CHAPITRE XIII
Ouragan dans le Caucase. — L'officier polonais. — La foire à Stauropol. — Un chapitre de roman interrompu. — Le général Grabe.
A quatre heures du soir, par un temps sombre, nous quittâmes ce Piatigorsk, de si charmante mémoire, pour nous enfoncer de nouveau dans les montagnes, où, par parenthèse , nous attendait l'un des plus violents orages dont j'aie conservé le souvenir. Dès l'instant de notre départ des eaux, l'atmosphère chargée d'électricité, et les vapeurs qui roulaient lourdement sur le sommet des Alpes, ne nous faisaient que trop présager quelque prochain ouragan : notre espoir était d'atteindre la première station avant qu'il éclatât, espoir tout à fait chimérique. A peine marchions-nous depuis une heure le long des gorges profondes creusées au pied des
, montagnes , que des ténèbres subites vinrent préluder au spectacle imposant qu'offrit bientôt une tempête au milieu du Caucase. Quiconque n'a pas été témoin des grands bouleversements de la nature, ne saurait comprendre l'admiration mêlée d'effroi qu'ils font éprouver à l'âme. Les roulements du tonnerre , répercutés par tous les échos des abîmes, se mêlant aux gémissements des grands arbres^ aux éclats du vent, à toutes les voix que l'orage éveille , et qui semblent sortir des profondeurs de la terre, ont une harmonie si puissante, des rugissements si perçants et si prolongés, que l'esprit le moins superstitieux s'attend involontairement à quelque chose de surnaturel.
Pourquoi faut-il que dans ces moments de surexcitation, l'instinct de la conservation grandisse avec le majestueux courroux des éléments, et parle plus haut que l'imagination même! Pourquoi faut- il se préoccuper du mauvais état des chemins , de la frayeur des chevaux, des dangers de l'obscurité, de la violence des rafales, quand on a devant soi un spectacle aussi imposant! Pendant plus de deux heures nous dûmes lutter contre un ouragan dont la violence, croissant de plus en plus, menaçait à chaque pas de nous lancer au fond de quelque précipice. Notre situation était d'autant plus critique, que le iemchik (cocher)^ quoique parfaitement habitué à la route , semblait lui-même fort dé-
concerté. D en était réduit, pour se reconnaître et diriger ses chevaux, à profiter de la lueur des éclairs, qui lui permettait de faire une rapide inspection des lieux. C'était, on l'avouera, une ressource assez précaire; mais il est une providence toute spéciale pour les voyageurs. Perdus au milieu de ces montagnes, n'ayant pour sauvegarde que lé sang-froid et l'adresse d'un paysan , nous échappâ- •mes, sans trop savoir comment, à une catastrophe inévitable. Une pluie furieuse, dernière expression de l'orage, éclaircit enfin le ciel qui se colora au couchant de bandes pourprées , dont l'éclat faisait un effet magique avec l'obscurité qui enveloppait le reste du firmament.
Un magnifique arc-en-ciel, dernière expression de Forage, appuyant l'une de ses extrémités sur le sommet le plus élevé du Caucase , tandis que l'autre se perdait dans les vapeurs du soir, nous annonça définitivement la fin de la tourmenté. C'était comme un gage de réconciliation entre les éléments et notre planète. A peine eut-il brillé quelques instants, qu'il disparut du ciel avec les teintes dorées du couchant.
