‹ Voyage dans les steppes de la mer Caspienne et dans la Russie méridionaleChapitre 18 sur 26 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Départ de Géorgief. — Vallée de la Pod-Kouma. — - Piatigorsk. Le pavillon d'Éole. — Un charmant docteur. — Postes de surveillance entre Piatigorsk et Kislovodsk. — Paysages. — Détails sur la vie des eaux du Caucase.

C'est à Géorgief, ancience capitale du gouvernement du Caucase, c^ue nous dîmes définitivement adieu aux steppes de la Kouma , à leurs chameaux et à leurs tribus nomades, pour prendre possession d'une autre nature dont la beauté remarquable et les sites pittoresques devaient amplement nous dédommager de la monotonie à laquelle nos yeux n'avaient été que trop longtemps habitués dans les déserts de la mer Caspienne.

A notre départ de Géorgief, un temps lourd, gris, humide, avait remplacé le soleil éclatant qui nous avait favorisés pendant quejques jours. La teinte

sinistre du ciel et les nuages pesants qui rasaient la surface du sol , exerçaient sur nous une influence morbide à laquelle nous opposions en vain la pensée

• que chaque pas nous rapprochait de ce Caucase, objet depuis si longtemps de notre préoccupation continuelle. C'était à peine si les brouillards qui couronnaient quelques mamelons isolés, nous laissaient deviner la grande chaîne des Alpes , dont la ligne noire se perdait au fond d'un horizon brumeux. Une immense plaine, noyée dans les vapeurs, s'étendait devant nous, n'offrant à nos yeux que de grandes flaques d'eau et des effets d'optique qui déroutaient tous nos calculs.

De Géorgief à Piatigorsk, principal établissement des eaux, la route parcourt, pendant plus de trois heures, cette plaine désolée où lô regard ne trouve à se reposer que sur quelques cimes de forme conique, surgissant çà et là du sol, et interrompant à pdne la triste uniformité des alentours. L'épaisseur d^, l'atmosphère était tellement intense que , par moment, nous pouvions à peine distinguer la tête des chevaux, ce qui, joint au froid glacial dont nous étions pénétrés, rendait notre situation peu séduisante. Aussi , l'ennui nous gagnait-il insensi-

. blement, et plus que l'ennui; une apathie pleine de malaise qui nous avait été jusqu'alors étrangère. Ce ciel sombre, sans aucune éclaircie pour en adoucir la sévérité , cette plaine immense, que ren-

dait encore plus triste une absence totale de vie, et par-dessus tout peut-être, Tidée que d'un instant à Tautre nous pouvions renccmtrer les terribles Circassiens, étaient plus que suffisants pour nous démoraliser complètement. . -

Les deux Cosaques que le général commandant de Géorgief nous avait donnés pour escorte, tout préoccupés qu'ils étaient eux-mêmes des dangers de la route, me semblaient peu propres à calmer nos craintes; mais ce fut surtout lorsque la route quitta définitivement la plaine pour côtoyer le flanc d'une vallée profonde , au fond de laquelle mugissaient les eaux de la Pod-Kouma , que leur physionomie trahit une véritable anxiété. Ils ne cessaient de regarder de côté et d'autre , comme s'ils eussent redouté partout une embuscade. Bientôt ils s'arrêtèrent et appelèrent notre drogman, pour lui montrer un endroit dont leurs yeux semblaient ne pouvoir se détacher. L'un d'eux se mit à parler avec volubilité; à ses gestes expressifs, nous ne pûmes douter qu'il ne racontât quelque ^'histoire tragique arrivée dans le lieu même. En effet , Antoine* nous apprit qu'au point même où nous nous trouvions, une jeune dame polonaise avait été assaillie, Tannée précédente, par plusieurs montagnards embusqués dans le lit du torrent. Cette dame se rendait aux eaux de Kislovodsk, accompagnée d'une escorte et de deux ou trois dômes-

tiques. Sa suite fut en partie massacrée, sa voiture pillée , et elle-même disparut sans que les recherches les plus actives aient pu jeter aucun jour sur son sort. Un des Cosaques , échappé par miracle au feu des Circassiens, partit ventre à terre pour Gëorgief, et revint peu d'heures après sur le théâtre de la catastrophe, suivi d'un détachement de cavalerie. La voiture, complètement brisée, était dégarnie de tous ses coffrés; plusieurs cadavres, horriblement mutilés et dépouillés de leurs armes , gisaient à terre ; mais, ni le corps de la jeune dame, ni celui de sa femme de chambre ne purent être retrouvés. Il est à supposer que les Circassiens les emmenèrent dans leur aoule, comme le trophée le plus précieux de leur sanglante expédition.

