CHAPITRE IX
Départ d'Astrakhan. — Le littoral de la mer Caspienne. — Un prince tatar et son faucon. — Aspect de notre caravane. — .Marchands arméniens dévalisés. — Tempête au bord de la Caspienne. -^ Une invasion de Tarakanes.
Nous partîmes d'Astrakhan sur les huit heures du soir. lies dames Zakarévitch vinrent nous accompagner jusqu'au bord du Volga que nous devions traverser pour rejoindre la route de poste. Je ne m'étendrai pas sur nos adieux ; ils furent tristes et nous firent chèrement expier les jouissances d'une liaison qui s'était si promptement changée en amitié.
Longtemps encore , après avoir pris congé de nos amis, nous continuâmes à voir sur le rivage leurs formes blanches, agitant des mouchoirs en signe d'affection de regret.
La lune éclairait notre traversée, versant une lueur indécise , et sur les vagues du fleuve , et sur les dômes , et sur les flèches de la ville que nous laissions derrière nous. Un calme profond régnait dans l'atmosphère, mais la sérénité de cette belle nuit était impuissante à combattre la mélancolie qui s'emparait de toutes mes facultés. Mes yeux ne pouvaient se détacher de cet Astrakhan où nous avions passé de si heureux jours , et qui m'apparaissait alors à travers les molles demi-teintes du soir, comme une ville du royaume des ombres.
A mesure que nous avancions, tout s^effaçait insensiblement; les formes se confondaient, une brume légère s' élevant du Volga, enveloppait les monuments d'un voile qui en augmentait l'aspect fantastique. Bientôt, nous ne distinguâmes plus que la majestueuse métropole qui semblait nager dans un océan de lumière vaporeuse. Mais peu à peu elle disparut à son tour comme ces nuages qui , après avoir présenté les tableaux les plus brillants , s'effacent lentement du ciel sans laisser aucune trace de leur merveilleuse apparition. Alors il ne nous resta plus rien d'Astrakhan, plus rien que son beau fleuve qui la sépare du désert par une double barrière d'îles et de canaux, et le souvenir de sa gracieuse hospitalité.
Malgré quatre vigoureux rameurs, nous mîmes .plus d'une heure à traverser le Volga dont la
largeur, en face de la ville, dépasse deux mille mètres. Arrivés sur la rive opposée , nous aurions pu nous croire transportés à mille verstes d'Astrakhan. Des Kalmouks, du sable, des tentes de feutre , des chameaux , en un mot , le désert et ses hôtes avaient brusquement remplacé l'Europe et sa civilisation. Il y avait déjà plus de deux heures que les chevaux étaient attelés à la brichka , et que le cochec kalmouk , assis sur son siège, attendait impassiblement notre apparition; l'ofOcier et le drogman montèrent dans un télègue ou chariot de poste, et la clochette fit bientôt entendre ses tintements' joyeux; mais nous ne pûmes partir sans jeter encore un regard de regret sur la nappe du Volga, qui semblait parsemée de paillettes d'argent. .
Il est impossible de se figurer quelque chose de plus horrible que la route d'Astrakhan à Kizliar. Pendant deux jours et deux nuits nous voyageâmes dans une éternelle sablière, ne rencontrant sur notre passage que des kibitkas kalmoukes à moitié perdues dans le sable, servant de stations de poste, et quelques champs d'absinthe dont le triste feuillage était parfaitement en harmonie avec la physionomie désolée du pays. Les masses de sable que nous traversions simulaient les plus capricieux accidents de terrain, nous offrant des collines, des ravins, des cascades, d'étroites vallées, des tumulus, etc.; mais rien ne restait en place; un pou-
voir invisible et toujours en travail variait à rinfini les formes et les aspects, sans laisser au regard le temps d'en suivre la rapide transformation.
Le soir du jour qui suivit notre départ d'Astrakhan, nous eûmes enfin l'occasion de juger de l'adresse et de l'audace du faucon, notre compagnon de voyage. Le premier théâtre de ses exploits fut un petit étang couvert de canards et d'oies sauvages, promettant un riche butin.