A sept heures et demie nous arrivâmes à la station, étourdis, mouillés, fatigués, et surtout fort étonnés de nous retrouver sains et saufs , après avoir traversé tant de périls. Néanmoins cette récente alerte ne nous fit pas abandonner le projet que nous
avions formé d'abord de marcher toute la nuit , afin de pouvoir arriver le lendemain soir à Stauropol. En voyage rien ne s'oublie aussi vite que le danger. A peine sort-on d'une position critique, qu'on se rejette dans une autre, plus critique encore, sans tenir le moindre compte des terreurs précédentes. Est-ce témérité , insouciance ou manque de réflexion? Je crois qu'il y a un peu de tout cela dans le sentiment qui vous pousse en avant. Il faut que vous arriviez : telle est votre idée fixé. Quant à prendre des précautions, à calculer les chances bonnes ou mauvaises du voyage, à se préoccuper des dangers à venir, en regard de ceux que l'on a courus , jamais cela n'entre dans la pensée du voyageur. Ce qui le prouve, c'est que notre désir de courir la poste toute la nuit , ne fut pas un moment affaibli par les vives émotions que nous avait causées l'ouragan. Mais ce désir, que beaucoup de gens trouveront téméraire, fut vivement combattu par l'écrivain et les Cosaques que nous rencontrâmes à la station. Ils nous apprirent que la foire se tenait à Stauropol , et qu'en pareille circonstance , la route présentait toujours quelque danger, surtout après le coucher du soleil. L'avant-veille encore , en dépit des nombreux postes de surveillance , les Circassiens avaient surpris et pillé des voyageurs revenant de la foire. Beaucoup d'autres histoires sinistres nous furent racontées avec un ton sérieux et un air d'alarme qui
finirent par ébranler notre résolution. Bien à contre-cœur nous allions prendre le parti de clore, pour cette nuit, la série de nos aventures, lorsqu'un iqpident inattendu nous fit subitement revenir à notre détermination première.
Un officier polonais, quf s'était tenu jusqu'alors tapi dans l'angle le plus obscur de la chambre, voyant la contrariété que nous causait ce retard imprévu, vint se mêler à la conversation, et nous offrit de partir sur-le-champ avec nous, si toutefois sa présence suffisait pour nous rassurer. Il se rendait également à Stauropol , et peu lui importait de partir cette nuit même ou le lendemain. Une telle proposition, faite avec l'empressement le plus aimable, eut à l'instant raison de notre incertitude : en dépit des Cosaques et de leurs sinistres prédictions, nous nous hâtâmes d'accepter. Notre chevalier avait avec lui un domestique fort bien armé, et ces deux hommes joints à notre petite troupe , nous offraient une garantie presque complète de sécurité. Ce fut avec toute la joie du triomphe que nous fîmes nos preparatifs.de départ, tandis que le maître de poste, plus expérimenté que nous, ne donnait qu'à regret l'ordre d'atteler les chevaux, conjurant, par de nombreux signes de croix, les dangers où nous allions nous exposer si follement.
Les deux iemchiks , de leur côté', étaient à chaque instant leurs bonnets de fourrure, en témoignage de
leur dévotion. Les Russes trouvent toujours moyen de mêler des signes de croix à tout ce qu'ils font. L'emploi fréquent de cette formule met complètement leur conscience en repos. Je suis persuadée que, même en volant, ils en font usage, autant par habitude que dans Tespoir d'obtenir ainsi l'impunité de leur larcin.
Une fois hors de la cour, le plaisir de parcourir, par une nuit douce et voilée, un pays inconnu s'offrant à nous sous des formes indécises qui en doublaient le charme, agit avec tant de vivacité sur nos facultés, que nous ne songeâmes plus ni aux Circassiens , ni aux passages dangereux, ni à tout ce qui pouvait nous attendre dans ces montagnes aux contours effacés et qui ressemblaient alors à de légères vapeurs. Le Cosaque du Polonais se mit à chanter à demi-voix un de ces airs mélancoliques et doux qu'on n'entend qu'en Russie. Cette mélodie plaintive, mêlée au bruit des deux clochettes de poste; les nuages noirs et lourds qui gagnaient rapidement les sommets voisins ; la route serpentant autour d'une montagne isolée, le mouvement de la voiture, tout me plongea dans une somnolence où mille pensées confuses, tourbillonnant dans mon cerveau, m'emportèrent bientôt dans le domaine des songes.
