il fallut y renoncer , faute à'M^podorochm qui ows permît de prendre des chevaux de retour. Les Russes ont un esprit si formaliste , que les circonjstances les plus importantes ne peuvent les déterminer à s'écarter de la lettre de
leurs instructions , à moins que leur intérêt ne soit puissamment en jeu. Notre maître de poste, par un guignon vraiment déplorable , était honnête à sa manière , c'est-à-dire qu'il aimait mieux nous désespérer que de transiger avec son règlement. Les offres d'argent, les supplications, les menaces mêmes , furent impuissantes à triompher de^ son stupide entêtement, et nous dûmes renoncer à la bonne fortune d'aller voir le prince en nombreuse •compagnie.
Le meilleur parti à prendre , dans cette circonstance, eût été de héler le bateau à vapeur et d'y monter ; mais l'idée ne nous en vint qu'après avoir déjà perdu beaucoup de temps en pourparlers; quand nous dûmes nous convaincre qu'il était notre unique ressource , son éloignement ne nous permit pas de le rejoindre. Plus tard, lorsque nous racontâmes notre mésaventure au gouverneur d'Astrakhan , il nous blâma beaucoup de n'avoir pas eu immédiatement une idée si simple.
Tout espoir étant définitivement perdu de ce côté nous nous résignâmes à continuer notre route, avec l'intention de revenir sur nos pas dès le lendemain munis d'un nouveau podorochni^ Calcul fait du temps qu'il nous fallait pour arriver à Astrakhan , pour en repartir et pour atteindre la résidence du prince Tumène, nous avions la certitude d'assister pour le moins à la dernière fête, qui ne devait avoir
lieu que Je troisième jour. Mais , malgré cette perspective consolatrice , je ne pouvais m'empécher de jeter un regard de profond regret sur la colonne de fumée qui s'éloignait de plus en plus de nous , et à laquelle se rattachaient , par un singulier hasard , de si vives iippressions. C'était bien là le cas de dire, alors ou jamais^ que notre espoir s'en allait enfurnée.
Sur les quatre heures du soir de ce même jour, nous nous trouvions en face d'Astrakhan!... de cette brillante cité, qui ne figure sur l'itinéraire d'aucun touriste européen. Cela me rappelle une scène de vaudeville , dans laquelle deux vieux troupiers qui s'étaient perdus de vue depuis nombre d'années , se rencontrent tout à coup ; aussitôt de s'attabler au cabaret voisin et de se questionner :
« D'où viens-tu , dit l'un?
— D'Astrakhan !
— Allons donc, quelle blague; est-ce qu'on vient d'Astrakhan ? »
En effet, on va partout, excepté à Astrakhan dont l'éloignement de toute grande ligne de parcours , la met à l'abri des visites que subissent d'autres villes perdues au fond de l'Afrique ou de l'Asie; et ce n'est pas là son moindre attrait ! . . .
Cette pensée, jointe à bien d'autres, porta au plus haut degré notre ravissement , lorsque , embarqués dans un grand bateau , après avoir quitté la route
de poste, nous pûmes embrasser d'un seul coup d'oeil son beau panorama , ses églises , ses coupoles, ses forts ruinés, devenant de plus en plus visibles à nos yeux! Située dans une île au milieu du Volga , àes alentours ne sont pas , comme ceux des grandes cités, couverts de villages et de cultures; elle est seule, entourée de sable et d'eau, tout orgueilleuse de sa souveraineté sur ce beau fleuve , et du nom gracieux à'étoile du désert, dont Ta baptisée la poétique imagination des Orientaux.
Une fois à terre, mille embarras surgirent tout à coup, de ces embarras qui glaceraient un enthousiasme chauffé à blanc. Impossible de trouver à nous caser, malgré l'aide d'un officier qu'on mit immédiatement à notre disposition. Ce brave homme paraissait profondément humilié de rencontrer partout des refus, et de nôtre résolution désespérée d'aller nous réfugier dans un caravansérail persan. A son grand soulagement, la Providence, sous les traits d'une charmante dame polonaise, vint nous tirer de cet affreux gâchis , au moment où nous ne savions plus où donner de la tête. Cette dame , dont nous fîmes par hasard la rencontre, s'empressa de mettre toute sa maison à notre disposition , avec tant de bonne grâce que nous ne dûmes pas môme songer à faire des façons. D'ailleurs , nos voyages en Russie nous avaient déjà habitués à la sympa-
thie qu'inspiré aux Polonais tout ce qui est français. Les derniers événements politiques n'ont pas encore eu le pouvoir d'affaiblir en eux ce sentim«nt de bienveillance ; ils nous regardent toujours comme des frères , «t sont prêts à "nous le prouver &i toute OGcasicm.
A part quelques bâtiments de la couronne , construits pour les employés russes , rien à Astràkhjin ne rappelle une domination étrangk'e. La ville a complètement conservé la physionomie asiatique qu'elle doit à son ciel, à son passé et à sa population variée. Bâtie en partie sm* une colline , en partie dans la plaine , elle étend plusieurs de ses anciens quartiers dans des bas-fonds entrecoupés de marais, où ils se trouvent exposés aux crues du. fleuve, et pédant l'été à des miasmes très -malsains. Un canal bordé de quais la traverse dans toute sa longueur.
Le premier soin de mon mari , après ime rapide installation, fut de se rendre chez le curateur général des Kalmouks, M. Padiew, pour tâcher d'obtenir le plus promptement possible un podorodini. Il revint au bout d'une heure m'apprendre que nous partirions le soir même dans un bateau de l'amirauté , mis à notre disposition. Le gouverneur,: M. Fadiew, l'amiral du port et toute la haute société de la ville; étaient allés rendre visite au prince , ainsi qu'on nous l'avait aainoncé ; mais
Mme Fadiew, retenue chez elle par une indisposition (le nom de cette dame reparaîtra souvent dans nos souvenirs d'Astrakhan ) , s'était empressée de nous aplanir toute difficulté. Noifô allâmes prendre le thé avec elle avant de nous embarquer ; dès ce moment je pus apprécier ses rares qualités et le charme de son esprit rehaussé par les connaissances les plus variées.
