CHAPITRE X
Première journée dans le désert. — Capapement kalmouck. — Une rencontre dangereuse. — Conquête d'une satza kalmouke. — Singulière hospitalité d'un colonel russe. — Sources du Manilch. — Dernière nuit passée sous la tente.
De retour à Houïdouk , nous trouvâmes le maître de poste dans des transes plus vives encore que celles où Tavait jeté, lors de notre départ, la mésaventure des marchands arméniens. Pendant notre absence, un de ses postillons avait été arrêté à deux verstes au plus de la poste, par quelques Turcomans qui , après l'avoir dépouillé de sa peau de mouton et de son tabac , l'avaient accablé de coups et laissé à moitié mort, emmenant avec eux les trois chevaux qu'il reconduisait à la station. Mais, chose étrange, le jour même de notre arrivée , les trois chevaux volés rentrèrent tranquillement à récurie, comme
s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire. Cela prouvait, du moins, qua les voleurs n'étaient pas fort rassurés, et qu'ils aimaient mieux perdre le fruit de leur vol que de s'exposer à la poursuite de nos Cosaques.
Quoique de pareilles histoires fussent de nature à nous donner quelques craintes pour nous-mêmes, nous n'en partîmes pas moins de bonne heure, le lendemain , abandonnant complètement la ligne de poste que nous avions suivie jusqu'alors , pour nous enfonœr dans les steppes avec une faible escorte, très-insuffisante, si quelques dangers sérieux venaient à nous menacer.
Mon mari, qui ava^t déjà commencé ses travaux de nivellement sur le bord de la mer Caspienne, reprit ses opérations à partir de la station- de Houïdouk. Ayant une opération à faire toutes les dix minutes, il allait à pied, ainsi que les Cosaques et les Kalmouks , qui portjaient les instruments et mesuraient les distances.
Tous les hommes étaient ainsi occupés , à l'exception des chameliers et de l'officier qui s'amusait de temps en temps à lâcher son faucon sur quelque troupe de canards ou d'oies sauvages. Cette chasse , outre 5es avantages gastronomiques, me rendait encore le service de varier la monotonie d'une marche traînante à travers le désert où, le plus souvent, je n'avais d'autre ressource que celle d'étu-
dier Tallure grotesque des trois chameaux remorquant la brischka, et de suivre, dans leurs évolutions capricieuses, les escadrons d'oiseaux qui se réunissaient déjà pour commencer leur émigration d'automne.
Cependant, l'impression que me laissji cette première journée ne me fit pas envisager, avec trop d'effroi, la perspective de passer plusieurs semaines à errer, en vraie Kalmouke, à travers le steppe. La nouveauté des sensations , le plaisir réel d'échapper pour quelque temps au cercle d'habitudes réglées formant le fond de notre civilisation, éloignaient de ma pensée tout ce qui aurait pu jeter quelque défaveur sur une semblable existence. C'était un échantillon de cette vie mêlée à la nature, qui n'est plus possible dans nos pays surchargés de population; et, malgré mes préventions, les mœurs nomades ne me semblaient plus aussi absurdes et aussi ennuyeuses que je me l'étais imaginé.
Une grande sérénité empruntée au calme et à l'immensité qui nous entouraient, domina mon esprit tout en le défendant contre les craintes qu'avaient pu me laisser les derniers événements arrivés à Houïdouk. Les idées de désordre et de violence ne sauraient s'accorder avec la simplicité de l'existence pastorale. C'est au milieu de nos villes, des intérêts et des passions qui s'y agitent sans cesse, que l'homme se pervertit et devient le plus grand en-
nemi de son semblable. Mais dans ces steppes où les besoins sont si bornés, si faciles à satisfaire, où la nature agit d'une manière bien plus efficace qu'ailleurs sur le caractère et les habitudes , il est difficile de supposer que Tinstinct du mal puisse exister et se propager chez des individus pour qui il serait à peu près inutile.
La première halte eut lieu vers le milieu du jour. Elle n'arrivait pas trop tôt pour nos Cosaques , gens peu habitués aux longues promenades à pied. Ils s'empressèrent d'allumer un grand feu, tandis que les chameliers dressaient la tente, et organisaient le campement dans toutes. les règles. Le soleil avait reparu, plus ardent qu'il n'avait encore été, comme il arrive d'ordinaire après un violent orage. Le sol nu et brûlé , la sécheresse extraordinaire de l'air jointe à la pluie de feu qui tombait perpendiculairement sur nos tètes , et semblait vouloir enflammer la terre elle-même, avait à la fois énervé notre esprit et nos sens. A peine pouvions-nous donner quelque attention au tableau pittoresque que présentait notre halte dans ce désert, sur lequel nous paraissions régner en maîtres absolus : et pourtant, la chose en valait la peine.
La brischka , débarrassée de ses chameaux et de ses coffres , était placée à quelques pas de la tente où l'on avait entassé des portefeuilles , des coussins , des cassettes , formant sur le tapis un ca-
pricieux pêle-mêle qu'un peintre n'eût certes pas dédaigné. Pendant que nous prenions le thé, les hommes s'occupaient des apprêts du dîner, les uns, plumant une magnifique oie sauvage et une demi-douzaine de kourlis dus à la chasse providentielle du faucon; d'autres entretenant le feu autour duquel était rangées deux ou trois marmites pour le pilaw et la soupe au lard dont les Cosaques sont très-friands. Antoine , un baril d'eau-de-vie à la main , distribuait à chacun le petit verre obligé avec autant de gravité qu'en apporte dans ses fonctions le plus grave des majordomes allemands. Quant à l'officier, couché sous la brischka pour jouir d'un peu d'ombre, il s'amusait avec son faucon qu'il avait débarrassé du capuchon , après l'avoir attaché à la voiture par yne forte ficelle. Quoique les yeux étincelants de l'oiseau fussent sans cesse en quête d'une proie , les caresses de son nîaître semblaient cependant lui faire plaisir , à en juger par le battement continuel de ses ailes. Les chameaux, heureux d'être libres, broutaient l'herbe à quelque distance, contribuant par leur présence à donner un aspect oriental à notre début dans la vie sauvage, où je figurais moi-même sous mon chapeau à larges ailes, vêtue comme d'ordinaire d'un ample pantalon et d'une tunique gauloise retenue autour de ma taille par une ceinture de cuir. A fprce de nous étonner de tout , notre étonnement finit par s'épui-
ser, et nous nous crûmes définitivement naturalisés Kalmouks.