Les perceptions de Tesprit, dans ce demi -sommeil, étaient complètement soumises aux rêves de l'ima-
gination. D'étranges visions s'agitaient devant mrfi; des voix d'une douceur infinie berçaient mes sens, une force inconnue, irrésistible, m'enlevait à travers les nuages, bien au-dessus de notre planète dont les contours s'effaçaient insensiblement à mes yeux. Je ne puis dire combien de temps dura cette espèce d'hallucination, mais j'en fus tirée violemment par un coup de pistolet qui retentit tout près de moi. Avant que j'eusse pu me rendre compte , d'un bruit aussi menaçant, -un second coup se fit entendre, mais à une assez grande distance. La voiture était arrêtée, la nuit fort noire; un silence profond régnait parmi mes compagnons; mon mari, dont je tenais Ja main, et qui s'aperçut du tressaillement nerveux que produisaient sur moi ces deux détonations, s'empressa de m'en donner l'explication en m'apprenant que l'officier polonais s'étant égaré, le drogman avait pris le parti de déchçirger son pistolet en l'air pour s'en faire entendre, et que le second coup était une réponse à cette singulière interrogation. Certaine de ne pas avoir autour de nous une demi-douzaine de Circassiens, je repris assez de courage pour rire la première de mon effroi. Antoine s'empressa d'aller à la recherche de notre compagnon de route, après être convenu avec nous qu'un troisième coup de feu nous apprendrait le moment de leur réunion. Nous passâmes une demi-heure environ dans une attente vraiment pé-
nfcle, livrés à mille conjectures alarmantes, ayant surtout à craindre que le bruit des armes à feu n'attirât de notre côté quelques Tcherkesses rôdant au milieu des montagnes. Que n'aurais -je pas donné alors pour être bien loin de cette route qu'on nous avait signalée comme si terrible, et qui me paraissait bien plus terrible encore !
Inutile d'exprimer toute mon anxiété pendant cette longue demi-heure d'attente. Enfin le signal convenu se fit entendre , et peu de temps après Antoine revint, mais tout seul, nous apprendre que ferce était de continuer la route sans le Polonais, attendu que le péréclatnoy de ce dernier s'était engagé dans un mauvais passage, et qye par conséquent il devait attendre le jour pour sortir d'embarras. L'obscurité était si profonde et l'endroit si dangereux, qu'il n'avait pu songer à quitter le théâtre de son accident malgré son désir de nous rassurer. Ces détails , comme on doit le penser, ne servirent qu'à rendre notre inquiétude plus jive, et à nous faire maudire mille fois notre imprudence. D'un moment à l'autre, nous pouvions nous trouver dans la même position que l'officier, à supposer qu'il ne nous arrivât rien de pire. La route, au dire du iemchik, serpentait autour d'un rocher; et ce qui prouvait tout le péril de l'endroit, c'étaient de légères balustrades qui avaient été placées de distance en distance. Une telle précaution
est si rare en Russie, qu'il faut, pour la motiver, un danger réel. En face de toutes ces difficultés, nous délibérâmes si la prudence n'exigeait pas que nous restassions jusqu'au jour à l'endroit même où nous étions arrêtés; mais le cocher, tout effrayé de passer une nuit dans ces dangereuses montagnes, ne nous laissa de repos que quand il reçut Tordre d'avancer. La perspective de rouler au fond d'un 'précipice Jui inspirait à coup sûr moins d'effroi que J'idée d'avoir affaire aux Circassiiens.
Heureux d'avoir carte blanche , il se hâta de descendre de son siège et de prendre les chevaux par le mors, réglant son pas sur celui d'Antoine qui, en véritable éclaireur, sondait un des côtés de la route. A mesure que la descente périlleuse s'effectuait, le bruit d'un torrent se faisait de plus en phis entendre au bas de la montagne, comme pour augmenter encore la perplexité de chacun. Mais, grâce à notre bonne étoile, qui nous avait déjà tirés tant de fois de situations difficiles et aventureuses, nous nous trouvâmes au bout -d'une heure dans la plaine, et, quelques minutes plus tard, près de la station où notre arrivée causa un étonnement général. Le maître de poste était furieux contre son collègue , ne pouvant comprendre que malgré les règlements les plus sévères de la poste, celui-ci nous eût donné des chevaux pendant la nuit. Il s'empressa de nous déclarer sa résolution de résister à
toutes nos instances, ajoutant que son devoir lui prescrivait absolument de nous refuser des chevaux. Nul besoin de dire que cette déclaration était ellemême fort inutile ; Dieu merci , nous avions eu trop d*émotions nocturnes pour songer à en chercher d'autres.
