‹ Voyage dans les steppes de la mer Caspienne et dans la Russie méridionaleChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Départ de Stauropol. — Rapidité des chevaux de poste cosaques. — Nous risquons de nous noyer dans le Don. — Aventures nocturnes. — Quelques jours de repos à Taganrok. — Retour à Odessa.

Il est impossible de voyager avec plus de rapidité que nous ne le fîmes depuis Stauropol jusqu'au Don. Le steppe est aussi uni qu'un miroir , et la poste beaucoup mieux servie que partout ailleurs. A peine arrivions-nous dans une station , que des chevaux préparés dès le moment qu'on nous avait aperçus, nous emportaient au grand galop jusqu'à la station voisine, sans ralentir d'un seul instant la vitesse de leur course. C'était à donner le vertige. Une chaleur de vingt degrés au moins, la beauté du ciel, et quelque chose de riant répandu dans l'air, entretenaient en nous un sentiment de bien-être qui nous laissa

de ce voyage un souvenir délicieux. Dans aucune contrée je n'ai^jamais vu en aussi grand nombre ce qu'on appelle les fils de la Vierge. La voiture , les chevaux, nos vêtements étaient couverts de ces fils déliés, plus brillants que la soie, qui voltigeaient au gré de Tair, et dont la présence faisait espérer encore une série de beaux jours.

A mesure que nous avancions vers les pays civilisés, toutes les fatigues et les impressions de notre long voyage disparaissaient comme par enchantement. Les chameaux , les Kalmouks , le désert , les Circassiens même , s'effaçaient peu à peu de notre esprit comme les visions d'un rêve. Chaque heure emportait avec elle un souvenir pour nous livrer à toute la joie du retour. Arriver à Taganrok, y trouver nos lettres, nos amis, nos habitudes d'Europe, le bien-être de la vie civilisée dont nous ne jouissions plus depuis plusieurs mois que d'une manière fortuite, telle était notre pensée dominante. Aussi bénissions-nous la rapidité avec laquelle nous franchissions les distances, ne songeant pas même à jeter un regard sur les stanitzas qui s'enfuyaient derrière nous. Cependant, en traversant un village russe, force nous fut de donner quelque attention aux objets extérieurs. Tout le cortège d'une noce remplissait la rue, empêchant ainsi notre voiture d'avancer. Nous comptâmes une douzaine de pavoskes remplies de jeunes gens des deux sexes. Les

filles, la tête chargée de rubans , jetaient des cris presque sauvages, et rivalisaient avec les garçons d'impudence et de grossièreté. C'était un spectacle dégoûtant. La fiancée ne difl'érait des autres que par la profusion des rubans et des fleurs qui formaient sa coiffure ; du reste sa figure était aussi enluminée, ses gestes aussi hardis, sa voix aussi perçante que celle de ses compagnes.

On le croira difficilement ; mais il nous fallut à peine vingt-deux heures pour franchir les trois cent seize verstes qui séparent Stauropol du Don. Mangeant, dormant dans notre voiture, nous ne mîmes pied à terre qu'au bord du fleuve où nous attendaient toutes sortes de tribulations. Je ne puis encore sotiger à cette mémorable nuit, où le dramatique fut sans cesse mêlé au grotesque, sans admirer la ténacité du guignon qui nous poursuivit pendant tant d'heures. Grâce à la multiplicité des incidents , cette nuit devint le digne pendant de celle passée dans les montagnes du Caucase. Du reste, on va en juger.

Sur les dix heures du soir , parvenus à une certaine distance du Don, nous apprîmes quelle pont qui devait nous servir de passage était en trèsmauvais état, et que probablement nous serions forcés d'attendre le jour pour le traverser. Dans notre impatience d'arriver, un semblable retard ne faisait nullement notre affaire, d'autant que nous

avions en perspective pour cette nuit même, Rostof, où toutes les douceurs de la vie civilisée nous attendaient. Puis le temps, si doux jusqu'alors, s'était subitement refroidi , et devait naturellement augmenter notre désir d'arriver au port. Tous ces motifs , sans compter le plaisir de lutter contre l'impossible , nous firent faire la sourde oreille , et nous continuâmes notre route. Cependant, aux abords du fleuve, nombre de chariots dételés ne purent nous laisser aucun doute sur le mauvais état du pont. Des paysans couchés auprès de ces voitures, en attendant patiemment le jour, ajoutèrent encore leur mot aux récits de mauvais augure qui nous avaient été faits. Tout cela nous sembla peu rassurant; mais il n'était que onze heures; nous avions donc en perspective près de sept heures à passer dans notre brichka, exposés au froid âpre de la nuit, tandis qu'une fois sur l'autre rive, nous pouvions gagner Rostof en deux heures ! Cette considération était en vérité trop puissante pour nous permettre d'abandonner notre projet.