Lorsque nous avions interroippu notre marche , les dernières kibitkas avaient déjà disparu de Thorizon depuis plus de trois heures ; nous étions absolument seuls sur toute la surface de l'immense plaine. Aucun vestige de vie ne venait nous avertir que d'autres hommes avaient campé où nous étions. Le steppe est comme la mer, il ne garde nulle trace de ceux qui le traversent.
A deux heures, M. de Hell donna le signal du départ. Aussitôt la tente se plie , les chameaux s'agenouillent pour recevoir leurs charges ; TolBcier remonte en selle , son faucon sur le poing , et me voilà de nouveau seule dans la voiture, suivant lentement la petite troupe qui j>9Commence ses opérations.
Ma première nuit sous la tente vint me prouver que je n'étais pas encore aussi acclimatée au steppe que j'avais eu la vanité de le croire. Ce cône de feutre sous lequel je devais dormir, ces Kalmouks s'agitant autour du feu , les chameaux jetant leurs cris plaintifs dans l'immensité du désert, tout était tellement en contradiction avec mes souvenirs, mes idées et mes habitudes, que j'avais peine à ne pas me croire le jouet d'une de ces hallucinations que donne l'opium.
Nous passâmes une partie de la nuit assis dé-
vant la tente , sans que le besoin du sommeil vint tçouble'r la fantasmagorie de nos rêves. La lune , plus large et plus éclatante qu'on ne la voit jamais dans rOccidejit, éclairait tout le ciel et une partie du steppe , laissant derrière elle une traînée lumineuse semblable au sillon que trace le navire sur la
mer. Un silence absolu régnait dans Tair et produisait sur nos sens un effet qui ne peut se décrire. A peine osions-nous Tintarrompre , tant il nous paraissait solennel, en pleine harmonie avec la grandeur infinie du désert. En vain chercherait-on un calme aussi complet , même dans les solitudes les plus reculées de nos contrées. Partout frémit queK que source , partout frissonnent quelques arbres , partout on entend .murmurer dans le silence des nuits, quelques voix qui servent de point d'arrêt à la pensée. Mais ici la nature est comme pétrifiée, et Ton a devant soi l'image de ce repos éternel que l'esprit peut à peine concevoir. Jamais je n'ai senti éclore dans mon cerveau autant d'idées poétiques que dans ces nuits passées dans le désert, où mon âme était absorbée par une unique sensation.
Nous marchâmes plusieurs jours sans rencontrer un seul être vivant, ce à quoi nous nous attendions, sachant que cette partie des steppes n'est habitée que pendant l'hiver, par suite de son manque absolu d'eau douce dans la belle saison. Néanmoins, à la fin du quatrième jour, nous distinguâmes un point noir
qui se mouvait à l'horizon. Aussitôt Tofficier de partir ventre à terre pour faire une reconnaissance , agitant en même temps son bonnet en Tair, 'en signe de commandement, signe qui fut promptement aperçu, car nous vîmes aussitôt se diriger vers nous un Kalmouk monté sur son chameau. En cette occasion, nous eûmes la preuve combien il faut peu de chose aux hommes primitifs pour les amuser. Un incidentd'aussi peu d'importance prit sur-le-champ des proportions extraordinaires , car on ne peut se figurer combien les peuples nomades sont avides de nouvelles, et avec quelle rapidité le moindre événement se propage d'une tribu à l'autre. Le nouveau venu, salué avec de vrais cris de joie, nous apprit qu'on était déjà informé partout de notre passage dans les steppes, et que nous rencontrerions bientôt un campement de Kalmouks venus exprès de ce côté pour nous voir.
La présence de cet homme mit toute l'escorte en gaieté. Jaloux de fêter dignement son arrivée, nos Kalmouks nous députèrent Antoine , pour obtenir double ration d'eau-de-vie. Ils passèrent toute la soirée autour du feu de Kirbitch, à fumer leur tchibouk et à se raconter des histoires ; aussi graves et aussi captivés par leur conversation que des pasteurs arabes.
Le lendemain, avant le lever du soleil, lape-
tite caravane était déjà en mouvement; le Kalmouk
prit seul la route de Kisliar où il se rçndait pour la foire, et nous nous acheminâmes du côté opposé , suivant la ligne invisible que la science nous traçait à travers le désert, et qui devait nous conduire ainsi jusqu'aux sources du Manitch.
Durant cette matinée , j'eus la sotte fantaisie de* faire une première promenade à dos de chameau , malgré la malheureuse tentative du drogman, et je jurai bien comme luf, que Ton ne m'y reprendrait plus. Décidément le chameau est la monture la plus détestable du monde. Depuis le moment où l'on se place sur ses épaules jusqu'à celui où l'on descend de ce perchoir homicide , on essuie sans intermittence une suite de secousses si rudes et si imprévues, que le corps en est entièrement disloqué. Quoique* mon épreuve se fût bornée à un trajet de deux verstes tout au plus, j'étais entièrement brisée quand on me descendit à terre.
Un peu plus tard, je fus à même d'observer un curieux effet du caractère vindicatif de ces rudes trotteurs. Oh sait que le chameau possède la faculté de ruminer les aliments déjà engloutis dans un de ses estomacs , et qu'il s'octroie assez volontiers c plaisir lorsqu'il n'a rien à manger ; mais ce qu'on ignore peut-être , c'est qu'il a assez^ de malice pour faire , dans l'occasion , de sa prérogative un moyen de vengeance au^si extraordinaire qu'ingénieux.
