CHAPITRE III
Marioupol. — La mer d'Azof. — Arrivée à Taganrok. — Souvenir de l'empeireur Alexandre. — Un bal chez le général Khersanof. — Aventures d'un philhellène. — Course de chevaux. — Départ.
Notre arrivée à Marioupol nous rappela désagréablement que nous n'étions plus dans les colonies allemandes. Une chambre de poste sale, le manque de chevaux, l'impossibilité de trouver du pain, même de Teau douce, des employés grossiers, tout enfin formait un triste contraste avec le bien-être et les^ facilités auxquels nous avait habitués notre course à travers les riches villages des mennonites.
Marioupol est un grand et sale village situé à l'embouchure du Kalmious, dans la mer d'Azof. Son port n'a*qu'une douane de sortie; c'est du reste une méchante rade, peu profonde, où les navires ne sont
a l'abri que du seul vent d'ouest. Sauf un brick solitaire dont les voiles séchaient au soleil, les embarcations qu'il renfermait, lors de notre passage, se composaient uniquement de petits bâtiments de cabotage. Toutefois son exportation est assez considérable , et s'élève annuellement au chiffre de quatre à cinq millions.
Après une attente de plusieurs heures, nous obtînmes enfin des chevaux qui nous conduisirent rapidement à l'autre poste; mais là, de nouvelles difficultés devaient encore entraver notre marche : l'écrivain se mit en tête de nous rançonner, et ne trouva pas de meilleur moyen que de nous refuser ses bêtes. Ordres, menaces, injures, rien ne put troubler son flegme, et, pour comble d'embarras, notre cosaque, atteint d'une fièvre violente, était resté à Marioupol, pour se faire soigner. S'il eût été avec nous , l'écrivain se fût conduit tout autrement , car les coups de bâton ne lui auraient certes pas manqué.
Une telle façon de se faire servir répugnant trop à nos habitudes, nous préférâmes recourir à l'autorisation dont nous nous étions munis, par surc^ît de précaution , celle de prendre des chevaux chez tous les paysans. Antoine partit donc pour le prochain village , sans s'occuper davantage de la poste. Ceci donna gros à penser à l'écrivain qui perdait tout son calme à mesure que nous repre-
nions le nôtre. A chaque instant , des troupes de chevaux- feutraient des pâturages, et sa situation commençait à devenir passablement embarrassante. Mais je renonce à peindre le regard de consteroation avec lequel il accueillit le retour d'Antoine, qui ramenait triomphalement trois robustes, chevaux, et un cocher par-dessus le marché. Quand le misérable juif ne put douter que cet attelage fût pour nous, il se jeta à nos pieds , frappa sa tète contre terre, fit tant de bassesses, en un mot, que nous finîmes, autant par dégoût que par fatigue , par lui promettre de ne porter aucune plainte contre lui.
Cinq heures après, nous arrivâmes à Taganrok, située sur le golfe du même nom, à l'extrémité septentrionale de la mer d'Azof, ville fondée par Pierre le Grand, en 1706, après la prise d'Azof, et qui fut démolie en vertu du traité du Pruth. On la rebâtit en 1769, à la suite d'une nouvelle guerre, et, pour lui donner plus d'importance , Catherine II fit alors fortifier la place et creuser un port entouré d'un môle, dont les restes à fleur d'eau existent encore aujourd'hui.
Les eaux de la" rade de Taganrok sont tellement basses , que les navires doivent se tenir au large à quelques verstes de la côte, ce qui rend le chargement des denrées commerciales assez original : des voitures, surmontées d'un plancher portant les céréales, font le premier trajet, s'avançant par files
souvent jusqu'à une demi-lieue en mer; là, le transbordement a lieu sur de grandes barques, qui ont presque toujours besoin d'un troisième auxiliaire pour transporter définitivement les produits à bord des navires d'exportation.
En approchant de Taganrok, nous crûmes arriver à Odessa. Sa position sur la mer d'Azof , la configuration du sol au milieu duquel elle s'élève, ses églises, sa grande étendue, et jusqu'à la forteresse qui la domine , tout conspire à rendre l'illusion frappante.