A neuf heures du soir nous prîmes place dans la chaloupe préparée pour notre voyage, possédant un équipage composé de six robustes rameurs kalmouks et d'un pilote tatar. Notre espoir était d'arriver dans la matinée du lendemain chez le prince; mais par une bizarrerie inexplicable, je me sentis saisie à l'improviste d'une terreur qui , malgré mon vif désir d'atteindre le but de notre course , ne nous permit pas d'aller plus loin. La nuit était très-obscure; les lames sourdes imprimaient à notre barque de fortes secousses, le fleuve me paraissait sans limites; mais tout cela était néanmoins insuffisant pour expliquer la folle frayeur qui me dominait si impérieusement. Plusieurs voyages en mer et de longues promenades sur le Bosphore de Gonstantinople , dans ces légers caïques que le moindre mouvement peut faire chavirer, auraient dû m'aguerrir contre toute émotion de ce genre ; mais la frayeur est un sentiment instinctif, rebelle à tout raisonnement , et qui nous prend à Firaproviste sans
être motivé par un danger réel. Cependant, pour acquit de conscience, je dois ajouter que de fréquents éclairs et la pesanteur de l'atmosphère influaient sans doute sur l'état nerveux où je me trouvais.
Quoi qull en soit, je n'eus de repos que lorsque j'entendis mon mari donner l'ordre de regagner le port , et la suite prouva que c'était le meilleur parti à prendre. La nuit fut bouleversée par une de ces bourrasques si fréquentes et si dangereuses sur le Volga, qui éclata peu d'instants après notre débarquement , et qui fut la meilleure justification de mon effroi. Attribuant ce dernier à une faiblesse d'esprit, j'en étais d'abord profondément mortifiée; mais en face de l'orage de la nuit, je le considérai comme un pressentiment providentiel.
Le lendemain, au lever du soleil, nous partîmes en poste, côtoyant jusqu'au soir le fleuve où je venais d'éprouver de si vives émotions. Par la fraîche et calme matinée dont nous étions alors gratifiés, il présentait un aspect peu d'accord avec mes terreurs précédentes. La journée avait l'éclat qui suit toujours une nuit d'orage dans les pays du midi. Grâce à notre disposition d'esprit, ce petit voyage fut des plus agréables. Le maître de poste , qui la veille nous avait si cruellement contrariés , ne put se défendre d'une vive surprise en nous voyant reparaître. Il examina avec un soin minu-
tieux. notre nouveau podorochni; et s'étant assuré que tout y était parfaitement en règle , il se prit soudain pour nous d'une profonde considération ; la célérité avec laquelle nous avions obtenu le papier étant à ses yeux une preuve manifeste que nous méritions tout son respect.
Vers le soir, noiis quittâmes la voiture de poste pour nous embarquer , ayant à faire sur le fleuve une douzaine de verstes avant d'arriver chez le prince; mais tous les fantômes de la nuit précédente s'étaient dissipés à l'éclat du soleil , et je me hâtai d'entrer dans la chaloupe, ne songeant qu'au plaisir d'une longue promenade sur les flots limpides du Volga.
Une dernière contrariété, une contrariété si vive, que nous en fûmes complètement déconcertés, nous attendait au moment où nous croyions avoir vaincu tous les obstacles. On eût dit qu'un malin génie s'amusait à déjouer nos prévisions , dans le, seul but de nous faire renoncer à cette visite à laquelle nous attachions tant de prix.
On a dû facilement comprendre, par le récit précédent, que la célérité déployée dans ce voyage n'avait d'autre but que d'arriver chez le prince avant le départ du bateau à vapeur, but qui nous tenait depuis vingt-quatre heures en haleine , et que nous croyions avoir atteint par la rapidité du retour. Quant aux fêtes, force avait été d'en faire le sacrifice.
Telles étaient nos dispositions, et notre esprit se tenait fort en repos de ce côté-là. Qu'on juge donc de la consternation dont nous fûmes frappés en avançant sur le Volga, lorsque soudain notre rameur s'écria : la vapeur! U vapeur ! tandis que de sa rame il nous montrait une légère fumée sortant du milieu des arbres. Oh! pour le coup , c'était une véritable fatalité, et quant à moi, quoique peu superstitieuse, je ne pus m'empêcher d'en être vivement frappée. Ce dernier contre-temps venait nous enlever de la façon la plus irritante tout le plaisir que nous promettait ce malencontreux voyage; et cela, au moment même où nous nous félicitions d'avoir vaincu le sort!... Le bateau passa fier et triomphant à peu de distance de. nous, avec sa joyeuse musique qui semblait insulter à notre déception. La pauvre petite barque où nous faisions si triste mine, ballottée comme une coquille de noix, par les vagues que soulevaient autour d'elles les roues de cette machine deux fois maudite, n'eut pas même l'honneur d'être aperçue au premier abord. Cependant quelqu'un se ravisa, une lunette fut braquée de notre côté, et nous apprîmes plus tard que notre apparition avait donné lieu à une foule de conjectures, dont la solution ne devait avoir lieu qu'à Astrakhan.
Il ne nous restait plus qu'à prendre philosophiquement notre parti; ce que nous fîmes , convaincus que le sort nous avait été jusque-là trop
hostile, pour qu'il ne s'opérât pas un revirement quelconque en notre faveur. Sans plus daigner ac*corder un regard au bateau à vapeur , à sa musique et à sa brillante société, nous donnâmes toute notre attention au spectacle qui s'offrait à nous, et qui, certes , valait beaucoup mieux que la vue du pro* saïque pyroscaphe.