Je m'étais aperçue dès le matin qu'un de nos cha-
meliers par?iissait être en assez mauvaise intelligence avec sa bête. En vain tâchait-il de s'en rendre maître par la douleur, en tirant avec force la corde qui traversait la narine de Tanimat; celui-ci s'entêtait et se jetait à chaque instant à terre en signe de rébellion. Jie Kalmouk, irrité de cette lutte, profita d'une halte générale pour mettre pied à terre et châtier d'importance le récalcitrant. Mais le chameau, élevant son grand cou en signe de dédain , suivait d'un œil si malicieux tous les mouvements de son tyran, que, sans nul doute, certain projet de vengeance roulait dans sa tête. En effet, il attendit paisiblement que le Kalmouk fût en face de lui; puis alors, ouvrant sa grande bouche, il en fit sortir une double fusée d'herbe hachée mêlée de bave et de toutes sortes de saletés, qui atteignit en plein le visage du pauvre chamelier. Exprimer l'air de vengeance satisfaite avec lequel le chameau releva son cou et promena sa tête de côté et d'autre, comme pour quêter des applaudissements , serait vraiment chose impossible. Ce cjui m'étonna le plus dans l'aventure, ce fut de voir la modération de son maître après un pareil outrage. Il s'essuya avec beaucoup de sang-froid, remonta en selle et caressa le cou de sa bête mal apprise, comme s'il en avait reçu la gentillesse la plus flatteuse. Alors le bon accord se rétablit entre eux , et ils cheminèrent paisiblement, sans songer davantage à ce qui venait de se passer.
Par un rare bonheur', aucun insecte malfaisant ne se trouve dans les steppes qui séparent la Caspienne du Caucase. Comme bien on le pense , ce fut seulement lorsque j'en eus acquis l'entière certitude, que je pus dormir avec tranquillité. Notre tente, en feutre comme celles des Kalmouks , avait tout au plus cinq pieds de haut sur autant de large. Elle était soutenue sur un faisceau de bâtons réunis à leur extrémité par une corde ; l'intérieur , garni d'un tapis et de coussins placés sur le sol nu, contenait en outre nos portefeuilles et quelques coffres de ia brischka. Un pan du feutre relevé de côté formait la porte. Nous ne pouvions nous tenir qu'agenouillés dans ce réduit qui allait en se rétrécissant jusqu'en haut. Telle fut notre demeure pendant près de six semaines, et je puis dire qu'en dépit de la dureté du sol qui nous servait de lit , et l'étran- .geté de la situation, je n'ai jamais dormi d'un aussi bon sommeil qu'alors. Rien n'est meilleur pour la santé qu'une existence en plein air; l'appétit, le sommeil, l'inaltérable, sérénité d'esprit, la libre circulation du sang, attestent suffisamment son heureuse influeuce sur l'organisation humaine. Je doute que la plupart des affections organiques pussent tenir contre deux ou trois mois consïMîrés à une excursion de la nature de celle que nous accomplissions.
Ainsi que le Kalmouk nous l'avait prédit, nous
arrivâmes sur le soir, au milieu d'un campement composé d'une vingtaine de tentes. Tous les hommes vinrent à notre rencontre et dételèrent la brichka sans vouloir permettre i Tescorte de s'en mêler; puis, après avoir planté notre tente à quelque distance des leurs, au pied d'un tumulus, ils se mirent à danser avec leurs femmes en signe de réjouissance. L'une de. ces dernières pria à genoux mon mari de lui donner un peu de tabac, et devint, en l'obtenant, xm objet d'envie pour ses campagnes, devant lesquelles elle s'empressa de l'étaler et de le fumer.
Lorsque la nuit fut tombée, le campement s'illumina de plusieurs feux qui donnèrent encore plus d'originalité à l'aspect de toutes ces kibitkas, autour desquelles Kalmouks et Cosaques sautaient à l'envi, avec une fougue et une gaieté dont l'honneur revenait ^ \ en partie à une distribution extraordinaire de vivres . '
et d'eau-de-vie. Les femmes vinrent à leur tour prendre part à la fête, et plusieurs d'entre elles , se rangeant en cercle, dansèrent de la même manière que les dames d'honneur de la princesse Tumène. Mais toutes me parurent fort laides , quoiqu'il y en eût parmi elles de très-jeunes.
Deux jours plus tard, nous arrivâmes au bord 'd'un I
étang où nous nous arrangeâmes pour passer la nuit. La vue de cette eau et des milliers d'oiseaux qui la couvraient, nous causa un véritable plaisir.
Il fallait si peu de chose , dans une vie semblable, pour faire événement et occuper l'imagination! Toute cette soirée fut employée à chasser au fusil €t'au faucon, à prendre des bains et à faire plusieurs fois le tour de la mare. Pour ma part, je ne pouvais assez m'extasier devant cette boue saumâtre et la forêt de roseaux qui l'entouraient. Aucun ~ paysage des Alpes et du Tyrol n'a peut-être été sa- lue avec tant d'enthousiasme. C'est que, depuis une quinzaine de jours, je n'avais aperçu qu'un sol aride, grisâtre, où mes yeux cherchaient vainement un point de repaire pour se reposer.
V A partir de cet étanç, le steppe changea d'aspect ; l'eau fut moins rare, la végétation moins brûlée. Nous rencontrâmes de temps à autre des troupeaux de plus de cinq cents chameaux, qui broutaient en liberté une herbe courte et épaisse. Parmi ces enfants du désert, quelques-uns étaient d'une taille gigantesque. Rien ne peut se comparer à l'étonnement qu'ils manifestaient en nous voyant passer. A peine nous apercevaient-ils, qu'ils accouraient en toute hâte de notre côté , pour rester immobiles , la tête tournée vers notre cavalcade, jusqu'à ce que la distance les empêchât de nous distinguer plus longtemps.
Trois semaines après notre départ de Houïdouk , l'eau douce que nous avions emportée dans plusieurs barils étant complètement épuisée, force fut
de recourir à l'eau saumâtre pour faire cuire les aliments. Cette modification dans notre cuisine ne dura heureusement que quelques jours; mais l'essai* était plus que sulfisant^pour m'inspirer une profonde répugnance à l'endroit des mets ainsi préparés : leur goût était si désagréable, que l'empire d'une longue habitude, et surtout de la nécessité, peut seul en faire comprendre l'usage ordinaire. Les Kalmouks et les Cosaques ne se servent pourtant que de cette eau pendant une grande partie de l'année. Ce même jour nous fîmes une rencontre des plus singulières et qui manflua de devenir tragique. Un peu avant de camper, nous vîmes arriver de loin
une immense file de petites voitures , que nos Kalmouks reconnurent comme appartenant à des Turcomans , gens fort peu estimés dans ce pays , en' raison de leur caractère querelleur et brutal. Tout ce qui se passe d'extraordinaire dans les steppes est mis sur leur compte, et ils sont sans cesse en guerre avec les Cosaques , auxquels ils taillent plus de besogne que toutes ks autres tribus ensemble.
