‹ Voyage dans les steppes de la mer Caspienne et dans la Russie méridionaleChapitre 22 sur 26 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Paysages de la Crimée. — Bagtché-Séraï. — Le palais des khans. Excursion à Tchoufout-Kalé. — La vallée de Josaphat. — Un rabbin poète. — Le philosophe sans le savoir.

Quelques jours de repos à Sévàstopol , une promenade à Inkermann, deux visites à la flotte russe, furent plus quCvSufBsants pour satisfaire notre curiosité de touristes, toujours en quête d'impressions nouvelles.

Nous partîmes donc un beau matin , heureux de laisser derrière nous Sévàstopol et la civilisation enropéenne, pour Bagtché-Séraï, Tanci^ne capitale des khans.

La route, entre ces deux localités , est constamment adossée à une chaîne de montagnes qui domine des paysages d'une admirable beauté. Il faut voyager, comme nous le faisions alors, dans le com-

mencement de mai, pour apprécier tout le charme de cette fraîche et éclatante nature de la Tauride. A défaut de la mer, nous avions sous les yeux tout ce que la richesse du sol et la variété des sites peuvent offrir de plus séduisant : des forêts de pêchers, d'amandiers , de pommiers, d'abricotiers en fleurs, tapissaient tous les coteaux, formant au loin dans les vallées, des taillis rouges, verts, blancs, roses, dont le vent du midi nous apportait les parfums. Nos regards embrassaient à vol d'oiseau, mille tableaux que no^3» aurions bien voulu admirer en détail , mais les coteaux, les rivières, les fermes, les vertes prairies, les villages tatars si rapidement entrevus, s'effaçaient aussitôt pour faire place à d'autres images, et le péréclatnoy, dans sa course fougueuse, nous laissait à peine le temps d'avoir un regret.

Malgré la chaleur énervante de cette journée, le temps nous parut court absorbés que nous étions par le charme d'une pareille course à travers la Khersonèse. Partout des aqueducs, de vieux ponts, des tours à demi renversées, attestant une ancienne civilisation : puis , comme contraste, les villas les plus coquettes, s'épanouissant de tous côtés ; là sur le bord d'un torrent , ici au.penchant de la colline, plus loin, au milieu d'un verger.

A Ghouly, nous mîmes pied à terre , tout exprès pour visiter la modeste maison où Pallas vécut longtemps, et où il mourut dans un âge fort avancé.

Nous arrivâmes dans la capitale des khans, sur les trois heures , brisés par les secousses du péréclatnoy, les yeux brûlés par le soleil, et couverts de poussière à ne pouvoir plus respirer. Qu'on juge donc de Tineffable volupté avec laquelle nous primes possession d'un salon du palais , frais et sombre, garni de divans moelleux, et, chose surprenante, d'une table couverte de sorbets à la glace, de fruits, de pâtisseries, comme dans un conte de fée, sans qu'aucune figure importune fût là pour en atténuer le prix.

Une lettre du gouverneur de la Tauride était le talisman qui, en nous ouvrant les portes du palais, nouls avait ménagé cette délicieuse surprise. Les ordres, donnés avec la précision militaire qui domine tous les actes de la vie privée et de la vie publique en Russie , avaient été exécutés de façon à ce que nous n'eussions pas le temps de manifester un désir dès notre entrée dans ce palais magique.

A la vérité, une telle réception était bien due à de pauvres voyageurs qui n'avaient avalé la poussière de la route qu'avec l'espoir de se reposer au serai , seul but de leur voyage. On nous en avait raconté tant de merveilles , qu'amoureux comme nous l'étions de tout ce qui rappelle l'Orient , nous nous faisions une vraie fête de le visiter, et je dois ajouter que la réalité surpassa encore notre attente.

Situé au centre de la ville , au fond d'un vallon

cerné par des collines d'inégales hauteurs , le palais (serai) occupe une enceinte considérable qu'entourent de hautes murailles , et une petite rivière profondément encaissée. Un poste , tenu par des invalides pusses, garde le pont qui donne accès dans la principale cour. Celle-ci spacieuse, plantée de peupliers d'Italie et de lilas , est ornée d'une charmante fontaine turque, ombragée de quelques saules. Son murmure mélancolique est en harmonie avec la solitude qui règne dans toute l'enceinte du palais. A droite, en entrant, sont des bâtiments d'une grâce orientale, dont l'un, exclusivement réservé aux voyageurs assez heureux pour obtenir l'entrée du palais, nous avait ouvert ses portes à deux battants. A gauche sont la mosquée , les écuries et les arbres du champ des morts, qu'un mur sépare de la cour.

