‹ Voyage dans les steppes de la mer Caspienne et dans la Russie méridionaleChapitre 14 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Détails historiques et pittoresques sur Astrakhan. — Fête indienne. Bal chez le gouverneur. — Portraits , etc.

De retour à Astrakhan , Mme Zakarévitsch exigea absolument notre installation chez elle. Les réclamations de sa compatriote qui nous avait d'abord donné Thospitalité , ne purent tenir contre ses vives instances. Nous eûmes un véritable plaisir à revoir Mme Padiew et à faire connaissance avec son mari , qui est un des hommes les plus distingués que nous ayons connus en Russie. Le gouverneur (le général Timira^if) et sa femme, ainsi que beaucoup d'autres familles, s'empressèrent de rendre notre séjour parmi eux aussi agréable que possible.

L'histoire d'Astrakhan est tellement connue , que l'on nous saura sans doute gré de ne pas insister sur les diverses révolutions politiques qui se sont

opérées dans les contrées dont cette ville a été pendant tant de siècles la brillante métropole. Après avoir fait partie de l'empire du Kaptschak, fondé par Batou-Khan, Astrakhan, à la suite de longs déchirements intérieurs, finit au commencement du quinzième siècle par se constituer en État indépendant. Cent cinquante ans plus tard éclata, entre les Russes et les Tatars, la lutte acharnée qui devait délivrer le pays des cz^rs, dujougdeses oppresseurs. En 1554 , Ivan IV, le Terrible, s'empara du Khanat de la mer Caspienne , autant par trahison que par la force des armes , et- prit le premier, le titre de roi de Casan et d'Astrakhan. Cette conquête, si précieuse pour l'empire, incorporée aux possessions russes, entraîna la soumissioa ou l'ëmigration de tous les peuples du voisinage. Depuis cette époque, Astrakhan a toujours apparteau à la Russie ; mais elle ne tarda pas à perdre l'andenna prospérité qui l'avait rendue si célèbre sous les Tatar^ de la Horde d'or. Quinze ans après la conquête moscovite , les *Turcs , de concert avee les Tatars de la Crimée, dirigèrent une expédition contre Astrakhan. Leurs efforts toutefoisf avortèrent, et l'armée ottomane périt en grande psurtie dans les déserts du Manitsch. Vers la fin du dix-septième siècle, Astrakhan subit encore une courte, mais sanglante révolution. Le rebelle Heuko-Razin se rendit maître de la ville , la livra à d'horribles mas-

sacres et donna tm moment des craintes sérieuses à la Russie «

Aujourd'hui, l'ancienne capitale du royaume tatar est simplement le chef-lieu d'un gouvernement qui, tout en possédant une surface de plus de quatre mille mètres carrés géométriques, ne compte néanmoins que deux cent quatre- vingt cinq-mille habitants, parmi lesquels deux cent mille nomades. Elle renferme un grand nombre de places , d'églises et dé mosquées. Ses vieilles tours crénelées et ses pans de murailles qui embrassent encore un espace considérable de terrain, rappellent aux voyageurs ses anciens souvenirs guerriers. La population, mélange de toutes les races de l'Asie , s'élève au chiffre de quarante-cinq mille sept cent trois âmes ; le fond en est russe, kalmouk et tatar. Les Arméniens y sont , bien entendu , à la tête du commerce ; malgré leur religion qui devrait les rapprocher des peuples occidentaux, ils ont conservé dans leurs mœurs toutes les traditions orientales. L'Arménien porte partout avec lui cet esprit de négoce qui lui est commun avec le juif; toujours à l'affût d'une affaire, toujours prêt à saisir l'occasion au vol, supputant, chiffrant avec une infatigable patience. Qu'on le rencontre dans les fertiles vallées de l'Arménie , dans les pays du nord ou sous un ciel méridional , on le retrouve partout avec ce profond égoïsme qui a remplacé chez lui le sentiment de patriotisme , si

puissant chez la plupart des branches de l'espèce humaine. Disséminé dans le monde entier comme les Juifs , il offre un de ces types de ' race pure , qu'on ne voit bien conservés que chez les peuples orientaux. Le. manteau brun des femmes arméniennes de Constantinople, est remplacé ici par de longs voiles blancs qui les recouvrent entièrement. Ce vêtement, dessinant très-bien les formes du corps , et retombant en draperies gracieuses sur le bout des pieds, rappelle, lorsqu'il est bien porté, les lignes élégantes de certaines statues grecques , analogie d'autant plus frappante, que les dames arméniennes se distinguent surtout par la noblesse du port et la beauté sévère des traits.