Cette ville mérite à plus d'un titre de fixer l'attention du voyageur. Deux empereurs, Pierre le Grand et Alexandre ont attaché à son nom une célébrité qui ne s'effacera jamais.
Ainsi que Pierre le Grand l'avait prévu, Taganrok s'est accrue rapidement depuis un demi-siècle, étant devenue l'une des villes .les plus commerçantes de la Russie méridionale. Son commerce a cependant considérablement diminué depuis la suppression du lazaret et de la fermeture de la mer d'Azof, au moyen d'une quarantaine de cinquante jours, établie à Kertsch. La ville compte aujourd'hui près de seize mille habitants.
Le passage de Pierre le Grand est consacré à Taganrok par un bois de chênes qu'il a planté luimême. Ce souvenir d'un grand prince vaut certainement mieux qu'un monument fastueux; il est plus
durable et plus philanthropique , surtout dans une contrée dégarnie de forêts. Le nom du régénérateur de la Russie vivra éternellement dans ce pays, parce qu'il se mêle à une impression de bien-être que chacun est à même de ressentir,
C'est à Taganrok que mourut, loin de sa cour et deif splendeurs de Saint-Pétersbourg, l'empereur Alexandre.
En visitant la modeste maison qui lui servit de dernière demeure, tous les événements de la grande époque dont il fut un des plus brillants acteurs nous revenaient en foule à la mémoire.
Que de dates , que de personnages , que de choses déjà oubliées ce nom évoquait dans notre esprit, comme une fantasmagorie où des ombres passaient à tour de rôle avec des simulacres d'existence! Oni^ bres belles, illustres, charmantes s'il en fut : Napoléon, la paix de Tilsit, le duc de Vicence, Mme de Krudener, la belle N***, 1815, jetaient sur cette maison un reflet de gloire , de poésie , de passion et de désastres, qui la rendait à nos yeux mille fois plus imposante qu'un palais de marbre et d'or. La belle et gracieuse figure d'Alexandre dominait tous ces souvenirs.
Dans son cabinet de travail, moins orné que celui d'un homme d'affaires; dans son salon, dans sa chambre à coucher, dont on a fait ime chapelle ar« dente, dans ses porlrs^ts, et surtout dans les* sou-
venirs du vieil officier qui nous servait de cicérone, nous le retrouvions sans cesse, tantôt brillant et animé sous son bel uniforme des gardes, tantôt simple et charmant dans l'intimité de famille, puis voilé d'un drap mortuaire, et enfin ressuscité par le respect et l'amour dont sa mémoire est entourée.
Par un soin religieux, rien n'a été changé dans la maison. Une dizaine de chambres donnant les unes dans les autres, et meublées de la manière la plus simple, voilà où furent logées pendant plus de trois mois Leurs Majestés, avec une suite peu nombreuse. L'impératrice Elisabeth ne possédait, pour elle et ses filles d'honneur, que trois ou quatre pièces assez petites et mal éclairées.
Alexandre avait une grande prédilection pour Taganrok , et l'on va jusqu'à dire que son projet était d'abdiquer et de choisir cette ville pour résidence. Le sort s'est chargé en partie de réaliser son désir, en arrêtant là le cours de cette carrière qui avait rempli l'Europe de son éclat. Là il abdiqua, non la couronne, mais la vie, la jeunesse^ le bonheur, l'amour. Ainsi se perdent au milieu des sables, ces grands fleuves dont on croirait le cours éternel, en vçyant leurs eaux se répandre avec tant d'orgueil et d'abondance au milieu des prairies qu'elles fertilisent. Séduit par leur beauté, on suit leur marche triomphale, on s'attache à leurs bords avec autant d'admiration que de sécurité; mais bientôt le fleuve
"«■^■«■«««■i^HHHM^lHI^
entier s'évanouit dans le désert, sans laisser d'autre trace de sa présence qu'un peu de limon et quelques gouttes d'eau , que le soleil fait rapidement disparaître.