Nous visitâmes d'abord le palais proprement dit, présentant dans son extérieur toute l'irrégularité des demeures orientales. Mais à défaut d'unité et d'harmonie dans les parties, de larges galeries, des peintures brillantes, des pavillons de construction si légère , qu'ils semblent à peine tenir au corps de l'édifice , et une| profusion de grands arbres l'ombrageant de tous côtés, lui donnent un charme qui, à mon avis , l'emporte de beaucoup sur la régularité systématique de nos résidences princières. Quant à l'intérieur, c'est une page des Mille et une nuits, of-

frant, non des fictions mensongères, mais une ravissante réalité. Le premier vestibule où nous entrâmes, possède la célèbre fontaine des larmes, qui sut inspirer de si beaux vers à Pouschkine ! Ce nom mélancolique lui vient de ce que les filets d'eau qui s'échappent comme à regret de leur prison, font entendre , en tombant sur le marbre du bassin , un murmure si triste et si doux, qu'en les écoutant, on se sent saisi d'un trouble secret. Le vestibule, par son aspect sombre et mystérieux, augmente encore la propension de l'esprit à oublier le réel pour les rêves de l'imagination. De fines nattes égyptiennes amortissent le bruit des pas ; les lambris sont couverts de sentences du Coran, écrites avec ces étranges caractères turcs,, en or sur fond noir, qui semblent plutôt le produit capricieux de la fantaisie que l'expression de la pensée.

Du vestibule, nous pénétrâmes dans un salon spacieux ayant un double rang de croisées qui sont ornées de vitraux représentant toutes sortes de scènes champêtres. Le plafond est étincelant de dorures , ainsi que les portes qui sont d'un fort beau travail. De larges divans en velours cramoisi régnent tout autour de la pièce. Au milieu est un jet d'eau avec des gerbes éblouissantes retombant dans un large bassin de porphyre. Tout est magnifique dans cette salle; mais une chose assez bizarre, et qui rentre dans le caractère plein d'enfantillage des

Orientaux, est la manière dont les murs sont peints. Tout ce que l'imagination la plus féconde peut inventer en fait d'Iles, de villages, de ports de mer fantastiques , de châteaux fabuleux , se trouve pêle-mêle jeté sur les murs, sans que la perspective soit plus respectée que les règles de la géographie. Bien mieux: on a ménagé au-dessus des portes, certaines niches où sont rassemblés toutes sortes de jouets d'enfants, tels que des maisonnettes en bois de quelques pouces de hauteur, des arbres chargés de fruits, des modèles de navires, de petits bonshommes faisant mille contorsions; enfin tous les produits de la forêt Noire, etc. Ces curiosités d'un nouveau genre, placées par gradins, afin qu'on puisse bien les examiner, sont précieusement défendues par des vitrages. L'un des derniers khans , à ce que l'on nous assura , venait chaque jour s'enfermer dans ce salon pour admirer à son aise des objets d'un si haut intérêt. Une telle puérilité d'esprit chez les Orientaux, donnerait une triste idée de leur intelligence , si elle n'était rachetée par l'instinct du beau et le sens poétique , qu'ils possèdent à un haut degré. Pour ma part, je pardonnai de bon cœur aux khans d'avoir bariolé leurs murs à plaisir , en considération du délicieux jet d'eau qui ruisselait sur le marbre, et du petit jardin rempli de fleurs rares attenant au salon.

La salle du divan , d'une grande magnificence ,

possède un plafond dont les moulures sont d'une finesse exquise; Tor, le velours, les riches ornements ont été prodigués dans cette pièce où lés khans, environnés de toute leur cour, venaient tenir conseil !

D'autres salons , décorés de fontaines et de peintures brillantes , furent tour à tour l'objet de notre curiosité. Mais Tappartement de la belle comtesse Pôtoski absorba bientôt tout notre intérêt. Cette jeune femme, par une fantaisie bizarre du sort, inspira Tamour îe plus violent à l'un des derniers Khans de la Crimée , qui l'enleva et la rendit maîtresse absolue de son palais. Elle y vécut dix ans , partagée entre la tendresse que lui inspirait un infidèle et les remords auxquels elle dut une mort prématurée.

Le souvenir de cette étrange destinée qui , pour nous, avait l'attrait du roman , jetait un charme magique sur tous les objets. L'officier russe, notre cicérone, nous fit remarquer une croix sculptée sur la cheminée de la chambre à coucher. Ce symbole mystérieux, placé au-dessus d'un croissant, traduisait éloquemment le côté poétique d'une vie d'amour et de souffrance. De combien de larmes, de combats, de regrets ne fut-il pas témoin. Il me semblait voir au milieu de ce vestibule, de ces salons déserts éclairés par un soleil couchant , glisser mystérieusement l'ombre de la belle polonaise , et entendre sa voix dans le murmure des fontaines.