Le récit de cette aventure , aussi sinistre que récente, fait dans l'endroit même où elle avait eu lieu, fit passer en moi un petit frisson bien voisin de la peur, pourquoi n'en conviendrais-je pas ? Je voyais des brigands partout, jusque dans la figure pacifique des Cosaques. Qu'on juge donc de ma terreur, lorsque la brume; s'éclaircissant tout à coup, nous permit de distinguer, à cent pas de la route, un groupe de cavaliers, bien propre à réaliser lés fantômes de mon imagination. Le doute n'était pas permis. Les hommes armés qui s'avançaient lentement étaient biçn ces montagnards redoutables,

héros de tant d'aventures tragiques. Le cri d'effroi que je laissai échapper à leur vue fut heureusement entendu d'un de nos Cosaques , qui s'empressa de venir me rassurer , en m' apprenant que ces montagnards appartenaient à une tribu alliée ^de la Russie. Néanmoins , malgré la conviction qu'ils ne pouvaient nous être hostiles, je ne les vis pas défiler devant nous avec un sang-froid parfait, quoique la troupe se composât tout au plus de cinq ou six cavaliers ; mais elle avait dans son ensemble quelque chose de menaçant, d'agressif, puis-je dire. Jamais je n'oublierai le regard de colère que jetait chaque cavalier sur nos Cosaques , en passant à côté d'eux. Du reste , ce fut la seule manifestation qu'ils se permirent , pour exprimer la haine qu'ils gardent au fond du cœur pour tout ce qui leur rappelle la Russie. Sous la bourka noire qui les recouvrait à moitié , on voyait briller leurs pistolets et leurs poignards damasquinés. Au moment de disparaître à nos yeux» ils se dessinèrent en plein sur le sommet d'une colline. Leur étrange aspect , leur tournure belliqueuse et leurs coursiers vigoureux, empruntaient au brouillard quelque chose de fantastique, qui me fit songer involontairement aux guerriers du Nord, chantés par Ossian.

Mais laissons de côté nos impressions personnelles, pour convenir que les Circassiens sont les hommes les plus fiers et les plus beaux qu'il soit

possible d'imaginer. A la perfection des formes, à la grâce des mouvements , ils unissent la force du guerrier et l'agilité merveilleuse du montagnard. Habitué dès son enfance aux exercices violents , à vivre aussi libre que l'aigle de ses montagnes, et à détester tout ce qui peut porter atteinte à son indépendance , le Tcherkesse représente noblement au fond du Caucase les dernières traces de l'esprit chevaleresque et belliqueux qui jeta tant d'éclat sur les peuples du moyen âge. C'est à cheval surtout qu'il faut le voir avec son pittoresque costume, sa souplesse et ses évolutions brillantes, pour juger combien cette race caucasienne est supérieure ^ pour la beauté physique , à toutes les autres.

La contrée, jusqu'alors si monotone, se revêtit d'un 'tout nouveau caractère, dès que nous eûmes laissé les Tcherkesses derrière nous. A la vaste plaine que la route avait d'abord parcourue si librement , succéda une rampe bordée d'un côté par le lit profond de la Pod-Kouma, et de l'autre , par des montagnes aux escarpements abrupts qui rendaient notre marche de plus en plus difficile et périlleuse. Mais combien cet inconvénient était racheté par l'aspect grandiose des sites qui nous environnaient! A notre gauche, à une profondeur de plus de quatrevingts mètres, roulaient les flots rapides de la Pod- Kouma, charriant une immense quantité de gravier, de débris de rochers et d'arbres minés par