Mais en prenant le parti d'avancer, aucun de nous ne négligea les précautions que la prudence devait conseiller. Le cocher et le Cosaque , munis d'une lanterne, furent chargés d'aller faire une reconnaissance dont le résultat devait décider si nous passerions ou non. Après une demi-heure d'exploration, ils revinrent nous annoncer que le passif n'était

pas précisément impossible; seulement il s'agissait de prendre les plus grandes précautions , car le pont, à leur dire, avait des parties si peu solides que la moindre imprudence pouvait devenir fatale.

Sans calculer les risques auxquels allait- nous exposer une entreprise qu'on traitera de téméraire, nous, prîmes promptement notre détermination. Mettant tous pied à terre, nous suivîmes la voiture que le cocher conduisait, tandis que le Cosaque, marchant en tête avec la lanterne , lui indiquait , au fur et à mesure, les endroits à éviter.

Il est douteux que, dans le cours de ce long voyage, nous nous soyions trouvés dans une situation aussi effrayante. Le danger était imminent , il n'y avait pas à s'y méprendre. Les craquements du • pont, Tobscurlté , le bruit de l'eau qui se faisait jour à travers le plancher à demi brisé que nous sentions fléchir sous nos pieds ; les cris d'alarme que jetaient à chaque instant le Cosaque et le cocher ^ tout se réunissait pour nous plonger dans une profonde épouvante. Cependant , la pensée de la mort ne me vint pas, ou plutôt mon esprit était trop bouleversé pour qu'une pensée distincte s'y fît jour. Plus d'une fois la voiture se trouva engagée entre des planches tout à fait rompues; c'étaient des moments de cruelle anxiété, mais à force de persévérance, nous réussîmes enfin à gagner la rive opposée , sans

avoir aucun malheur à déplorer. Ce passage avait duré plus d'une heure ; il était temps qu'il finît , car je pouvais à peine me soutenir. L'eau qui couvrait le pont nous était venue plus haut que la cheville. On dût me déchausser et m'envelopper les jambes dans une couverture pour leur rendre un peu de sensibilité." Est- il nécessaire de dire avec quelle satisfaction chacun reprit place dans la voiture? Les périls que nous venions de courir, et que nous étions alors mieux à même d'apprécier., nous faisaient presque douter de notre sécurité actuelle. Longtemps encore il nous sembla entendre le bruit des vagues qui se brisaient contre le pont. Mais cette impression, toute vive qu'elle était , dut faire place à d'autres sensations , car nos aventures nocturnes n'étaient rien moins que terminées.

A quelques verstes du Don , notre mauvaise étoile nous gratifia d'un cocher ivre. En vérité, cette nuit était néfaste. Après avoir perdu la route je ne sais combien de fois, après nous avoir fait traverser* des fossés et des terres labourées sans s'inquiéter des soubresauts de la voiture, ce malheureux ne s'avisa- t-il pas de ramener le véhicule juste en vue du pont auquel nous ne pouvions encore songer sans frissonner l

En vain dans notre détresse , cherchions-nous à nous faire illusion. Hélas! il n'y av^ait pas à s'y tromper :.le Don était en face de nous; Axaï , vil-

lage que nous avions traversé en remontant dans la brichka , nous naontrait de nouveau ses falaises et ses maisons bâties inégalement sur la hauteur! Qu'on juge de notre colère ! Avoir perdu plus de deux heures à courir les champs, pour nous retrouver précisément à notre point de départ ! N'était-ce pas un guignon à démonter l'esprit le plus philosophe ?