Les Tatars, au nombre de plus de cinq mille, s'occupent également de commerce et principalement de l'élève du bétail. Leurs nombreuses mosquées et les coupoles de leurs maisons de bains contribuent à donner à Astrakhan un aspect complètement oriental. Quant aux Indiens , autrefois en assez grande quantité dans celte ville , ils ont depuis longtemps renoncé au commerce qui les y amenait , et n'y sont plus représentés que par quelques prêtres, retenus encore par d'interminables procès. Mais de leurs anciennes relations avec les femmes kalmoukes , sont sortis des métis, actuellement au nombre de plusieurs centaines d'individus , improprement désignés sous le nom de Tatars. Le mélange de ces

deux sangs essentiellement asiatiques , a produit un type qui se rapproche beaucoup de celui des nations européennes. Il n'offre ni les yeux obliques des Kalmouks , ni la peau bronzée des Indiens ; et rien (ians le caractère ni dans les habitudes des descendants de ces deux peuples, ne rappelle leur double origine. Au milieu des populations apathiques et nonchalantes avec lesquelles ils vivent, ces métis apportent dans tout ce qu'ils font, l'activité et la résolution des hommes du nord. A la fois portefaix , charretiers et matelots , ils ne reculent devant aucun travail, quelque pénible qu'il puisse être. Un chapeau de feutre blanc à larges bords et à cône pointu, une taille élancée et une physionomie hardie et enjouée , leur donnent beaucoup de ressemblance avec les muletiers espagnols.

Les Persans, de même que les Indiens , désertent peu à peu Astrakhan. Le système prohibitif de la Russie a détruit toutes leurs ressources commerciales , et aujourd'hui il n'en reste plus que quelques centaines, qui ne demeurent guère que par misère dans leur patrie adoptive, où ils se livrent à un petit trafic de détail. Nous avons parcouru les divers khans persans de cette ville, y cherchant vainement les riches et brillantes étoffes qui les rendaient autrefois si célèbres : les magasins sont vides, et ce n'est qu'à grand'peine que le voyageur peut encore trouver des cachemires, des termalamas

soyeux et quelques-uns des produits de l'Asie, qui autrefois étaient pour la ville, une source de pros-' périté.

Astrakan possède depuis quelques années un lazaret aux embouchures du Volga , à soixante-quinze verstes de ses murs. ^ L'histoire de cet établissement est assez curieuse. Avant da le construire sur l'emplacement qu'il occupe actuellement, on s'était vu forcé d'abandonner deux fois d'importantes bâtisses en raison du mauvais choix des lieux. Ce ne fut qu'après une grande perte de temps et d'argent, qu'un ingénieur avisa une petite île placée dans les conditions les plus favorables, où le lazaret fut définitivement érigé. Quelques années plus tard, on trouva dans les archives de la ville une note manuscrite que Pierre le Grand avait laissée à son départ d'Astrakhan, et dans laquelle il désignait précisément cette île pour l'établissement d'un lazaret. Un seul coup d'œil avait suffi à ce prince pour apprécier l'importance d'une localité que plusieurs commissions d'ingénieurs ne trouvèrent qu'après mille recherches.