Sur un désir de mon mari, l'ofliciér tatar débarrassa l'oiseau du capuchon fixé sur sa tète, et lui donna sa liberté. Impossible d'exprimer l'ardeur avec laquelle le faucon fendit l'air lorsqu'il se sentit maître de l'espace. Rasant la surface du steppe, il se dirigea, sans balancer un instant, du côté de l'étang , et se perdit bientôt à nos yeux dans les roseaux où sa présence fut saluée par une rumeur étourdissante, dont nous ne tardâmes pas à avoii* l'explication, en voyant s'élever du milieu des joncs, une multitude d'oies sauvages évidemment fort effarées. Les cris, les allées et venues, la frayeur et la colère de ces bipèdes, ne sauraient se dépeindre. L'approche de l'officier put seule les mettre en déroute et délivrer le faucon de leurs criailleries; car , à peine l'oiseau avait-il pris son essor, que notre Tatar était parti au grand galop, dans la direction de l'étang , en frappant avec force sur un petit tambour attaché à sa selle. Quant au faucon ,
campé avec autant de fierté que de résolution sur le dos de l'une des plus récalcitrantes, il attendait en vainqueur que son maître vînt le tirer de sa situation passablement critique.
L'officier nous assura, en nous donnant tous les détails de cette chasse , que , sans sa présence et le bruit du tambour , les oies auraient été capables de tuer leur ennemi à coups de bec pour lui arracher leur compagne. Toutefois , en pareille circonstance, le faucon tient tête à Torage avec un sang-froid imperturbable, et s'avise d'un singulier expédient quand les attaques deviennent trop vives et que son maître tarde trop à se montrer. Sans se désemparer de sa victime , il se laisse glisser sous les larges ailes de cette dernière dont il se sert alors comme d*un bouclier, pour tenir tète aux attaques. Une fois" dans cette position, il est invincible , et les coups de bec qui pleuvent autour de lui , ne sont fatals qu'à la pauvre prisonnière forcée, par une raillerie du sort, de protéger celui qui la tient haletante sous sa redoutable serre.
Lorsque le chasseur arrive , son premier soin est de trancher la tête du gibier pour en donner la cervelle au faucon. Tant que cette opération n'est pas faite, ce dernier reste inamobile sur sa proie, et toute la volonté de son maître ne pourrait lui faire lâcher prise.
Cette chasse, aussi originale que nouvelle pour
nous , se renouvela deux ou trois fois avant notre arrivée à Houïdouk , et nous procura d'abondantes provisions que nous eûmes le temps de mettre à profit dans cette misérable station de poste.
Pendant ce voyage nous passâmes souvent trèsprès de la mer Caspienne, mais sans l'apercevoir.
A Houïdouk , situé à l'embouchure de la Kouma , nous trouvâmes notre escorte arrivée déjà depuis deux jours. Tout était prêt pour notre départ, mais une pluie furieuse nous retint prisonniers pendant trois mortels jours dans cette cabane, la plus détestable masure que nous eussions encore rencontrée. Deux chambres, l'une destinée aux voyageurs, et l'autre à la famille du maître de poste, composaient toute l'habitation. Nous nous arrangeâmes, tant bien
que mal , dans la première , qui n'avait pour tout ameublement qu'une longue table et deux bancs. Les murs de cette tanière, faits de planches mal ajustées, laissaient entrer le vent et la pluie, de manière à la rendre inhabitable. Pour surcroît d'ennui, elle servait d'antichambre à l'autre pièce, et se trouvait ainsi la propriété de tout le monde. Les poiiles, les enfants, l'écrivain la traversaient continuellement, ne nous laissant pas un moment de repos. Notre position était vraiment intolérable; la tempête augmentait tellement de violence, que nous ne savions comment cette chétive maison de bois pouvait résister à ses secousses. Tous les élé-
ments semblaient confondus. Oh ne reconnaissait plus ni ciel ni terre. Mais ce désordre de la nature, tout eflFrayant qu'il fût, me semblait beaucoup plus supportable que ce qui se passait autour de nous. Dans la violence môme de l'orage, il y avait quelque chose pour l'imagination; l'âme s'élevait en face de cette tourmente qui grandissait incessamment et semblait prête à faire rentrer la terre dans le chaos dont elle est sortie. Mais à la vue des enfants qui se battaient dans la chambre, des poules qui sautaient sur la table et les bancs; au milieu de l'atmosphère viciée que nous respirions , des habitudes ignobles étalées sous nos yeux , j'avais réellement des accès de désespoir! Pour compléter encore nos embarras, des marchands arméniens qui se rendaient à la foire deTiflis, se trouvant dans l'impossibilité de continuer leur route, vinrent partager le repaire où nous étions déjà ^i mal à l'aise.