L'îlot qui appartient au prince Tumène, se trouve complètement isolé au milieu du fleuve : à le voir de loin baigné par les vagues , on dirait un nid de verdure, n'attendant qu'un souffle pour s'aban* donner au cours rapide du Volga. A naesiare ^ue l'on avance, la plage se déroule, les arbres se groupent, le palais du prince laisse apercevoir une partie de sa blanche façade et les galeries à jour de ses tourelles. Tous les objets prennent des formes plus arrêtées , plus pittoresques ; tout paraît en re* lief , depuis la coupole de la mystérieuse pagode qu'on voit s'élever à travers les arbres , jusqu'à l'humble kibitka, resplendissant sous les teintes magiques du couchant. Ce paysage, tel qu'il s'offrait successivement à nos yeux , encadré par la nappe immobile du fleuve , présentait un caractère calme , étrange et profondément mélancolique. Cela n'avait aucune analogie avec nos autres souvenirs ; c'était un monde nouveau que la fantaisie pouvait peupler à sa guise ; une de ces îles mystérieuses qu'on rêve dans des moments d'hallucination, une chose, enfin,
comme on n'en retrouve pas deux fois sur ses pas de toyageur! Mais il fallut bientôt redesœndre dans les réalités de la vie, et laisser pour un moment les charmants fantômes évoqués par notre imagination, car la barque touchait terre ! Le rameur Tamarra dans une touffe d'ajoncs; et tandis que mon mari se rendait au palais avec son interprète, je restai tapie dans le calque, partagée entre le plaisir de contempler de loin la résidence kalmouke , et l'appréhension involontaire qu'avaient soulevée en moi tous les incidents qui se rattachaient à notre visite.
Cette dernière sensation dura peu heureusement , quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis le départ de mes compagnons , que je les vis revenir accompçignés d'un jeune homme qui me fut présenté comme l'un des princes Tumène. Revêtu de l'uniforme cosaque, et plein de désinvolture dans la taille et la tenue, il n'avait rien d'excentrique malgré ses yeux bridés ; je fus tout étonnée de la grâce et du savoir-vivre avec lesquels il m'introduisit dans le palais, où je marchai de surprise en surprise. Quelques frais d'imagination que j'eusse faits à l'endroit de ce palais , rien ne m'avait préparée à ce qui frappait mes regards , en traversant plusieurs pièces qui unissaient à la richesse asiatique tout ce que le goût européen peut offrir de plus élégant; et en voyant s'avancer vers moi une jeune dame qui me souhaita la bienvenue en excellent
français. Alors, j'éprouvai un tel saisissement de joie, que, pour toute réponse, je Tembrassai avec effusion ! De cette façon une connaissance est bientôt faite.
Pour surcroît d'étonnement , la pièce où l'on nous servit le thé se remplit 'bientôt d'officiers russes et cosaques, tout comme si la société européenne était encore chez le prince; si bien que je récusais presque le témoignage de mes yeux qui avaient cru voir le bateau à vapeur s'éloigner du palais.
C'est qu'en vérité , il y avait de quoi s'émerveiller de la physionomie européenne dont tout était empreint , hommes et choses. A peine quelques détails exotiques , entrevus plutôt qu'analysés , venaient-ils me rappeler que j'étais en Kalmoukie. Mais, au résumé, était-ce bien là ce que nous étions venus chercher à travers tant de difficultés. Était-ce pour voir des officiers russes, des meubles familiers à nos souvenirs, pour prendre du thé de caravane sur un plateau d'argent , et pour causer en français , que nous avions quitté Astrakhan ; réflexions qui traversèrent rapidement mon esprit, pour faire place après tout au plaisir secret de retrouver l'Europe jusque chez des Kalmouks , et de pouvoir , sans le secours d'un drogman , manifester à la charmante Polonaise qui nous faisait les honneurs du salon, ma satisfaction de l'avoir rencontrée. Le vieux prince Tumène (le chef de la famille) vint se joindre
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à notre société , et nous remercier , avec les formes de la plus exquise politesse, de notre gracieuse visite.
Après les premières civilités, on me conduisit dans une fort belle chambre dont les croisées s'ouvraient sur une vaste galerie. J*y trouvai une toilette en argent , des meubles d'une grande élégance et beaucoup d'objets aussi rares que précieux. Ma surprise en face de ce luxe aristocratique allait toujours croissant. En vain cherchais-je quelque chose qui me rappelât les Kalmouks ; rien autour de moi n'avait la couleur locale, tout semblait plutôt annoncer la demeure d'un riche nabab d'Asie : avec un peu de bonne volonté , il eût été facile de se croire transporté dans le monde merveilleux des fées, à la vue de ce magnifique palais entouré d'eau, tout brodé au dehors de balcons et d'ornements bizarres , tout rempli intérieurement de veloùirs , de tapis, de cristaux, coiîime s'il h'avait fallu qu'un coup de baguette pour faire sortir toutes ces merveilles du sein du Volga! La pensée que l'auteur de tels prodiges était un prince kalmoufc, un chef de ces tribus à demi sauvages qui errent dans les plaines sablonneuses de la mer Caspienne; un adorateur du grand Lama , un sectateur du dogme de la métempsycose , achevait de m'étourdir complètement.
Mme Zakarévitsch m'eut bientôt mise au courant
DE lA MER CASPIENNE, 119
de tout ce. que je désirais savoir sur les princes Tumène et sur elle-même. Son mari, longtemps curateur des Kalmouks, était mort depuis quelques années victime de la probité qu'il avait apportée dans son administration. Les employés , furieux de ne pouvoir voler à leur aise , s'entendirent pour le faire mettre en jugement, et le poursuivirent de leurs basses intrigues jusqu'à son dernier moments Depuis lors, sa femme, qui possède le caractère résolu des Polonaises , s'occupe activement à réhabiliter son nom. Temps, argent, voyages, elle emploie tout avec une persévérance admirable. Une ancienne amitié la lie au vieux prince Tumène , chez (fui elle passe une partie de l'été avec sa fille et une dame de compagnie.