Le pavage est un luxe entièrement inconnu à Astrakhan; sesTues sont sablonneuses comme le sol des environs. Presque désertes dans la journée, par suite de l'ardeur du soleil qui s'y concentre, il est rare de voir un spectacle plus animé et plus pittoresque que celui qu'elles présentent le soir, lorsque la. ville en-

tière se réveille et secoue la somnolence où l'avaient plongée trente degrés de chaleur. Alors chacun s'empresse de jouir de la fraîdieur qu'apporte le crépuscule; les portes se garnissent de curieux, les affaîi^es reprennent leurs <lours, les magasins s'animent; une nombreuse population, représentant toutes les races, parlant tous les idiomes, se répand rapidement sur les ponts et les quais bordés d'arbres; le canal se couvre de caïques chargé^ dé fruits et d'arbouses ; les droschky s , les calèches , les cavaliers , luttent d'élégance et de vitesse; la ville entière prend enfin un air de fête qui étonne et séduit le voyageur. Tout ce qu'il a vu de pittoresque dans ses voyages, toutes les impressions qu'il n'a ressenties que séparément ailleurs, tout ce qui fait enfin le charme des courses lointaines, se retrouve, comme par magie, sous ses avides regards. A côté d'une demeure tatare , s'étend un grand bâtiment noirci par le temps , dont les ogives et les sculptures à demi effacées font songer au moyen âge; un magasin européen étale ses modes en face d'un* caravansérail; la magnifique église métropolitaine abrite sous son ombre une gracieuse mosquée avec sa fontaine; un balcon mauresque présente quelque groupe de jeunes Européennes, tandis qu'une ombre blanche, aux fôrnjes sveltes et sévères, glisse mystérieusement sous la galerie d'un vieux palais. Tous les^contrastes sont réunis; et c'est ainsi que, passant d'un

quartier à l'autre, Ton croit n'avoir fait qu'une promenade , et l'on a glané une provision d'observations et de souvenirs de tous les temps et de tous les lieux. Les Russes devraient s'enorgueillir d'une ville qui n'est pas née d'hier, comme la plupart des autres cités de leur pays, et où l'on n'est plus poursuivi par la froide. monotonie et la régularité systématique que l'on rencontre partout ailleurs.

Les églises n'y offrent plus l'invariable style grec sur lequel sont modelées toutes les constructions, religieuses de l'empire russe. On trouve ici des sculptures, des flèches, des balustrades, quelque chose pour attirer le regard, des détails pour le fixer. La cathédrale, construite vers la fin du dixseptième siècle, est un vaste édifice carré, surmonté de cinq coupoles dorées et étoilées d'azur, qui rappelle à la fois l'Europe et l'Asie. L'intérieur est tapissé de tableaux, sans valeur sous le rapport de l'art, mais qui flattent l'œil par la richesse de leurs cadres, la plupart d'argent massif et ciselés d'une manière bizarre. Le monument le plus intéressant d'Astrakhan, est une petite église cachée dans le fort de Pierre le Grand, attribuée à Ivan IV. Son architecture, toute mauresque, est brodée de détails infiniment curieux pour l'artiste. Malheureusement, abandonnée depuis longtemps, elle sert aujourd'hui de lieu de dépôt pour les marchandises.

Le climat d'Astrakhan est sec et fort chaud; pen-

dant plus de trois mois, le thermomètre descend rarement, dans la journée, au-dessous de vingt-huit degrés Réaumur. Cette chaleur, que rend encore plus intense un sol sablonneux, énerve le corps et Tesprit, et explique suffisamment la profonde apathie qui doYnine tous les habitants. Mais, par suite de la sécheresse de l'air, l'atmosphère atteint ici une pureté qui ferait l'admiration du peintre; tous les objets lui empruntent la couleur chaude qui donne tant de charme aux contrées méridionales de TAsie.

Un fléau commun à beaucoup de pays , du reste , mais qui devient ici pire que partout ailleurs , provient de la multitude de cousins et autres insectes qui envahissent l'air à certaines époques de l'année. Toutes les précautions sont infructueuses devant leur acharnement ; en vain s'entoure-t-on de gaze pendant la nuit; en vain se condamne-t-on à une profonde obscurité pendant le jour; leurs atteintes ne s'en font pas moins sentir cruellement, sans laisser d'autre ressource que celle de se débattre inutilement contre un invisible ennemi.