Cette petite explication donnée, je reviens à notre aventure à laquelle je ne pense pas encore sans frissonner, non en raison de ce qu'elle a été, mais en raison de ce qu'elle pouvait devenir.
Chacune des petites voitures composant la procession qui s'avançait de notre côté, était attelée de deux bœufs et eçcortée d'un Turcoman. A mesure que nous
approchions, une agitation devenant de plus en plus Inquiétante se faisait remarquer dans le convoi , et tout à coup les bœufs , comme possédés de Tesprit malin, manifestèrent une violente terreur, se jetant les uns sur les autres pour fuir au plus vite, renversant et brisant les voitures chargées de sel, sans que la voix et les coups de leurs guides parvinssent à les rendre à. la raison. Au bout dex^uelques minutes seulement, nous eûmes Téxplication d*un pareil événement , et pûmes comprendre le motif des injures et de la colère dont tous les Turcomans accablaient notre escorte.
Les chameliers étaient les vrais coupables dans cette affaire : sachant par expérience combien les chevaux et les bœufs s'effrayent à l'aspect d'un chameau, au lieu de risquer d'attirer sur nous la colère de ces farouches charretiers, ils auraient dû s'éloigner de la ligne que suivait le cortège.
Le moment qui suivit la catastrophe fut réellement critique. Tous ces honames, regardant d'un air rébarbatif leurs voitures brisées et le sel qui jonchait le sol, semblaient, à en juger par leur pantomime menaçante et leurs bruyantes clameurs, agiter entre eux s'ils nous attaqueraient ou non. Un seul geste imprudent pouvait nous perdre, car ils étaient plus de cinquante, et de larges coutelas brillaient à leur ceinture. Mais l'attitude digne et courageuse de l'escorte finit par les calmer. Loin de ré-
pondre aux démonstrations hostiles qui leur étaient adressées, nos hommes se mirent à l'œuvre pour réparer le dégât, et bientôt les Turcomans suivirent leur exemple; bref, en moins d'une heure, tout était rentré dans Tordre, et cette scène de confusion se termina d'une façon tout autre qu'on ne pouvait d'abord l'espérer.
Chacun ne songea plus qu'au côté plaisant de l'aventure; de bruyants éclats de rire succédèrent à l'irritation qui aurait pu avoir de si terribles résultats. Pour sceller la réconciliation entre les deux camps, mon mari fit faire une distribution d'eau-devie, et cela acheva de nous gagner le cœur de ces hommes prêts à nous assassiner quelques instants auparavant.
A mesure que je m'accoutumais au calme et à la grandeur du désert, j'arrivais à comprendre l'amour passionné du Kalmouk pour les steppes et sa kibitka. Si le bonheur est réellement dans la liberté , nul ne peut se dire plus heureux que lui. Habitué à voir s'étendre devant ses yeux lin horizon sans bornes, à ne subir aucune entrave, à planter sa tente où son caprice le conduit, on conçoit que, hors de sa solitude, il se trouve emprisonné, étouffé, étreint dans un cercle de fer, et qu'il aime mieux se donner la mort que de se résigner à vivre dans l'exil. Pendant notre séjour à Astrakhan, tout le monde s'entretenait d'un événement récent qui servit à nous
prouver combien Tamour du sol a de puissance sur ces hommes primitifs.
Un chef kalmouk, rival d'un Cosaque, tua ce dernier dans iin accès de jalousie, et, sans essayer de fuir pour échapper au châtiment qui l'attendait, augriîenta encore la gravité de son crime en tenant tête à un détachement envoyé pour Tarrêter. Plusieurs de ses serviteurs l'aidèrent dans sa rébellion, mais le nombre l'emporta ; tous furent faits prisonniers et conduits provisoirement dans un fort pour y rester jusqu'à ce que leur jugement fût prononcé.
Auboutd'un mois, arriva l'ordre de les diriger sur la Sibérie, mais les trois quarts des captifs n'existaient déjà plus. Les uns étaient morts par suite de leurs blessures, les autres, trompant la surveillance de leurs gardiens, s'étaient tués. Quant au chef, les mesures les plus rigoureuses l'avaient empêché de faire aucune tentative contre sa vie, mais son silence obstiné, la profonde altération de ses traits et son air farouche , prouvaient éloquemment son désespoir et son désir d'échapper à l'exil par une catastrophe.
Lorsqu'il eut été placé dans le chariot de poste qui devait l'emmener en Sibérie, avecdeux compagnons d'exil , on permit à quelques Kalmouks de s'approcher de lui pour le dernier adieu. « Que pouvons-nous faire pour toi? lui disent- ils à voix basse.... — Vous le savez, » fut la seule réponse du chef. Aussitôt un des Kalmouks tire un pistolet de
sa poche , et avant qu'on ait eu le temps d'intervenir, lui fait sauter la cervelle. Les regards des deux autres prisonniers rayonnèrent de joie. «Merci pour lui, dirent-ils avec enthousiasme; quant à nous , jamais nous ne verrons la Sibérie. »
Je n'ai pas encore parlé des satzas kalmoukes et du désir que nous avions de faire connaissance avec elles. Cependant, c'était une de mes plus grandes préoccupations depuis le moment où nous nous étions enfoncés dans le' désert. Sans cesse mes regards interrogeaient l'horizon, dans l'espoir de découvrir un de ces mystérieux tombeaux dont les Kalmouks se tiennent toujours éloignés, pour ne pas les profaner par leur présence et çui, sous le nom de satzas , contiennent les reliques des grands prêtres. Quand l'un de ceux-ci meurt, son corps est brûlé, et l'on dépose en grande pompe ses cendres dans le mausolée destiné à les recevoir, avec une quantité d'images sacrées qui sont autant de bons génies placés là, pour veiller éternellement sur la poussière du saint personnage.