l'action incessante des eaux ; la montagne des Serpents , couverte de forêts impénétrables et affectant la forme d'un pain de sucre, s'élevait , sombre et isolée , à quelques Verstes du point où nous étions; tandis querdans l'éloignement, la grande chaîne du Caucase, se dessinant insensiblement à nos yeux, nous montrait ses neiges éternelles , ses pics et ses brouillards que commençaient à colorer quelques rayons d'un soleil couchant. A notre droite, la chaîne secondaire qui suivait parallèlement la vallée étroite du torrent, s- élevant par degrés, nous permit bientôt d'apercevoir le majestueux Bechtau, dressant ses cinq pointes colossales au-dessus des collines environnantes. C'était un beau et grand spectacle. La nature semble avoir choisi le Caucase pour y étaler toute sa puissance et sa majesté : elle n'a rien oublié pour faire de cette' contrée l'une des plus pittoresques du monde. Plusieurs écrivains ont déjà fait connaître la richesse de son sol, l'immense .variété de ses fleurs et de ses' plantés , la plupart inconnues ailleurs; I51 vertu médicinale de ses eaux, la beauté de son clirhat , mais il faudra bien des années en.core pour qu'il soit possible de l'étudier avec soin et de pénétrer dans ses hautes vallées, sur ses larges plateaux habités par tant de nations belliqueuses qui les rendent inabordables aux Européens.

La lutte établie entre les montagnards du Cau-

case et la hussie , lutte opiniâtre , acharnée , tenant depuis si longtemps l'Europe attentive, jetait sur ces montagnes Tattrait indéfinissable qui s'attache toujours à l'actualité , cette enchanteresse dont le pouvoir sait rendre prestigieuses jusqu'aux choses les plus ordinaires de la vie. Mais là son rôle était glorieux, car elle évoquait devant nous tout ce qu'il y a de noble et de grand dans l'histoire d'un peuple. La vue de ces hauts sommets , de ces aiguilles se perdant dans les nuages , de ces monts revêtus d'immenses forêts; remplissait notre cœur . d'enthousiasme et d'admiration pour les Tcherkesses, qui ont fait de chaque pic un rempart de liberté et de patriotisme. Envisagés sous ce point de vue , loin de s'offrir à notre pensée comme d'audacieux brigands, ils nous apparaissaient comme d'intrépides et héroïques martyrs, prêts à mourir plutôt que de permettre à l'étranger de souiller leurs montagnes.

Pendant plus d'une demi-heure, nous gravîmes assez péniblement une rampe étroite et rapide, sans qu'aucun signe nous annonçât Piatigorsk. Nul être vivant, nulle cabane ne se montrait à nos yeux. A peine la solitude était-elle troublée par quelques va^wtours de la plus grande espèce , passant silencieusement au-dessus de nos têtes. Mais le point culminant de la route atteint , nos regards purent embrasser à la fois la vallée, Piatigorsk , les villas

disséminées sur les hauteurs, tous les détails d'un délicieux paysage jeté comme par hasard , au milieu des scènes sauvages et grandioses des Alpes caucasiennes.

De là, nous n'eûmes plus qu'à descendre une pente d'une verste environ , pour atteindre les premières maisons de Piatigorsk, Ce n'est que depuis une dizaine d'années qu'on peut, sans courir de grands risques , aller en voiture aux eau3f. Avant cette époque les Circassiens d'une part , et de l'autre le mauvais état des chemins, faisaient de ce voyage une entreprise périlleuse sous tous les rapports. Maintenant , grâce à quelques travaux d'art et au grand nombre de postes de surveillance établis sur toute la ligne, les eaux du Caucase sont fréquentées annuellement par plus de quinze cents personnes, qui viennent de toutes parts de l'empire y chercher le plaisir ou la santé. Les catastrophes sont des plus •rares; depuis celle que j'ai rapportée, aucun événement de ce genre n'est venu effrayer le pays.

A notre arrivée à Piatigorsk , nous descendîmes chez le docteur en chef des eaux , pour qui nous avions des lettres de recommandation , et qui nous reçut de la manière la plus aimable et la plus empressée. Dès le lendemain , malgré ses nombreuses occupations , ses soixante-cinq ans et un brouillard très-épais, il voulut à toute force nous servir de cicérone pour nous accompagner sur les montagnes,

complaisance d'autant plus méritoire, qu'une pluie* fine et des sentiers glissants devaient rendre une telle ascension fort peu attrayante pour quiconque n'était pas stimulé par la curiosité. Je dirai, en passant, que nous eûmes un temps affreux pendant notre séjour aux eaux. Par une dérision du sort, les montagnes que nous étio^ venus chercher de si loin, au sein tiesquelle| nous nous trouvions, res^ taient invisibles à nos yeux , comme ces divinités^ qu'un voile impénétrable dérobe aux regards avides de la foule. C'est à peine si de nos croisées nous pouvions apercevoir la base du BeChtau , dont deux verstes au plus nous séparaient.