Il y avait foire à Taganrok à notre arrivée. Une chaleur suffocante, d'affreux tourbillons de poussière, un encombrement dans tous les hôtels nous avaient d'abord prévenus contre cette ville ; mais le spectacle des curiosités de la foire nous consola promptement du désagrément d'être mal logés. En Russie, ces fêtes mercantiles ont encore conservé une importance qu'elles n'ont plus dans nos pays mieux civilisés; chaque ville a la sienne, plus ou moins fréquentée : celle de Nijni-Novogorod, réputée depuis longtemps pour la plus grande du continent européen, voit tous les peuples de l'Asie et de l'Europe lui envoyer des représentants. Après elle, la foire de Kharkof est en grande réputation parmi les négociants pour ses riches fourrures. Ces foires durent souvent plus d'un mois, et sont attendues avec impatience par toute la noblesse campagnarde qui va sans façon y respirer un parfum de grande ville. Des bals, des spectacles, des emplettes, de la musique, des courses de chevaux, que de plaisirs en peu de jours! aussi chacun se met-il à en jouir avec une fougue presque fiévreuse. Tout est interrompu, affaires, études, procès, voyages; aujourd'hui la foire, demain les autres intérêts de la vie. A Ta-
ganrok^ d'immenses bazars, cohstruits à quelque distance de la ville, sont remplis de toutes les marchandises de l'Orient, étalées dans des allées couvertes où le beau monde se réunit le soir. C'est vraiment un singulier coup d'œil que celui de ce labyrinthe d'étoffes, de babouches, de fourrures, de chapeaux et de bonnets de Paris , de châles de Cachemir, et de mille autres objets dont le détail serait trop long. Tout est très-bien disposé , tout flatte la vue par un mélange de couleurs et de formes aussi pittoresque que bizarre.
L'Europe et l'Asie sont en présence, et luttent de coquetterie pour séduire les acheteurs. Malgré l'élégance des modes françaises , il faut avouer que nos petits chapeaux et nos mantilles étriquées font une triste figure à côté des mousselines tissées d'or et d'argent, des riches termalamas et des fourrures qui garnissent les boutiques du pays ; cependant tous les regards, tous les désirs, toutes les bourses se tournent du côté des produits français. Quelques rubans fanés, quelques chapeaux de pacotille, attirent plus de jolies acheteuses que tout ce que l'Asie a de plus magnifique.
Pendant notre séjour à Taganrok, nous fûmes invités à un bal chez le général Rhersanof, beau-fils du célèbre hettman Platof. Ce g&iéral possède un fort bel hôtel, et vit en véritable prince au milieu de la société mêlée d'une cité commerciale. Tous les
appartements de sa résidence, revêtus de stuc, sont décorés avec autant de goût que de magnificence : des glaces de plus de trois mètres de hauteur forment les croisées ; les meubles , les lustres , les plafonds , les tableaux , annoncent un luxe de bon ton bien fait pour étonner de la part d'un cosaque.
L'hôtel est précédé d'un beau jardin qu'on avait illuminé à giorno pour la fête. Toute la façade du palais resplendissait de lumières, c'était uncoupd'œil magique, surtout par cette belle nuit d'été dont la transparence pouvait le disputer à celle des nuits les plus limpides du Midi.
En entrant dans le premier salon, nous trouvâmes le général, qui s'empressa de nous présenter à ses deux femmes. Mais, dira-t-on, la bigamie est-elle donc autorisée par les mœurs cosaques? Non, pas tout à fait; mais si les lois et l'opinion sont contre elle, un homme haut placé peut facilement se soustraire aux lois et à l'opinion, et le général Khersanof vit depuis plusieurs années en état de bigamie, •sans aucun mystère, et sans que ses salons soient moins fréquentés pour si peu. En Russie, la richesse couvre tout de son voile brillant ; elle permet toutes les excentricités, même celles qui sont le plus en opposition avec les mœurs, pourvu qu'elle s'entoure de bals et de fêtes. L'opinion, telle qu'elle existe ailleurs, est complètement inconnue ici : on laisse
les scrupules de conscience aux esprits timorés, sans en vouloir même reconnaîti*e le mérite.