A notre départ d'Astrakhan, stimulés par tout ce que nous avait raconté, à leur sujet, la princesse Dolgorouki, nous nous étions bien promis d'aller à la conquête de l'un d'eux , et dans cette intention , nous avions pris tous les renseignements relatifs à ces satzas , afin de profiter de notre passage dans les steppes pour en dévaliser une , si faire se
pouvait. Mais la susceptibilité religieuse de nos Kalmouks, nous ayant jusqu'alors empêchés de faire la moindre recherche, nous finîmes par laisser au hasard le soin de nous ménager quelque heureuse rencontre.
Ce fut dans le voisinage de Sélénoï-Sustava, que nous eûmes pour la première fois la ^satisfaction d'apercevoir, dans Téloignement, un de ces mystérieux monuments. Grande fut notre joie, malgré la difficulté de nous en approcher et de tromper l'active surveillance des chameliers ! que dis-je, les obstacles à vaincre étaient un plaisir de plus. Il y avait des précautions à prendre , du mystère à garder, de l'inconnu en jeu; que de raisons pour jeter sur la satza un intérêt presque fiévreux, et rompre d'une manière imprévue la monotonie qui pesait sur nous depuis tant de jours. Aussi tout fut-il calculé avec une prudence extrême, pour que rien ne vînt' déranger nos projets. Nous nous arrêtâmes, pour le déjeuner, à une distance raisonnable du petit temple , afin que nos chameliers ne conçussent aucun soupçon. Pendant le repas, Antoine et l'officier qui avaient déjà reçu leurs instructions, eurent le soin de dire que^ nous comptions poursuivre quelques hérons blancs, avant de nous remettre en route. Les Kalmouks, qui n'ignoraient pas le prix que nous attachions à ces oiseaux, trouvèrent la chose toute naturelle et se réjouirent d'une circon-
stance dont ils se pronrirent de profiter pour faire un plus long somme.
La satza était située au milieu ^s sables , à cinq ou six verstes de l'endroit où nous campions. Pour nous y rendre, force était de faire de longs circuits , dans le but de donner le change aux Kalmouks en cas de soupçon. Tout cela présentait assez de difficultés et entraînait surtout de grandes fatigues ; mais je ne persistai pas moins à être de cette expédition dont on voulait m'exclure, et je fus une des premières en selle.
Au bout de deux heures de marches et de cwitremarches dans le sable , par une chaleur tropicale qui avait enlevé tout courage à nos naorltures, nous arrivâmes en face de la sataa , aussi satisfaits que si nous venions de remporter une éclatante victoire, quoiqu'au fond, le jeu ne valût pm la chandelle^ car Taspect de cette construction n'était rien moins { qu'attrayant et semblait fort peu mériter la course que nous venions de faire. Le tout formait un petit bâtiment carré d'une couleur grise, percé seulement de deux trous en guise de fenêtres, et ne présentant pas l'ombre d'une porte. Chacun tournait autour de cet impénétrable sanctuaire avec un désappointement tout à fait comique. Il fallut alors inventer un mode quelconque pour npus y introduire, l'idée de repartir sans satisfaire notre curiosité, ne pouvant nous venir à l'esprit. Quelques pierres enlejées à
Tune des fenêtres, nous livrèrent un passage peu commode à la vérité, mais suffisant pour ce que nous en voulions faire.
Conquérants de la satza, nous y entrâmes par une brèche, comme Mahomet JI dans la capitale du Bas- Empire. Seulement, personne n'avait songé à l'étendard qui était indispensable pour accomplir rigoureusement les cérémonies d'usage. En lieu et place, Hommaire eut recours à son foulard qu'il planta au haut du mausolée, éprenant possession de la satza, au nom de tous les voyageurs passés , présents et futurs.
Cette cérémonie achevée, une visite minutieuse fut faite dans l'intérieur du tombeau, sans qu'elle permît d'y découvrir rien d'extraordinaire : le monument paraissait très-ancien. Quelques idoles en terre cuite, semblables, de forme, à celles que nous avions vues chez le prince Tumène, étaient rangées à terre le long des murs. De distance en distance , plusieurs petites niches renferniaient des images que l'humidité avait à demi pourries. Un feutre couvrait le sol de terre battue, ainsi qu'une partie des murs.
En vainqueurs généreux, nous nous contentâmes de prendre deux statuettes et quelques images. Suivant les croyances des Kalmouks, aucun sacrilège ne peut entrer en comparaison avec celui dont nous nous rendions coupables. Cependant le feu du ciel n^ nous pulvérisa pas, et le grand Lama, en dieu
bien élevé, nous laissa regagner le gros de notre escorte. Mais une contrariété assez vive nous était réservée au retour. L'une des idoles s'était brisée en route , et nous dûmes prier les Boukhans du steppe d'étendre leur protection sur l'autre , pendant le reste du voyage.
Antoine et l'officier furent longtemps questionnés par les Kalmouks qui paraissaient agités d'une certaine inquiétude. A leur réveil, ils nous avaient vus revenir du côté de la satza , et cette |circonstance les avait vivement contrariés. Cependant, quelques pièces de gibier dont nous avions eu soin de nous munir, et l'air d'autorité que prit l'officier, coupèrent court à toutes leurs observations.
Le lendemain de ce jour mémorable, Antoine vint nous annoncer qu'il n'y avait plus de pain, nouvelle fort importante dans le désert, et qui força mon mari à abandonner momentanément ses opérations scientifiques, pour gagner Sélénoï-Sustava , séparé du point où nous étions d'environ trente-cinq verstes. Je ne saurais exprimer avec quelle satisfaction Cosaques et Kalmouks reprirent possession de leurs chameaux. On a bien raison de dire que tous les goûts sont dans la nature, et l'on ne peut plus s'étonner de rien, quand on a vu des hommes préférer le supplice disloquant de ces détestables montures, à l'ennui de faire quinze à vingt verstes à pied par jour. M. de Hell, de. son côté, ne parut pas très-fâ<ié
de reprendre sa place à côté de moi dans la brichka. En un mot, nous ressemblions tous à une bande d'écoliers gratifiés d'un jour de congé imprévu.
Avant d'atteindre les salines où nous allions demander àupam, nous traversâmes quelques campements kalmouks : le désert commençait à s'animer; des chariots chargés de sel se montraient dans différentes directions ; nous n'étions plus seuls avec le ciel et le steppe.