La chambre la plus confortable d'un hôtel suisse ou allemand ne m'a jamais fait éprouver un sentiment de bien-être comparable à celui que m'inspira le misérable logement où nous passâmes le reste de la nuit. Étendue sur un banc étroit recouvert seulement d'un tapis, je savourai longtemps, en véritable sybarite, la satisfaction de me trouver en pleine sécurité. Cette satisfaction , fruit d'émotions vives et multipliées, est Tun des plus grands attraits des voyages. Après le danger, le repos; après les angoisses de la crainte, la béatitude du calme. Dans cette série d'impressions diverses, l'imagination et l'esprit, toujours occupés, ont des facultés qui sont complètement négatives dans la vie ordinaire, seul moyen d'expliquer la passion que les artistes ont toujours eue pour les voyages. Quant à la plupart des touristes quicourent le monde, trop positifs pour que le danger ait des charmes à leurs ye\ix, ils s'en tiennent d'ordinaire aux grandes routes, où leur esprit et leur imagination peuvent dormir aussi paisiblement que dans la vie habituelle.
Le lendemain, nous attendîmes, pour quitter la
Station, l'arrivée de notre compagnon de route, que nous avions laissé, bien malgré nous, dans une si fâcheuse situation. Il arriva tout meurtri de la chute, mais riant de bon cœur de sa mésaventure. Nous partîmes ensemble, fort contents de nous éloigner de ces belles montagnes du Caucase qui resplendissaient alors sous les rayons du matin. Les événements de la veille, quoique, au résumé, fort peu dramatiques, avaient laissé dans notre esprit une si pénible impression, que leur vue nous inspirait encore un secret effroi. Nous n'eûmes donc aucun regret à quitter un pays aussi pittoresque : loin de là , plus la contrée devenait uniforme, plus nous étions portés à l'admirer.
Cette nouvelle disposition nous aurait fait, au besoin, saluer avec joie jusqu'aux steppes de la mer Noire : c'est ainsi que le mérite des lieux dépend presque toujours des impressions de l'esprit.
Pendant toute la journée, la route fut couverte de voilures , de cavaliers , de piétons , se rendant à la foire de Stauropol, et présentant, dans leurs groupes divers, toutes les variétés de types qui caractérisent la population de ces montagnes. Circassiens, Cosaques, Turcomans, Géorgiens, Tatars, s'offraient pêle-mêle à nos regards, les uns sous leurs brillants costumes de chefs, caracolant sur des chevaux de race persane ou kalmouke; ceux-là entassés avec leurs familles dans des chariots recouverts de peaux
de buffles; d'autres chassant devant eux d'immenses troupeaux de moutons et de porcs dont les escadrons enveloppaient de poussière voitures et cavaliers, tout cela donnant lieu aux incidents les plus burlesques. Parmi les individus que leurs afl'aires ou leurs plaisirs appelaient à la foire, nous remarquâmes un Circassien d'une très-belle figure, monté sur un cheval richement caparaçonné, et qui marchait constamment à côté d'une pavoske plus élégante que les autres, gardant ses rideaux hermétiquement fermés. C'en était assez pour piquer notre curiosité ; dans un semblable pays, au milieu de ces populations dont les mœurs ont conservé tant d'originalité, le moindre incident prend une tournure romanesque et devient un sujet intarissable de conjectures. On comprendra donc combien cette voiture mystérieusement fermée, et surveillée avec tant de sollicitude par un jeune et beau montagnard, dut donner carrière à notre imagination. La beauté des femmes de ce pays est si célèbre, que tout ce qui se rattache à elles acquiert un puissant intérêt; et nul doute à former que la pavoske ne' contînt une de ces jeunes beautés destinées, par la force des choses, à être tôt où tard reines et esclaves en Orient. Quoique je n'eusse plus à leur égard toutes les illusions que j'avais apportées de France, ce nom de Circassienne exerçait encore sur moi une certaine fascination, en me rappelant que les
harems de Constantinople et de l'Asie Mineure s'enorgueillissent toujours de posséder ces filles de la montagne. J'aurais donné beaucoup pour soulever un des rideaux de la mystérieuse pavoske , ou du moins pour la suivre jusqu'à notre arrivée à' Stauropol; mais notre postillon qui n'avait pas les mêmes raisons que nous de la suivre pas à pas, en avait décidé autrement. Aiguillonnés par ses coups et les vigoureux claquements de son fouet, les chevaux reprirent le galop , et bientôt après nous perdîmes de vue Circassiens, Turcomaijf, Tatars, troupeaux, voitures et tout ce qui avait momentanément ralenti la rapidité de notoe marche.