Un homme esclave de sa parole et une femme de sa réputation, ne sauraient être compris dans un pays où le caprice règne en souverain absolu. Une dame russe, à qui je faisais quelques observations à ce sujet, me répondit naïvement que les petites gens peuvent seules être atteintes par le scandale, vu que le blâme ne saurait venir que d'en haut. Elle avait parfaitement raison, car dans la sphère où se trouve placée la noblesse , qui oserait se permettre de la critiquer et de condamner ses travers? Pour que l'opinion existe, il faut une classe indépendante qui puisse exprimer ses jugements, sans avoir à craindre la vengeance de ceux qu'elle fait comparaître à sa barre; il faut un pays libre, où les actions de chacun puissent être appréciées avec impartialité; il faut, enfin , que les mots de justice, d'honneur, de probité, de délicatesse, aient une valeur réelle, au lieu d'être le jouet d'une caste élégante et corrompue, se faisant un système de railler tout ce qui ne sert pas à ses caprices et à ses passions.
Les dames Khersanof , malgré leur opulence et la société qui remplit leurs salons, ont conservé tant dans leurs manières que dans leur costume une simplicité qui contraste curieusement avec leur entourage. Un air embarrassé, des traits vulgaires, un costume maussade, nulle dignité, ni dans le
maintien , ni dans la conversation , forment un singulier contraste avec leur rang. La plus jeune avait une robe en soie de couleur sombre, à taille courte et à manches plates , tellement étroite qu'on pouvait la prendre pour un sac; un mouchoir de soie recouvrait ses épaules et une partie du cou; un petit bonnet, dont la forme me rappela le respectable casque de nos cuisinières , lui servait de coiffure. L'ensemble en était mesquin, désavantageux, sans caractère; excepté quelques gros brillants scintillant à sa ceinture et à son bonnet, rien n'annonçait le luxe asiatique que beaucoup de femmes de ce pays ont encore conservé.
On prétend que les deux épouses ab-indivis vivent dans la meilleure intelligence du njonde. Le général paraît fort à l'aise vis-à-vis d'elles , et va de Tune à l'autre avec le même empressement et la même affection. Sa première femme est vieille, et pourrait être prise pour la mère de l'autre. On nous assura que, désolée de n'avoir point d'enfants, elle conseilla elle-même à son mari de faire un nouveau choix.
Cette abnégation a quelque chose de naïf et de touchant qu'on ne trouverait certes pas chez les femmes civilisées. Port de l'approbation de sa vieille épouse, le général arrêta donc ses vues sur une jeune paysanne fort jolie qui habitait sa propriété. Pour combler en quelque sorte l'immense distance qui la
séparait de lui , il la maria à Tun de ses officiers , qui , à la sortie de l'église , reçut Tordre de partir sur-le-champ pour une mission lointaine dont il n*est jamais revenu. Quelques temps après, la jeune femme fut installée dans le brillant hôtel du général , et présentée à toute la société sous le nom de Mme Khersanof.
Deux charmantes filles sont le fruit de cette union anti-orthodoxe. Revêtues du sérafine de soie bleue, elles dansèrent la russe et la cosaque avec infiniment de charme, et nous séduisirent complètement pendant toute la durée du bal. La danse russe, ravissante de simplicité et de poésie, difi'ère entièrement de toutes les autres danses nationales : elle consiste moins dans les pas que dans une pantomime rêveuse, ingénue, où le calme et la gravité du Nord sont animés par des poses d'une grâce inimitable. Moins passionnée que la danse espagnole, la russe porte dans les sens une douce langueur dont il est difficile de se défendre.
Nous eûmes la bonne fortune de rencontrer à Taganrok un Français qui, par sa destinée aventureuse, pourrait fournir bon nombre de pages à Alexandre Dumas, car la nature Ta taillé tout exprès pour jouer le rôle d'un héros de roman. Antinous parla beauté, elle lui a donné en outre une vive imagination, un besoin immodéré de courir à travers les chemins les plus fantasques de la vie, et Tinstinct de tous les
mm
héroïsmes. Aussi, dès l'âge de dix-huit ans, plein d'enthousiasme pour la cause grecque qui passionnait alors l'Europe entière, il se hâta d'aller jouer son rôle dans cette romanesque révolution, et prit sa part de tous les hasards et de tous les dangers de la' lutte entre les Hellènes et les Turcs.