Notre première visite fut pour la source d'Alexandra, qui porte le nom de l'impératrice : ses eaux sulfureuses ont une chaleur de plus de trentehuit degrés Réaumur. Un vaste établissement où Ton arrive 'par un escalier construit dans le roc, offre aux baigneurs toutes les facilités nécessaires * à leur traitement. Beaucoup d'autres sources thermales sont répandues sur la plupart des hauteurs qui entourent Piatigorsk. Les travaux qu'on a dû exécuter pour en rendre l'accès facile, font honneiu* à la sollicitude du gouvernement russe. Sur des rochers qui paraissent inaccessibles, le regard découvre des constructions élégantes , des sentiers se croisant en tous sens, des terrasses et des plantations d'arbres , dont la présence dans ces lieux

sauvages ferait croire à un caprice de fée. On a construit, sur un des pics les plus élevés, un monument octogone, surmonté d'une jolie coupole azur; les colonnes qui le soutiennent sont entourées à leur base d'une élégante balustrade. L'intérieur de l'édifice, ouvert à tous les vents, contient une harpe éolienne, qui prolonge ses sons mélancoliques jusqu'au fond, de la vallée , après s'être mêlés à tous les échos dés montagnes voisines. C'est au docteur Conrad, notre hôte, qu'on doit cette gracieuse idée. Passionné pour la musique, en véritable enfant de la Germanie, il a compris tout ce que ces sons aériens, venant comme du ciel , pouvaient avoir d'heureuse influence sur le moral de ses malades. Ce petit temple, surnommé le pavillon d'Éole, entouré d'arbres, de vignes sauvages, de fleurs, doit être l'endroit favori de ceux qui aiment rêver, et contempler dans la solitude les scènes sublinies de la nature. De sa terrasse , la vue est d'une beauté incomparable ; mais pour en juger, il aurait fallu que nous fussions un peu mieux favorisés par le temps. Néanmoins notre bon docteur, par sa description colorée, poétique , suppléa à ce que nous ne pouvions voir , et nous consola en quelque sorte de notre mésaventure. Il faut aussi convenir que les cimes coiffées de vapeurs, et les forêts noyées dans les nuages , avec leurs vagues et fantastiques silhouettes, avaient

quelque chose d'assez étrange pour que notre ascension ne fût pas complètement inutile.

Plusieurs grottes naturelles et artificielles disséminées sur la montagne , servent de lieu de refuge dans les grandes chaleurs. Au dire du docteur, rien n*est plus amusant que d'aller s'y asseoir à l'heure des bains. Tous les sentiers se couvrent alors de jolies baigneuses et d'élégants buveurs d'eau , offrant aux yeux de l'observateur les types les plus variés , depuis les traits du prince tatar de la Crimée jusqu'à ceux de la belle Géorgienne de Tiflis. En Russie , la société possède un rare avantage , celui de ne pas présenter la fatigante monotonie qui vous poursuit dans presque toutes les contrées de l'Europe. A Saint-Pétersbourg cpmme à Kief, comme à Moscou , comme à Odessa ; dans les salons d'un gouverneur comme dans un établissement public , on a le plaisir de passer en revue des gens de tous les pays, et de faire dans une seule soirée une étude de races et de physionomies , aussi complète qu'originale.

Le plus beau quartier de Piatigorsk , occupant le fond de la vallée, présente deux lignes d'élégantes habitations s'appuyant sur le roc vif, et faisant face à une promenade ornée de beaux arbres et de canapés. La population ordinaire de la ville se borne aux employés du gouvernement, à la garnison, à quelques malades incurables qui y passent toute l'année.

Les bâtiments de la couronne sont assez nombreux ; outre les établissements de bains qui rentrent dans son domaine, on compte encore une église grecque, un immense hôtel pour les étrangers, une salle de concert, une maison de charité, un hôpital pour les officiers blessés revenant du Caucase, une caserne de défense, etc.