A notre arrivée à Sélénoï, on nous conduisit chez le sous-inspecteur des salines (l'inspecteur étant absent), et certes notre surprise fut grande en voyant ce fonctionnaire habiter le plus misérable taudis qu'il soit possible de se figurer. Comparé à ce logement , Houïdouk était un palais. Jamais nous n'avions rencontré, même chez les plus pauvres paysans russes, une aussi épouvantable misère.
Ce sous-inspecteur, qui prenait également le titre de lieutenant-colonel, était un petit homme à figure * de fouine , vêtu d'un uniforme dont on ne pouvait plus distinguer ni la couleur ni les galons , vu son état de délabrement. Wotre arrivée était' pour ce personnage une si bonne aubaine, comme nous le comprîmes plus tard, qu'il nous reçut avec des manifestations de joie effarée, une volubilité de parôles et une importunité vraiment étourdissantes. La maison, amas de ruines étayées les unes sur les autres par quelques poutres à demi pourries , était
d'une saleté vraiment révoltante. On nous donna la chambre la moins dégradée, mais il fallut plus de deux heures pour dissiper les nuages de poussière qu'Antoine avait soulevée en la balayant. Les fenêtres sans châssis, les portes délabrées et l'absence de tout meuble, augmentèrent encore notre étonnement et notre malaise , et nous firent vivement regretter de n'avoir pas campé dans le steppe, suivant
notre habitude ! Nous essayâmes même de quitter la maison, mais le lieutenant-colonel jeta de si hauts , cris, prit des airs si désespérés, que, bon 'gré mal gré, nous fûmes forcés de subir sa singulière hospitalité. Pour suppléer aux meubles qui manquaient, nous fîmes comme font les Turcs : un tapis et des
coussins étendus à terre nous servirent de lit et de divans.
Une fois débarrassé de ces premiers soins d'installation, le drogman s'empressa de demander à notre hôte s'il y avait assez de pain chez lui pour nous permettre d'en emporter une certaine provision. Ce dernier, prévenu par l'escorte du but de notre visite, avait pu calculer sa réponse , qui nous fut très-défavorable. Dans l'état de profond dénûment où il vivait , notre présence chez lui était une bonne fortune trop précieuse pour qu'il la laissât • échapper avant d'en avoir tiré tout le parti possible. Aussi sa réponse fut-elle négative, et le drogman vint nous apprendre qu'avant plusieurs jours, nous
ne pourrions avoir de pain; toutes ses réclamations s'étant brisées contre l'impassibilité du singulier personnage avec lequel le sort nous mettait en présence, et qui s'était sans doute juré à lui-même de nous garder le plus longtemps possible dans ses griffes de vautour.
Tout cela nous rendit sa moralité assez suspecte, et nos soupçons à son endroit étaient loin d'être des jugements téméraires, comme la suite le prouvera. Sa conduite envers nous, ses demandes indiscrètes, son avidité et ses larcins nous expliquèrent suffisamment la folié joie qu'il avait montrée à notre arrivée, joie qui me paraissait d'abord inexplicable.
Dès le premier jour, alléché par une magnifique oie sauvage qu'Antoine avait fait rôtir dans la tente de sa cuisinière kalmouke, il nous fit demander la permission de venir partager notre dîner. Nous le vîmes arriver tenant en main une assiette de mauvais croûtons séchés au four, qu'il nous présenta comme d'excellents zoucvkari. Pendant tout le temps du repas, il nous donna la comédie la plus divertissante du monde par son insatiable gloutonnerie et aon bavardage continuel, ajoutant encore au plaisant du spectacle, en faisant disparaître à lui tout seul un pain u moitié moisi qu'il nous avait vendu , le matin, un rouble et demi.
Les chameliers profitèrent de notre séjour à Sélénoï pour aller, dans un campement voisin, chercher
des rempla^nts à leurs animaux fatigués par plus de trois semaines de marche. Ils nous promirent d'être de retour dans les vingt-quatre heures, mais ce ne fut qu'au bout de deux jours que nous les vîmes reparaître, et dans quel état?/.. D'après le récit de rùn d'eux qui revint le premier en grand émoi, ils avaient traité un peu rudement les Kalmouks , fournisseurs des chameaux , et ceux-ci , s'étant révoltés, les avaient battus et conduits, pieds et poings liés, chez un de leurs surveillants qui ne les avait relâchés que le lendemain. Je n'ai jamais vu confusion pareille à celle que présenta le retour de ces matamores : l'un avait la tête bandée, un autre portait un bras en écharpe , celui-ci boitait pi* teusement ; tous étaient plus ou moins écloppés. Cette aventure et la grotesque avidité du lieutenantcolonel ne furent pas les seules distractions que le sort nous ménageait à Sélénoï. Un beau matin nous vîmes arriver bon nombre de familles kalmoukes dans un curieux désordre, nous annonçant que les Circassiens venaient de se montrer à trois verstes des salines, sur les bords de la Kouma.
Rien ne saurait exprimer la consternation produite par cette nouvelle. Kalmouks et Cosaques, tous étaient profondément effrayés de sentir les Circassiens si près d'eux. L'escorte entière vint nous supplier à genoux de ne pas nous remettre en route avant d'avoir appris quelque chose de positif
à se sujet. Mais après beaucoup d'informations, nous eûmes la certitude que Talarme était dénuée de fondement, et nos préparatifs de départ n'en furent pas retardés.
Je n'ai jamais vu« d'être plus bizarre que notre hôte : à chaque instant du jour, et bien malgré nous, il était notre unique préoccupation. Antoine l'avait pris en grippe au plus haut degré , ne manquant pas une seule occasion de nous raconter ce qu'il appelait ses turpitudes. Tous les matins , on était sûr de voir .le susdit personnage en embuscade derrière la porte, jusqu*à ce que le s^m^var fût prêt. Alors il arrivait, le sourire sur les lèvres, sa tasse et sa cuiller à la main, n'attendant même pas notre invitation pour se mettre à table et tremper ses zoucckaris dans trois ou quatre tasses de thé.
