‹ Voyage dans les steppes de la mer Caspienne et dans la Russie méridionaleChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Arrivée sur les bords de la Kouma. — Vladimirofka. — Une attaque circassienne. — Première apparition du Caucase. — Une aventure ^ Géorgief. — Histoire d'un chef cifcassien.

En disant un dernier adieu aux hordes kalmoukes dont nous avions partagé , pendant plus d'un mois, la vie libre et aventureuse, nous ne pûmes nous défendre d'un certain regret , malgré les privations qui avaient accompagné nos courses au désert. Ces mœurs des steppes, pleines d'une simplicité 'patriarcale, reportaient notre esprit aux temps primitifs , et lui ouvraient comme à son insu un vaste champ d'observations et de souvenirs! Comment d'ailleurs rester indifférent à la poésie des lieux, des usages et des coutumes, aux scènes pastorales et aux vastes horizons, qui compensaient si largement les ennuis et les fatigues du voyage ?

En face de pareils tableaux , Tindividualité égoïste disparaît complètement pour laisser à l'imagination pleine liberté d'admirer et d'apprécier selon ses facultés. Je ne saurais dire dans quelles rêveries l'âme se plonge au milieu de cette existence vague, presque perdue dans Timmensité , qui n'a pour se rattacher à la vie commune que des souvenirs et surtout de l'espérance. D'ailleurs , on l'a dit mainte fois, le secret de plaire appartient à l'originalité-, et nous avions tellement expérimenté cet axiome , que nous nous surprîmes dans un véritable accès de tristesse lorsqu'il fallut quitter le surveillant des Kalmouks , qui était à nos yeux un dernier représentant du désert.

Mais chaque instant nous rapprochait de Vladimirofka, et déjà les eaux limpides de la Kouma et les bouquets d'arbres qui couvrent ses bords, remplaçaient^ l'aridité des plaines de sable , théâtre de nos courses nomades , et nous annonçaient une contrée comblée en apparence de teus les dons de la nature.

Le paysage que nous avions alors sous les yeux était d'une beauté originale d'autant plus frappante pour nous, que depuis longtemps nous n'étions plus habitués aux gracieuses perspectives d'une campagne fécoûde.

En face de nous, sur une pente inclinée , une demeure élégante , flanquée de deux tourelles et sur-

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montée d'un belvédère s'élevant au-dessus des arbres , nous rappela tout à coup l'Europe qui reparaissait ainsi à nos regards, entre les déserts de mer Caspienne et les montagnes du Caucase dont les premières cimes se dessinaient vaguement à l'horizon. Derrière nous , les campements kalmouks et leurs troupeaux de chameaux ressemblaient dans l'éloign^nent aux effets de mirage , si fréquents dans le désert. Un peu à gauche , le village , situé pittoresquement au pied du château , descendait par gradins jusqu'au bord de la Kouma, laissant apercevoir ses jolies fabriques , ses maisons séparées les unes des autres par des plantations de mûriers, de noyers et de peupliers d'Italie, forêt déjà nuancée par les teintes éclatantes de l'automne.

Tout ce que l'opulence et la bonté du sol peuvent créer de plus enchanteur, s'offrait à nos yeux, comme une magnifique compensation aux fatigues passées. Les chameUers et les.Cosaques qui formaient notre escorte, ne purent s'empêcher de partager notre enthousiasme et restèrent, comme nous, immobiles devant cette brillante apparition.

Peu d'instants après , nous entrions dans la grande cour du château , qui fut bientôt remplie d'employés et de domestiques, fort intrigués de savoir d'où pouvait sortir une si étrange caravane. En effet il y avait de quoi s'étonner à notre vue.

La brichka , traînée par ses trois chameaux , pré-

cédait une petite troupe composée de quatre ou cinq Cosaques, armés comme de vrais guerriers en campagne, et de plusieurs Kalmouks traînant après eux d'autres chameaux chargés de tout l'attirail d'une vie ambulante. Notre officier cosaque, le faucon sur le poing, le long fusil en bandoulière , se tenait à la portière , prêt à transmettre , avec toute la précision russe , nos ordres à l'escorte , tandis que le drogman, avec sa nonchalence italienne, se prélassant sur le siège de la voiture , regardait d'un air de profond dédain les individus qui s'agitaient autour de nous, et qui lui adressaient mille questions auxquelles il ne daignait même pas répondre. Qu'on songe ensuite à l'aspect qu'ofl'rait le cortège entier , hâlé par plusieurs semaines de voyage en plein air , avec des vêtements ternis par la pous* sière et le soleil ; à la procession de chevaux et de chameaux , au mélange de costumes asiatiques et européens, et Ton comprendra la surprise générale que devait exciter une visite aussi bizarre qu'inattendue. Cependant tout se passa pour le mieux. M. Rebrof , le propriétaire de Vladimirofka, averti par notre ofiicier , vint nous recevoir au pied de l'escalier, et nous souhaita la bienvenue avec toute la courtoisie d'un seigneur châtelain. Il s'empressa de nous installer dans un délicieux appartement au rez-de-chaussée , dont les croisées donnaient sur un vaste et beau jardin , et où nous trouvâmes un bil-

lard et nombre de livraisons de la Revue étrangère qui avaient pénétré jusque sur les bords delaKouma.

Après avoir mis à notre entière disposition ses domestiques, son jardin, ses fruits , ses chevaux, enfin toute sa propriété , notre amphitryou nous laissa maîtres de nous-mêmes , avec un tact qu'on ne rencontre pas toujours chez les gens du monde.