Le seul parti à prendre était d'attendre le jour dans une kâte ; mais notre abominable cocher, que la vue du fleuve avait subitement dégrisé et qui devait s'attendre , pour le moins , à une bonne volée de coups de bâton, se jeta à nos genoux et nous supplia si instamment de reprendre le chemin de Rostof, que nous nous laissâmes enfin attendrir. Le difficile était de regagner la route , et nous eûmes encore à essuyer plus d'une alerte ; il y eut même un moment qui menaça de devenir tout à fait tragique : la voiture, en traversant un fossé, reçut une si forte secousse que le iemchik fut arraché violemment de son siège, ainsi qu'Antoine qui tomba sur le brancard et s'y empêtra de telle façon , qu'on eut mille peines à l'en tirer. Exprimer la confusion de cette scène serait chose impossible. Les cris de « Stoy! stoy! » (Arrête! arrête!) poussés par le malheureux interprète, étaient si furieux, que nous crûmes qu'il avait tous les membres cassés : il fallait le voir, lorsque le Cosaque et mon mari l'eurent

délivré et posé à terre : il se tordait en désespéré , quoiqeu, au bout du compte, il n'eût que quelques contusions sans gravité. Quant au iemchik , se relevant avec un sang-froid imperturbable , il remonta sur son siège comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé. A le voir reprendre si tranquillement ses guides, on eût dit qu'il venait de quitter un lit de roses. Ces paysans russes , dans leur sauvage ignorance, font parfois preuve d'un stoïcisme qui semble ne pouvoir être que le résultat d'une haute civilisation.

Il était quatre heures du matin quand nous arrivâmes devant Rostof, séparé du Don de douze verstes à peine. Nous avions ainsi -passé une partie de la nuit à tourner autour de cette ville , comme des

âmes en peine , sans que notre téméraire passage 'du fleuve nous eût servi à grand'chose. Allez donc risquer de vous noyer , quand vos prévisions et vos efforts sont déjoués par une cause aussi vulgaire que l'ivresse d'un cocher !

Mais la vue de Rostof nous consola de toutes nos mésaventures. Cependant une nouvelle contrariété vint encore mettre notre patience à l'épreuve, au moment même où nous nous félicitions d'être parvenus au terme de nos fatigues. Sautant à terre devant la poste qui se trouvait à deux verstes de la ville , notre coquin de cocher refusa piositivement de nous conduire plus loin.

Mais à ce dernier trait , le Cosaque exaspéré , ayant recours à un long knout qu'il portait à son ceinturon , paya en ce moment au récalcitrant tout ce qu'il se promettait de lui donner plus tard. Réveillés en sursaut, les gens de la station accoururent aux cris du iemchik ; la femme du smatricle (surveillant) vint elle-même l'accabler d'injures , si bien qu'il fut forcé de nous mener jusqu'à la ville. Nous nous remîmes donc en roule , mais plus d'une heure s'écoula avant que nous eussions gagné la maison de M. Yems. Ce n'était qu'à force de recevoir des soufflets de droite et de gauche que le coy quin de cocher se décidait à avancer : son ivresse lui avait valu un sommeil intempestif, qu'il fallait combattre avec toute la brutalité moscovite.

Maintenant, si l'on veut bien récapituler tous les événements de cette mémorable nuit, depuis notre arrivée au Don jusqu'à l'apparition de la demeure après laquelle nous soupirions si ardemment, on conviendra que nous avions eu plus que notre part de contre-temps , et que le repos nous était bien permis ; mais on va juger par le dernier épisode de cette nuit trois fois maudite, que le sort nous tenait encore en réserve une de ses plus noires malices.

La maison où nous comptions loger , renfermait un magasin de blé appartenant à M. Yems , consul d'Angleterre à Taganrok. A notre départ de cette ville , le consul l'avait complètement mise à notre

disposition , ayant envoyé d'avance ses ordres à son commis M. Grenier. Parfaitement hébergés lors de notre premier passage à Rostof , nous avions emporté de cet asile momentané, un souvenir fort agréable. A notre retour, Vidée d'aller ailleurs ne nous vint même pas à Tesprit , tant les instances de M. Yems avaient été vives pour que nous regardassions cette maison comme la nôtre. C'eût été lui manquer essentiellement que de paraître dédaigner son hospitalité. D'ailleurs on- a vu que la seule perspective d'en jouir, nous avait fait braver toutes les difficultés de notre voyage nocturne.

Cette petite explication donnée , j'en reviens au moment où la voiture s'arrêta devant cette porte que nous regardions comme l'entrée du paradis. Antoine s'empressa d'aller frapper , tandis que nous nous disposions à descendre de voiture. Le cocher ne mit pas deux secondes à dételer ses chevaux , se hâtant bien vite de s'en aller sans même démander un pourboire. Quelques minutes se passent. Mon mari, impatienté, frappe de nouveau, lorsque le drogman arrive ehfîn, mais la figure toute décomposée et ne sachant comment nous annoncer que M. Grenier, commis et Provençal par-dessus le marché y refusait de sa propre autorité de nous recevoir, sous prétexte qu'il o'avait pas de cnambre à nous donner. Ne pouvant comprendre une pareille indignité , et la mettant sur le compte d'un malentendu,

M. de Hell se rendit aussitôt près de cet homme , qui , se cachant le nez sous sa couverture , lui répéta impudemment que nous devions nous décider h chercher un gîte ailleurs.