Au résumé, Piatigorsk est moins une ville qu'une réunion de délicieuses malsons de campagne habitées pendant quelques mois par une aristocratie riche et puissante. Tout y est coquet, tout y. porte le cachet de luxe , que les Russes nobles aiment à mettre en toutes choses. Là, rien ne vient attrister les yeux, ni resserrer le cœur; point de classe pauvre, point de métiers pénibles, point de cabanes, partant point de misère. C'est un lieu fortuné qui ne doit offrir aux dames et aux princes, aux courtisans et aux généraux de l'empire, que des images riantes, choisies dans tout ce que la nature et l'art ont de plus séduisant. Comment les eaux du Caucase ne seraientelles pas souveraines avec tant d'éléments de succès? Comment les personnes atteintes d'affections de poitrine, de maladies nerveuses et de peines du cœur, ne renaîtraient-elles pas à la santé en respirant l'air vivifiant des montagnes, en s'enivrant des notes mystérieuses de la harpe éolienne,»en dansant chaque soir et en prenant des douches?... Aussi que de guérisons merveilleuses n'a-t-on pas à citer chaque

année! Le docteur, en homme d'esprit, se méfiant sans doute de Tefficacité des eaux, a pour sa part contribué largement à faire de Piatigorsk un véritable paradis terrestre. Mais il faut reconnaître qu'il a été parfaitement compris et secondé par l'empereur, toujours disposé à mettre de la magnificence dans les choses les plus superficielles. Ici le raffinement est poussé si loin , que les belles dames . de Moscou et de Saint-Pétersbourg, fort indolentes d'habitude, peuvent se rendre aux diverses . sources sans sortir de leur voitures, traînées par de fringants attelages; et pourtant les sources sont presque toutes à quelques centaines de mètres audessus de la vallée! Que de corvées, que de peines, que de misères représentent ces chemins si commodes! Il n'y a vraiment que le gouvernement russe capable de faire de telles galanteries!

Maintenant, je dois dire quelques mots de Texcellent docteur chez qui nous trouvâmes un si cordial accueil. Notre bonheur habituel, auquel nous devions déjà tant de charmantes relations , nous accompagna à Piatigorsk en nous rendant les hôtes du docteur Conrad , qui joue aux eaux du Caucase le rôle d'un petit souverain. Bavarois de naissance, il .se trouvait attaché à la direction de ces eaux depuis une vingtaine d'années. Plein de zèle , de taT lents et de dévouement pour l'humanité souffrante, il finit par s'attirer l'attention de l'empereur qui,

dans différentes occasions, lui donna des preuves de sa haute estime.

A Tépoque où nous le connûmes, c'était un homme de soixante ans environ, portant une de ces physionomies pleines de finesse et de bonté, dont le type , presque perdu , nous rappela les médecins de la vieille école. Habit noir, large tabatière à la main, jabot bien plissé, col de chemise montant jusqu'aux oreilles, regard observateur, figure de parchemin et quelque peu de surdité; tels étaient ses traits distinctifs. Je ne pouvais m'empêcher, en le voyant, de le comparer à ces anciens portraits de récole flamande, qui unissent à la perfection des détails tant de vie, de couleur et de naïveté! A notre grande surprise, vu son âge, son infirmité et son genre d'occupation, nous trouvâmes en lui un pianiste passionné, consacrant à son art chéri tous les instants dont il pouvait disposer. Familier avec les compositeurs anciens et modernes, il puisait dans leurs œuvi*es comme on puise à même d'un vase plein de pierres précieuses, passant des adagios les plus mélancoliques aux variations les plus vives, de même qu'aux ouvertures les plus grandioses, tout comme s'il avait eu sous les yeux les partitions de Beethoven ou de Mozart. Favorisé d'une mémoire prodigieuse, il interprétait les grands maîtres sans avoir besoin de musique sous les yeux.

Que de soirées charmantes nous avons passées à

l'entendre exécuter, tantôt quelque fiigue de Sébas-* tien Bach, tantôt quelque improrisation triste ou joyeuse, selon la fantaisie du moment, unissant à la mélancolie germanique, tout le brio italien.