Mais ce nouvel incident fut presque une leçon de philosophie pour nous. En présence de ces hommes, qui s'entretenaient tranquillement , tout en fumant leur tchibouk, des pertes énormes que ce temps pouvait leur occasionner, nous ne pûmes nous empêcher d'envier la résignation philosophique dont les peuples orientaux ont le secret. Rien de tel que leur fatalisme pour s'accommoder des choses; n'est-ce pas là le nec plus ultra de la sagesse humaine ?
Notre escorte passa ces trois jours de déluge dans un coin du grand hangar attenant à la maison^ Couchés sous leurs peaux de mouton , ces hommes de fer dormaient aussi tranquillement , exposés au vent et à la pluie , que s'ils eussent été dans une chambre bien cloi^e. Il faut avoir vécu parmi les habitants de la Russie , pour se figurer avec quelle insensibilité ils supportent tous les genres de privations. Leurs corps , façonnés aux intempéries d'un climat rigoureux, à la nourriture la plus gros» sière, aux habitudes les plus Spartiates, s'endurcissent tellement, que tout ce qui deviendrait mortel pour d'autres, glisse sur eux, sans déranger en rien l'équilibre de leur santé et même de leurs facultés.
Enfin, la pluie cessa dans la.soirée du troisième jour. Un vent d'ouest lui succéda aussitôt et chassa vers la mer, ces couches de nuages sombres et menaçants qui nous avaient si longtemps dérobé la vue du ciel. Quoique le temps montrât encore quelque indécision, nous nous décidâmes à nous rendre à la mer Caspienne , éloignée de la station d'environ trente verstes. Le désir qu'avait mon mari de commencer ses opérations géodésiques, et surtout le besoin de changer d'air et de quitter cette malheureuse chambre où se rattachaient de si mauvaises impressions, nous firent braver la perspective d'une nouvelle bourrasque en plein steppe.
Cependant un incident inattendu vint jeter le trouble dans la station, au moment même cte notre départ , et le retarda de quelques heures. Un Kalmouk cosaque arrivé en grande hite, sur un chameau, vint noua apjMrendre que les marchands arméniens, partis avant le jour, avaient été attaqués à une certaine distance de la poste, par une troupe ' de Kalmouks , et que , forcés de céder au nombre , ils s'étaient vus dépouillés de la plus grande partie de leurs marchandises.
L'officier cosaque , après avoir écouté avec indignation ce récit, demanda à mon mari la permission de se mettre à la poursuite des voleurs. Toute l'escorte se réunit à lui, et partit au grand galop^ mais ses recherches furent vaines. Les Kalmouks, ayant quelques heures d'avance , avaient déjà pu gagner
les roseaux de la mer Caspienne. Par suite de ces délais, nous ne pûmes nous mettre en route que dans l'après-midi, et encore eûmes-nous mille peines à partir , tant le maître de poste , épouvanté de ce qui s'était passé le matin, nous suppliait instamment de ne pas l'abandonner dans une circonstance si critique. Sa frayeur, fort peu fondée du reste, m'avait presque gagnée, et ce ne fut pas sans redouter quelque rencontre dangereuse , que je me décidai à m'éloigner de la station.