Tout commentaire est inutile pour juger une semblable conduite. Fermer pendant la nuit sa porte à des compatriotes, à une femme, pour ne pas se déranger , est un procédé qui ne peut entrer que dans la tête d'un Provençal. Les Kalmouks auraient pu donner une leçon de politesse à ce malotru qui eut le courage de se rendormir tranquillement, tandis que, transis et grelottants , nous attendions le jour dans sa cour, sous ses fenêtres. On comprendra sans peine dans quelle situation je me trouvai jusqu'au matin. Mouillée, brisée autant par les terribles émotions de la nuit que par les cahots de la voiture, mourant de faim et de sommeil, glacée par le froid pénétrant qui précède dans cette saison le lever du soleil, je n'avais réellement plus la conscience de ce qui.se passait autour de moi.

Dès que le jour parut, le Cosaque trouva des chevaux pour nous conduire au meilleur hôtel de Rostof, où xine chambre bien chaude, un excellent bouillon et un large divan, rétablirent un peu l'équilibre fort ébranlé de notre économie physique et morale.

A notre arrivée à Taganrok, toute la famille Yems fut tellement révoltée de l'indigne procédé de leur commis, qu'elle voulait à toute force lui envoyer

sa destitution. (Je dus intercéder pour lui.) De son côté, le consul de France lui écrivit une lettre foudroyante ; mais nous bornâmes là notre vengeance, . et il fut conservé dans ses fonctions.

D'après ce que oous apprîmes à Taganrok , les bruits les plus étranges avaient couru sur notre compte. Les uns prétendaient que les Circassiens nous gardaient comme prisonniers, d'autres que nous étions morts de soif et de faim dans les steppes de la mer Caspienne; bref, chacmi avait fait ses conjectures, la plupart fort mélodramatiques. Je ne puis dire tout l'intérêt que Ton nous manifesta en nous voyant sains et saufs après un voyage si aventureux. Malgré notre désir Ab gagner au plus tôt Odessa , nous ne pûmes nous dispenser de donner une huitaine de jom*s aux amis qui nous accueillaient avec une si vive sympathie.

Les vents de l'Oural firent disparaître , dans l'espace d'une seule nuit, tout ce que le mois d'octobre avait respecté. Le soleil brillait encore à notre arrivée sur les bords de la mer d'Azof , mais dès le lendemain, le ciel prit la teinte sinistre et glacée qui précède toujours les métels ou chasse-neige. Toute la nature semblait se préparer à recevoir l'hiver, cet éternel souverain des pays du nord. Les bords de la mer, recouverts d'une légère couche de glace, l'âpreté du vent , le sol durci par la gelée , l'atmosphère de plus en plus livide, tout annonçait sa ve-

nue , et nous faisait vivement appréhender ce que nous aurions à souflrir pour parvenir jusqu'à Odessa. Neuf cents verstes nous séparaient encore de cette ville où nous devions prendre nos quartiers d'hiver. Avec la rapidité de la poste russe, c'était l'affaire d'une dizaine de jours , en supposant toutefois que le mauvais tempâ ne se mettrait pas de la partie ; mais avec les symptômes menaçants dont j'ai parlé , nous devions nous attendre à voir tomber la neige d'un moment à l'autre , et à rester peut-être prisonniers au fond de quelque village.

Malheureusement, c'était le moment le plus dangereux peur courir la poste russe. Les premières neiges, faute de consistance, ne permettent pas encore d'aller en traîneau, et sont très-redoutées des voyageurs , causant presque chaque année de nombreux accidents. A cette époque, les vents augmentant rapidement de violence , produisent ces métels dont il a été question précédemment, et qui équivalent aux orages les plus furieux de la mer.

C'était une perspective fort triste, surtout pour des gens aussi fatigués que nous l'étions , que d'avoir à lutter sans cesse contre les éléments et les obstacles. Néanmoins il fallut nous résigner à quitter Taganrok et à reprendre encore une fois notre vie errante , sauf à l'abandonner pour longtemps, une fois que nous aurions atteint le but de notre désir. Je me souviens que dans ce dernier voyage , le besoin de

repos était devenu si impérieux pour nous , que le plus pauvre paysan , assis au coin de son poêle , devenait à nos yeux un objet d'envie.