Dès le lendemain de notre arrivée à Astrakhan , on nous conduisit dans une maison de brahmines indiens, où nous devions assister à une prière du soir. Nous fûmes introduits par le chef, de la manière la plus polie , dans une pièce située au couchant, qui n'avait pour tous meubles que de larges "' divans à la turque : la seule chose digne d'attirer

nos regards, était une petite chapelle scellée dans le mur, que deux prêtres ornaient déjà pour la cérémonie. L'un d'eux tenait ses yeux constamment tournés vers l'occident, suivant avec une religieuse attention le disque du soleil qui descendait à l'horizon. Ces brahmines étaient vêtus de longt^s robes brunes, croisées sur le devant par une écharpe blanche dont les deux bouts flottaient jusqu'à terre; un turban de mousseline blanche, à larges plis, encadrait leur figure bronzée, au profil antique. Le chef, bien moins recueilli que les autres, nous souriait constamment, en agitant devant nous un gigantesque éventail persan, qui, par son mouvement continuel, nous enveloppait d'un véritable courant d'air. Cependant le soleil baissait rapidement; sa disparition totale fut annoncée par le son aigu d'une conque marine. Aussitôt, un des prêtres alluma plusieurs bougies qu'il plaça devant une image de la chapelle; un autre s'occupa à laver des vases d'une forme étrangère, les remplit d'eau lustrale, et se prosterna devant eux avec beaucoup de recueillement. Une large pierre grise enchâssée dans le mur paraissait être le principal but de leurs adorations. D'après ce que nous expliqua le grand prêtre, l'âme d'un saint célèbre, fatigué du monde et des hommes, s'était réfugiée sous cette enveloppe mystique. Aussi cette pierre est-elle, aux yeux des Indiens, un objet sacré dont la vue seule, à les entendre, peut opérer des

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miracles. Après l'avoir adorée en silence quelques instants, le chef se mit à brûler des parfums qui remplirent bientôt la chambre d'un nuage odorant, à travers lequel tous les objets prirent une forme plus vague et plus mystérieuse. L'odeur pénétrante de ces aromates, jointe à la chaleur et à Tétrangeté de la scène que nous avions sous les yeux, agit sur nous avec tant de vivacité que bientôt nous ne sûmes plus distinguer le réel du fantastique. Cet état à demi extatique s'accordait merveilleusement avec la disposition morale de nos brahmines dont l'enthousiasme religieux ne se contenta bientôt plus de vaines prosternations. Tout s'était fait jusqu'alors dans un profond silence; mais à un signal donné , deux prêtres s'agenouillèrent devant la pierre sainte, tout en récitant une prière sur un mode lent et guttural. Un autre, les bras croisés sur sa poitrine, debout à quelques pas de la chapelle, portait de temps à autre sa bouche à un sifflet dont il tirait des sons perçants. Le dernier, armé d'une conque marine, monta sur l'un des divans et joignit sa voix à celle de ses compagnons. Animés par ce tapage, les yeux des prêtres s'allument, les membres se roidissent, la conque vibre avec plus de force, une sonnette est rapidement agitée par le chef,- et alors commence un charivari si étrange, une scène si burlesque et si sauvage , qu'on aurait réellement cru tous ces brahmines possédés du démon. Leurs

poses et leurs gestes frénétiques donnaient plutôt ridée d'un exorcisme que celle d'une prière. Ce que nous éprouvions ne saurait trop se décrire : c'était à la fois un mélange de surprise , de curiosité , de dégoût et de frayeur. Si la fatigue n'eût forcé les acteurs de ce sabbat à s'arrêter au bout de dix minutes, je doute que nous eussions pu supporter plus longtemps un pareil spectacle. Ne dirait-on pas que les hommes prennent à tâche d'adorer Dieu le mohis religieusement possible? J'ai vu à Constantinople les derviches tourneurs et hurleurs; c'est qutelque chose de bizarre et d'épouvantable, qui ne peut se comparer qu'aux convulsionnaires du moyen âge. La musique religieuse des Kalmouks ne le cède en rien à ces aberrations de l'esprit humain; et voici le culte indien qui semble vouloir rivaliser de démence avec tout ce que les autres religions ont de plus extravagant.

Quand cet abominable concert fut achevé, le chef prit une poignée de fleurs jaunes semblables à des fioucis, les trempa dans l'eau du Gange et vint en offrir une à chacun de nous; puis il pétrit dans ses doigts un morceau de pâte, auquel il donna une forme symbolique ; il y planta sept petites bougies allumées, l'agita en tous sens devant la chapelle, et fit la même cérémonie en se tournant de notre côté.