H serait difficile de se faire une idée du coup d'œil original ou grotesque qu'offrait alors notre ca-
ravane. Trois chameaux, remorqués par un conducteur, traînaient la ))rischka que nous occupions mon mari et moi , tandis que plusieurs autres quadrupèdes de la même famille, accompagnés de quelques chevaux chargés de bagages, étaient montés par des Kalmouks et des Cosaques, Tous les hommes dont se .composait notre escorte, armés de sabres, de fusils et de pistolets, avaient un air assez belliqueux pour nous rassurer et tenir en respect les plus hardis pillards. Quant au chef du cortège, le prince tatar, il chevauchait à notre portière , son faucon sur le poing, sans oublier, chemin faisant, de déployer ses talents de chasseur et d'écuyer. Ne songeant plus à l'alerte du matin, je me livrai avec un vif plaisir à tout ce que cette excursion nous promettait d'extraordinaire. J'allais enfin voir cette mer Caspienne , reléguée au fond de l'Europe ; cette mer iqui baigne les bords des plus riches provinces de la Perse, qu'on a baptisée de tant de noms différents , et qui , depuis que les hommes s'occupent de questions géographiques, a sans cesse été l'objet de leurs recherches et de leurs hypothèses ! Outre tous ces titres, elle avait encore un intérêt bien plus puissant pour nous, étant, pour ainiâi dire, le seul but de notre voyage. Il s'agissait d'aller lui demander la solution d'une question soulevée depuis des siècles , et c'est dans ce but qu'abandonnant la vie civilisée, nous avions traversé
tant d'ennuis et de privations. vMalgré mon ignorance scientifique , il me semblait qu'en partageant les fatigues de mon mari , je m'associais en quelque sorte à ses travaux, et que, par conséquent, j'avais comme lui des droits sur la mer Caspienne. Aussi étais-je fort impatiente de la voir, mais nos chameaux, qui n'avaient pas les mêmes raisons pour se hâter , se traînaient avec une lenteur à laquelle nous étions loin de nous attendre. Tout ce que nous avions lu sur la rapidité de ces vaisseaux du désert, insensibles à la fatigue, à la faim, à la soif, et plus dociles à la volonté de l'homme que la feuille au souffle du vent, se trouvait complètement démenti par la conduite de ces quadrupèdes , fort insouciants doi soutenir leur réputation d'agilité.
En dépit d'une grosse corde passée dans une de leurs narines, et qui leur causait une vive douleur chaque fois qu'ils faisaient les récalcitrants, ils ne •marchaient guère plus de deux heures de suite sans se jeter à terre. Il fallait sans cesse batailler avec eux pour les tirer de leur torpeur et les empêcher de se mordre les uns les autres. Aussitôt qu'un des chameliers tirait un peu rudement la lisière de sa bête, nous entendions des cris d'autant plus effrayants, qu'ils ressemblent à la voix humame. En un mot, ces chameaux se conduisirent si mal durant ce court trajet, que nous perdîmes singuliè- ^ rement de la bonne opinion que notre grand natu-
ralîste nous avait donnée de leur espèce , dans des descriptions plus poétiques que vraies.
A quelque distance de Houïdouk, nous trouvâmes deux campements de Kalmouks, improprement appelés Chrétiens. Ces tribus, qui passent pour être adonnées au vol , sont généralement méprisées des autres Kalmouks. Toute la contrée, jusqu'à la mer Caspienne, est d'une extrême aridité, uniquement accidentée par quelques étangs d'eau saumâtre. Les bords de ces petits lacs sont peuplés d'une quantité innombrable de volatiles , parmi lesquels se trouvent en première ligne les hérons blancs dont les plumes fournissent de si belles aigrettes. Malheureusement ces oiseaux sont d'une telle méfiance, que notre chasseur ne put en prendre un seul, malgré son habileté et l'ardeur de son faucon.
Un incident assez burlesque vint égayer le voyage. Antoine . notre drogman , curieux de monter un chameau, pria l'un des Kalmouks de lui céder le *
sien. Sa requête lui ayant été accordée, il se juche sur l'extrémité de la selle, tout content d*essayer ce nouveau genre de monture, et ne comprenant pas pourquoi les Cosaques et les chameliers se regar-
dent en riant. Mais aussitôt en marche, sa figure se rembrunit, il pâlit, et bientôt nous l'entendons demander à grands cris qu'on vienne à son secours. • C'est qu'à moins d'être Kalmouk , il est presque impossible de soutenir le trot 4u chameau i Son al-
lure saccadée secoue si rudement le corps , qu'une course est un véritable supplice, même pour les Cosaques. Le malheureux Antoine, resté à quelque distance de l'escorte , s'efforça vainement de nous rejoindre; il fut obligé, bon gré mal gré, de gsirder sa mofiture jusqu'à la mer Caspienne où il n'arriva qi|e deux heures après nous. Jamais je n'ai vu homme plus démoralisé. Ses gémissements, lorsqu'on l'enleva du chameau, étaient si lamentables, que nous ne savions réellement plus que penser de son état.