Faisant la guerre , tantôt en guérillero , tantôt en , marin, tantôt en diplomate, il vit de loin ou de près les individualités brillantes , vrais météores qui illuminèrent la guerre de l'indépendance; et pour comble de bonheur, un hasard providentiel lui permit de sauver la vie d'une jeune et belle Smyrniote, dont il fit naturellement la conquête et qu'il s'empressa d'épouser au premier moment de répit.
A peine unis , la passion des voyages emporta le jeune couple dans toutes les cours d'Europe, où, grâce à son beau costume smyrniote et à sa délicieuse figure, la jeune grecque était accueillie avec enthousiasme. A Moscou, elle plut tellement à l'impératrice qui s'y trouvait alors, qu'on parla sérieusement de l'attacher à la cour comme dame d'honneur de Sa Majesté.
D'un autre côté, il n'était question, dans tous les salons, que du beau Français dont toutes les dames moscovites avaient la tête tournée. Il en résulta pour lui une de ces aventures qui éclatent dans la vie comme une bombe , ne laissant , comme ces der-
nières, que des ruines'après elle. Comment s'en retira-t-il sain et sauf? C'est ce qu'il ne peut expliquer lui-même , tant le danger fut terrible.
Tous deux vinrent se réfugier à Paris, où le mari tâcha de se créer une position stable, bien nécessaire après tant de temps gaspillé à courir le monde. Mais sa bonne étoile lui fit défaut, et un beau jour il s'estima fort heureux d'accepter les fonctions de professeur de français à Taganrok , que le gouverneur de cette ville lui fit offrir par Tintermédiaire d'un de ses amis.
Qu'on habille le corsaire Manfred en procureur, et ce travestissement ne paraîtra pas plus étrange que celui du brillant cosmopolite en pédagogue !
La destinée a de bizarres caprices , en confinant ainsi au bord de la mer d'Azoff deux êtres qui réalisent par leur beauté les types les plus charmants de la poésie et du drame.
Mme de V., avec ses grands yeux d'un bleu sombre, sa peau mate, ses cheveux d'un noir noir, et sa petite veste grecque rouge et or, me faisait songer à Zuleïka ou toute autre héroïne de Byron, tant elle résumait dans sa personne le charme attrayant des Levantines. Quant à son mari, je ne puis mieux le comparer qu'au Giaour d'Ary Scheffer.
Lorsque nous fîmes leur connaissance, /il y avait environ deux ans qu'ils étaient établis à Taganrok. M. de V. pouvait avoir quarante ans, ainsi que sa
femme, mais on leur en eût donné à peine trente à l'un et à l'autre.
Toute notre colonie, dans cette ville, se compose du docteur Meunier, chargé des fonctions de consul, de la famille de V. et d'une dame provençale qui tient au pensionnat.
Ce docteur Meunier est encore un personnage exceptionnel , qui a passé je ne sais combien d'années au service du schah de Perse. Il en a rapporté l'ordre du Soleil, magnifique crachat plus brillant que la plaque d'un grand'croix.
Son imagination , garde comme un reflet du soleil d'Orient, tant elle est vive et féconde : aussi l'aimable docteur est -il d'un commerce précieux pour quiconque aime à donner à la folle du logis la clef des champs. Ses récits, pleins de pittoresque et de merveilleux, ressemblent à une page des Mille et une nuits. A mesure qu'il s'anime, on voit passer devant soi, comme dans un kaléidoscope, des palais d'or et d'azur, de gracieuses aimées, des villes ruinées de fond en comble, des tours de têtes humaines, des princes aveugles et mendiant leur pain, des derviches tourneurs ou hurleurs, une modiste parisienne faisant des éducations persanes , un luxe effréné à côté de la plus affreuse misère , tout ce qui émeut, séduit, passionne ou épouvante dans cet Orient plein de contrastes.
Mais l'aimable voyageur devrait s'en tenir à la
bS VOYAGE DANS LES STEPPES
simple prose et ne pas remplir son portefeuille de bcmquets à Chloris et d'épîtres aux amis, comme un bon bourgeois de la rue Saint-Denis.