Enfin, pour cjore la cérémonie, il prît une petite coquille blanche, déposée jusqu'alors sur la pierre

sacrée, et la remplissant de la sainte eau du Gange, il nous en aspergea fort dévotement. Pendant ce temps, ses compagnons préparaient sur une table une collation de beaux fruits et de pâtisseries à notre intention, lesquels nous furent servis parle chef avec beaucoup de politesse. Ainsi se termina une scène aussi difficile à bien décrire qu'à oublier.

Maintenant, laissons les Indiens et leurs étranges cérémonies, pour revenir aux, usages européens, qu'à notre grande surprise, nous retrouvâmes dans beaucoup de salons d'Astrakhan.

Une chose qui doit singulièrement flatter l'amourpropre des Français en gtoéral , et des voyageurs en particulier, est l'influence morale qu'exerce la France dans tous les pays du monde. Partout où l'on rencontre quelque trace de civilisation , Ton est sûr de la voir reparaître, soit dans les mœurs, soit dans les habillements, soit dans les opinions politiques, et cela 'même chez les peuples qui en sont le plus éloignés.

La plupart de nos romanciers ne se doutent probablement pas que leurs ouvrages sont lus avec avidité jusque sur les bords de la mer Caspienne , et qu^on les y critique avec autant de verve et d'esprit que dans les grandes capitales de l'Europe. Tout ce qui représente la Russie à Astrakhan parle français et reçoit mensuellement de Bruxelles nos publications les plus nouvelles. Dans beaucoup de biblio-

thèques, j'ai retrouvé Lamartine, Balzac, Alexandre Dumas , Eugène Sue , George Sand , de Musset , etc. , et bien d'autres noms moins connus peut-être à Paris qu'à Astrakhan.

Les dames russes lisent beaucoup , ont en général de Tesprit naturel, et soutiennent la conversation d'une manière réellement brillante. Le seul tort qu*on ait à leur reprocher , est celui de borner leurs lectures à des romans qui faussent presque toujours leur jugement, et qui naturellement, leur donnent une opinion tout à fait erronée de nos habitudes et de notre littérature. Paul de Rocket Pigault-Lebrun sont surtout en grande vogue dans l'empire : Le tableau qu'ils tracent des mœurs de bas étage est lu avec bien plus d'empressement que les pages élégantes et sévères de nos bons écrivains. Je dois reconnaître pourtant que beaucoup de dames russes sont en état d'apprécier des ouvrages sérieux : j'ai vu à Astrakhan sur plus d'une table, les Bues de Bourgogne, V Histoire du Bas-Empire, la Conquête des Normands, et jusqu'à des traités de géologie. Inutile d'ajouter que nos modes et les prodiges de notre civilisation sont adoptés avec la même avidité que notre littérature.

J'avais de la peine à me croire à deux pas de la mer Caspienne , en entendant causer beaux-arts et modes tout comme à Vienne ou à Paris. La musique également, a droit de cité à Astrakhan, et force par-

titkms de Donizettî y sont chantées par des voix remarquables. Nos quadrilles y font fureur aussi bien que les diarmantes mélodie». de Loïza Pi^get

Sur la foi de quelques voyageurs qui ont été ou qui sont censés avoir été à Astrakhan , nous nous attendiops à y trouver bon nombre d'Anglais , d'Italiens et même de Français. Mais de fait, la ville ne possède aucun représentant de ces nations , sa société se composant uniquement de Russes et d'Allemands qui y sont envoyés comme employés. On n'a pu me citer qu'un seul Belge, ancien prisonnier de guerre , qui s'est fait tailleur et qui jouit maintenant d'une très-belle fortune.

Astrakhan prétend avoir un théâtre, mais j'ai peu de chose à en dire : qu'on se figure une salle fort laide, fort noire, percée d'une trentaine de niches à double rang; un parterre orné de quelques sales cafetans , un orchestre composé d'un méchant violon et d'une demi-douzaine de trompettes ; pour éclairer tout cela, un rang de chandelles sur l'avant-scène , et Ton aura l'idée de ce qu'on ose appeler th^éâtre au bord de la mer Caspienne, Quant aux pièces.et aux auteurs, ils sont en vérité trop au-dessous de la critique pour qu'on s'en occupe.