Un jour, il vint demander à mon mari quelques cuillerées de rhum pour un soi-disant malade; m^is le soir, sa gaieté et sa figure rubiconde nous apprirent assez clairement à quelle adresse était arrivée la liqueur. Il la trouva même tellement à son goût, que le lendemain, il supplia Antoine de lui en donner encore quelque peu en cachette, .lui affirmant, d'un air très^sérieux, que le chat avait répandu la première tasse.
Impossible d'avoir du repos ni jour ni nuit. Non content de nous avoir assourdis de son bavardage , dont nous ne comprenions pas un mot, il lui pre-
nait souvent fantaisie de chanter tous les airs petitsrussiens qui lui venaient à la mémoire. Longtemps après nous être couchés, nous Tentendîmes un soir se promener dans le corridor de long en large comme une sentinelle, ce qui nous fit faire plus d'une conjecture sur cette nouvelle lubie. Le lendemain, il eut le soin de nous apprendre que sa nocturne faction était un excès de prévoyance, inquiété qu'il était par le bruit de Tapparition des Circassiens : le fusil au bras, il avait donc veillé sur nous jusqu'au matin, avec l'intention de s'acquitter chaque nuit du même devoir.
Comment rester insensibles à de pareils procédés?... Comment refusera un tel homme, les provisions de sucre, de thé et de café qu'il sollicitait constamment par ses regards et ses demi-mots?... Malheureusement, ses requêtes se succédaient beaucoup trop rapidement, et notre reconnaissance finit par se lasser de son indiscrétion. Antoine devenait furieux chaque fois que l'on cédait à ses importunités, et ne cessait, pour s'en venger, de le tourmenter de mille manières.
Un jour, de sa pleine autorité,, le susceptible drogman avança le dîner d'une heure, pour dépister notre amphitryon. En effet, celui-ci n'arriva qu'au moment où nous sortions de table. On n'a jamais vu d'homme plus désappointé : il se tenait sur le seuil de la porte, ne sachant s'il devait entrer ou
sortir; forcé enfin de faire le sacrifice du dîner, il ne trouva pas de meilleur parti à prendre, dans son désespoir, que celui d'aller administrer une volée de coups de bâton à son Kalmouk.
La veille de notre départ , nous apprîmes que le pain qu'il * nous avait vendu , était taxé plus du double de ce qu'on le payait à la caserne ; découverte qui donna lieu à une vive dispute entre lui et Antoine, charmé d'avoir un tel grief à lui reprocher. Mais M. l'inspecteur ne se déconcerta pas pour si peu : après avoir écouté avec un calme imperturbable les reproches du drogman, il lui répondit d'une manière fort dégagée que la chose ne valait pas la peine qu'on en parlât, attendu qu'en voyage on devait s'attendre à payer le plus souvent un ducat, ce qui ne valait que vingt kopeks.
Son humeur devint tout à fait morose lorsqu'il vit les préparatifs de départ. Alors il ne parla plus et se contenta d'observer , d'un air inquiet , ce qui se passait dans notre chambre. Ses yeux , furetant sans cesse, auraient voulu se faire jour à travers les enveloppes de tous les paquets. Chaque fois que les hommes transportaient quelque chose dans la voiture , il les suivait d'un œil courroucé, comme s'ils se fussent rendus coupables d'un vol à son préjudice.
Enfin , le sixième jour de cette malencontreuse arrivée à Sélénoï-Sustava, nous eûmes la satisfaction de reprendre notre volée et de planter là le
lieutenant-colonel et sa misérable masure. Je doute que la crainte des Circassiens eut pu nous retenir davantage dans un pareil taudis, tellement nous nous sentions le besoin.de sortir de cette sphère d'égoïsme, de misère et de malpropreté, où des circonstances imprévues nous avaient retenus si longtemps malgré notre volonté.
La sécheresse , qui s'était maintenue dans l'atmosphère, pendant tout le cours de notre trajet de Houïdouk à Sélénoï, avait, dès jiotre installation chez le surveillant, fait place à de fortes pluies, principale cause de la prolongation de ce triste séjour sous son oit. Le jour même du départ, le ciel était assez menaçant, mais nous n'en montâmes pas moins en voiture avec un contentement inexprimable. J'aimais mille fois mieux courir le risque de recevoir dix averses en plein steppe, que de me condamner à passer vingt-quatre heures de plus à Sélénoï; heureusement que le sort voulut en cpielque sorte nous dédommager de nos ennuis récents, en nous accordant le temps le plus agréable qu'on puisse désirer en voyage. La pluie a(vait assez durci le sable pour rendre la marche très-facile, et en même temps elle avait répandu sur le steppe quelque chose de doux et de voilé qui lui donnait un charme tout particulier. C'était déjà l'automne; c'était ses fraîches matinées, et ses nuances mélancoliques : habitués à la réverbération dévorante du soleil, nous croyions
voir s'ouvrir devant nous le paradis terrestre. Un jour suffit pour dégager le ciel de ses dernières vapeurs, et son azur reparut dans toute sa pureté, sillonné seulement par quelques nuages dont les teintes vaporeuses et chaudes semblaient enlever au désert son aridité. Mais le soleil avait perdu .beaucoup de son ardeur, et quoiqu'il versât à profusion ses rayons sur nos têtes, nous atteignîmes sans en souffrir les sources du Manitch.
Ces sources, formées par une dépression d'environ vingt-cinq verstes de largeur, vers laquelle convergent plusieurs petits ravins, se trouvaient complètement desséchées lorque nous y arrivâmes ; et tous leurs alentours coupés par de petits lacs salins, ne présentaient aucune espèce de végétation. Le manque absolu d'eau et de pâturage empêcha mon mari de pousser jusqu'au Don, ses opérations géodésiques : ce ne fut pas, comme on le pense, sans une vive contrariété qu'il remit à Tannée suivante la solution de son grand problème scientifique. Nos hommes étaient pleins d'ardeur, notre santé excellente, et nous ne nous attendions nullement à l'obstacle qui nous arrêtait ainsi dans une voie suivie jusqu'alors avec tant d'obstination; mais la nature ordonnait, et force fut de plier la tête.
Nous passâmes la nuit près des sources, au milieu d'une contrée alors entièrement déserte, le lendemain , de bonne heure , nous retournâmes sur
nos pas, pour nous diriger du côté de la Kouma, dont nous n'étions éloignés que de 75 verstes. Tous les hommes étaient remontés sur leurs chameaux, fort joyeux de ne plus avoir en perspective les courses pédestres auxquelles, malgré toute leur bonne volonté, ils n'avaient pu s'habituer.