Nous traversâmes je ne sais combien de jardins et de cours intérieures entourées de hauts murs, pdur visiter les différents pavillons, kiosques, constructions de tous genres que renferme Tenceinte du palais. L'endroit qu'occupe le harem possède une si grande profusion de rosiers et de sources , qu'on lui a donné àjus^p titre, le nom gracieux de petite vallée des roses. Une porte presque invisible le met en communication avec le palais par un long corridor. Rien de plus charmant que cet édifice de style arabe, s'élevant au milieu des arbres en fleurs, et rappelant le souvenir des voluptueuses musulmanes qui venaient y respirer la fraîcheur de ses jets d'eau. Aucun son du dehors ne peut arriver jusque-là; le ,

gazouillement des sources et le chant du rossignol ^

sont les seuls bruits de cette retraite enchantée. Nous comptâmes plus de vingt fontaines disséminées dans les cours et jardins -.toutes ces eaux viennent de la montagne et sont d'une fraîcheur extrême.

Une tour assez élevée , avec sa terrasse garnie de grillages s'élevant et s'abaissant à volonté, était destinée aux femmes des khans, afin qu'elles pussent assister, sans être aperçues, aux jeux guerriers des jeunes Tatars. Au delà, la ville de Bagtché-Séraï s'élève graduellement sur un cercle de collines dont la configuration peut se comparer à celle d'un entonnoir. Mille bruits confus , resserrés dans cet étroit

horizon, arrivaient jusqu'à nous, à cette heure du soir où la nature s'empreint d'un charme inexprimable : la voix des derviches , descendant grave et sonore du haut des minarets pour annoncer l'heure de la prière, les bêlements des troupeaux quittant les pâturages, les cris des pasteurs, tous ces sons divers, multipliés par les échos de la montagne, étaient empreints de poésie.

Après notre visite du palais , nous nous rendîmes à la mosquée et au champ des morts, ofi sont les tombeaux de tous les khans qui ont régné dans la Tauride. Là, comme à Constantinople , j'admirai Tart merveilleux qu'ont les Orientaux: pour déguiser sous de fraîches images l'idée si triste de la mort. Il est difficile de se livrer à de lugubres pensées en respirant un air chargé de parfums , en écoutant le bruit de l'eau qui jaillit d'une fontaine, en suivant de petits sentiers bordés de violettes, conduisant à des bosquets de lilas où des tombeaux , couverts de riches tapis et d'inscriptions fastueuses , se cachent sous leurs grappes embaumées? On conviendra que tout cela ne peut guère assombrir l'imagination.

Le Tatar qui garde cette riante retraite de la mort, obéissant sans s'en douter, au sentiment poétique que les Orientaux possèdent instinctivement, m'apporta un bouquet cueilli sur le tombeau d'une Géorgienne, l'épouse chérie du dernier khan? Ce don, aussi charmant que le souvenir de la jeune

et belle princesse dont la dépouille reposait parmi les fleurs, me fit une vive impression. N'était-ce pas chose touchante que de voir un humble gardien du champ des morts, comprendre que des fleurs, associées à la mémoire d'une jeune femme, ne pouvaient être indifl'érentes aune autre jeune femme? li y avait là une exquise délicatesse de sentiment qui se refuse presque à l'analyse.

Quelques pavillons isolés contiennent les tombeaux des khans qui ont laissé de grands souveoirs à la postérité? Plus ornés que les autres, ils témoignent par leur magnificence et le soin avec lequel on les entretient , de la vénération religieuse des Tatars. Des tapis, des cachemires, des lampes constamment allumées , des inscriptions en lettres d*or, décorent ces monuments ne rappelant pourtant que des noms oubliés.

Tel est le rapide aperçu que je puis donner de l'antique séjour des khans, restauré avec un soin touchant par l'empereur Alexandre. Avant lui, le plus triste abandon régnait dans les jardins, les appartements , et les cours qu'une herbe épaisse avait complètement envahies. Tput faisait craindre qu'au bout de quelques années, il ne restât plus rien d'une demeure à laquelle se rattache presque tout le passé de la Grimée. Mais Alexandre, avec sa vive imagination, bien faite pour apprécier la poésie d'un pareil lieu, fut tellement frappé, dans un voyage qu'il fit

en Crimée, de la beauté mélancolique du palais et de son horrible délabrement, qu'à peine de retour à Saint-Pétersbourg, il se hâta d'envoyer à^Bagtché- Séraï un homme d'un grand mérite, avec la mission de rétablir la résidence tartare telle qu'elle avait été jadis. Depuis lors, la famille impériale est venue plus d'une fois oublier, sous ce beau ciel et ces bosquets de roses , la triste magnificence des palais de Saint-Pétersbourg.