On conçoit quel charme devait avoir pour des oreilles si longtemps condamnées aux cris des chameaux du désert, de semblables soirées ! C'était une source de délicieuses sensations , retrouvée tout à coup dans un coin du Caucase, à laquelle nous nous abreuvions avec une volupté inexprimable. Aussi conserverai-je un éternel souvenir de ce bon docteur pour tout le plaisir qu'il nous a causé.

Du reste, j'ai rarement rencontré de nature plus sympathique que la sienne. A l'âge où tant d'hommes sont blasés, grognons, désabusés de tout, il aime la poésie, la musique, la nature, comme s'il n'avait que vingt ans. Le soir de sa vie est plus radieux que bien des jeunes existences. Ses salons sont remplis de tableaux , d'albums , de portraits , qui lui ont été laissés en grande partie par ses nombreux malades , et qu'il conserve avec un soin religieux.

Quoique la saison des eaux fût passée lors de notre arrivée, il avait encore chez lui quelques pensionnaires qui donnaient beaucoup d'agrément à nos réunions du soir. Parmi ceux-ci, se trouvait un jeune officier russe , arrivé depuis peu d'une excursion contre les Circassiens. Deux blessures ^ssez

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graves le forçaient à demeurer tout l'hiver à Piatigorsk. Ce qu'il nous raconta de la campagne qu'il venait de faire, et des terribles épisodes dont il avait été témoin , nous fit pjus d'une fois frissonner. Les Russes payèrent cher la prise de quelques villages incendiés. La moitié des leurs resta sur place avec une perte de plus de cent vingt officiers. Un des amis du blessé recueillit une charmante petite fille circassienne ayant eu sa mère tuée sous ses yeux. Vivement ému de l'horrible position de cette enfant, restant orpheline sur un champ de bataille, l'officier la mit en croupe sur son cheval, et regagna le camp avec cette prise d'un nouveau genre. A son arrivée à Piatigorsk , il s'empressa de placer sa protégée dans une pension tenue par des dames françaises. Nous allâmes la voir, et revînmes enthousiasmés de sa beauté, qui promettait de soutenir la réputation des femmes de son pays.

Le temps , complice peut-être de nos secrets désirs, mit pendant une huitaine de jours obstacle à toute longue course : réellement nous avions besoin de cette relâche dans nos habitudes nomades. Ces huit jours se passèrent dans un repos et une douce intimité qui nous rappelaient le séjour de

Vladimirofka. Mais le soleil , auquel nous ne songions plus le moins du monde, fit un beau matin irruption à travers les brouillards , et nous rendit un peu malgré nous à nos excursions aventureuses.

Dès le lendemain nous partîmes pour Kislovodsk , situé dans Tintérieur des montagnes , à quarante verstes de Piatigorsk , et possédant des eaux acides d'une grande réputation.

La route, en quittant Piatigorsk, suit d'abord la vallée large et profonde de la Pod-Kouma, que borne à droite une ceinture de rochers amoncelés

les uns sur les autres, comme des vagues pétrifiées, présentant dans leurs caprices et dans leurs crevasses tous les signes d'un ancien bouleversement; tandis qu'à gauche de belles montagnes boisées montent d'étage en étage jusqu'à l'imposante chaîne du Kasbeck. Au bout d'environ deux heures de marche, la route quitte la vallée alors fort rétrécie, pour serpenter sur une longue corniche côtoyant horizontalement le cours du torrent, jusqu'au moment où ce dernier s'enfonce définitivement dans les montagnes. Alors , au sol fangeux dont nos chevaux avaient mille peines à se tirer , au ciel gris, à l'atmosphère pleine d'humidité qui nous avait accompagnes jusque-là, succéda comme par enchantement,, de la sécheresse, du froid, de la poussière et du Stôleil. Ce contraste subit, phénomène particulier aux^ays élevés, nous avait été prédit par notre hôtê^, fort expérimenté dans tout ce qui concerne les variations atmosphériques de ses chères montagnes.