Ce prince Tumène est le plus riche et le plus in*' fluent de tous les chefs kalmouks. En 1815, il leva à ses frais un régiment qu'il conduisit lui-même jusqu'à Paris. Plusieurs décorations le récompensèrent d'un acte de dévouement aussi méritoire. Aujourd'hui, il a le rang de colonel, et se trouve fe premier, parmi ces peuples nomades, qui ait échangé sa kibitka contre une demeure stable. Maître absolu dans sa famille (les frères aînés che2 ce peuple sont respectés à l'égal du père), il n'use de son autorité que pour le bonheur de ceux qui l'entourent. 11 poséè^e environ un million de déciatines de terres et plusieurs centaines de fa^nlles , dont il re-
tire un revenu considérable. Sa race, qui appartient à la tribu des Roschottes, est une des plus anciennes et des plus respectées des kalraouks. Éprouvé à plusieurs reprises par de cruels chagrins, l'esprit de ce prince s'est tourné complètement du côté de la religion : les pratiques austères auxquelles il se livre, lui donnent une grande réputation de sainteté parmi ses compatriotes. Un pavillon isolé, construit à quelque distance du palais , lui sert de demeure habituelle. C'est là qu'il passe sa vie en prières et en conférences religieuses avec les prêtres les plus célèbres du pays. A part ces derniers, personne ne peut être admis dans son sanctuaire mystérieux; ses frères, eux-mêmes, n'y ont jamais pénétré. Il faut convenir que c'est là une singulière existence, surtout quand on la compare à celle qu'il pourrait se faire au milieu du luxe dont il a embelli son palais, et qui annonce un ordre d'idées bien supérieur à ce que l'on doit attendre d'un Kalmouk. Ce sacrifice complet des voluptés de la terre, cet ascétisme causé par des souffrances morales, rappelle singulièrement le christianisme et l'origine de nos ordres religieux. De même que les plus fervents catholiques, ce sectateur de Lama demande à la solitude, à la prière, à l'austérité et à l'espoir d'une autre vie, des consolations que toute sa fortune est impuissante à lui donner ! N'est-ce pas là l'histoire de plus d'un trappiste ou d'un chartreux?
La position du palais est parfaitement choisie , et révèle un sentiment du beau aussi développé que chez les peuples les plus civilisés. Construit dans le style chinois , il est placé sur la pente douce d'une colline , à une centaine de pas du Volga. On peut apercevoir de ses nombreuses galeries, toutes les parties de l'île et la surface imposante du fleuve dont les flots viennent mourir sur la plage . sablonneuse. De Tun de ses angles, la vue plonge sur un massif d'arbres où brillent la coupole et la pomme d'or de la pagode. En face, quelques centaines de tentes jetées irrégulièrement, s'étendent jusqu'au bord de l'eau; de magnifiques prairies, entrecoupées de bouquets d'arbres /des champs bien cultivés , déploient . leur tapis de verdure à gauche du palais , et forment difl'érents plans que le regard peut embrasser à la fois. Tout cela est animé par des cavaliers kalmouks, par des chameaux errants çà et là à travers de beaux pâturages , par des officiers portant d'une tente à l'autre les ordres du chef. C'est un beau spectacle, aussi.. varié dans ses détails qu'Jiarmonieux dans son ensemb^^.
Urne Zakarévitsch , après s'être fait expliquer les motifs qui nous avaient empêchés d'arriver deux jours plus tôt, nous surprit très- agréablement, en nous assurant que l'intention du prince était de faire recommencer pour nous une grande partie des fêtes. Déjà des courriers avaient été chargés de ramener
au palais les prêtres qui avaient assisté à la solennité, afin que nous puissions voir leurs cérémonies religieuses. Cette nouvelle comme bien on le pense, nous combla de joie. En attendant, nous consacrâmes la première journée h visiter le palais en détail, et à nous reposer des fatigues du voyage.
Le lendemain de bonne heure, Mme Zakarévitsch vint nous chercher pour nous conduire chez la bellesœur du prince, laquelle, durant la belle saison, habite sa kibitka de préférence au palais. Rien ne pouvait nous être plus agl'éable que cette proposition. J'allais donc voir enfin les mœurs kalmoukes , sans mélange d'habitudes étrangères. Chemin faisant, j'appris que la princesse passait pour très-belle et très-savante parmi son peuple, et maints autres détails qui contribuèrent encore à augmenter ma curiosité. Nous arrivâmes à sa tente en assez nombreuse compagnie , et jouîmes en entrant d'un spectacle qui dépassait de beaucoup nos prévisions. Lorsqu'on eut soulevé la portière de la kibitka, nous nous trouvâmes dansimapièce circulaire assez vaste, recevant le jour A*m haut, tendue d'un damas rouge, dont le reflet colorait tous les objets d'une teinte ardente ; le sol était couvert d'un riche tapis turc et l'air chargé de parfums. Dans cette atmosphère embaumée , au milieu de cette lueur empourprée , nous aperçûmes la princesse, assise sur une estrade au fond de la tente , revêtue d'étofles brillantes et tout aussi
immobile qu'une idole. Une vingtaine de Suivantes en grande parure, accroupies sur leurs talons, formaient autour d!elle un cercle aussi bizarre que varié ! C'était une véritable scène d'opéra improvisée sur les bords du Volga. Lorsque la princesse nous eut laissé le temps de Tadmirer , elle descendit lentement les d^rés de l'estrade , vint à nous avec dignité , me prit parla main , m'embrassa affectueusement et me conduisit à la place qu'elle venait de quitter. Elle en fit de même à l'égard de Mme Zakarévitsch et de sa fille; puis , saluant gracieusement les personnes qui nous accompagnaient, elle leur désigna un large divan en face de l'estrade. Une mattresse de maison à Paris n'eût pas mieux agi. Quand chacun fut placé, elle vint s'asseoir à côté de moi, et me fit transmettre , par un Arménien parlant très-bien le russe et lekalmouk, mille compliments qui me donnèrent une très-haute opinion de son esprit. En nous servant du même moyen, nous pûmes nous adresser mutuellement beaucoup de questions, et malgré l'ennui d'avoir recours aux services d'un interprète , notre conversation fut loin de languir , d'autant que la princesse était fort avide de renseignements de toute nature. Doué d'une humeur enjouée, l'Arménien s'établit de sa propre autorité grand maître des cérénwnies, et débuta dans ses fonctions en conseillant à la princesse de donner ordre qa'on ouvrît le bal. Aussitôt, sur un
signe de cette dernière, une des femmes d'honneur se leva et fit quelques pas, en tournant lentement sur elle-même; une autre , toujours accroupie , tira d'une balalaïka (guitare orientale) des sons mélancoliques , très-peu appropriés à la circonstance. A la vérité , les poses et les mouvements de sa compagne ne s'accordaient guère mieux avec les idées que nous attachons à la danse. C'était une pantomime pleine de nonchalance et de tristesse, exprimant , par sa monotonie languissante , l'état d'une âme qui semble dégoûtée de la vie. Plusieurs fois la jeune danseuse étendit les bras et se mit à genoux, comme pour invoquer un être invisible. Cette représentation dura assez longtemps, pour me permettre d'examiner attentivement la princesse, et je ne m'étonnai plus qu'elle jouît dans son pays d'une grande réputation^ de beauté. Sa taille est imposante et fort bien prise, autant que je pus en juger à travers ses nombreux vêtements. Une bouche, en cœur, ornée de belles dents, une physionomie pleine de douceur, une peau un peu brune , mais d'une finesse remarquable, feraient d'elle une fort jolie femme même en France, si la coupe du visage et la disposition des traits étaient tant soit peu moins kalmoukes. Néanmoins, malgré l'obliquité des yeux et les pommettes saillantes des joues, elle trouverait encore plus d'un admirateur partout ailleurs qu'en Kalmoukie. Son regard, surtout, respire une ineffable bonté; ainsi que toutes les
femmes de sa race , elle a un air de caressante humilité, qui ne la rend que plus touchante.