Le premier salon de Taganrok est sans conteste celui de M. Yeams, frère du consul général d'Odessa. Nous retrouvâmes en lui toutes les aimables qualités et le tact parfeit de son frère. Lorsque les Anglais peuvent se débarrasser de la roideur qu'on leur reproche à juste titre , et surtout de leur orgueil immodéré , ce sont peut-être les gens les plus agréables qu'on puisse voir dans l'intimité. Toutes leurs bonnes qualités , cachées sous le voile de la froideur, apparaissent soudain, et Ton découvre en eux un grand esprit d'observation et d'analyse, une profonde instruction, une dignité réelle dans la manière d'agir, et surtout une bonhomie d'autant plus séduisante, qu'ils la dissimulent avec un grand 3oin.
En passant en revue la bibliothèque anglaise, française et allemande de M. Yeams, ainsi que les journaux de tous les pays qui couvrent les tables, il serait difficile de se croire aux confins de TEurope : le Journal des Débats ^ le Times, la Gazette d'Augsbourg, vous mettent au courant dès affaires de l'Europe, tout comme si Paris et Londres n'étaient pas à mille lieues de la mer d'Azof.
On ne saurait se figurer combien la vue d'un salon rempli ainsi de livres, de cartes, de journaux,
d'individus parlant votre langue , met d'abord d'incohérence dans les idées. On se demande très-naïvement ce que sont devenus les jours elles nuits passés à courir la poste; l'immense élendue de mer que Ton a sillonnée; les lieues, les contrées, les climats que l'on a jetés entre soi et la patrie.
Avec les progrès que fait diaque jour la civilisation , les distances deviendront bientôt nulles, car la distance n'existe pas dans une différence de longitude, mais bien dans la diversité des mœurs et des idées. A Taganrok, je me sentais certainement plus près de la France que dans maint canton de la Suisse ou de l'Allemagne.
La veille de notre départ, nous assistâmes à une course de dievaui qui n'eut d'intérêt à nos yeux que par le nombre et la variété des spectateurs. Là nous commençâmes à apercevoir quelques Kalmouks venus à la foire pour vendre leurs chevaux, dont la race est fort estimée dans toute la Russie méridionale. Les traits mongols et l'aspect sauvage de ces adorateurs du grand Lama n'avaient , il faut en convenir, rien de bien séduisant, et en les voyant regarder avec méfiance et dédain ceux qui les entouraient , en les entendant jeter de grands cris chaque fois qu'un cheval passait rapidement devant eux, je ne pus m'empécher d'éprouver quelque appréhension à l'idée que bientôt j'irais leur demander l'hospitalité.
La population de Taganrok, composée en grande
partie de Grecs et d'Italiens, rappelle, à s'y méprendre, les villes du Levant. Au milieu du brouhaha qui nous poursuivait partout, nous avions de la peine à nous croire en Russie, où d'ordinaire le peuple fait le moins de bruit possible, pour que l'écho de sa voix n'aille pas jusqu'à Pétersbourg. Les Grecs, quoique soumis au régime impérial, sont moins circonspects, et ont conservé sous le ciel froid du nord la vivacité et le caractère inquiet qui distinguent leur race. Nous admirâmes ce jour-là une foule de jeunes femmes grecques , aux yeux noirs, à la taille élégante, qui attiraient tous les regards. Un cordon d'équipages entourait une partie de l'enceinte destinée à la course , permettant de passer en revue tout ce que Taganrok et les environs possèdent de familles aristocratiques. Nous vîmes de véritables toilettes de bal, des manches courtes et des coiffures en cheveux ornées de fleurs.
Un soleil dévorant, joint à des tourbillons de poussière qui paraîtraient fabuleux dans tout autre pays, eurent bientôt flétri toutes ces fraîches parures et chassé la plupart des spectateurs; nous ne fûmes pas les derniers à aller chercher un refuge dans les allées couvertes d'un bazar voisin, où des sorbets à la glace et de délicieuses pastèques nous furent servis dans un café arménien pour la valeur de quelques kopecks.