Il faut pourtant convenir que c'est une bien bonne chose , lorsqu'on a été longtemps privé de toutes les facilités de la vie , de les retrouver comme par enchantement et sans transition ; de passer de la kibitka kalmouke à une demeure seigneuriale , de l'horrible galette.au pain frais de chaque jour, de la marche fatigante des chameaux au repos du divan, de la monotonie des steppes à tous les agréments de la vie civilisée. C'est véritablement une bien bonne chose, surtout quand on a, comme nous l'avions , le rare bonheur d'ajouter à tous ces plaisirs la rencontre d'une famille hospitalière , prodigue de ces soins délicats , de ces témoignages d'affection qui viennent du cœur, et qui font tant de bien à quiconque voyage hors de son pays. Avec quelle reconnaissance l'âme apprécie alors tout ce qu'il y a de sympathie et de laisser-aller dans les longues causeries du soir, où l'on se parle à cœur ouvert, comme si l'on avait toujours cheminé ensemble.

Du reste , l'attrait le plus piquant des voyages , réside justement dans ces contrastes qui vous at-

tendent à cliaque pa», et qui vous donnent la juste appréciation des choses par la comparaison; car au bout du compte, qu'est-ce qu'un bon dîner pour celui qui dtne bien tous les jours ? qu'est-ce qu'un divan , des livres , de la musique , des tableaux , pour l'être privilégié qui s'en repaît à chaque instant? Hélas! la plupart du temps , il bâille au coin à^eson feu , la musique l'ennuie, la lecture lui fait mal aux yeux , son cuisinier ne sait rien inventer? Tristes misères qui naissent de sa richessel mais qu'un malin cm plutôt qu'un bon génie le transporte subitement au fond d'un désert; qu'il soit forcé de tremper son biscuit dans l'eau saumâtre d'un étang, de compter sur la diasse de son faucon pour dîner, de coucher sur la dure, d'essuyer le vent, la poussière , la pluie ; de n'entendre que des cris de chameaux , de ne voir que des figures kalmoukes ; et plus tard on l'entendra s'écrier dans la joie ie son âme, en reprenant possession des jouissances si méprisées auparavant : Ahî qu'il fait bon manger , dormir , rêver , ah ! qu'il fait bon vivre ici.

Vladimirofka est une des plus bdles propriétés que j'aie vues en Russie. On reconnaît une pensée large et intelligente dans toute l'économie de ce magnifique établissement. Il y a environ cinquante ans que M. Rebrof a jeté les premiers fondements desa colonie , sans se laisser rebuter par les obstacles et les dangers qui s'offraient à lui sous toutes

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les formes. Il a voulu utiliser les belles eaux de la Kouma dont rien, jusqu'alors, n'avait troublé la libre allure, et maintenant plusieurs moulins, établis par lui , animent et égayent le voisinage par leur bruit continuel. La douœur du climat lui a permis de faire de nombreuses plantatïofis de mûriers qui ont parfaitement réussi, et d'organiser des fabriques de soie dont les produits peuvent rivaliser avec les plus belles soies de. la Provence.

Une autre industrie à laquelle il a donné également une grande extension, est celle du vin de Champagne , devenue pour lui un de ses bénéfices les plus importants. Il en expédie chaque année à Moscou au moins dix mille bouteilles, vendues à raison de quatre roubles la bouteille. Homme d'activité autant que d'action, il a su, à force de persévérance et de volonté, répandre la vie, l'abondance, la joie, dans un lieu inculte qui n'avait servi jusqu'alors qu'aux haltes passagères des Kalmouks et des Turcomans. Beaucoup de paysans de la Grande-Russie, qu'il avait amenés avec lui, habitués à une vie presque sauvage, oât été transformés, par ses soins, en bons ouvriers, en cultivateurs laborieux, et, dans l'occasion, en soldats dévoués à leur maître.

En 1835, une soixantaine de Circassiens, tentés par l'espoir d'un riche butin , descendirent de leurs montagnes avec l'intention de piller et dé saccager Vladimirofka. Arrivant la nuit en véritables ban-

dits, ils pensaient surprendre la petite population du village et accomplir leurs desseins sans trQuver aucun obstacle à combattre. Mais M. Rebrof, quoique jouissant d'une profonde sécurité depuis nombre d'années, ne s'était jamais^ fait illusion sur les dangers de sa position, et s'attendait tôt ou tard à être attaqué. Dans cette conviction, il avait pris, dès le principe, toutes les précautions possibles pour déjouer les projets qu'il prêtait à ses terribles voisins. Deux bras de la Kouma, servant de fossés au village et au château, une petite redoute, deux ca- " nons montés sur leurs affûts, dans l'endroit le phis découvert de l'habitation, et de plus une grande quantité d'armes entassées dans une chambre du rez-de-chaussée avec toutes les munitions nécessaires pour soutenir un siège, lui donnaient presque la certitude de résister à toute attaque, quelque formidable qu'elle pût être. -,