Rien de ce que j'ai tâché de dépeindre précédem-

ment, ne saurait rivaliser avec les sites sauvages et pittoresques que présente cette partie du Caucase, On ne voit de tous côtés qu'un océan de pics , de cônes , de mamelons , de pyramides dont les proportions gigantesques et le sublime désordre impressionnent vivement l'imagination. Les Alpes caucasiennes , avec leurs grandes cimes , leurs neiges étincelantes et leurs abîmes, se déroulent majestueusement au regard, et semblent se confondre avec les nuages. Tantôt un rocher isolé s*élève devant vous, comme un mur infranchissable ; tantôt une pente rapide vous conduit jusqu'au bord du torrent dont les eaux bouillonnantes lavent les roues de votre voiture ; tantôt vous marchez plongé dans les brouillards , ou vous vous engagez dans une gorge qui paraît sans issue. C'est un continuel changement de scènes et d'horizons, revêtant toutes les formes et toutes les couleurs, depuis le gris opaque des vapeurs qui couronnent les sommets les plus orgueilleux, jusqu'aux teintes pourprées des feuillages d'automne. On rencontre de distance en distance' des buttes cohiques de terre d'une vingtaine de mètres de hauteur, servant de lieu d'observation à des sentinelles, qui de là surveillent nuit et jour les alentours : leur silhouette, se profilant sur le fond nébuleux du ciel, produit un singulier effet au milieu de la solitude qui les environne. La vue de ces Cosaques, l'arme au bras,

le capuchon sur la tète , arpentant avec toute la

précisix)n militaire l'étroite terrasse des buttes, nous faisait remercier intérieurement le gouvernement russe d'avoir balayé cette contrée, et rendu son accès facile aux malades ainsi qu'aux touristes. Malgré la saison déjà avancée, la végétation avait encore toute sa fraîcheur. De magnifiques pelouses, recouvrant les pentes escarpées des montagnes, offraient une nourriture abondante à des troupeaux de chèvres épars çà et là. Leurs gardiens , revêtus de peaux de moutons et portant , en guise de houlette, un long fusil en bandoulière, avec deux ou trois poudrières à leur ceinture , donnaient de la couleur au paysage , par leur accoutrement semi-guerrier, semi-pastoral. Des aigles d'une taille gigantesque volaient majestueusement d'un roc à l'autre, comme les seuls souverains de ces lieux solitaires. C'étaitbien là ce que nous avions rêvé, lorsque, perdus dans les steppes de la mer Caspienne, les yeux brûlés par un sable ardent, sans autre distraction que la vue et les cris de nos

chameaux, ou la rencontre de quelques kibitkas kalmoukes, nous tâchions de nous soustraire à nos souffrances , en peuplant le désert de mille images ravissantes.

Avant d'atteindre la gorge où se cache Kislovodsk, nous rencontrâmes une seconde fois des Circassiens j mais aguerrie par la sécurité avec laquelle nous

avions voyagé jusqu'alors, et par notre séjour à Piatigorsk , je me livrai sans arrière-pensée au plaisir de les a^dmirer. Ces montagnards, au nombre d'une douzaine, se délassaient sous un rocher fortement en saillie.

C'était im pittoresque coup d'oeil que celui de leur halte dans cette solitude. Les chevaux, sellés et bridés, paissaient à quelques pas de leurs maîtres qui n'avaient pas même songé à se débarrasser de leurs armes, avant de se livrer au repos. Les uns avaient la tête entièrement couverte du bachlick» espèce de capuchon de poil de chameau , qui ne se met qu'en voyage ; d'autres portaient le bonnet de fourrure, coiffure nationale du pays; de larges galons d'argent brillaient sur leurs vêtements d'une coupe gracieuse et commode; tous étaient munis de la bourka, aussi nécessaire au Tcherkesse que ses armes. Lorsque notre voiture s'approcha d'eux , quelques-uns se levèrent sur leur séant, et nous regardèrent d'un air de dédaigneuse indifférence, sans manifester la moindre intention alarmante.

A peine arrivés à Kislovodsk , notre premier soin fut d'aller visiter la source des eaux acides , à laquelle ce lieu doit sa célébrité. Cette source est nonseulement un phénomène intéressant aux yeux du savant, mais encore une curiosité pleine d'attrait pour le vayageur. Elle ne jaillit pas, comme la plupart des sources de ce genre, du flanc d'une

montagne ou de la fente d'un rocher; non, elle s'épanche au fond d'une vallée , à la portée de tout le monde. La nature , qui cache ordinairement ses trésors dans les retraites les plus inaccessibles, a fait une exception en sa faveur. On lui a construit un bassin carré , où elle bouillonne constamment , sans avoir la moindre chaleur. Son pétillement et sa saveur légèrement acide lui donnent de la ressemblance avec l'eau de Seltz.