Je ne puis, en parlant de cette ville tartare , passer sous silence un homme connu de toute la Crimée par son excentricité. Un jour, les Tatars virent arriver dans leur capitale un certain Hollandais du nom de Vanderschbrug, ancien officier des voies et communications qui , par des motifs restés inconnus, s'établit au milieu d'eux, et ne sortit jamais des murs ^e la ville, quoique sa famille habitât Simphéropol. Une pension de retraite, montant à quelque centaines de roubles, lui permit un genre d'existence, peu séduisant sans doute aux yeux de beaucoup de personnes, mais qui cependant n'est pas dénué d'un certain charme. L'indépendance complète dont il jouit , le dédommage en quelque sorte du vide qu6 doit laisser en lui l'absence des affections de famille. Il vit en vrai philosophe dans sa maisonnette, avec une vache, une irolière, des crayons, quelques livres' et une vieille gouvernante; parle tatar comme un Tatar , et n'est connu dans

toute la contrée que sous le nom de V ermite de Bagtr ché'Sérai. Les Tatars ont pour lui une espèce de vénération-: souvent même quand il s'élève entre eux des différends^ ils .s'empressent de le consulter, et suivent scrupuleusement ses conseils.

Nous allâmes lui demander à déjeuner et fûmes reçus avec une simplicité patriarcale. En le voyant dans son humble intérieur , satisfait en apparence de son sort, nous pûmes juger combien il faut peu à l'homme pour le rendre heureux quand ses désirs sont bornés ! Le major Vanderschbrug trouve dans l'étude et les arts dont il a conservé le goût, de fécondes ressources pour animer sa solitude. Il nous montra quelques délicieuses aquarelles faites dans ses moments de loisir , ainsi qu'un vieux volume de Jean- Jacques , qu'il conserve très -précieusement depuis nombre d'années. A toutes les objections que nous lui faisions contre l'exil bizarre auquel il s'était condamné, il nous répondait philosophiquement que l'ennui n'avait pas encore pénéU'é sous son humble toit.

Nous eûmes le plaisir de visiter en sa compagnie la vallée de Josaphat et la fameuse montagne de Tchoufout-Kalé qui, depuis plusieurs siècles, est la propriété exclusive de juifs connus sous le nom de Karaimes ou Karaïtes. Dès six heures du matin , montés sur de petits chevaux tatars , nous entreprîmes de gravir le sentier rapide qui serpente à

travers un vaste champ des morts couvrant tout le revers de la montagne. L'aspect mélancolique des tombeaux chargés d'inscriptions hébraïques , s'accorde avec la nature triste et désolée des lieux. De toute la population qui , depuis tant de siècles , s'est renouvelée sur ce rocher, il ne reste plus que des tombes et une douzaine de familles s'obstinant, par esprit religieux , à vivre au milieu des ruines ! En considérant la position presque inaccessible de la ville , son manque d'eau , la stérilité du sol , l'isolement de ses habitants , on ne peut être que profondément frappé du besoin de liberté qui fit jadis choisir aux Karaïtes un pareil emplacement , et de la constance des familles qui y vivent encore. Tchoufout-Kalé est bâti entièrement sur le roc nu. L'escarpement de la montagne est tel , dans l'endroit même où elle est accessible, que l'on a dû creuser des marches sur plusieurs centaines de pas de longueur. A mesure que l'on monte , de grandes masses de rochers , semblables à des forteresses ou à des murs gigantesques , s'avançant au-dessus de votre tête , semblent vous menacer d'une horrible destruction. C'est sous une pareille impression que l'on entre dans cette ville ruinée, dont les rues pleines de décombres, le silence funèbre et l'aspect désolé achèvent d'épouvanter l'esprit. Nul habitant ne se montre aux portes ; personne ne se présente pour accueillir l'étranger et lui indiquer son che-

min. Les seuls êtres vivants sont des chiens affamés dont les hurlements sinistres nous faisaient tressaillir d'effroi.