Nous traversâmes de nouveau toutes les colonies allemandes que j'avais tant admirées quelques mois auparavant. Mais l'attrayante végétation du mois de mai avait disparu sous la neige et le vent glacé du nord. Tout était triste , sombre, décoloré ! Les couleurs variées des maisons auxquelles le soleil du printemps ne prétait plus son éclat, avaient pris des nuances ternes et plombées, en harmonie avec le feuillage desséché des arbres.

Mais, si la nature s'était revêtue tout à coup d'une si sombre physionomie, l'aimable hospitalité des colons n'en devenait que plus précieuse. Après une journée passée en voiture, dans l'engourdissement causé par le froid et l'immobilité , il y avait une jouissance infinie à trouver une chambre parfaitement close, et d'excellentes gens se mettant en quatre pour vous rendre plus agréable votre séjour chez eux l

Forcés de passer deux jours dans un village allemand, en raison d'un métel qui avait éclaté dans la nuit, je n'oublierai ja^mais les prévenances dont nous fûmes l'objet pendant ces quarante-huit heures. Le hasard nous avait fait tomber chez deux bons vieillards, originaires de la Prusse. La femme , paralysée à moitié , ne pouvait quitter son fauteuil ; mais son

mari la remplaçait dans tous les soins du ménage avec une adresse et une activité que nous ne pouvions assez admirer. Dans toutes les maisons allemandes, la principale pièce est ornée d'un beau poêle en faïence et d'un large lit à baldaquin , que nos hôtes voulurent à toute force nous céder. Dès le point dii jour, le mari, secondé par une grosse servante, mettait à contribution toutes ses connaissanses culinaires , espérant ainsi nous faire oublier le mauvais temps. La ta\)le, dressée du matin au soir, était chargée, jusqu'à l'heure du dîner, de café, de pâtisserie, de bouteilles de vin, de jambon, formant le salmigondis le plus appétissant du monde. •Rien, à mon avis, n'est plus délicieux que d'assister aux apprêts d'une cuisine tant soit peu rustique. Alors toutes les merveilles de Carême pâlissent devant les deux ou trois plats préparés sous vos yeux par une bonne ménagère. L'ouïe est chatouillée agréablement par le bruit du rôti qui rissole dans la poêle; l'odorat aspire avec un plaisir sensuel la vapeur sortant du pot au feu ; les allées et venues, la table se chargeant peu à peu de tout ce qui peut exciter l'appétit; tous ces détails de ménage, ces éléments de bien-être ont quelque chose de si séduisant , que le voyageur ne donnerait pas de tels préliminaires pour le festin* le plus magnifique du monde.

La neige, tombée en abondance pendant ces deux

jours, retarda considérablement notre marche. Un homme à cheval , précédant la voiture , sondait avec soin les mauvais endroits, car le métel avait comblé ravins et fossés, effaçant tout sur son passage.

Que dire de ces solitudes neigeuses récemment bouleversées par des vents furieux ? Toute expression pour les {)eindre serait impuissante. On ne voit plus de trace humaine. Nulle route , nul sentier ne se dessine à travers ces vagues blanches, amoncelées^ les unes sur les autres dans un désordre comparable à celui des flots fouettés par la tempête. Alors nous pûmes apprécier, durant ces longs jours employés à nous frayer un chemin sur la neige, les horribles souffrances de nos pauvres soldats, mo'urant par milliers dans la funeste retraite de 1812! A chaque instant la pensée de leur détresse venait resserrer notre cœur, et nous empêcher de nous plaindre, nous chaudement vêtus, traînés par des chevaux robustes, et n'ayant â nous préoccuper d'aucun soin matériel.