La dernière chaîne du Caucase, dont les collines s'abaissent insensiblement jusqu'à Stauropol, formait à notre gauche une ligne dentelée, oii notre regard saisissait à la hâte plus d'un charmant point de vue. La végétation avait encore beaucoup d'éclat, grâce à la douceur de la température qui, à cette époque de l'année, nous aurait paru extraordinaire même dans des contrées méridionales. Plus nous avancions, et plus le^steppe, avec son caractère mélancolique et ses grands horizons, gagnait en étendue. Les cimes du Caucase disparaissaient dans un lointain vaporeux; les collines s'effaçaient graduellement; tout nous annonçait le voisinage des. vastes plaines qui s'étendent entre la mer Caspienne et la mer d'Azof.
. Nous ne pûmes arriver à Stauropol qu'à une heure assez -avancée de la soirée. Ce contre-temps nous empêcha de profiter, pour la nuit, de nos lettres de recommandation, n fallut nous résigner à chercher iin gtte dans les hôtels de quelque apparence qui ■ garnissaient la principale rue; mais tous étaient pleins, et, bon gré, mal gré, nous dûmes aller chercher fortune dans les faubourgs. A force de frapper
ment diverses , nous nous trouvâmes aussi à notre aise que si l'appartement eût été à nous seuls. Notre langage , notre manière d'être , notre costume , ne nous attirèrent pas un seul regard indiscret.
Tandis que nous prenions le thé, tout en observant avec intérêt ce qui se passait autour de nous ,
de nouveaux voyageurs. L'hôte, après une contestation assez longue, leur permit d'entrer, quoique fort embarrassé pour les loger. Quel fut notre étonnement lorsque nous reconnûmes, dans le principal interlocuteur , le Gircassien qui avait si vivement excité notre curiosité ! Décidément le hasard, qui du reste nous avait servis tant de fois dans ce voyage, voulait encore nous favoriser de Tune de ses plus agréables surprises.
Je ne sais comment le Gircassien vint à bout de -trouver une place pour déposer ses bagages ; ce qu'il y a de certain , c'est qu'il réussit à former, avec l'aide de ses deux domestiques, un divan à pe . près semblable au nôtre; ce soin achevé, il sortit et '^ rentra, quelques instants après, soutenant dans ses bras une femme entièrement voilée qu'il dép^a très-délicatement sur le divan, et s'assit à son côté avec les marques d'une vive tendresse. De temps à autre, il soulevait les voiles blancs» qui nous déf^ baient les traits de la jeune ^mme, pour l'interroger .avec les formes les plus respectueuses. Toute cette scène possédait un charme poétique que je chercherais vainement à exprimer. Il y avait dans lés attitudes, le costume, la physionomie de ce petit groupe, une grâce orientale dont un peintre eût été vivement frappé. Non-seulement le regard avait un délicieux tableau à admirer, mais l'imagination, cette folle du logis , trouvait là ample matière à s'exercer.
Malheureusement, la charmante vision disparut comme un songe. A peine quelques minutes s'étaient-elles écoulées, que Thôte vint chercher le couple mystérieux pour le conduire dans une chambre destinée à lui seul. Des précautions infinies furent prises pour emporter l'inconnue qui semblait mourante. J'aurai voulu avoir le droit de la suivre et de lui prodiguer les soins que toute femme est heui^euse de donner à une personne de son sexe ; mais c'était chose impossible. Elle s'éloigna de nous, sans se douter de l'impression extraordinaire qu'elle avait produite sur notre esprit.