Le gouverneur donna un grand bal et quelques soirées pendant notre séjour à Astrakhan. Quoique la chaleur fût accablante, ses salons se remplirent chaque fois d'une foule élégante, toujours avide de

plaisirs. Les gouverneurs de province , en Russie , jouent un rôle de petits souverains, exerçant sur toutes les (^sses de \^ société uae influence qui puise sa source dans îàr constitution même du pays. Chez un peuple soumis à un régime âïïsolu, tout employé supérieur exerce dans sa sphère uue autorité sans bornes. Il a ses courtisans, ses favoris , sa nombreuse chancellerie, ses officiers d'ordonnance, son étiquette calquée sur celle de Saint-Pétersbourg, tout ce qui constitue le pouvoir. Mais ces apparences de puissance et de grandeur ne sontj que relatives, car au-dessus de ces petits rois, plane une volonté souveraine qui peut, d'un mot, leur enlever leurs privilèges et les envoyer au fond de laSfLérie. Il ne faut pas croire que la servitude en Russie n'existe que chez le peuple : qu'on aille à l'orient ou à l'occident , dans les brillants salons de Saint- Pétersbourg ou dans l'isbas du paysan moscovite, on la retrouve partout , déguisée plus ou moins sous des formes qui trompent beaucoup de voyageurs , séduits par le vernis brillant dont sait se revêtir le haut employé, par son nombreux état-major, sa demeure princière et la pompe de sa vie administrative. Et pourtant, qu'est-ce que tout cela? Quelque chose d'analogue à ces bulles de savon , qui reflètent les aouleurs de l'arc-en-ciel , mais que le moindre souffle fait évanouir.

Le palais du gouverneur (le général Timîrasif j

nous surprit par sa magnificence et son étendue. A nôtre arrivée pour le bal, après. nous avoir fait traverser plusieurs pièces scunptueusem^nt meublées , on nous introduisit dans un boudoir où nous trçuvâmes Mme Timirasif, entourée de toute l'élite de la société. Elle me présenta plusieurs dames élégantes qui parlaient très-bieji le français et avec lesquelles j'eus bientôt engagé une conversation aussi frivole et aussi variée que les causeries du monde parisien. Mais bientôt la musique se faisant entendre , nous nous rendîmes dans un salon très-vaste , éclairé de la manière la plus splendide et rempli déjà d'une foule d'ofBciers. L'orchestre placé dans une tribune élevée, jouait nos quadrilles avec un ensemble parfait. Je profitai d'une interminable mazurka pour me faire nommer différents personnages : le général Brigon, Livonien , hettman de tous les Cosaques; le comte Pouschkin, curateur de l'université de Gazan; l'amiral Lazaref, le prince Kalmouk Tondoutof; la princesse Dolgorouki; et de plus, un jeune Persan qui occupa toutes les dames par sa belle figure orientale , son riche costume et la grâce avec laquelle il dansait les quadrilles français et les mazurkas polonaises. Un succès si flatteur n'eut pas l'air de l'étonner le moins du monde.

J'omets avec intention la collection de colonels et d'aides de camp , élément inévitable et toujours fort prodigué dans les sociétés russes, ainsi que le ba-

taillon d'excellences , chargées de plus de crachats et de décorations qp'ùa n'en voit communément dans les bals 1^ plus brillants des cours d'Europe.

La femme du gouverneur, offre le type parfait des dames russes. Élégante, coquette, pleine de distinction , elle possède toutes les qualités nécessaires pour être la reine d'un salon. Ce fut avec une grâce charmante qu'elle fit les honneurs de cette soirée vraiment remarquable. Le bal se termina par un grand souper, qui se prolongea jusqu'au matin.