Passons à son costume. Sa robe d'étoffe persane , fort riche , toute galonnée d'argent, était recouverte d'une tunique en soie légère, ne descendant que jusqu'aux genoux et s'évasant sur le devant; le corsage montant , tout à fait plat , étincelait de broderies d'argent et de perles fines qui recouvraient toutes les coutures. Elle avait autour du cou un fichu en batiste blanche, semblable par sa coupe au col d'une chemise d'homme , et retenu par un bouton de diamant. Ses cheveux, très-noirs et trèsabondants , tombaient sur sa poitrine en deux magnifiques tresses d'une longueur remarquable. Sur l'extrémité de sa tête était coquettement posé, un bonnet d'étoffe jaune, bordé d'une riche fourrure, et ressemblant à s'y méprendre au bonnet carré d'un juge. Un détail de sa toilette me surprit infiniment, consistant en un mouchoir en batiste brodé et une paire de mitaines noires. Ainsi les produits de notrç industrie.se glissent jusque dans la. toilette d'une grande dame kalmouke. Au nombre des ornements de la princesse, je ne dois pas oublier une grande chaîne d'or qui, après avoir entrelacé ses belles tresses , venait se rattacher , en passant sur sa poitrine , à des annes^ux du même métal suspendus à ses oreilles. Tout cela formait un ensemble beaucoup moins barbare que je ne m'y
étais attendue. Les dames d'honneur, quoique vêtues moins richement, avaient la même coupe de robe et le même bonnet ; seulement elles ne s'étaient pas émancipées jusqu'à n][ettre des mitaines.
Au bout d'une demi-heure, la danseuse alla toucher Tépaule d'une de ses compagnes^ qui prit sa place et recommença le même exercice. Quand celleH^i eut achevé son rôle , l'Arménien insista auprès de la princesse pour que sa fille , qui jusque-là s'était tenue cachée derrière un rideau , donnât, elle aussi, un échantillon de son savoir-faire; mais il existait une difficulté. Aucune dame d'honneur n'avait le droit de la toucher, et , suivant les usages du pays, cette formalité était indispensable. Alors l'Arménien, prenant bravement son parti , s'élança au milieu du cercle et se mit à danser d'une manière si originale, que chacun Tapplaudit à l'envi. Ayant ainsi satisfait à l'étiquette kalmouke , il se dirigea du côté du rideau et posa légèrement le doigt sur l'épaule de la jeune fille qui ne put se refuser à une invitation faite dans toutes les formes. Sa danse nous parut moins monotone que celle des dames d'honneur, grâce à sa jolie figure et à ses poses timides et langoureuses. A son tour elle fut toucher son frère, beau jeune homme de quinze ans, vêtu à la cosaque , qui parut au désespoir d'être obligé de placer sur sa tête le bonnet kalmouk , pour se conformer à l'usage national. Deux fois il jeta à terre
la coiSure avec un dépit des plus comiques; mais sa mère exigea sévèrement qu'il la reprît.
Autant la danse des femmes est humble et monotone, autant celle des hommes est impérieuse et animée ; ladomination se montre dans tous leurs gestes 9 dans l'expression hardie de leurs regards, ainsi que dans la manière noble avec laquelle ils se présentent. Je ne pourrais décrire toutes les évolutions qu'effectua le jeune prince avec autant de grâce que de rapidité. L'élasticité de ses membres était aussi remarquable que la mesure parfaite qui réglail ses pas les plus compliqués.