Il existe dans la nature deux types opposés qui varient jusqu'à Tinfini, quoique l'imagination croie sans cesse pouvoir fixer leurs limites. Nous voulons parler de la beauté et de la laideur. Combien de fois sommes -nous persuadé qu'il nous sera à jamais impossible de rencontrer rien d'aussi beau que l'objet momentané de notre admiration : mais à peine avons-nous épuisé pour lui toutes les formules de l'enthousiasme, qu'un visage plus charmant, un site plus sublime, une forme plus gracieuse, vient nous faire oublier ce qui nous semblait le comble de la perfection , pour être bientôt détrôné par d'autres objets , proclamés à leur tour bien supérieurs à nos anciennes idoles. Il en est de même de la laideur. Vainement croît*on avoir sous les yeux le dernier degré qu'elle nous semble pouvoir atteindre; on tourne la tête, et Tes-
prit reste confondu devant de nouvelles découvertes qui révèlent les intarissables combinaisons de la nature. Ces réflexions me venaient à l'esprit à mesure que nous approchions de Koumskaïa. L'aridité des steppes qui entourent Odessa, les plaines désertes du Volga ; le sol si triste et si brûlé des. environs d'Astrakhan, en un mot tout ce que j'avais vu jusqu'alors de moins séduisant, était admirable et enchanteur en comparaison de ce qui nous attendait au bord de la mer Caspienne.
Un ciel gris d'une teinte blafarde, traversé de temps à autr^ par des nuages noirs et pesants, donnait au sable, à la plage déserte, aux côtes basses et découpées qui allaient s'unir à la mer , quelque chose de terne , de lourd , de sinistre , dont aucune expression ne saurait rendre l'influence. Le même linceul funéraire semblait envelopper les maisons de bois bâties dans le sable ; les troujpes de Tarcomans et de Kalmouks qui chargeaient âi^:' sel sur leurs voitures, et les chameaux qui erraient le long du rivage, mêlant leurs cris lamentables au bruit sourd des vagues : en vérité , je ne reconnaissais plus notre planète , en face de ces mornes silhouettes , et j'en étais à me demander si quelque nécromant ne m'avait pas jetée dans un de ces mondes relégués si loin, si loin du soleil, que ses rayons n'y transmettent qu'une ombre de vie ?
Cependant ce point du littoral , tout aff'reux qu'il
nous parût, n'est pas sans importance au point de vue commercial. Il possède de grandes salines et un port où les bâtiments, venant du Volga, débarquent les céréales destinées à l'armée du Caucase. A notre arrivée, nous comptâmes au moins une vingtaine de navires que la tempête précédente y avait en grande partie poussés comme une troupe de goélands effrayés.
La population de Koumskjaïa se compose d'un employé russe et d'un poste de cosaques , plus de quelques familles kalmoukes qui paraissent extrêmement misérables. L'employé mit à notre disposition sa maison , c'est-à-dire deux chambres délabrées , sans vitres et sans meubles. On ne comprend pas comment, au milieu de tant de. misère ^ l'homme puisse se résigner à une pareille existence. Un climat malsain, de l'eau saumâtre, des chaleurs excessives en été, un froid rigoureux pendant l'hiver, des baraques et des kibitkas englouties dans le sable, la mer Caspienne, avec ses bourrasques et ses tempêtes , tout conspire à faire de cette contrée le plus horrible séjour, qu'il soit possible de concevoir. Aussi le major qui nous accueillit, avait-il une iBèvre lente qu'il devait moims encore à l'insalubrité du climat, qu'ayx privations et au mortel ennui auxquels il se trouvait condamné depuis plus de dix-huit mois. Sa femme, plus courageuse et distraite par les soins du ménage, avait encore conservé une cer-
taîne gsfieté vraiment héroïque dans sa position. Leur exil devait durer eh tout deux ans. Le gouvernement s'étant aperçu que beaucoup d'employés ne revenaient plus de Komnskaïa, a borné à ce comt espace de temps le séjour de ceux qui y sont envoyés ; pour les dédommager en quelque sorte de ce qu'ils y souffrent , ces deux ans leur sont comptés comme quatre années de service ordinaire.