Aux environs de Kherson , les traîneaux de poste commencèrent à se montrer, emportant, avec la rapidité de réclair, les voyageurs enveloppés jusqu'aux yeux de leurs manteaux fourrés. Ces traîneaux sont très-bas et ne portent au plus que deux personnes. Très-fréquemment il arrive que la caisse chavire sans que le cocher s'en aperçoive : le danger est nul, mais le voyageur ne peut manquer d'éprouver une

vive contrariété, en voyant son traîneau s'éloigner de toute la force des chevaux, tandis que, roulé dans la neige, il n'a d'autre ressource que de se mettre à sa poursuite. Si le cocher n'a pas la précaution de jeter un regard en arrière, cette course risque souvent de se prolonger jusqu'à la station, et l'on peut comprendre alors dans quel état arrive* le malheureux voyageur. Lorsque cet accident a lieu pendant la nuit, le cas devient encore plus sérieux. Bien des Russes nous ont raconté qu'ils s'étaient ainsi égarés, au point de ne pouvoir atteindre, qu'après un où deux jours de recherches, la poste où leur traîneau était arrivé vide.

Rien de plus ordinaire que de dévier de son chemin dans ces steppes; il n'est nullement nécessaire •pour cela de tomber de son traîneau. Nous-mêmes , dans le voisinage de Kherson , nous risquâmes de poursuivre toute la nuit notre route sans la découvrir. Un brouillard des plus épais nous surprit au coucher du soleil , à cinq verstes au plus de la ville. Longtemps nous marchâmes au hasard , ne sachant si nous nous dirigions vers le nord ou vers le sud; Dieu sait où nous serions allés , si le bruit d'une clochette de poste n'était enfin venu nous tirer d'incertitude. On nous remit sur la bonne voie, en nous apprenant qu'il était dix heures , et que douze verstes nous séparaient encore de Kherson.

Je renonce à dire avec quelle profonde satisfac-

tionnous nous retrouvâmes à Odessa, ce port où tendaient nos vœux , cette terre de promission où nous allions enfin jeter l'ancre, après tant de fatigues et d'impressions multipliées! Les premiers jours qui suivirent notre arrivée, furent une source continuelle d'enchantements. Celui qui a couru le monde, pourra seul comprendre la joie avide avec laquelle nous nous reprîmes aux jouissances du chez soi , après en avoir été si longtemps sevrés. Le chez soi, mais c'est le bonheur suprême, c'est le paradis î Qu'importent alors l'hiver et ses rigueurs ! Qu'importent les longues nuits glacées, les rafales du vent, tout ce qui se passe au dehors , quand , assis au coin du foyer, entouré de quelques bons amis, on savoure avec une si intime volupté les mille bonheurs dont se compose la vie sociale. Il est impossible de décrire le charme de ces longues causeries dont vos aventures lointaines font alors tous les frais ; l'avidité avec laquelle on vous écoute , la surprise , la frayeur, la jalousie môme qui agitent tour à tour l'âme de vos auditeurs, à mesure que les événements se multiplient datis votre récit. Heureux celui, qui, au retour d'un long pèlerinage, trouve une oreille complaisante pour recueillir les mille souvenirs de sa vie errante ! Heureux quand il peut recommencer son voyage , en dérouler les tribulations, les enchantements, les dangers, le charme aventureux, devant un petit cercle d'intimes qui

s'associent à toutes ses impressions, et parfois à ses regrets .

Tant qu'on est en voyage, il est difficile d'apprécier les nombreux épisodes , les péripéties , les ennuis, les impressions de toutes sortes qui naissent de cet état cosmopolite. L'esprit est alors trop intéressé à voir selon ses désirs, pour pouvoir se faire une idée précise des choses. Ne revenant jamais sur ce qui vient de se passer , il ne se préoccupe que de l'actualité. Ce n'est donc qu'à l'aide de la perspective, que le voyageur peut considérer sous leur véritable point de vue tous les incidents que le hasard a accumulés sur sa route. Ces réflexions , fruits d'une longue expérience, me p'ortèrent, une fois rendue au repos, à juger d'une manière plus grave que je ne- l'avais fait, quell^ues aventures de notre voyage dont les suites auraient pu devenir si fatales pour nous. La physionomie nouvelle qu'elles prirent à mes yeux, ne fit qu'augmenter ma reconnaissance envers cette douce Providence du voyageur, qui veille incessamment sur lui, écartant, de son chemin tout ce qui pourrait mettre obstacle à son retour dans ses foyers.

En terminant ce voyage, source de tant d'idées nouvelles et d'impressions poétiques, je me permets de citer ces paroles remarqfuables de Lamartine : Les voyages seraient une brillante duperie, s'ils n'étaient V éducation de la pensée, par la nature et par les hommes.

On ne peut, en quelques mots, mieux définir le résultat que doivent avoir sur l'esprit et l'imagination, les scènes changeantes de la nature et la diversité des peuples qu'on a eu l'occasion de voir et de juger.

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