Après le bal vint le concert. Les femmes se passèrent successivement la balalaïka et chantèrent ensuite en chœur. Mais leur musique est aussi peu variée que leur danse. Enfin, pour clore la cérémonie , on nous présenta, sur de larges plateaux d'argent , différentes espèces de koumis et de confitures.*
En sortant de la kibîtka, le beau-frère de la princesse nous conduisit près d'un haras de chevaux sauvages , où nous attendait une scène des plus extraordinaires; Dès qu'on nous aperçut, cinq ou six hommes à cheval , munis de longs lacets , s'élancèrent au milieu du taboun (haras), les yeux constamment fixés sur le jeune prince qui devait régler leurs faits et gestes. Au signal donné ,• ils se précipitèrent dans l'enceinte et (lacèrent en un instant un jeune che-
val à longue crinière , dont l'œil dilaté et les naseaux fumants annonçaient une inexprimable terreur. Aussitôt un Kalmouk , habillé à la légère et qui les suivait à pied , s'élance sur l'étalon , coupe les lacets qui gar^^ottent l'animal devenu furieux, et commence avec lui une lutte incroyable d'audace et d'agilité. Je ne crois pas qu'aucun spectacle puisse agir plus vivement sur l'esprit que celui-ci. Tantôt le cavalier et sa monture roulaient ensemble sur l'herbe, tantôt ils fendaient l'air avec la rapidité d'un trait , pour s'arrêter brusquement , comme si un mur se fût dressé subitement en face d'eux. Soudain , le cheval furieux rampait sur son ventre ou se cabrait à nous arracher des cris d'effroi ; puis , reprenant sa course désordonnée , il se jetait à travers le taboun, et par tous les moyens possibles, cherchait à se débarrasser d'un fardeau si nouveau pour lui.
Cet exercice , quelque violent et quelque dangereux qu'il nous parût, semblait n'être qu'un jeu pour le Kalmouk , dont le corps suivait avec tant de souplesse les mouvements de l'animal, qu'on les eût crus tous deux animés du même souffle. L'étalon ruisselait d'écume et tremblait de tous ses membres. Quant au cavalier , son sang-froid eût fait honte aux plus habiles écuyers. Dans les moments les plus critiques , il trouvait encore la liberté d'agiter ses bras en signe de triomphe, et malgré l'hu-
meur indomptable de sa monture , il la dominait assez pour la maintenir presque toujours dans le cercle que nos regards pouvaient parcourir. Au bout de quelques minutes, 9ur un nouveau signe du prince , deux cavaliers , qui avaient suivi le plus près possible ce hardi centaure, le saisirent avec une prestesse merveilleuse et l'emportèrent au galop , avant que nous eussions eu k temps de nous rendre compte de ce nouvel incident. Le cheval , un moment stupéfait, partit bientôt ventre à terre pour aller se perdre au milieu du taboun. Ces prouesses se renouvelèrent plusieurs fois, sans qu'un seul cavalier se laissât démonter.
Mais notre étonnement se changea en stupéfaction lorsque nous vîmes un enfant de dix ans s'avancer pour tenter la même épreuve. On lui choisit unjeune étalon blanc, d'une grande taille, qui faisait .des bonds fougueux «t des efforts désespérés pour rompre ses lacets , révélant ainsi un caractère des plus farouches.
Je ne peindrai pas les vives émotions qui nous assaillirent devant une lutte aussi émouvante. Ce faible enîjnt , n'ayant , comme les autres écuyers , que la' crinière du cheval pour point d'appui, donnait l'exemple de ce que peut le raisonnement sur l'instinct et la force brutale. Pendant quelques minutes il soutint avec une intrépidité héroïque la difficulté de sa position; Enfin , à notre grande satisfaction ,
an cavalier se mit à sa poursuite, Tatteignit, et l'enr levant à bras tendu , le jeta en croupe derrière lui.
Gomme on le voit , les Kalmouks sont d'excellents écuyers, s'habituant dès leur enfance à dompter les chevaux les plus sauvages. L'exercice auquel nous venions d'assister est un de leturs plus grands amusements : les femmes n'y sont pas étrangères, et souvent nous en avons rencontré qui rivalisaient entre elles de vitesse et de témérité.
L'heure avancée nous rappela au palais où Ton avait préparé à notre intention un dîner splendide. Dfeux grandes tables dresvséés dans deux pièces contiguës , furent présidées par les princes Tumène. Nous primes place à celle du frère aîné qui en fit les honneurs de la manière la plus distinguée.
La cuisine, mi-russe, mi-française, ne laissait rien à souhaiter pour l'apprêt et le choix des plats. Tout était servi en vaisselle plate ; les vins de France , et d'Espagne, et surtout le Champagne, furent prodigués avec un véritable luxe de grand seigneur. On porta beaucoup de toasts , parmi lesquels ceux de l'empereur de Russie et du roi des Français jouèrent le premier rôle. •
Je remarquai avec beaucoup de çurprise que pendant tout le dîner, la princesse paraissait fort mal à l'àise en présence de son beau-frère ; elle ne se mit à table qu'après en avoir reçu l'autorisation et tout dans ses manières annonçait un profond
respect pour le chef de la famille. Son mari , i le frère puîné du prince, était absent depuis deux mois. Le repas se prolongea Icwgtemps et fut très* animé. En voyant Tordonnance , Féclat et le savoirvivre qui y régnaient , nous ne pouvions nous faire à ridée que l'amphitryon fût un Kalmouk. Le vieux prince nous adressa grand nombre de questions sur la France , nous parlant avec enthousiasme de son séjour à Paris et des liaisons agréables qu'il y avait fornïées. Quoiqu'il se tînt peu au courant de la politique, la révolution de 1830 ne lui était pas étrangère, et à plusieurs reprises il nous manifesta une grande admiration pour Louis-Philippe.
En sortant de table , nous montâmes dans sa calèche pour nous rendre dans la mystérieuse pagode, que nous étions si désireux de visiter.
Au moment où nous mîmes le pied sur le seuil du temple , un charivari auprès duquel une trentaine de grosses cloches en branle ne seraiwit qu'une douce harmonie, salua notre présence et nous ôta presque la faculté de voir ce qui se passait autour de nous. C'était un bruit si perçant, si discord, si sauvage, que nous en fûmes abasourdis ; il n'y avait plus moyen de se dire une parole.
Les auteurs de ce terrible tapage, autrement dit les musiciens, étaient rangés sur deux lignes parallèles, les uns en face des autres ; à leur tète, du côté de l'autel, se voyait le grand prêtre agenouillé sur
un riche tapis persan , dans une immobilité comr plète , tandis que derrière lui , vers la porte d'entrée, se tenait debout le maître des cérémonies, le ghepki, vêtu d'une robe écarlate , la tête couverte d'un capuchon jaune foncé et portant dans sa main un long bâton, comme emblème de sa dignité.