Le temps , qui s*étàit rapidement obscurci depuis notre départ de Houïdouk, se déchaîna contre nous en véritable ouragan, le soir même de notre arrivée sttr les bords de la mer Caspienne. Pendant vingtquatre heures nous eûmes à essuyer les bruyantes menaces des éléments ameutés. Les mugissements des flots et du vent étaient si furieux et si prolongés , que nous avions de la peine à nous entendre parler dans notre chambre. Nous vîmes deux ou trois kibitkas, emportés par la violence de l'orage, aller se perdre dans la mer, et à chaque instant nous craignions de subir le même sort, car la frêle maison qui nous abritait, craquait continuellement comme la cabine d'un vaisseau; la fenêtre, uniquement fermée par des planches, laissait entrer un tel courant d'air, que tous les vêfements dont nous nous servions pour en calfeutrer les interstices, étaient bientôt rejetés dans la chambre.
Mais je n'ai pas encore raconté le plus sombre chapitre de notre histoire. Aussitôt que le domestique
eut préparé le sémavar et allumé les bougies , nous vîmes sortir d^ fentes des murs et du plafond une innombrable quantité de bêtes noires qui , attirées par la fumée de la bouilloire et l'éclat des bougies , tombèrent de tous côtés comme une pluie vivante!,.. Qu'on songe à notre consternation, à la vue de cette légion de démons noirs qui fourmillaient de tous côtés ne nous laissant d'autre parti à prendre que celui d'éteindre les bougies. Ces insectes, appelés tarakanes dans Je pays , quoique d'un aspect dégoûtant , sont fort inoffensifs , et se permettent rarement de monter sur les personnes. Mais ils sont amoureux de lumière et de chaleur, et deviennent, pour cette raison, un véritable fléau dans ces contrées où leur nombre est prodigieux. J'en avais déjà vu dans quelques maisons de poste , en petite quantité , et quoiqu'ils m'eussent alors inspiré une profonde répugnance, ils ne m'avaient jamais encore effrayée comme chez le major , où leur présence me causa une horrible insomnie jusqu'au matin.
Peut- on comprendre une situation plus démoralisante que la nôtre? Forcés d'éteindre les lumières dès la fin du jour, alarmés malgré nous par la fureur de l'ouragan qui semblait avoir atteint toute sa puissance , et n'ayant , pour nous reposer , qu'un bois de lit rempli de paille , nous nous voyions condamnés à douze heures d'obscurité , douze heures d'attente, d'anxiété, d'insomnie!
Le lendemain matin , le vent étant un peu tombé, nou3 allâmes, malgré la pluie, courir sur le bord de la mer pour ramasser des coquillages. Tous le^ bâtiments qui se trouvaient dans le port, ballottés par les vagues , endommagés par la violence de Touragan , présentaient un déplorable aspect. Nous parcourûmes une longue jetée , au risque. d'être emportés par le vent. Les eaux de la Caspienne avaient une couleur trouble et livide que je n'ai vue à aucune autre mer, dans les temps les plus orageux.
Lorsque nous rentrâmes dans notre baraque, l'officier cosaque nous présenta un Tataï* qui prétendait avoir trouvé de l'or à quarante verstes de Koumskaïa. Ayant entendu parler de notre arrivée , il avait marché pendant toute cette horrible nuit, pour venir proposer à mon mari de le conduire au lieu où s'était faite sa découyerte. Mais malgré les échantillons qu'il exhiba à nos yeux pour nous convaincre de sa véracité , mon mari ne fut nullement tenté de perdre quatre ou cinq jours dans des recherches qui n'eussent abouti à rien, à en juger par la nature du terrain qui, suivant le Tatar, renfermait le précieux minerai.