Chaque nuit, deux sentinelles veillaient jusqu'au matin, mesure de prudence qui semblait inutile et qui sauva Vladimirofka d'une entière destruction. Les Gircassiens, ne soupçonnant nullement cçt excès de prévoyance, et se fiant à l'obscurité, arrivèrent en face du village avec la certitude que personne ne se doutait de leur approche. Mais l'alarme avait déjà été donnée, et toute la population de Vladimirofka, arrachée subitement au sommeil, était sur pied et prête au combat. Les ouvriers et les domestiques

reçurent des armes, on leva les ponts-levis; les deux canons furent chargés à mitraille , le château se transforma en forteresse ; tout cela se fit avec une telle rapidité que lorsque les Circassiens parurent sur les bords de la rivière, ils trouvèrent la défense dii village admirablement organisée, ce qui ne les empêcha pas néanmoins de traverser la Kouma à la nage et à cheval*, mais M. Rébrof, à la tète de sa petite troupe, commanda le feu avec une intrépidité qui força les assiégeants à porter ailleurs leurs attaques. Trois ou quatre assauts furent également infructueux : tous les points étaient si bien gardés, et tous les hommes faisaient si bravement leur devoir, qu'au point du jour les Circassiens se virent^ contraints abattre en retraite. Mais, furieux d'abandonner ainsi, sans gloire et sans profit, des projets qu'ils nourrissaient peut-être depuis longtemps, ils mirent, ayant de s'éloigner, le feu au village et aux forêts environnantes. Cet incendie, qui satisfaisait en partie leur désir de vengeance, leur permit de se retirer paisiblement, sans qu'on pût savoir de quel côté ils s'étaient dirigés.

Au sein de cette belle nature, de cette industrie qui revêt toutes les formes, on ne peut se croire à l'extrémité de l'Europe. Les maisons des paysans, gaies et entourées d'arbres, n'ont plus aucune ressemblance avec les tanières infectes qui forment les villages russes. Une joyeuse population d'ouvriers

remplit les ateliers et fait entendre tout le long du jour des chants et des éclats de rire, témoignages d'un contentement rempli d'insouciance.

Quant à l'accueil que l'étranger rencontre dans cette heureuse demeure, il est tel que nous ne savions en vérité comment remercier notre hôte et sa famille. Bien-être, douce société, amusements variés, liberté complète, belle nature , tous les biens se trouvaient réunis à Vladimirofka. Huit jours s'y écoulèrent pour nous avec une rapidité désespérante. M. Rebrof ne pouvait assez nous exprimer la profonde satisfaction que hii causait notre arrivée. C'était la première fois que des Français venaient visiter les bords de la Kouma, et lui demander une hospitalité qu'il est à même d'exercer si largement. Chaque jour nous consacrions deux X3u trois heures à examiner en détail les fabriques, les moulins, les filatures, les nombreuses plantations de son établissement, toutes choses qui ne cessaient d'exciter notre surprise et notre intérêt.

Comme économiste et administrateur, M. Rebrof peut être comparé aux hommes les plus éminents de l'Europe , et il a d'autant plus de mérite à s'occuper de ces questions industrielles , qu'il ne possède pas, ainsi que tant d'autres, la ressource des livres spéciaux. Ne connaissant que sa langue, fort pauvre en écrits de ce genre , il en est réduit à quelques mauvaises traductions d'ouvrages français et aile-

mands , bien iasuffisantes , s'il n'était secondé par une rare intelligence.

Ses jardins sont remplis de tous les fruits de l'Europe et de plusieurs espèces de raisins dont il tire un très-grand profit. Parmi ces derniers, je citerai celui de Schiras, qui n'a point de pépins et qui est d'une suavité. incomparable. Je ne dois pas non plus oublier son excellent vin céU de perdrix , qu'il nous servait chaque jour, au dess^t, avec une véritable satisfaction de fabricant. Rien ne flattait plus son amour-propre que de nous entendre le comparer aux meilleurs crus de France, comme nous le faisions au commencement de notre séjour, et de la meilleure foi du monde . Plus tard , notre enthousiasme se refroidit un peu , mais c'est égal ; notre hôte n'en resta pas moins persuadé que. son vin pouvait entrer en concurrence avec tout ce que la Champagne produit de meilleur!

Bientôt il fallut songer an départ, dire adieu à des amis que nous n'avions pas plus de chaîne de revoir, que tous ceux laigsés déjà derrière nous. Héla^ î une impérieuse destinée nous appelait vers les montagnes du Caucase où nous ne devions faire également qu'une rapide apparition, comme ces oiseaux voyageurs qui rasent vallées et montagnes pour courir après l'inconnu .

Certes, mon courage n'était pas épuisé, pas plus que mon désir de voir, mais en songeant à la vie

bohémienne que je venais à peine de quitter, et que j'allais reprendre de nouveau avec ses fatigues et ses privations qui m'apparaissaient à travers mille craintes sérieuses, il m'était difficile d'envisager, avec la philosophie d'auparavant, toutes les chances de dangers contre lesquelles nous aurions à lutter dans le voisinage des Circassiens, héros de mille histoires épouvantables, s'il fallait en croire ce qu*on racontait d'eux!

Je me trouvais si bien dans ce beau séjour où l'on voulait nous garder à toute force jusqu'au printemps prochain! Il fallait presque de l'héroïsme pour résister. Toutefois cette disposition nouvelle d'esprit n'ébranla pas un moment ma résolution.

Depuis longtemps notre. itinéraire était tracé, il fal-

lait le suivre sans s'inquiéter de ce qui pouvait nous advenir. D'ailleurs, en voyage, il faut être un peu fataliste et avoir confiance en sa destinée; autrement on n'aurait rien de mieux à faire que de rester au coin de son feu.