Outre Tintérêt que devait noqs inspirer la vue de cette acropole du moyen âge , nous étions mus dans notre visite à Tchoufout Kalé par un motif plus puissant encore, celui de voir un poëte, vivant depuis sa jeunesse , sur ce triste rocher. M. Taïtbout de Marigny avait vivemenî piqué notre curiosité en nous parlant de lui , et le major Vanderschbrug ne fil que confirmer tout ce que le consul de Hollande nous avait appris. Notre premier soin, en arrivant, fut donc de nous dirigjBr du côté de l'habitation du rabbin , bâtie , comme Taire de l'aigle , sur la pointe d'un rocher. Introduits dans le cabinet rempli de livres et de cartes géographiques , nous nous trouvâmes en présence d'un petit vieillard à longue barbe blanche, lequel nous reçut avec la gravité pleine d'aisance et de noblesse des Orientaux. Ses traits nous offrirent le type israélite dans sa plus grande pureté. A l'aide du major qui nous servait d'interprète, nous pûmes admirer la variété des connaissances que possède cet homme complètement étranger au monde.

Comprend-on que, dans une semblable retraite dépourvue de toutes les ressources indispensables pour faire une étude quelconque , un homme ait pu entreprendre le travail gigantesque d'écrire l'his-

toire de la tribu des Karaïtes , depuis Moïse jusqu'à nos jours ? Voilà pourtant ce dont s'occupe depuis nombre d'années notre rabbin , sans se laisser décourager par les obstacles de tous genres que lui présente une pareille entreprise!

Plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis qu'il travaillait à cet ouvrage en liébreux !

Inutile d'exprimer la surprise et je dirai plus , l'admiration que nous causa la vue de cet homme d'une grande intelligence , d'une érudition prodigieuse , d'une imagination poétique, consumant sur un triste rocher le reste d'une existence qui aurait pu être si belle et si féconde au sein de la société ! Il nous fit voir plusieurs manuscrits de poésies sacrées, composées dans sa jeunesse. Combien je regrettai de ne pouvoir lire les inspirations d'un tel poêle !

En véritable patriarche , il vit au milieu d'une dizaine d'enfants de tous leiï'âges, qui animent et embellissent sa solitude. Plusieurs petites chambres communiquant entre elles par des galeries intérieures, forment son habitation. C'est bien humble, bien modeste ; mais la physionomie remarquable du abbin et le costume oriental de sa femme et de ses filles, jettent sur cette triste demeure un charme auquel on ne peut rester indifférent. Il nous conduisit lui-même à la synagogue, petit édifice que la solitude habite depuis longtemps. Nous vîmes aussi,

non sans un vif intérêt , le tombeau de la fille dHin khan, devenue chrétienne, sous la domination génoise, par une inspiration surnaturelle (à ce que Ton prétend). Ayant déserté le Coran pour la loi du Christ . elle vint mourir, à Tâge de dix-huit ans, au milieu de ceux qui l'avaient convertie. Son tombeau, confiné au fond d'une cour remplie d'herbe, présente comme tout ce qui l'entoure, l'aspect de la dégradation, de l'oubli et des ravages du temps. En le voyant si triste et si abandonné, j'en fis intérieurement la comparaison avec les monuments gracieux du champ des morts de Bagtché-Séraï ! A ceux-ci les fleurs, le soleil, les inscriptions brillantes , la vénération des Tatars ; à celui-là l'herbe parasite , la tristesse , l'oubli.

Toute la partie inférieure de la montagne , ainsi qu'une vallée étroite et profonde qui s'étend à l'est de Tchoufout-Kalé , sont couvertes de tombeaux. C'est à leur multitude innombrable que la contrée doit sans doute le nom de vallée de Josaphat. En face de la ville karaïte est le célèbre couvent de l'Assomption, où Ton assure que, dans le mois d'août , plus de vingt mille pèlerins se trouvent réunis. Les cellules, enchâssées dans le rocher, font un effet très-bizarre, et resseûiblent à un assemblage de ruches. Quelques escaliers en bois conduisent extérieurement aux divers étages de cet étrange couvent habité seulement par quelques moines.

Nous remarquâmes, à notre retour à Bagtché-Séraï , beaucoup de cryptes percées dans le rocher , servant d'asile à un grand nombre de Tsiganes. Nulle part, ce peuple vagabond n'offre un aspect plus dégoûtant que dans cette localité. D'horribles infirmités, une misère au-dessus de toute expression, des membres difformes, tout fait douter, en les voyant , qu'ils puissent appartenir à l'humanité.

Le lendemain de notre course à Tchoufout-Kalé , nous dîmes adieu à Bagtché-Séraï et à son philosophe, pour prendre le chemin de Simphéropol, où nous devions nous arrêter quelques jours.

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