Le lendemain , encore tout préoccupés d^^^èîfe aventure, nous interrogeâmes notre hôte, qui ne nous répondit que d'une manière fort vague. Tout ce que nous pûmes comprendre, c'est que la jeune femme était venue à Stauropol pour consulter un çéïèbre médecin sur son état qui présentait peu d'espoir. Quant aux rapports existant entre elle et le jeune chef, aux causes morales de sa maladie , à la partie intéressante de l'histoire , nous ne pûmes absolument rien obtenir du maître d'hôtel. Cependant, si notre séjour s'était prolongé dans l'auberge, il est probable qu'avec le secours du drogman, nous serions parvenus à connaître quelque chose de positif sur le jeune couple ; mais dès le lendemain, un Français pour qui nous avions des lettres de re-
commandation, s'empressa de nous offrir son logement, et, moitié de gré, moitié de force, nous enleva de rhôtel, nous ôtant ainsi toute espérance d'approfondir une histoire qui se présentait sous un aspect si romanesque.
Cet homme obligeant , ancien serviteur de Napoléon, est im des mille débris qu'on trouve éparpillés dans toute la Russie. Fait prisonnier de guerre en 1812, il n'eut d'autres ressources que celles de l'enseignement. Stauropol lui doit la création d'un pensionnat , établissement très^précieux dans une ville aussi reculée. Pendant les quelques jours que
nous passâmes chez lui , nous ne pûmes assez nous louer de lui et de sa famille.
Il faut avoir Voyagé dans ces contrées éloignées , pour comprendre tout le bonheur que peut causer Ja rencontre d'un compatriote parlant votre langue, et sympathisant avec tout ce qui fait le charme de notre civilisation. Que de fois nous avons été accueillis avec toute la politesse de l'ancienne cour par de vieux émigrés , remplissant encore les modestes fonctions d'instituteur ou d'intendant. A la vérité, ces représentants d'une autre époque et d'une autre société, disparaissent de jour en jour; mais les prisonniers de guerre qui ont eu le bonheur d'échapper à la Sibérie, sont encore nombreux dans ce pays, et y perpétuent le goût de la langue française, base de toute éducation russe.
Stauropol , la capitale du Caucase , est une ville fort agréable , qui nous parut d'autant plus animée que la foire en avait doublé la pppulation. Mais je m'aperçois que dans le cours de ce voyage , je n'ai pas encore cité le nom d'une ville sans y accoler tout aussitôt le nom de foire. C'est qu'en effet, nous ne pouvions arriver nulle part sans retrouver ces solennités mercantiles si propres à nous donner une haute idée du commerce de la Russie. Cependant, à Stauropol, la foire nous occupa beaucoup moins que le général Grabe, revenu depuis huit jours à peine d'une expédition contre les Circassiens. Son étatmajor remplissait toute la ville du bruit de ses fanfares et de ses exploits. Chaque ofiicier avait à raconter quelque brillant fait d'arme , dont , bien entendu , il s'attribuait tout l'honneur. A peine de retour, le général Grabe s'occupait déjà activement de préparer une autre campagne sur laquelle il fondait les plus grandes espérances. Ne s'avisa-t-il pas de faire des instances très-vives auprès de mon mari , pour l'engager à l'accompagner, tout comme s'il se fût agi d'une partie de plaisir. Il lui offrait sa tente , des instruments de physique, tout ce dont il pouvait disposer pour faire tourner cette excursion au profit de la science. Dans toute autre circonstance, l'idée de pénétrer chez les tribus du Caucase , protégé par une armée entière , aurait sans doute séduit M. de Hell , mais c'eût été une
véritable folie que d'entreprendre un semblable voyage après ceux que nous venions à peine de terminer.
Nous passâmes deux ou trois jours à nous remettre de nos fatigues^ au sein de Texcellente famille Groupiez; puis, il fallut prendre congé de Stauropol et de sa population variée. L'idée de quitter pour toujours ces braves et hardis Circassiens qui semblaient être venus tout exprès k Stauropol, pour nous dire un dernier adieu, doublait encore l'intérêt qu'ils avaient à nos yeux. Peu d'heures avant notre départ, nous nous rendîmes exprès sur le théâtre de la foire pour les admirer une dernière fois et graver dans notre mémoire un type qui représente avec tant de noblesse et de beauté l'une des mille variétés de la race humaine.