Ce fut à Vladimirofka que nous prîmes congé de notre escorte. Dorénavant la clochette de la droïka de poste devait remplacer ces cris de chameaux qui m'avaient tant effrayée dans le désert, au milieu du silence de la nuit. Une telle séparation nous affecta beaucoup plus qu'on ne pourrait le croire; mais ces bons Kalmouks, si empressés de nous être agréables, avaient été trop longtemps mêlés à notre vie , à nos

impressions, à nos habitudes , pour que leur départ ne laissât pas un véritable vide autour de nous. Le faucon, notre fidèle pourvoyeur, eut, comme on le doit penser, une très-grande part dans mes regrets ; et plus d'une fois, par la suite , je songeai à ses prouesses, envoyant passer au-dessus de ma tète des bandes d'outardes et d'oies sauvages. Retrouver, dans les steppes kalmoukes, cette chasse du moyen âge , presque perdue en Europe ; n'était-ce pas une bonne fortune inespérée pour des voyageurs réduits à la monotonie du désert? Il me semble ^oir encore l'officier cosaque, avec son bonnet circassien , sa grande lance et ses longs étriers , galoper ventre à terre pour prendre le gibier palpitant sous l'étreinte du faucon, tandis que nos hommes dressaient la tente, débarrassaient les chameaux, allumaient le feu pour la cuisine et s'abandonnaient , en fumant leur tchibouk , à la quiétude qui suit toujours une journée laborieuse.

Étrange contradiction du cœur humain! Je me surprenais à regretter cette vie kalmouke, au moment même où le séjour de Vladimirofka semblait me l'avoir fait oublier!... La civilisation a certes bien des charmes ; mais ce n'en est pas moins une chose des plus piquantes, que de coucher dans une tente de cinq pieds de longueur, au milieu d'une plaine aride; d'entendre les chameaux brouter l'herbe à quelques pas de l'endroit où repose votre

tête ; de sentir les chiens fourrer leur museau sous le feutre qui vous sépare d'eux; d'être entouré de tous côtés par des tribus à demi sauvages, auxquelles vous n'auriez à opposer, en cas d'attaque, que quelques lîiaaivaises armes et une douzaine d'hommes dont le courage est négatif. Alors il se passe d'étranges phénomènes dans le cerveau! On en vient à en douter de ^ propre identité , à se croire presque Kalmouk , et à considérer les souvenirs d'une autre existence comme appartenant au domaine des songes !

Rien ne sert plus à entretenir l'esprit *dans ce singulier état, que la facilité avec laquelle on s'habitue à tout ce qu'il a d'extraordinaire. Le vent gronde et vient vous glacer, vous ne le sentez pas ; les chiens hurlent à votre oreille , les chameaux remplissent l'air de leurs gémissements, sans que vous en tressailliez d'effroi. Je ne sais si c'est parce que l'on s'attend à tout, que l'on n'a peur de rien; mais en réfléchissant à ce que j'éprouvais dans ces circonstances, je ne puis encore m'expliquer l'indifférence avec laquelle j'envisageais alors les réalités et les probabilités, dans le cercle desquelles nous étions renfermés.

Notre départ de Vladimirofka fut aussi triste que possible. Si la saison eût été moins avancée, nous nous serions sans doute oubliés plus longtemps dans les délices de cette nouvelle Capoue, mais il

nous restait le Caucase à visiter, et le mois de septembre approchait de sa fin. Il fallait donc nous hâter de profiter des jours de soleil qui devenaient de plus en plus rares , et bientôt tout fut disposé pour le départ. Les gâteaux, les fruits et les provisions de toutes sortes , dont on bourra les poches de la brîdika, étaient une dernière preuve de l'amitié de cette excellente famille , que je n'oublierai jamais. Notre intimité avait fait tant de progrès, que. nous ne pûmes nous séparer sans chercher dans l'avenir quelque chance de nous retrouver. C'était une illusion , sans doute , mais elle servit du moins à rendre les adieux moins pénibles et moins amers !

Lés chevaux de M. Rebrof nous conduisirent jusqu'à Bourgon-Madjar, propriété appartenant au général Skaginsky. Elle est située sur la Kouma , à une trentaine de verstes de Vladimirofka, et possède, comme cette dernière, de belles forêts et*des points ' de vue admirables. Notre projet était d'abord de n'y demeurer que le temps nécessaire pour changer de chevaux; mais l'intendant qui nous attendait déjà depuis quelques jours , en avait décidé autrement , et pour lui complaire, nous dûmes perdre deux jours entiers dans sa compagnie. Cependant notre complaisance n'aurait pas été jusque-là^ s'il ne nous eût mis dans l'impossibilité absolue de faire autrement. Dès le moment où nous entrâmes chez lui, il

nous déclara, d'un air tout à fait décidé, que nous n'aurions de chevaux que le surlendemain. Nos réclamations, notre dépit, nos prières, tout fut inutile; il fallut forcément subir une tyrannie dont le motif, quoique flatteur pour nous, ne pouvait justifier l'inconvenance. La difficulté de nous comprendre sans le secours d'un drogman, ajoutait encore à notre embarras et à notre mauvaise humeur. Toute la conversation ne roula le premier jour que sur ces deux mots : mojna (vous pouvez rester), et nilza (c'est impossible). Mais à part la contrariété de sacrifier deux jours fort précieux, je dois ajouter que le temps s'écoula d'une manière fort agréable, notre hôte s'acquittant de son mieux de ses devoirs de maître de maison.

La première journée fut employée à visiter les bâtiments, les jardins, les vignes, les moulins, tout ce qui ressort de l'administration directe de l'intendant. Uh ordre parfait régnait en toutes choses, comme si l'œil du maître eût veillé constamment sur cette belle propriété. Cependant le général Skaginsky ne la visite presque jamais , se contentant d'en toucher les revenus , qui s'élèvent à environ vingt mille roubles. L'écurie est remplie de trèsbeaux chevaux de selle qui nous donnèrent l'idée de faire une longue promenade dans la forêt. Nous vîmes encore des antilopes presque apprivoisées, dont la beauté et la douceur ne sauraient se décrire.