Prêtres et musiciens, tous agenouillés et ressemblant par leurs traits et leurs poses à des magots chinois, avaient des costuhies de couleurs éclatantes, chargés de broderies d'or et d'argent, se composant d'une large tunique à manches ouvertes et d'une espèce de camail à dents de loup. Quant à leur coiffure , elle avait assez d'analogie avec celle des anciens Péruviens, à cela près, que les plumes étaient remplacées par des plaques d'argent couvertes de peintures religieuses ; au centre de cette couronne se dressait en outre une espèce de houppe en soie noire, reliée de distance en distance de manière à former des petites boules allant toujours en diminuant de grosseur jusqu'au sommet. La houppe se partageait ensuite en différentes tresses qui retombaient sur les épaules. Cette double ligne de personnages ainsi vêtus, avait bieji la couleur locale obligée, mais ce qui fit surtout l'objet de notre étonnement, ce furent les instruments des musiciens. A côté d'énormes timbales et du tamtam chinois , on voyait de grosses coquilles marines faisant fonction de cornet , et deux immenses tubes de cui-
vre de trois à quatre mètres de longueur , chacun étayé par deux supports. Mon mari essaya inutilement de tirer quelques sons de ces trompes : il ne fallait rien moins que la poitrine de stentor des vigoureux Mandschi pour les faire retentir. S'il y a complète absence de mesure, d'accords et de méthode dans la musique religieuse des Kalmouks, en revanche chacun fait le plus de bruit possible à sa manière et suivant la force de ses poumons. Le concert commença par un carillon de petites cloches d'un timbre argentin , puis vibrèrent les tamtams et les timbales auxquels se mêlèrent bientôt les glapissements aigus des coquilles, le tout couronné par les mugissements des deux grandes trompes qui firent trembler toutes les vitres du temple. Il me serait impossible de rendre l'originalité de cette cérémonie. Cette fois nous étions à des milliers de lieues de l'Europe, au cœur de l'Asie , dans la pagode du grand Dalai^Lama du Thibet.
Le temple, éclairé par un rang de larges croisées, est orné de minces colonnes en briques stuquées, dont la légèreté rappelle la gracieuse architecture moresque. Une galerie règne tout autour du dôme, qui est très-remarquable également par la délicatesse de son travail. Une foule de bons et de mauvais génies, d'idoles monstrueuses et d'animaux fabuleux, tapissent toutes les parties de la pagode et lui donnent une physionomie aussi grotesque que peu
religieuse. La vénération des sectateurs du grand Lama pour leurs images est si jalouse, que nous ne pouvions nous approcher de ces dieux magots, sans nous mettre un mouchoir sur la bouche, afin de ne pas les profaner par un souffle impur.
Le mécontentement qu'éprouvaient les prêtres en nous voyant tout examiner avec une minutieuse curiosité, se trahissait par la surveillance inquiète dont ils nous entouraient. Forcés de se tenir à une distance respectueuse de nos personnes, ils n'en observaient pas moins tous nos mouvements d'un air de profonde méfiance. A ce que nous apprîmes plus tard, leur crainte était qu'il ne nous prît fantaisie d'escamoter quelques-unes des images mystiques que nous c^onsidérions de si près ; certes, ils avaient assez raison de trembler, car la bonne volonté ne nous manquait pas. Mais il fallut nous contenter dé les regarder avec les marques du plus profond respect, sauf à prendre notre revanche dans une meilleure occasion.
De retour au palais, nous trouvâmes le vieux prince dans une petite pièce qu'il affectionne tout particulièrement, et où il a réuni un grand nombre d'armures et d'objets de curiosité. Nous admirâmes, entre autres choses, des chaskas circassiens, tout garnis d'argent émaillé en noir; des damas' turcs aussi précieux par la trempe de la lame que par les incrustations de la poignée et du fourreau ; des pis-
tolets florentins du quinzième siècle ; une coupe en jaspe d'une forme antique, achetée 4000 roubles à un seign,eur persan ; quelques cottes de mailles circassiennes , ressemblant à celles de nos anciens chevaliers, et mille autres raretés d'une grande valeur témoignant du bon goût et du sentiment artistique d*un prince que beaucoup de personnes pourraient regarder comme barbare. Il garde aussi, dans ce cabinet, comme un objet très-précieux, le livre où sont inscrits les noms des voyageurs qui viennent le visiter* Parmi ces noms , aristocratiques pour la plupart, nous remarquâmes ceux du baron de Humboldt, de quelques lords anglais et de divers savants russes et allemands.
Nous terminâmes notre soirée par un bal improvisé qui dura toute la nuit. L'Arménien en eut le premier l'idée, et dut se charger du soin 4e composer l'orchestre. Je ne sais comment il s'y prit, mais, au bout de quelques minutes , il nous apporta en triomphe un violon, une guitare et un flageolet. De pareils instruments chez les Kalmouks , n'estce pas réellement prodigieux !... Nous eûmes promptement organisé une soirée dansante aussi complète qu'on eût pu le faire dans tout autre salon. La gaieté monta même à un tel diapazon, que la princesse et sa fille, après bien des hésitations, finirent par mettre toute fausse honte de côté, et s'élancèrent bravement dans un galc^ étourdissant,
OÙ, par parenthèse, l'une d'elles perdit son bonnet. La princesse, émerveillée, ne me quitta pas plus que mon ombre. Elle avait sans cesse recours à l'Arménien pour m'assurer que cette soirée était la plus belle de sa vie, et qu'elle ne l'oublierait jamais. Elle m'exprima un vif désir de m'entendre chanter, et trouva les romances françaises tellement à son goût, que je dus promettre de lui en copier quelquesunes. De son côté, elle me donna deux chansons kalmoukes composées par elle et écrites de sa main*. Selon l'usage russe , les officiers ne se firent pas faute de savourer Je Champagne qui circula pendant la soirée jusqu'à faire tourner toutes les têtes.