Pendant deux, nuits de suite, nous campâmes au . milieu des Kalmouks, car le steppe devenait de moins en moins désert à mesure que nous nous éloignions de notre première direction. On ne peut se figurer avec quelle surprise et quelle avidité ces bons Kalmouks écoutaient le récit de notre voyage à travers leurs plaines.
Quand le repas du soir était achevé, ils restaient accroupis autour de notre kibitka , prêtant une religieuse attention aux contes invraisemblables que leur débitaient du ton le plus sérieux nos hommes. Un des chameliers, surtout, avait reçu du ciel une imagination d'une fécondité inépuisable. A lui seul était réservé le soin d'amuser toute l'escorte pendant les campements du soir ; et lorsqu'il avait affaire à de nouveaux auditeurs, sa complaisance et sa bonne humeur atteignaient les dernières limites du possible. Alors c'était un débit, une éloquence, des gestes si entraînants, que chacun applaudissait avec enthousiasme , sans excepter ceux qui l'entendaient tous les jours.
Le dernier campement où nous passâmes la nuit,
nous parut un des plus considérables que nous eussions rencontrés jusqu'alors. C'est que le pays, presque transformé, n'était plus attristé par les plaines de sable de la mer Caspienne et du Manitch. Maintenant , une végétation abondante et des ondulations de plus en plus prononcées , égayaient nos regards, et nous expliquaient les nombreux campements que nos regards découvraient dans toutes les directions. Des troupeaux de chevaux, de chameaux
et de bœufs, sillonnaient la surface du steppe, annonçant la richesse des hordes auxquelles ils appartenaient. Aucune manifestation hostile de la part de ces dernières ne vinrent troubler notre sécurité. Heureux de nous recevoir au milieu de leurs tentes, ces bons Kalmouks n'ont jamais essayé de nous voler la moindre chose. Leurs désirs et leurs besoins sont si peu étendus ! Dompter un cheval sauvage , errer d'un steppe à l'autre sur leurs chamelles, fumer et boire du koumis, se blottir Fhiver au milieu dj3 la cendre et de la fumée , et s'adonner aux pratiques superstitieuses d'une religion qu'ils ne peuvent comprendre, telle est leur vie tou,t entière.
J'eus, à différentes reprises, la curiosité d'entrer dans des kibitkas , mais je ne trouvai nulle part la malpropreté dont on m'avait parlé. Les kates russes offrent infiniment plus de désordre et dé misère que l'intérieur de ces tentes. Entre autres visites, nous
en fîmes une à la femme d'un chef subalterne, qui nous attendait revêtue de. ses plus beaux atours. Accroupie sur uii feutre , elle avait un enfant à ses pieds et, à côté d'elle, tme suivante immobile. Elle fut enchantée de me recevoir, considérant ma visite comme un des grands événements de sa vie. En effet, pour ces simples créatures qui ne connaissent, dans le cours de leur vie, que le steppe, la kibitka et les chameaux, notre apparition Rêvait tenir quelque peu du prodige.
Ma%ue surtout avait bien le droit de les étonner profondément et de faire travailler leur imagination. C'eut été chose curieuse que de connaître le fond de leur pensée quand, accroupies autour de moi, elles observaient en silence mes moindres faits et gestes. Ma voix, mes traits, nion costume, mes attitudes, tout devait les plonger dans un étonnement extraordinaire et leur donner la révélation d'un monde dont elle n'avaient eu nulle idée jusqu'à ce jour.
Nou3 remarquâmes avec surprise qu'il n'y avait pas un seul prêtre dans ces nombreux campements, mais, plus tard, nous sûmes qu'ils s'étaient tous portés au nord , du côté de la Sarpa , où se trouvaient de bien plus beaux pâturages, et où l'on n'était plus incommodé , comme sur les bords de laKouma, par les myriades de cousins qui forment en automne un véritable fléau pour ces contrées. Nous
eûmes beaucoup à souffrir nous-mêmes de ces terribles insectes jusqu'à Vladimir-Ofka; ils nous impatientèrent plus d'une fois au point de nous faire regretter les sables du Manitch.
Je ne sais trop comment nous nous serions tirés d'affaires, vu le triste état de nos provisions, si la sécheresse n'eût pas mis obstacle à la continuation du voyage. Depuis longtemps, le lard, le riz, le café et les galettes avaient disparu. Il ne nous restait plus qu'une petite provision de thé et de sucre , et la ressource, à la vérité inépuisable, du faucon qui, tous les jours, faisait merveille pour suppléer à l'exiguité des provisions.
Le dernier repas pris sous la tente ne se composait que de gibier accommodé de toutes les façons. Antoine, qui ajoutait à ses fonctions de drogman , celles de chef d'office , de cuisinier et de marmiton, avait épuisé toute son imagination pour que le dîner laissât un profond souvenir dans l'esprit de chacun. Mais sa science culinaire échoua contre notre dégoût pour tout ce qui était canard sauvage ou sarcelle. Nous vivions depuis si longtemps de gibier, que la vue seule d'une oie sauvage nous donnait une indigestion. Aussi éprouvâmes-nous un véritable ravissement, lorsque, arrivés dans la maison d'un surveillant de Kalmouks, nous nous trouvâmes en face d'une table couverte de légumes et de pâtisseries.
La maison de cet employé (jeune Russe fort aimable et parlant le kalmouk comme sa langue maternelle) était située à peu de distance de la Kouma, dans une magnifique prairie. Depuis longtemps aucun paysage semblable n'avait frappé ma vue, et cependant nous touchions encore au désert ; mais cette petite maison blanche à contrevents verts, ombragée de deux ou trois beaux arbres, changeait complètement à mes yeux la physionomie du pays.
Ce surveillant nous donna beaucoup de renseignements sur le propriétaire de Vladimir- Ofka, dont nous avions déjà entendu parler à Astrakhan. Il nous offrit même de nous accompagner jusqu'à son établissement, à peine éloigné d'une dizaine de verstes. C'était là que nous comptions nous refaire un peu de^ nos fatigues de voyage et prendre définitivement congé de notre escorte.