On en rencontre parfois des troupes entières dans cette partie des steppes. Les bois qui avoisinent la Kouma contiennent aussi des chevreuils et même des sangliers. L'intendant voulait absolument organiser une grande chasse à notre intention , et pour cela ne demandait qu'un seul jour de plus; mais toutes] ses instances furent inutiles, et nous prononçâmes un nilza si significatif, qu'il fut obligé de se soumettre à ce qu'il appelait notre entêtement.

Son désir de nous garder s'explique suffisamment par la profonde solitude dans laquelle il vit. Polonais dé naissance, il a connu une autre condition que celle d'intendant , et ses goûts le prouvent. Il est poëte, musicien et bel esprit. Yoilà trois qualités singulièrement incompatibles avec ses fonctions. Mais comme il est seul et qu'aucune volonté supérieure ne vient contrôler ses instincts , il peut se livrer, un Virgile en main, à tous les charmes de la vie champêtre. Une guitare, des livres choisis, et quelques inspirations poétiques lui forment, au milieu de ses prosaïques occupations^ une existence tout intellectuelle , qui lui fait supporter plus patiemment ses fonctions subalternes.

Après avoir quitté Bourgon-Madjar , nous traversâmes l'emplacement où se trouvait jadis la célèbre Madjar dont le passé est encore un problème pour les historiens. Il n'en reste plus rien , pas même quelques briques qui puissent attester

son existence. Les Russes l'ont emportée , morceau par morceau, pour bâtir leurs villages. Nous approchâmes ensuite rapidement du Caucase ; l'Elbrouz (la montagne la plus élevée de la chaîne) nous laissa apercevoir à différentes reprises sa tête majestueuse, presque toujours perdue dans les brouillards, comme pour se dérober à tout regard profane. La tradition nous apprend que, sur son sommet, se posa la colombe échappée à l'arche de Noé , et qu'elle y cueillit ce rameau mystique qui devint plus tard, pour les chrétiens , un doux symbole de paix et d'espérance.

Aussi les peuples du Caucase ont-ils pour cette montagne une profonde vénération : chrétiens , idolâtres ou musulmans , tous la regardent comme un lieu sacré.

Quoiqu'à peine hors des steppes * nous voyagions alors dans un pays enchanté ;• des lignes indécises qui se dessinaient et se coloraient dans l'horizon, selon l'état du ciel, nous annonçaient de plus en plus distinctement les Alpes caucasiennes. Elles nous apparurent d'abord en légères fantaisies de brouillards, en vapeurs transparentes qui semblaient nager dans l'air selon le vent et les caprices de la lumière; mais peu à peu cette fantasmagorie aérienne se changea en montagnes couvertes jie forêts, en gorges profondes, en dômes couronnés de vapeurs. Nous rencontrâmes plusieurs cavaliers en costume

circassien qui, par leur beauté mâle et fière, nous donnèrent un échantillon de cette race caucasique, la plus belle de l'Europe. Leur physionomie résolue et leur équipement militaire annoncent un peuple montagnard et guerrier; aussi habile à garder les troupeaux qu'à se servir de la carabine dans l'occasion.

Alors, nos facultés avaient peine à suffire aux émotions multipliées qu'éveillait eh nous la vue d'une nature riche et vigoureuse étalant, malgré la saison avancée, une magnifique végétation et les teintes variées de ses forêts et de ses montagnes. Les perspectives déroulaient de plus en plus à nos yetix leur océan de pics, d'escarpements, de ravins, de sommets neigeux, dont nous pouvions saisir presque tous les détails. C'était beau, c'était magnifiquement beau, surtout à la pensée que tout cela représentait le Caucase!... le Caucase! nom qui évoque dans l'esprit tant de grandes pensées, tant de souvenirs historiques; auquel se rattachent les traditions les plus reculées, les croyances les plus fabuleuses; le Caucase.... d'où les historiens font descendre, dans les premiers âges du monde, les familles primitives, souches de tant de grandes nations! A lui tout ce qu'il y a de vague , .de poétique dans les époques que nous ne pouvons voir qu'à travers le voile mystérieux de l'antiquité et surtout de l'imagination.

Mais quel malheur, au milieu de cet enthousiasme

de l'esprit, de cette extase de la pensée, que d'avoir à s'occuper des soins vulgaires du voyage et de retrouver à chaque pas de nouveaux sujets de contrariété ! Parvenus à dix verstes au plus de Géorgief , nous fûmes arrêtés par la mauvaise volonté d'un écrivain qui refusa de nous donner ses chevaux, n'importe pour quel prix. Il pleuvait averse; le hameau se noyait dans la boue , c'était bien le cas de le dire : nous ne savions réellement à quel saint nous vouer. Le Cosaque et Antoine coururent chez tous les paysans pour les engager à nous louer de leurs chevaux; mais les Russes sont si paresseux qu'ils aiment mieux perdre l'occasion de gagner de l'argent que de sortir de leur bienheureuse apathie. Après quatre heures de recherches infructueuses, nos deux pourvoyeurs vinrent enfin nous rejoindre avec trois misérables rosses qu'ils avaient enlevées de force à différents paysans. Faute d'une baraque pour nous abriter, nous avions passé tout ce temps dans la voiture. L'endroit où l'on avait dételé étant éloigné de toute habitation, force nous avait été de rester en plein air, malgré la pluie furieuse qui ne cessait de tomber. Notre piètre attelage ne parvint qu'à grand'peine à nous tirer du cloaque que la pluie avait formé autour de la brichka. Un brouillard épais, qui nous permettait à peine de voir à quarante pas de distance , augmentait encore le découragement dû à