Nous employâmes la journée du lendemain à deux promenades dans l'île et à une chasse au fau- 6on. Ce dernier passe-temps est en grande faveur chez les Kalmouks, où il se pratique encore avec tout l'éclat que lui donnaient nos châtelains du moyen âge. Le prince Tumène, pour sa part, pos-
1. Voici la traduction d'une de ces chansons, qui ne donnera certainement pas une haute idée des talents poétiques d'une princesse kalmouke : « Mon cheval roux qui dispute le prix de la course au chameau, broute l'herbe des champs du Don. Dieu, notre seigneur, tu nous feras la grâce de nous retrouver dans une autre contrée. Et toi , charmante herbette agitée par le vent, tu t'étends sur la terre. Et toi , ô cœur le plus tendre volant vers ma mère , dis-lui : qu'entre deux montagnes et des vallées dans un vallon uni, demeurent cinquante braves qui s'approchent avec courage pour tuer une outarde bien grosse. Et toi , tendre mère nature, sois-nous propice. »
sède une fauconnerie très-bien organisée , où Ton retrouve pour l'éducation des oiseaux, les mêmes procédés qu'employaient nos aïeux. Ce fut un petit faucon d'une ardeur et d'une audace sans égales qui, ce jour-là, fit les honneurs de la chasse. Le Kalmouk qui le tenait encapuchonné sur son poing, eut toutes les peines du monde à le contenir, lorsqu'on lui découvrit la tête. Lancé sur un magnifique héron gris, il le prit en moins d'une minute. Plusieurs canards sauvages furent également poursuivis et atteints par lui avec une incroyable rapidité.
Les jours suivants, nous goûtâmes de nouvelles distractions, où l'imprévu jouait toujours un grand rôle. Je ne saurais assez témoigner combien nos hôtes mirent d'empressement à nous faire voir tout ce que leurs mœurs pouvaient avoir d'original à nos yeux : chaque jour une nouvelle surprise , adroitement ménagée, venait retarder le moment du départ. Mais, hélas ! tout doit avoir une fin dans ce monde ; il fallut donc prendre une résolution irrévocable , et dire définitivement adieu à cette vie brillante et variée, dont nous nous accommodions si bien.
La destinée du voyageur est une chose bien étrange! Véritable oiseau de passage, il effleure tout sans s'inquiéter de ,ce qu'il laisse derrière -lui. Aller, toujours aller en avant, tel est son but. Quant
à ces amitiés qui raccueillent sur sa route , à ces liaisons passagères , d'autant plus douces qu'elles sont moins approfondies , à toal ce qui fait réellement le charme des voyages^à peine a-t41 le temps de leur donner un regret. Le moment présent existe seul pour lui. Il doit avancer, sauf à savourer plus tard avec volupté chacune d^ impressions recueillies en chemin et entassées à la hâte dans son esprit. Alors il se souviendra, il regrettera peut-être ; mais jusque-là, il a bien autre chose à foire que de s'ap pesantir sur de pénibles regrets. Le ciel est beau, l'espace est grand ; il s'élance gaiement au-devant de nouveaux horizons et de nouveaux souvenirs!
Le jour fixé pour notre départ, nous déjeunâmes tous ensemble, pendant (pi'on s'occupait des derniers préparatifs. Ce repas fut triste, car chacun
était préoccupé de la même pensée. Peadant que nous retardions volontairement le moment des adieux, la calèche du prince et une autre voiture stationnaient à la porte. Tout avait été prévu et ordonné avec une magnificence qui n'avait plus le droit de nous surprendre après tout ce que nous avions vu. Chez aucun grand seigneur il ne serait possible de trouver une hospitalité plus large que celle de ce prince kàlmouk qui , pourtant , depuis de longues années , vit dans une retraite absolue. Cela prouve que la vérifeible supériorité est indépendante de la civilisation, et qu'on peut la rencontrer aussi bien
ch«z les peuples aux mœurs primitives qu'au milieu des plus brillants salons de l'Europe.
Au baà du perron , la calèche de notre hôte, doublée de satin blanc et attelée de quatre magnifiques chevaux conduits à longues guides par un cocher khirguise, nous attendait avec une quinzaine de cavaliers qui devaient nous servir d'escorte jusqu'au bac. De nombreux curieux les entouraient, regsffdant avidement la société réunie sur un large balcon, où elle recevait du prince le coup* de Tétrier. Tout cet ensemble formait un tableau aussi bizarre que splendide ; ce luxe raffiné de l'Occident , mêlé aux costumes bariolés des Kalmouks , ces physionomies de types si divers , ces officiers en brillants uniformes , ces beaux chevaux rongeant leur frein, et surtout la noble figure du vieux prince nous faisant de son balcon un dernier signe d*adieu, laissèrent dans notre esprit un souvenir ineff'açable. En tète de la cavalcade se plaça le jeune Tumène qui ne cessa, durant le trajet, de nous émerveiller par ses tours de force de science équestre. La journée était resplendissante, tout concourait à éveiller en nous une foule de sensations qui ne se renouvelleront peut-être jamais.
En face de la station de poste, Mme Zakarévitsch et sa fille , que nous avions enlevées au prince Tumène , montèrent avec nous dans le bac , préparé pour notre transport. Des chevaux commandés dès la veille par un exprès du prince , nous attendaient
sur le rivage opposé , où nous trouvâmes nos voitures toutes prêtes à nous recevoir.
En regagnant la route où nous avions déjà passé deux fois en moins de vingt-quatre heures , l'idée des désagréments que nous y avions subis, me revint plus d'une fois à Tesprit, et je pus apprécier à ce sujet combien sont illusoires ces mauvais présages dont s'effrayent plus d'un voyageur. Des personnes tant soit peu superstitieuses auraient, sans aucun doute, renoncé à une visite contrariée par une semblable série de fâcheux contre-temps, et eussent ainsi perdu l'occasion de voir les choses extraordinaires que j'ai tâché de décrire. Quant à nous , au contraire, nous revenions riches de souvenirs et d'impressions nouvelles , nous félicitant de plus en plus d'avoir fait un voyage dont les résultats dépassaient de bien loin notre attente !