Nous passâmes à Astrakhan une quinzaine de jours on ne peut mieux employés. Malgré la chaleur, nous courions du matin au soir , escortés d'un aide de camp que Son Excellence nous avait donné pour cicérone. Plein de bonne volonté et parfaitement au fait du pays , cet officier était sans cesse à la recherdie de ce qui pouvait nous intéresser , et grâce à son obligeance, nous connaissions bien mieux la ville au bout de huit jours , que ne la connaissait le gouverneur lui-même : une seule chose échappa à nos perquisitions , quelques familles de Parsis qui habitaient encore Astrakhan, mais que notre guide ne parvint pas à déterrer. Il eut beau se mettre en campagne et questionner tout le monde, personne ne put lui donner aucune indication précise à ce sujet. Des soirées, des cavalcades, de nombreux dîners, et surtout une douce intimité complétèrent de la manière la plus charmante notre

vie de touristes, et nous firent reculer, le plus longtemps possible, un départ qui devait briser de si douces relations.

Je doute qu'aucun accueil puisse être plus rempli de prévenance et de véritable intérêt que celui dont nous fûmes l'objet de la part du gouverneur et de toute la société d'Astrakhan. J'ai déjà parlé de Thos- ^pitalité gracieuse des deux dames polonaises ; les familles Timirasif et Fadiew rivaiisèi:ent à leur tour d'empressement pour nous prodiguer tous les agréments que leur position élevée leur permettait d'offrir à des étrangers. Le gouverneur, pendant tout le temps de notre séjour, mit sa calèche à nos ordres et fut imité eii cela par beaucoup d'autres personnes. Mais, malgré tant de séductions, nous dûmes enfin songer sérieusement à quitter ce paradis terrestre, pour accomplir notre excursion à travers les steppes kalmoukes. Notre premier soin fut de nous munir de tout ce qui nous était indispensable pour ne4)as mourir de faim en route. Une expédition de ce genre est semblable à une longue traversée en mer : les préoccupations, les préparatifs en sont les mêmes ; il faut entrer dans tous les détails de la vie matérielle, comme le marin qui quitte le port pour un voyage d'un long cours.

Nous fîmes une grande provision de galettes , de riz, d'huile, de bougies ,. de fruits secs, de thé, de sucre et de café , toutes choses qui furent envoyées

d'avance avec notre escorte à Houïdouk , station de poste située près de la mer Caspienne, où mon mari devait commencer ses travaux de nivellement.

Cette escorte composée de dix chameaux, de leurs chameliers et de quelques Cosaques parfaitement armés, avait été choisie par le gouverneur et M. Fadiew avec un soin qui nous prouva combien ils tenaient tous deux à notre conservation. Je ne saurais exprimer assez de reconnaissance pour les preuves de bonté qu'ils nous donnèrent en cette occasion : leur inquiétude sur le résultat d'un voyage si hasardé, se trahissait par mille précautions, mille recommandations qui auraient pu avoir quelque influence sur nos projets , s'ils n'eussent été irrévocablement arrêtés.

Le gouverneur choisit, parmi ses meilleurs officiers, un prince tatar pour commander notre escorte. Ce jeune homme, excellent chasseur, possédait un faucon dont il ne se séparait jamais , et ce fut à cette circonstance qu'il dut la mission de nous accompagner. Toujours préoccupé des privations que nous avions en perspective, le général Timirasif ne croyait pouvoir mieux faire que de nous procurer un aussi habile pourvoyeur, qui, soit dit en passant, nous devint d'un immense secours. Aussi, lorsqu'il nous présenta l'officier avec son faucon sur le poing , sa figure exprimait-elle la joie la plus vive : « Maintenant ma conscience est en repos , nous dit-

ilen riant : je vous donne un brave soMat pour vous défendre , et un compagnon de route qui ne vous laissera pas mourir de faim dans le désert. »

Des ordres furent envoyés d'avance sur toute la ligne que nous devions parcourir jusqu'à Houïdouk , pour qu'on. nous fournît, sans délai, des chevaux à chaque station.

La veille du départ, nous passâmes la soirée chez Mme Padiew qui, par une aimable attention /avait réuni chez elle toutes les personnes de notre connaissance.

J'ai rarement reçu autant de témoignages d'intérêt et même d'affection que dans cette soirée. Le voyage que j'allais entreprendre paraissait si extraordinaire à tout le monde, que ma témérité formait le sujet de toutes les conversations , et chacun se montrait aussi effrayé pour moi que s'il eût été question du départ d'une parente ou d'une amie de longue date.

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