une si longue attente. Nous eûmes, jusqu'à Géorgief, la route la plus détestable qu'on puisse imaginer.. Cependant le temps finit par s'éclaircir un peu, mais l'orage avait transformé en marécages les basses plaines que nous devions traverser, et rendu le passage des ponts presque impraticable. Des pentes rapides et fort étroites, où les chevaux pouvaient à peine se retenir, nous forcèrent plus d'une fois à mettre pied à terre, au risque de laisser notre chaussure dans la boue. Les quadrupèdes avaient une allure si dolente et paraissaient tellement épuisés, que nous désespérâmes longtemps d'arriver à Géorgief ce même jour; cependant, à force de coups, le iemlchik les décida à gravir la dernière colline qui nous séparait de la ville, et nous atteignîmes, à sept heures du soir, un large plateau au bout duquel s'élevait fièrement la forteresse qui domine la route conduisant au Caucase.

On nous avait avertis que nous trouverions la foire à Géorgief, et cela nous expliqua la rencontre d'un grand nombre de cavaliers se dirigeant, comme nous, du côté de la ville. Je dois avouer, en toute humilité, que je n'étais pas parfaitement rassurée, chaque fois qu'un de ces groupes passait à côté de notre voiture. Le mauvais temps, l'obscurité, la hardiesse avec ^laquelle ces montagnards s'approchaient de nous, et la vue de leurs armes à demi cachées sous leurbourka noire, tout conspirait à

me faire craindre quelque malencontreuse aventure. Cependant nous arrivâmes sains et saufs à Géorgief.

Ceux qui n'ont pas voyagé ne sauraient comprendre la volupté que Ton éprouve lorsque, après de grandes fatigues et mille contrariétés, on se trouve installé, le soir, dans une bonne chambre, sur un large divan, assistant aux préparatifs du thé, et oubliant, dans un repos absolu, tout ce que Ton a souffert précédemment. Le corps se plonge alors -' dans une béatitude toute matérielle qui l'emporte ç sur les plus grandes jouissances de Tesprit. On est i heureux d'aspirer la vapeur odorante sortant du ^> sémawar ; d'observer les apprêts du souper et du coucher, et surtout d'avoir en perspective quelques heures de délicieuse paresse avant le moment où il faudra se remettre en route. * ■

Tandis que nous savourions ainsi les douceurs du repos, la clochette d'un péréclatnoy retentit tout à coup dans la cour, annonçant un nouvel arrivant. Mais nous nous inquiétâmes peu de cet incident, ayant pris la précaution, pour être plus à l'aise, de retenir pour nous seuls la chambre destinée aux voyageurs. En courant le monde, on devient malgré soi égoïste, surtout en Russie où l'on a si peu l'occasion d'être satisfait des choses et des hommes. Nous ne nous laissâmes donc nullement attendrir par lest* nlements de plus en plus bruyants de cette do-

chette réclamant ua gîte au nom du pèlerin attardé. Au bout de quelques minutes, une vive dispute parut s'engager à notre porte ; nous reconnûmes , au milieu du bruit, la voix d'Antoine qui refusait avec beaucoup de résolution l'entrée de notre sanctuaire. Quant au maître de poste, son rôle semblait tout à fait négatif : il se bornait à dire de temps en temps, du ton le plus humble : 'Né mojna polkovnick (cela ne se peut pas, colonel). Un déluge de dourakj et quelques coups de poing distribués de côté et d'autre, mirent fin à la discussion; la porte s'ouvrit violemment, çt nous- vîmes un grand individu, le nez enfoncé dans son manteau, avancer la tète d'un air furieux, faire quelques pas dans la chambre, puis s'arrêter subitement, saluer de mauvaise grâce et s'enfuir lestement, sans même essayer de profiter de sa victoire. Antoine, tout étonné d'une aussi brusque retraite, s'empressa de refermer la porte qu'il avait si bravement défendue, après quoi il ûous raconta que cet officier, sans vouloir écouter la moindre explication, avait menacé, si on le poussait à bout, de nous faire jeter dans la rue pour prendre notre place. Cela ne nous surprit pas le moins du monde, car, en Russie, c'est chose habituelle qu'un colonel agisse ainsi à l'égard de ses inférieurs ; et celui-ci ignorant que nous fussions étrangers, s'était montré fidèle aux manières cavalières en usage dans son pays ; mais

il avait été quelque peu déconcerté en reconnaissant en nous autre chose que des pometchiks de village, aussi ses prétentions avaient-elles abouti au dénoûment comique que j'ai rapporté. Nous nous amusâmes infiniment de sa déconfiture, le laissant, grâce à sa rodomontade, chercher, sans pitié, un gîte ailleurs. Il remonta donc sur son péréclatnoy et s'éloigna fort en colère, maudissant sans doute du fond du cœur cette sotte aventure.