Kislovodsk se compose d'une quinzaine de maisons, ou plutôt de petits palais asiatiques , ornés de longues galeries à jour, de terrasses , de jardins et de vestibules remplis de fleurs. Tous les baigneurs de Piatigorsk viennent y finir la saison des eaux. Derrière ce séjour aristocratique s'étend une gorge étroite , bordée de tous côtés par des montagnes h pic qui semblent l'isoler du monde entier. Il faudrait plusieurs jours pour parcourir en détail tous les sites délicieux que renferme Kislovodsk.

Parmi ses curiosités naturelles est une cascade très-renommée , cachée tout au fond du vallon. Pour y arriver , on suit pendant une heure le long du lit que ses eaux se creusent dans une épaisse couche de calcaire , un sentier tortueux qui va toujours en se rétrécissant , jusqu'au pied de la chute. Lu , emprisonné par des escarpes si roides que le pied d'une chèvre ne pourrait s'y poser, vous avez devant vous une nappe éblouissante, îescendant par gra-

dins d'une hauteur de plus de vingt mètres, se transformant en neige et en écume à mesure qu'elle rencontre des obstacles sur son passage, et se perdant un moment sous des fragments de rochers qui hérissent le fond de la voûte pour reparaître biientôt en un ruisseau limpide , s'enfuyant sur un lit de mousse et de cailloux. Longtemps le bruit de cette mystérieuse cascade nous accompagna dans notre retour à Kislovodsk^ nous jetant ainsi un dernier adieu à travers la forêt et les échos de Ja vallée.

Kislovodsk, par sa position, est bien plus exposé aux attaques des montagnards que les autres établissements. Aussi n'y est-on jamais dans une entière sécurité , malgré le détachement cosaque qui en garde les hauteurs. Un aoule circassien, foyer de liberté et d'expéditions hardies, placé comme Taire de l'aigle sur la crête la plus élevée des montagnes environnantes , est un dangereux voisinage pour les *buveurs d'eau. Ses habitants, quoique nominalement soumis , n'en profitent pas moins de toutes les occasions pour se livrer à leur haine contre les Russes.

De retour chez le docteur , nous allâmes visiter la colonie allemande de Karas , située au pied du Bechtau. Son état de prospérité fait autant d'honneur aux colons qu'au gouvernement dont ceuxci ont recherché la protection. Exclusivement com-

posée d'Écossais dans le principe, elle a été fondée par un nommé Péterson , ardent sectaire , qui, pour objet principal, se proposait la conversion des peuples du Caucase. Mais toutes ses prédictions furent inutiles, et peu à peu de laborieux Allemands vinrent remplacer les inissionnaires écossais. A peine si Ton se souvient aujourd'hui du but primitif de l'établissement. La colonie, essentiellement agricole, ne songe plus- qu'à s'enrichir aux dépens des étrangers que les eaux minérales attirent dans le Caucase.

Après cette dernière excursion, nous prîmes, non sans de vifs regrets, congé de notre aimable docteur et de son entourage. '

Le rare avantage que nous avions eu de trouver dans un coin du Caucase, esprit, politesse , désir de plaire, goût des beaux- arts, en un mot, tout ce qui fait le charme des pays les mieux civilisés , était une de ces bonnes fortunes, comme il s'en rencontre peu sur les pas du voyageur, mérite doublement* précieux dans les conditions exceptionnelles où' nous vivions alors. Le contraste qu'offrait une nature sauvage avec les goûts et la conversation spirituelle du docteur; le voisinage des Circassiens, uni à tant de sécurité et de bien-être , tant de soins et de sympathie prodigués, à nous, étrangers venus de si loin , ne pouvaient manquer de laisser une trace profonde dans notre, esprit. Aussi , en nous

éloignant de Piatigorsk, convînmes-nous plys d'une fois, qu'au milieu des Alpes caucasiennes, nous nous étions trouvés moins dépaysés que dans beaucoup d'endroits où l'on se pique néanmoins de connaître tous les raffinements de la civilisation.

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