Une demi-heure ne s'était pas écoulée depuis son départ , qu'une autre voiture déposa dans la cour un second officier qui , beaucoup plus modeste dans ses prétentions, se contenta d'une mauvaise cuisine, séparée seulement de notre chambre par une légère cloison. A peine son installation achevée, le silence fut interrompu de nouveau par de bruyants coups de fouet plus que^ suffisants pour mettre le pauvre maître de poste dans tous les états. Pensant qu'il n'y avait aucune raison pour que cela ne durât pas toute la nuit , nous ne daignâmes même pas faire attention à ce nouvel incident; mais aussitôt des mots français, coupés d'éclats de rire, frappèrent nos oreilles et excitèrent vivement notre curiosité. On narrait tout simplement, et de la manière la plus plaisante, ce qui. venait de se passer, récit assaisonné de mille réflexions railleuses sur la manié qu'ont les femmes de voyager et d'encombrer tous les hôtels. Ces boutades, comme bien on le pense,

nous firent reconnaître immédiatement, dans l'orateur, le héros même de Taventure. En forme de péroraison, il raconta qu'ayant vainement couru les rues de Géorgief et frappé à toutes les portes, il n'avait eii d'autre parti à prendre que de revenir à cette maudite station, au risque de coucher dans l'écurie; mais qu'instruit alors de l'arrivée d'un camarade et de -son installation dans une cuisine, il s'était décidé à solliciter de lui la faveur de partager son taudis. Notez que toutes ces explications étaient données en français pour nous empêcher de les comprendre : c'était vraiment piquant : l'entretien devint bientôt si confidentiel que nous dûmes, à notre tour, élever la voix pour engager nos voisins à revenir à leur langue maternelle. Pendant toute la nuit ils ne firent que fumer, boire du thé et se conter des histoires.

Le lendemain, ayant appris par le maître de poste que nous étions Français, ils le chargèrent de nous demander, en leur nom, la permission de venir s'excuser, du 'dérangement qu'ils nous avaient causé la veille. 11 nous fut facile de reconnaître en eux des hommes habitués à la bonne société. Nous rîmes beaucoup ensemble de notre rencontre imprévue aux confins de l'Europe et des circonstances plaisantes qui l'avaient précédée.

Nous quittâmes en même temps qu'eux la station, après un déjeuner pris en commun. Chacun de ces

24a VOYAGE DANS LES STEPPES

aimables étourdis monta dans son péréclatnoy, l'un pour prendre la route de la Perse, et l'autre pour se diriger vers le nord, Ouant à nous, ayant l'intention de passer quelques jours à Géorgief, afin de laisser un peu sécher la route, nous acceptâmes la proposition que nous fit le commandant général de la forteresse, d'aller loger chez lui. La boue était tellement profonde dans la cour de la station de poste, qu'il nou3 fallut , pour atteindre la calèche mise à notre disposition, passer sur un pont de planches construit exprès pour nous. Les palefreniers se voyaient obligés d'aller à cheval d'un point de la cour à un autre, ainsi que tous ceu}ç qui avaient affaire dans la maison. En traversant la rue, nous aperçûmes un malheureux paysan embourbé jusqu'à la ceinture, faisant des efforts désespérés pour tirer de là sa voiture et ses bœufs. Cela nous rappela une diarge assez spirituelle de M. Taïtbout de Marigni, sur la boue d'Odessa. Dans un petit cadre , il avait représenté une rue de cette ville telle qu'on en voyait,' il y a une trentaine d'années, encombrée de drochkys, de voitures et de cavaliers à moitié renversés dans la fange. Sur le premier plan, un homme, enfoncé jusqu'aux épaules dans ce cloaque, semblait prendre en pitié ses compagnons d'infortune dont les efforts n'aboutissaient qu'à rendre leur situation plus critique. La tète haute , le corps immobile , la main étendue en avant, tout dans sa pose et sa physio-

nomie, expliquait les mots écrits au bas du dessin : Je nie fixe ici.

. Nous CrouvAmes, dans le général qui nous a^ait oflfert avec tant de courtoisie l'hospitalité, un grand admirateur de notre pays, ayant le niérite, si rare chez les Russes, d'énoncer franchement ses opinions. Fait prisonnier à la bataille d'Eylau, il avait passé plusieurs années en Lorraine, et avait puisé dans ce long séjour au milieu de nous, son vif enthousiasme pour la France.

ir nous donna maints renseignemaits sur les tri bus du Caucase, portant l'obligeance jusqu'à faire venir chez lui un grand nombre de Kabardiens, que la foire avait attirés à (îéorgief. Parmi les chefs reçus à sa table , nous en remarquâmes un dont la figure belle et sévère et l'air un peu farouche excitèrent assez vivement notre curiosité. Le génâ*al s'en aperçut et prévint notre désir, en nous racontant tout ce qu'il savait sur Thistoire de ce montagnard. Je le laisserai parler lui-même, pour changer le moins possible le caractère de son récit

« Il y a deux ans à peu près, j'avais reçu l'ordre de faire une tournée parmi les tribus soumises du Caucase , et ma mission touchait presque à sa fin , ' lorsque, en arrivant un soir en vue d'un aoule situé sur une montagne dont vous pouvez apercevoir d'ici le sommet , je remarquai qu'une grande agitation régnait dans tout le village. Suivi d'un détachement

de Cosaques, j'avais peu de motifs d'inquiétude, même en cas de révolte. Cependant je ne crus pas inutile de prendre quelques précautions, et je convins, avec le chef du détachement, de la conduite à tenir si nous étions attaqués. L'esprit en repos de ce côté, je précédai de quelques centaines de pas ma petite troupe, et jouant le rôle d'éclaireur, je m'approchai à pas de loup d'un endroit où se trouvait rassemblée toute la population. Grâce autant à if^^^;^ l'obscurité qu'à la bourkaqui m'enveloppait, personne ne prit garde à moi, et je pus tranquillement faire mes observations.

« Lorsque mes regards furent un peu familiarisés avec les lieux, je m'aperçus que le gros de la foule entourait les débris d'une maison paraissant avoir été tout récemment la proie des flammes. La fumée noire et les étincelles qui en sortaientencore, jetaient sur ces ruines quelque chose de menaçant et de lugubre, en harmonie avec l'état du ciel plein de menaces. Sans rien savoir de ce qui venait de s'accomplir, je ne doutai pas que cet incendie ne se rattachât à quelque scène de violence et même de meurtre ; car je connaissais de longue date ces montagnards dont 'les passions violentes ne trouvent que trop d'aliments dans la fausse position où ils sont placés, tant vis-à-vis des Russes, qu'ils détestent tout en subissant leur pouvoir, qu'à l'égard des tribus libres , qui ne peuvent leur pardonner leur soumis-

mission forcée. En examinant avec plus d'attention les groupes formés autour de la maison, je remarquai, couché à terre, la figure couverte de son manteau , un Kabardien que chacun regardait avec un sentiment de pitié et de respect. De plus*en plus intrigué, etne voyant aucune imprudence à me faire connaître*, j'allais adressjBr quelques questions à l'un de mes voisins, lorsqu'un bruit de chevaux vint faire tout à coup diversion aux pensées de la foule. C'était mon détachement dont l'inquiétude pour moi avait accéléré la marche. Tous les montagnards entourèrent aussitôt mes soldats ,'mais sans aucune des manifestations hostiles qui nous avaient accueillis dans les autres aoules. Une puissante préoccupation semblait dominer tous les esprits , et leur faire même oublier le sentiment de haine qu'inspire à ces populations la vue seule d'un Cosaque.

« Une fois reconnu, je donnai les ordres nécessaires pour faire camper ma petite troupe, puis, quand tout fut disposé pour passer tranquillement la nuit, je m'acheminai de nouveau vers le lieu où ma curiosité avait été si vivement excitée. Je retrouvai le montagnard , toujours étendu sur le sol, ressemblant à un cadavre, sous la bouiii noire qui le recouvrait. Quelques femmes se tenaient accroupies autour de lui. L'uije d'elles, fort jeune. et moins affectée que les autres, satisfit enfin mon impatience,

et son récit me fut bientôt confirmé par la population entière du village.

« L'individu, gisant devant sa maison incendiée, était le chef de Taoule , et appartenait à une famille princière qui vivait dans Tindépendance au milieu de ses montagnes. A Tâge de vingt ans, cet homme avait ew le malheur de devenir le rival de son frère aîné, et pour posséder la femme de son choix, n'avait trouvé qu'un moyen, celui de l'enlever et de venir se mettre sous la protection de la Russie* Get acte , le plus infâme dont un montagnard puisse se rendre coupable, lorsqu'il le fait librement, resta longtemps impuni au milieu des guerres engagées entre la Russie et les tribus du Caucase. Pendant plus de quinze ans , le transfuge vécut tranquille sans qu'aucun indice pût lui faire supposer que son frère s'occupât encore de lui. Sa femme était morte au bout de quelques années, le laissant père d'une fille qui devint si belle en grandissant , que toute la tribu lui donna le nom de Rose de la montagne.

« Maintenant , expliquons la cause de la catastrophe en question. La veille du Jour où j'arrivai dans l'aoule , quatre naontagnards libres s'y étaient présentés en amis, pour annoncer au chef que son frère étant mort, il pouvait retourner dans ses montagnes , sans avoir à craindre aucun danger. Les étrangers passèrent la nuit sous son toit et firent mille tentatives pour le décider à les suivre. Le len-

demain, n'ayant pu vaincre son obstination, ils mirent le feu à sa maison , le frappèrent de plusieurs coups de poignard, et, s'emparant de sa fille , partirent au grand galop, avant que le trouble occasionné par leur double attentat permît.de songer à les poursuivre. D'ailleurs la plupart des habitants étaient alors aux champs : lorsque je survins, à la tombée de la nuit , toute chance d'atteindre les meurtriers était perdue.

« Inutile de vous dire, n'est-ce pas, que cette victime de la vengeance d'un frère était le naéme Kabardien qui vous a intéressés. Bien qu'on m'assurât qu'il était mort, je le fis transporter dans une maison où les soins les plus empressés lui furent prodigués. Au bout d'une heure, il ouvrit les yeux, et son état finit par offrir quelque espoir. Notre connaissance, commencée d'une manière si dramatique, devint bientôt aussi intime que peut l'être la liaison d'un général russe et d'un chef montagnard.

« Mais, pendant longtemps, toute mon influence sur l'esprit de ce malheureux père fut impuissante à combattre le désespoir et la soif de vengeance où l'avait jeté l'enlèvement de sa fille. A la tête des hommes les plus déterminés de son aoule et de quelques Cosaquçs, il essaya de pénétrer, à différentes reprises, dans les montagnes où vivaient les siens ; tentatives qui n'eurent d'autre résultat que des combats acharnés et de cruelles représailles. Une qua-

trième attaque était encore projetée , lorsqu'il y a deux mois à peine, nous apprîmes par un espion, que la belle Rose de la montagne avait été expédiée à Trébizonde , pour aller de là faire l'ornement de quelque harem de Constantinople.

« Depuis ce temps, l'humeur sauvage du Kabardien s'est sensiblement adoucie ; l'idée que sa fille n'est plus dans ces montagnes détestées, est comme un baume pour ses blessures morales. Il a fini par se rapprocher des officiers de la garnison auxquels son histoire avait inspiré un vif intérêt. A sa requête, j'ai sollicité pour lui un grade dans la garde de Sa Majesté l'empereur Nicolas, et j'espère que bientôt il s'éloignera de ces lieux, qui lui retracent de si terribles souvenirs. »

Ce récit, fait en excellent français, jeta sur lé chef circassien un nouveau prestige. Sa belle figure, son courage , ses malheurs , tous les événements de sa vie si remplis de poésie et de passion, le posèrent devant nous comme un v^itable héros de roman.

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